CHAPITRE III
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L’Empire de Gao (VIIe au XVIe siècles).
I. — Gounguia siège de l’empire (690-1009).
Bien que, pour demeurer fidèle à une formule généralement adoptée, je donne le nom d’« empire de Gao » à l’important Etat soudanais qui se développa et fleurit du VIIe au XVIe siècles dans la vallée du Niger inférieur et moyen, la ville de Gao ne fut la capitale de cet empire qu’à partir du XIe siècle : durant les 320 premières années de son existence, il eut, comme ville principale et résidence de ses souverains, la localité de Gounguia (Koukia selon l’orthographe employée par les Arabes, Cochia dans Cadamosto). Ainsi que je l’ai dit précédemment[61], cette localité devait se trouver dans l’une des îles de Bentia, entre Gao et Tillabéry, à 150 kilomètres environ en aval du premier de ces deux points, ou en tout cas dans l’une des îles que l’on rencontre sur le Niger dans la même région.
J’ai raconté déjà[62] comment des Berbères des tribus Lemta et Hoouara, venant de Tripolitaine, s’étaient échoués à la fin du VIIe siècle auprès des Songaï habitant la rive gauche du Niger en face de Gounguia, comment Dia Aliamen, chef de ces Berbères, avait réussi à débarrasser la contrée des Sorko pillards qui avaient fait de Gounguia leur principal repaire, comment ce service rendu aux indigènes lui avait valu d’être reconnu comme chef du pays et comment enfin, vers 690, il avait établi sa résidence à Gounguia même, à la place des Sorko chassés vers Gao, et avait fondé là un royaume qui devait devenir plus tard un véritable empire.
Les chefs et la classe dirigeante de cet empire appartinrent pendant huit siècles à la nation berbère (tribu des Lemta), tandis que ses sujets étaient au début des Nègres Songaï, auxquels vinrent s’adjoindre par la suite des fractions de peuples divers.
Ainsi que je l’ai fait observer déjà, je ne suis pas le premier à avoir attribué aux Berbères la fondation de l’empire de Gao : Barth a déjà soutenu cette théorie, avec preuves à l’appui, et, avant lui, Léon l’Africain et Marmol avaient explicitement représenté la dynastie des Dia et celle des Sonni comme étant de souche libyenne. Parlant en effet du premier askia, qui régnait à Gao au moment même du voyage de Léon au Soudan (1507 environ), ce dernier dit que ce prince « descendu des Noirs » était, avant son avènement, capitaine au service de « Soni Heli, de la lignée des Libyens »[63] : si l’on songe que Léon traversait le pays quinze ans seulement après la mort de Sonni Ali et que, par suite, les informations qu’il a recueillies sur ce dernier avaient des chances d’être exactes, on conviendra qu’il y a lieu, en cette circonstance tout au moins, d’accorder foi aux indications du célèbre voyageur. Marmol, lui, fait de Sonni Ali un Lumptuna, peut-être par suite d’une confusion assez fréquente entre les Lemta et les Lemtouna, mais en tout cas il lui attribue comme Léon une origine berbère. Or les princes de la dynastie des Sonni, bien que portant un titre différent, appartenaient à la même famille que leurs prédécesseurs de la dynastie des Dia, ainsi que nous le verrons plus loin[64].
Sa’di donne au nom d’Aliamen et au titre de dia[65], qui précède son nom comme celui de ses trente successeurs, une étymologie qui peut à bon droit paraître fantaisiste. D’après cet auteur, le futur fondateur du royaume de Gounguia était originaire du Yémen et aurait quitté son pays avec son frère pour parcourir le monde ; après un long et pénible voyage, les deux frères arrivèrent en vue de Gounguia, sales, épuisés, vêtus de peaux de bêtes ; les indigènes, étonnés de l’aspect de ces inconnus, leur auraient demandé d’où ils venaient et l’un d’eux aurait répondu en arabe, en montrant son frère : dja men el-Yemen « il vient du Yémen » ; les indigènes auraient cru que ces syllabes, incompréhensibles pour eux et d’ailleurs mal entendues, représentaient le titre et le nom de celui que l’autre avait montré, et ils l’auraient appelé Dia Aliamen, faisant de dia un titre équivalent à « sultan ». Cette légende est remplie d’invraisemblances : d’abord ces deux hommes partant du Yémen pour faire le tour du monde et venant échouer en un coin perdu du Soudan ; ensuite ce fait de l’un deux disant en montrant son frère « il vient du Yémen », alors qu’il eût été plus logique, semble-t-il, qu’il dit « nous venons du Yémen » ; enfin, s’il était naturel que ces étranges touristes, s’ils venaient du Yémen, parlassent arabe et que les Songaï ne comprissent pas leur langue, il eût été par contre bien extraordinaire qu’ils eussent compris la question qui leur était adressée en songaï. A mon avis, il ne faut voir là qu’un nouvel exemple de la facilité avec laquelle les musulmans du Soudan attribuent une origine yéménite à tous les fondateurs d’empire et, de l’histoire rapportée par Sa’di, je retiens simplement : d’abord que Dia Aliamen était de race blanche, ensuite que lui et ses compagnons arrivèrent à Gounguia en assez piteux état[66].
