← Table of contents
Haut-Sénégal-Niger (Soudan français), Tome 2 (de 3)

CHAPITRE VI

Reading edition

L’Empire de Sosso ou du Kaniaga (XIe au XIIIe siècles).

L’Etat soninké dont je vais tenter de retracer ici la brève histoire n’eut ni la durée ni l’éclat de l’empire de Ghana, mais il fut cependant, à un moment donné, maître des destinées du Soudan. Le nom de sa capitale, Sosso, ou celui de la fraction dirigeante de sa population, les Sossé, transmis à la postérité par Ibn-Khaldoun, a été longtemps confondu avec celui des Soussou, alors que, à mon avis, ces derniers n’ont jamais participé à sa formation ni à sa gloire : c’est tout au moins ce qui résulte d’un examen consciencieux des traditions locales, comme de la lecture attentive des quelques documents écrits que nous possédons sur ce sujet.

J’ai relaté plus haut[143] comment les Soninké s’étaient établis dans le Kaniaga et y avaient fondé à diverses reprises des colonies qui, en se soudant entre elles, donnèrent naissance à un véritable Etat. Dès la fin du VIIe siècle, nous avons vu la migration de l’ancêtre Digna passer par le Kaniaga en se rendant du Diaga à Dioka. Vers 750, Goumaté-Fadé, père du clan des Diarisso, Diaressi ou Yaressi, recevait du roi du Ouagadou le gouvernement de la partie septentrionale du Bélédougou et Diaméra-Sogona celui de la partie méridionale du Kaniaga ; ce dernier fixait sa résidence à Guesséné ou près de Guesséné. Quelque quarante ans plus tard, lors du démembrement du Ouagadou, Goumaté-Fadé devenait le chef indépendant d’une petite province habitée par sa propre famille et celle de Diaméra-Sogona. Cette province ne tarda pas à être annexée à l’empire de Ghana et à former une sorte de petit royaume vassal de cet empire.

Lorsque la prise de Ghana en 1076 par les Almoravides provoqua un nouveau mouvement de migration parmi les Soninké, un grand nombre de gens de cette nation s’enfuirent de l’Aoukar et allèrent dans le Kaniaga rejoindre leurs compatriotes. C’est à ce moment, très vraisemblablement, que l’Etat soninké du Kaniaga se constitua définitivement, sous le commandement d’une dynastie issue de Goumaté-Fadé et appartenant au clan des Diarisso.

L’empire de Ghana n’avait pas été en réalité détruit par la conquête almoravide, mais celle-ci l’avait fortement ébranlé et, lorsque la domination berbère eut pris fin, vers 1090, avec la mort d’Aboubekr-ben-Omar, le souverain de Ghana n’était plus assez puissant pour rétablir son autorité sur les petits Etats qui s’étaient constitués dans le Sud, à la faveur de la main-mise momentanée des Lemtouna sur la grande métropole soninké. C’est ainsi que le royaume du Kaniaga conserva son indépendance et put, à son tour, devenir un empire.

D’après les traditions indigènes, la dynastie des Diarisso compta sept princes, qui se succédèrent de 1076 à 1180 environ. Le premier, Kambiné Diarisso, descendait de Goumaté-Fadé ; ce fut lui qui, déjà fort âgé à cette époque, organisa l’Etat après la prise de Ghana par Aboubekr-ben-Omar, installant sa capitale dans une localité voisine de Guesséné qui fut plus tard appelée Sosso, ainsi que nous le verrons dans un instant.

Son fils Souleïmân lui succéda vers 1090, un peu après la mort d’Aboubekr-ben-Omar, et eut pour successeur son propre fils Banna-Boubou (1100-1120). C’est sous le règne de ce dernier que les Peuls, venant de l’Ouest, auraient fait leur première apparition au Kaniaga ; la famille royale des Diarisso les accueillit avec bienveillance : le roi, ses fils et ses principaux officiers prirent femmes dans les familles nobles des nouveaux immigrants, familles qui appartenaient au clan des Sô ou Férôbé : c’est ce qui fit donner aux descendants de ces unions le nom de Sossé (descendance des Sô) ; plus tard, l’emploi de cette appellation s’étant généralisé, elle fut appliquée à tous les habitants du Kaniaga ou tout au moins à tous les membres de la classe dirigeante. C’est également cette circonstance qui fit donner le nom de Sosso (village des Sô) à la capitale de l’Etat et à l’Etat lui-même.