Je ne reviendrai pas ici sur l’autre légende rapportée par Sa’di, celle du poisson-tyran harponné par Aliamen : j’ai dit[67] qu’il convenait sans doute de voir dans ce poisson-tyran une interprétation symbolique des pêcheurs pillards de la caste des Sorko, dont Aliamen purgea la contrée avec l’aide de ses compagnons. Je ne reviendrai pas non plus sur les luttes entre le royaume naissant de Gounguia et cette caste des Sorko, luttes qui se terminèrent par la défaite de ces derniers : les uns acceptèrent, comme les autres Songaï, la suzeraineté des princes berbères de Gounguia ; les autres, remontant le Niger d’étape en étape, allèrent chercher jusque du côté du lac Débo une indépendance relative et momentanée. Je rappellerai seulement que ces luttes provoquèrent la fondation de Gao par les Sorko-Faran vers 690, celle de Bamba par les Sorko-Fono vers la même époque ou un peu plus tard, puis l’extension de l’autorité des rois de Gounguia sur la rive droite du Niger d’abord et ensuite à Gao vers 890.
C’est là à peu près tout ce que nous savons de l’histoire des quatorze premiers souverains, en outre de leurs noms que nous ont légués le Tarikh-es-Soudân et la tradition et qui sont les suivants, chacun étant précédé du titre énigmatique de dia : Aliamen, Azkaï, Atkaï, Akkaï, Akkou, Alifaï (ou Alfaï), Baï-Komaï, Baï, Kareï, Ayam-Karaoueï, Ayam-Danka, Ayam-Danka-Kibao, Konkoreï et Kenken[68].
Nous savons encore une chose de plus : c’est que ces quatorze princes n’étaient pas musulmans. Sa’di prétend qu’ils étaient païens, mais il est très possible qu’ils aient été chrétiens ou tout au moins qu’ils aient professé une sorte de christianisme abâtardi, car la religion chrétienne était fort répandue parmi les Berbères de Tripolitaine au moment où se produisit l’exode qui amena Dia Aliamen sur les bords du Niger. Tous, très probablement, ont résidé à Gounguia.
II. — La dynastie berbère des Dia à Gao (1009-1335).
Ici se place une date, que nous fournit Sa’di : celle de la conversion à l’islamisme, en 1009 ou 1010, de Dia Kossoï ou Kossaï, successeur de Dia Kenken et quinzième roi de Gounguia. Le Tarikh-es-Soudân ajoute que, à l’occasion de cette conversion, Dia Kossoï fut surnommé Moslem-dam, ce qui aurait signifié dans la langue du pays « qui a embrassé l’islam volontairement » ; j’ignore en quelle langue la syllabe dam a la signification de « volontairement », mais ce n’est pas en songaï en tout cas, à ce qu’il me semble.
C’est à cette date également que, me rangeant aux déductions de Barth, je place le transfert de la capitale de l’empire de Gounguia à Gao. Nous avons vu que Gao avait été fondé par des pêcheurs, peu après l’installation de Dia Aliamen à Gounguia, et que cette localité avait commencé à faire partie du royaume des princes lemta dès la fin du IXe siècle. C’est sans doute vers la même époque qu’elle devint un centre commercial important, jouant vis-à-vis des pays du Niger inférieur un rôle analogue à celui joué par Ghana vis-à-vis du Soudan occidental. Les caravanes partant de Tunisie, de Tripolitaine et même d’Egypte et passant par Tadmekket ou par Takedda s’y donnaient rendez-vous ; c’est ainsi que, dès le Xe siècle, cette ville dut abriter un certain nombre de musulmans, venus de l’Afrique du Nord et des cités sahariennes, qui nouèrent des relations avec les rois de Gounguia devenus suzerains de Gao et déterminèrent enfin l’un d’eux, Dia Kossoï, à embrasser la religion nouvelle. Il est vraisemblable que c’est au cours d’un voyage à Gao que Dia Kossoï se convertit à l’islamisme et qu’il fut alors sollicité par les marchands arabes et berbères en vue du transfert en cette ville de la capitale de l’Etat ; les rives du Niger n’étaient pas toujours très sûres, les Sorko sur le fleuve et les Oulmidden nomades à proximité de la rive gauche devaient inquiéter souvent les commerçants et piller les caravanes, et la présence de l’empereur à Gao devait être désirée comme représentant un gage de sécurité et de protection efficace.