Après Banna-Boubou régna son fils Makhan (1120-1130), généralement connu sous le nom de Ouagadou-Makhan parce que sa mère était originaire du Ouagadou et l’avait mis au monde dans ce dernier pays, où elle était allée faire ses couches. A Makhan succédèrent Gané (1130-1140), Moussa (1140-1160) et Birama (1160-1180), tous descendants de Kambiné Diarisso.

Birama fut le dernier prince de cette dynastie. Il avait laissé neuf fils, issus de deux mères distinctes ; l’aîné des enfants du premier lit voulut, à la mort de son père, s’emparer du pouvoir, mais la succession lui fut disputée par l’aîné des enfants du second lit. Les autres fils prirent parti chacun pour son frère utérin et une querelle s’ensuivit qui dégénéra en bataille. Les enfants du second lit, se sentant les plus faibles, appelèrent à leur secours un chef renommé nommé Diara Kannté, qui avait été le meilleur général de Birama ; c’était un Soninké d’une caste inférieure, que certaines traditions disent originaire de la province de Ouossébougou tandis que d’autres le font venir de Tirakka, escale du Niger autrefois célèbre et voisine de Tombouctou qui la supplanta[144].

Quoi qu’il en soit, l’intervention de Diara Kannté amena la victoire des enfants du deuxième lit, qui étaient cinq frères ; mais, lorsqu’il s’agit de savoir lequel des cinq monterait sur le trône, les disputes recommencèrent et des horions furent de nouveau échangés. Ce que voyant, Diara Kannté s’empara lui-même du pouvoir, se fit reconnaître comme empereur par les notables et exila tous les fils de Birama dans le Kaarta.

La dynastie des Kannté, qui succéda ainsi à celle des Diarisso vers 1180, ne compta que deux princes : Diara Kannté et Soumangourou (ou Soumahoro) Kannté. Celui-ci régna de 1200 environ à 1235 et ce fut sous son commandement que l’empire de Sosso parvint à son apogée, pour disparaître aussitôt après. Très peu de temps après son avènement, en 1203, Soumangourou s’emparait de Ghana sur le dernier des souverains de la dynastie des Sissé, descendants de Kaya-Maghan, et annexait à son propre empire ce qui restait encore de l’empire de Ghana, c’est-à-dire l’Aoukar, tout le Bagana et le Diaga. Le royaume de Diara et celui du Bakounou ou de Goumbou (royaume des Doukouré) devenaient bientôt vassaux de l’empire de Sosso. Ainsi, en outre du Kaniaga et de ses anciennes dépendances immédiates, qui étaient le Nord du Bélédougou, Ségou et Sansanding, le domaine impérial de Soumangourou Kannté s’étendait vers 1230 sur la majeure partie des pays compris entre le Niger à l’Est, le Sénégal au Sud, le Galam et le Tagant à l’Ouest et le Sahara au Nord.

C’est la prise de Ghana par Soumangourou qui amena la fondation de Oualata : le conquérant n’était pas demeuré à Ghana et, après avoir sans doute consciencieusement pillé la ville, il était retourné à Sosso[145], laissant seulement une garnison composée de Sossé pour faire respecter son autorité et percevoir les impôts. Les Sossé, semble-t-il, et Soumangourou lui-même étaient païens, tandis que la majorité des Soninké de Ghana avaient été convertis à l’islam par les Almoravides. Soit parce qu’il leur déplaisait de subir le contact et le joug des infidèles, soit en raison des déprédations de la garnison sossé, les principales familles musulmanes de Ghana se portèrent à quelque distance vers le Nord-Ouest et, en 1224, fondèrent Oualata près de puits à côté desquels les nomades avaient coutume de camper pour abreuver leurs chameaux et qu’on appelait à cause de cela Birou, ce qui signifie « les tentes » en langue soninké. C’est ainsi que Oualata remplaça Ghana comme port commercial du désert.

Cependant Soumangourou, parvenu au faîte de sa puissance, allait avoir à se mesurer avec un rude adversaire, l’empereur du Mandé Soundiata Keïta, qui résidait vraisemblablement alors à Kangaba, en amont de Bamako. Depuis longtemps, l’empereur de Sosso avait compris que l’Etat mandingue naissant constituait un danger pour son autorité et il avait essayé de l’empêcher de se constituer. Il eut facilement raison des onze frères de Soundiata, mais il devait échouer vis-à-vis de ce dernier.

La tradition rapporte en effet que Naré-Famagan Keïta, père de Soundiata, laissa en mourant douze fils : à peine l’aîné avait-il succédé à son père que Soumangourou, accouru de Sosso à Kangaba, le tua, puis s’en retourna au Kaniaga. A l’aîné succéda le second, qui eut le même sort, et ainsi de suite jusqu’au onzième inclusivement. C’est alors que le douzième et dernier, Soundiata, monta sur le trône du Mandé, trône fort précaire alors, ainsi qu’on le voit, d’autant plus que le nouveau prince, encore tout jeune, était depuis sept ans paralysé et ne pouvait se tenir debout. Dès que Soumangourou fut informé de l’avènement de Soundiata, il accourut à Kangaba pour le tuer comme il avait fait de ses prédécesseurs, mais, se trouvant en face d’un enfant infirme, il dédaigna de le mettre à mort et se contenta de le menacer pour le cas où il ne reconnaîtrait pas sa suzeraineté, après quoi il retourna à Sosso d’après certaines traditions ou, selon d’autres, demeura à Kangaba jusqu’à la guérison de Soundiata. En tout cas le Mandé était en fait, à ce moment, sous la domination de l’empereur de Sosso.

Cependant le jeune Soundiata bouillait de colère et s’épuisait en efforts stériles pour se lever et courir après cet ennemi dont il ne pouvait digérer le mépris. Il dit aux gens de son entourage : « Donnez-moi une barre de fer pour m’aider à me lever. » On rassembla tous les forgerons et on leur fit fabriquer une énorme barre de fer. Soundiata la saisit et tenta de se soulever en s’appuyant dessus, mais elle se tordit sous son effort et il dut se rasseoir. Les forgerons en firent une autre, plus solide encore, mais qui se tordit comme la première. Une troisième eut le même sort. Alors un nommé Kékotondi, homme sage et avisé, conseilla de donner tout simplement à Soundiata le bâton royal de son père ; on le lui donna : en s’appuyant dessus, Soundiata réussit à se mettre debout et sa paralysie disparut aussitôt. Tout le monde immédiatement acclama le jeune prince en criant : « Qu’il soit roi du Mandé comme l’a été son père et qu’il dépasse ce dernier en puissance ! » C’est à ce moment, d’après les traditions citées plus haut, que Soundiata aurait chassé Soumangouru de Kangaba et l’aurait contraint à retourner à Sosso.

Nous verrons plus loin, en étudiant l’histoire de l’empire mandingue, comment Soundiata parvint à établir sa domination sur le Sangaran, la province de Labé (Fouta-Diallon), le Sud du Bélédougou et la région de Koulikoro, empiétant même sur les domaines de Soumangourou à Kénientou ou Kénienko, sur la rive droite du Niger en aval de Koulikoro.

L’empereur de Sosso, mis au courant de ces faits, revint à Kangaba dans l’intention de mettre ses menaces d’antan à exécution, mais cette fois il eut peur et se hâta de retourner chez lui pour préparer sa propre défense. Sur ces entrefaites, une sœur de Soundiata nommée Diégué-Maniaba Souko se rendit à Sosso ; elle plut à Soumangourou, qui décida de l’épouser. La mère de Soumangourou déconseilla cette union à son fils, lui disant que cette jeune fille ne pouvait être venue à lui que dans le dessein de le trahir ; mais l’empereur n’écouta pas les avis de sa mère et épousa Diégué-Maniaba. Le soir de ses noces, lorsqu’il voulut user de ses droits d’époux, sa jeune femme refusa par trois fois de se donner à lui ; Soumangourou lui ayant demandé la raison de sa conduite, elle lui dit : « Je ne me donnerai à toi que si tu me révèles ce que tu crains et ce que tu ne crains pas. — Je ne crains rien ni personne au monde, répondit l’empereur, si ce n’est un ergot de coq blanc ; c’est là en effet mon tana[146] et, si quelqu’un jetait seulement sur moi un ergot de coq blanc, je mourrais immédiatement. » Diégué-Maniaba alors s’abandonna et, Soumangourou s’étant ensuite endormi, elle se leva, sortit du palais impérial dont les gardiens — payés par elle cent gros d’or chacun — lui ouvrirent la porte, prit le cheval de Soumangourou, monta dessus et s’enfuit à toute vitesse pour ne s’arrêter qu’une fois arrivée dans le Mandé, à la maison de son frère, auquel elle raconta tout.

Soundiata envoya aussitôt chercher un ergot de coq blanc. On trouva un coq blanc chez Fina-Maghan, dit Silla-Makamba, qui devint peu après gouverneur du pays de Ségou et qui passe pour être l’ancêtre d’une partie du clan des Kamara. Fina-Maghan tua le coq, retira l’un de ses ergots et le fixa en guise de pointe à une flèche, puis il remit la flèche magique au chef des gardes de Soundiata, qui n’était autre que l’oncle de ce dernier, Danguina Konnté, chef du Sangaran.