Il est probable cependant que Dia Kossoï et ses successeurs ne résidèrent pas à Gao de façon permanente ; ils devaient avoir conservé à Gounguia une sorte de forteresse militaire et plus d’une fois c’est en cette dernière localité qu’ils reçurent l’investiture. En tout cas, si Gounguia continua, dans une certaine mesure, à être pendant longtemps encore la capitale politique, Gao devint, dès le début du XIe siècle, la métropole commerciale, la résidence habituelle de la cour et le centre des musulmans. Ces derniers ne comprenaient d’ailleurs que le roi, une partie de sa famille et de sa cour et les étrangers : l’ensemble de la population était encore infidèle et dut le demeurer jusqu’au XVIe siècle, ainsi qu’il résulte du témoignage de Bekri pour le XIe siècle et de la correspondance échangée entre le premier askia et le réformateur marocain El-Merhili pour la fin du XVe[69].
Les princes berbères qui régnèrent à Gao, depuis et y compris Dia Kossoï jusqu’au dernier représentant de la dynastie des Dia, furent au nombre de dix-sept. Nous ne connaissons que la date de la conversion du premier à l’islamisme (1009 ou 1010) et la date approximative de la fin du règne du dernier, Dia Bada (1335). Voici leurs noms, d’après le Tarikh-es-Soudân : Kossoï (ou Kossaï), Kossoï-Daraï, Ngaroungadam, Baïkaï-Kîmi, Nintassaï (alias Ayam-Daa), Baï-Keïna Kamba, Keïna-Tianiombo, Atib[70], Ayam-Daa, Fadadio, Alikar, Beïra-Foloko, Assibaï (qui régnait vers 1325 et sous le règne duquel l’empire de Gao devint vassal de l’empire de Mali), Douro, Diongo-Ber, Bissi-Ber et Bada.
Il est à remarquer que ces noms présentent une grande analogie avec ceux des quatorze Dia païens, en ce sens qu’aucun prénom musulman ne se rencontre parmi eux. Il est très difficile au reste de discerner la forme véritable qui doit être donnée à chacun de ces noms ; plusieurs ont des consonnances songaï et même on retrouve dans quelques-uns des épithètes songaï (Baï-Keïna « Baï le Petit », Diongo-Ber « Diongo le Grand », etc.), alors que d’autres semblent appartenir à la langue berbère. Il est très probable d’ailleurs que la langue songaï devait être le langage usuel, même à la cour, et que les noms berbères des princes lemta ont dû être modifiés singulièrement en passant par la bouche des Songaï.
Nous verrons tout à l’heure dans quelles circonstances le pouvoir passa, vers 1335, de la dynastie des Dia à celle des Sonni ; mais avant de conter le récit de cet événement, je ne crois pas inutile de jeter un coup d’œil sur l’état de la ville de Gao et du reste de l’empire entre le XIe siècle et l’avènement des Sonni.
La ville de Gao. — Le nom de la ville de Gao a été écrit de façons diverses par les différents auteurs arabes qui en ont parlé ; d’autre part plusieurs cités soudanaises ont porté ou portent encore des noms qui, transcrits en caractères arabes, se rapprochent singulièrement de celui de Gao : ces deux ordres de faits ont été la cause de multiples confusions. Gao est écrit Kaogha par Ibn-Haoukal et Edrissi, Kôkô ou Kaokao par Bekri, Yakout et Ibn-Batouta, Kâgho ou Kâ’o par Sa’di, et Jean Temporal, le traducteur français de Léon l’Africain, nous a transmis ce nom sous la forme Gago, tandis que Dapper l’a écrit tantôt Gago et tantôt Gaogo. En réalité, si l’on tient compte de ce que la prononciation indigène est Gao ou Gaogao et de ce que l’alphabet arabe ne possédant pas de g, cette lettre est rendue tantôt par un kef (k), tantôt par un ghaïn (gh) et moins souvent — en ce qui concerne au moins les noms soudanais — par un djim (dj) ou un qaf (k emphatique), on s’apercevra que les différentes leçons données plus haut ne s’éloignent pas beaucoup les unes des autres et peuvent se rapporter toutes à la véritable forme indigène du mot. D’autre part Bekri nous parle, ainsi que je l’ai mentionné dans le chapitre précédent, d’une ville située non loin de la rive nord du Sénégal, dans le Sud-Est de la Mauritanie actuelle, dont il orthographie le nom absolument comme Ibn-Haoukal et Edrissi ont orthographié le nom de Gao : c’est la ville que j’ai appelée Kougha et qu’il faut bien se garder de placer sur le Niger.