Cependant un devin avait dit à Soumangourou : « Un sort a été jeté sur toi ; si tu ne tues pas la fille de ta sœur pour le conjurer, Soundiata te tuera. » Soumangourou tua donc la fille de sa sœur. Celle-ci, furieuse, courut révéler à Soundiata que le tana de son frère était un ergot de coq blanc ; Soundiata vit bien alors que sa propre sœur Diégué-Maniaba lui avait dit la vérité, et il partit immédiatement à la tête de douze bandes de guerriers, pour combattre Soumangourou.

Ce dernier s’était également préparé à la guerre. Les deux armées se rencontrèrent à Kirina, près et au Nord de Koulikoro[147], Soundiata arrivant par le Sud du Bélédougou et Soumangourou ayant passé par Sansanding. Soundiata, apercevant devant lui comme un gros nuage noir, demanda : « Quel est ce nuage sombre qui vient de l’Est ? » On lui répondit : « Ce que tu prends pour un nuage n’est autre chose que l’armée de Soumangourou. » L’empereur de Sosso cependant demandait à ses hommes : « Quelle est cette grande montagne qu’on aperçoit à l’Ouest ? » On lui répondit : « Ce sont les guerriers de Soundiata. » Les deux armées ayant pris contact, un combat furieux s’engagea à la mode homérique : Soundiata se mit à invectiver les soldats de son adversaire qui, terrorisés par la voix du roi mandingue, coururent se cacher derrière leur chef ; Soumangourou aussi invectiva l’armée mandingue : chaque fois qu’il criait, huit têtes se dressaient sur ses épaules, et les soldats de Soundiata, effrayés, se sauvèrent derrière leur chef. Alors Soundiata cria à son oncle Danguina : « Passe-moi la flèche. » Et, saisissant la flèche armée de l’ergot de coq blanc, il la lança lui-même sur Soumangourou.

La flèche atteignit l’empereur de Sosso, qui s’évanouit aussitôt aux yeux de tous, sans que personne ait pu savoir ce qu’il était devenu. Seulement le bracelet d’argent qu’il portait au bras tomba à terre et, depuis, un baobab poussa à l’intérieur du bracelet : on peut voir encore ce baobab à Kirina[148].

La tradition rapporte que, après avoir frappé Soumangourou, la flèche magique rebondit jusqu’à Soro, ricocha de là à Sorokoto, puis à Kénientou, puis à Morolanga, et alla enfin tomber à Ségala. J’ignore où il faut placer Soro, Sorokoto et Morolanga : sans doute ces points devaient être situés non loin du Niger, entre Koulikoro et Ségou. Kénientou ou Kénienko est un village situé sur la rive droite du fleuve entre Koulikoro et Niamina. Quant au Ségala mentionné par la tradition, ce peut être le village de ce nom placé sur la rive droite du Niger en face de Niamina ou plutôt celui qui se trouve dans le Kaniaga, au Nord-Est de Sosso. Sans doute cette légende signifie que, après avoir défait et tué Soumangourou à Kirina, Soundiata s’empara successivement des divers villages et pays qui dépendaient de Sosso, jusques et y compris le Kaniaga lui-même.

Ce qui est certain en tout cas, c’est que la bataille de Kirina, qui eut lieu probablement en 1235, marqua la fin de l’empire de Sosso : Soundiata annexa à l’empire du Mandé toutes les contrées qui relevaient jusqu’alors de la suzeraineté de Soumangourou et transporta sa résidence non loin du lieu de sa victoire, entre Kirina et Niamina, où il bâtit une ville qui fut appelée Mandé ou Mali en souvenir du pays d’origine de son fondateur et du berceau de son empire.

Quant aux parents et aux familiers de Soumangourou, les Sossé, ils se décidèrent à fuir la domination du vainqueur et, se portant vers l’Ouest, ils arrivèrent au Tekrour avec leurs derniers partisans. Quelques années après la chute de l’empire de Sosso, vers 1250, ces Sossé s’emparaient du pouvoir sur les Toucouleurs et fondaient au Fouta une dynastie d’origine soninké qui devait être renversée un siècle plus tard par la conquête ouolove.

Carte 12. — L’empire de Sosso.

Illustration from Haut-Sénégal-Niger (Soudan français), Tome 2 (de 3): l'histoire

Notes in this chapter

Explore with AITake your curiosity a little further.

Reading settings