On a voulu voir parfois le nom de Gao dans celui de Gounguia, écrit Koukia par les auteurs arabes qui en ont parlé et notamment Sa’di ; mais ce dernier n’a fait aucune confusion, écrivant toujours Koukia pour Gounguia et Kâgho ou Kâ’o pour Gao ; d’ailleurs plusieurs passages du Tarikh-es-Soudân nous montrent, sans aucune ambiguïté, qu’il s’agissait là de deux villes différentes et placées à plus de cent kilomètres l’une de l’autre, distance qui correspond à celle séparant Gao de Bentia : c’est ainsi qu’il est question d’un voyage accompli de Kâgho à Koukia par Daoud, frère de l’askia Issihak (pages 163 de la traduction et 99 du texte), et que ce même personnage, proclamé empereur le 24 mars à Koukia, n’entra que le 30 du même mois à Kâgho (page 165 de la traduction).
Mais c’est surtout avec Kouka ou Koukaoua, l’ancienne capitale du Bornou, que la confusion est possible ; le nom de Kouka en effet se trouve presque toujours orthographié chez les auteurs arabes par un kef et un ouaou répétés deux fois, ce qui peut donner Koukou ou Kôkô[71], c’est-à-dire exactement la forme adoptée par Bekri, Yakout et Ibn-Batouta pour le nom de Gao ; le traducteur de Léon l’Africain écrit Gaoga le nom de Kouka, absolument comme il est permis de prononcer le nom de Gao tel que l’ont transcrit Ibn-Haoukal et Edrissi, et Dapper l’écrit tantôt Gaoga et tantôt Gaogao. Et cependant il n’est pas douteux que le Gaoga de Léon ou le Gaogao de Dapper, situé « à l’Est du Bornou », le Koukou d’Edrissi et d’Aboulféda, que « d’aucuns placent dans le Kanem », désignent bien le Koukaoua ou Kouka voisin du lac Tchad et non pas le Gao du Niger.
Ibn-Haoukal mentionne simplement le nom de Gao dans ses itinéraires, sans nous fournir de renseignements sur ce qu’était cette ville à son époque (Xe siècle). Les plus anciennes indications que nous possédons sur Gao se trouvent dans Bekri et datent de la deuxième moitié du XIe siècle, c’est-à-dire qu’elles sont postérieures à la conversion de Dia Kossoï et au transfert de la capitale de Gounguia à Gao[72]. Cette dernière ville se trouvait alors comme aujourd’hui sur la rive gauche du Niger et était peuplée en majorité de gens de race noire — des Songaï vraisemblablement — et aussi de Berbères et de quelques marchands arabes ; ceux-ci, d’après Bekri, appelaient Bezerkâni ou Bediergâni les indigènes de Gao. La ville se composait de deux quartiers dont l’un était habité par les musulmans et l’autre par les infidèles ; l’empereur, bien que musulman, résidait dans le quartier des infidèles, qui sans doute constituait la véritable ville indigène, le quartier musulman ne renfermant que les commerçants originaires de l’Afrique du Nord ou de Tadmekket.
La cour impériale se distinguait déjà par une étiquette et des usages spéciaux : lorsque le souverain prenait ses repas, on battait du tambour, les femmes dansaient en secouant leur tête et toutes les affaires étaient interrompues jusqu’à ce que l’empereur eût fini de manger ; alors les restes du repas étaient jetés dans le Niger et les assistants poussaient de grands cris, ce qui faisait connaître au peuple que l’empereur avait achevé d’absorber sa nourriture et que chacun pouvait reprendre ses occupations. Lorsqu’un nouveau prince était appelé à prendre le pouvoir, on lui remettait, comme insignes de son autorité, un sceau, une épée et un Coran que l’on disait avoir été envoyés à Gao par le khalife de Bagdad comme témoignage d’investiture. Bien que l’immense majorité des habitants de l’empire ne pratiquât pas l’islamisme, la règle admise depuis Dia Kossoï voulait que le pouvoir ne fût confié qu’à un musulman.
Les indigènes de Gao étaient vêtus de pagnes ou de simples tabliers de peau, selon leur condition. Les femmes avaient la réputation de se livrer à la magie, d’après Edrissi. Le sel tenait lieu de monnaie dans tout le pays ; il était apporté des mines de Taotek, situées dans le Sahara à six jours au delà de Tadmekket.
La ville de Tadmekket. — Tadmekket ou Es-Souk[73] était à 9 jours dans le Nord-Nord-Est de Gao, à 300 kilomètres environ de cette dernière ville, et les relations étaient constantes entre la cité saharienne et la cité soudanaise. Au temps de Bekri, Tadmekket passait pour une ville mieux bâtie que Ghana et Gao ; ses habitants étaient des Berbères musulmans et portaient le voile que portent encore les Touareg de nos jours. Ils ne cultivaient pas la terre en général et s’approvisionnaient de mil auprès des Noirs riverains du Niger ; ils aimaient à se vêtir d’étoffes rouges et se servaient comme monnaie de pièces d’or sans alliage et ne portant aucune empreinte. Tadmekket était à cette époque (XIe siècle) en relations avec Kaïrouân par Ouargla[74] et avec Ghadamès.
Les Berbères nomades dépendant de Tadmekket — ou les Kel-Tadmekket — étaient connus sous le nom de Saghmâra ; ils étaient répandus à l’Est et au Nord-Est de la ville, sur la route de Ghadamès, sur une étendue de six jours de marche ; on en trouvait aussi à l’Ouest et au Sud, entre Tadmekket et le Niger, et même sur la rive droite du fleuve, en face de Gao et dans l’intérieur du coude que domine aujourd’hui Bourem.
A quatre jours au delà de la limite extrême des Saghmâra de l’Est, c’est-à-dire à dix jours de Tadmekket en allant vers Ghadamès, se trouvait une contrée renfermant une mine de pierres précieuses ressemblant à l’agate, veinées parfois de rouge, de jaune et de blanc ; ces pierres, appelées tâssi-n-semt en berbère, faisaient l’objet d’un commerce important. Les gens de Tadmekket allaient les vendre à Ghana, où on les payait un bon prix ; une fois polies et percées d’un trou, au moyen d’une pierre dure d’une autre espèce nommée tentouâs, ces sortes d’agates servaient à la parure des indigènes du Soudan[75].
Villes et pays situés entre Gao et Ghana. — Tadmekket, comme on vient de le voir, était en relations, non seulement avec Gao, mais aussi avec Ghana. Bekri nous a donné l’itinéraire suivi par les caravanes qui se rendaient de Tadmekket à Ghana. Cet itinéraire traversait d’abord la région désertique comprise entre Tadmekket et le Niger moyen, région que fréquentaient les Saghmâra ou Kel-Tadmekket de la rive gauche ; on atteignait le Niger vers l’endroit où finissait le territoire de ces Saghmâra, endroit qui devait se trouver à l’Ouest de Bamba et correspondre avec le Sahamar actuel[76]. De là, on suivait la rive septentrionale du fleuve pendant trois jours environ et on arrivait à Tirakka ou Tiragga, ville grande et populeuse mais dépourvue de mur d’enceinte (d’après Edrissi), qui était située à six jours à l’Est de Ras-el-Ma et correspondait à peu près au point où se trouve aujourd’hui Ernessé, un peu à l’Est de l’emplacement de Tombouctou[77]. Le marché de Tirakka, que n’avait pas encore remplacé celui de Tombouctou, attirait un grand nombre de commerçants de Ghana et de Tadmekket ; cet endroit était célèbre par la présence d’énormes tortues et par l’abondance des termites, abondance telle qu’on ne pouvait poser les marchandises que sur des pierres ou des tréteaux. De Tirakka, les caravanes se rendaient à Bougarat, localité qui devait se trouver à l’extrémité Nord-Est du lac Faguibine et qui était habitée par des Zenaga-Maddassa. De là, en suivant la rive septentrionale du Faguibine, on gagnait Ras-el-Ma ou Issabongo, d’où l’on atteignait Ghana en quatre ou cinq étapes.
D’après Edrissi on pouvait aussi, en venant de Tadmekket, atteindre le Niger plus en aval, à un endroit situé à six jours de cette ville et à six jours de Tirakka, c’est-à-dire entre Bourem et Bamba. Une localité se trouvait là à laquelle Edrissi donne le nom de Madassa, Marassa ou Maouassa, « ville très peuplée et industrieuse, située sur la rive gauche du Nil, où l’on fait du riz et du gros mil ; la pêche et le commerce de l’or sont les principales industries des habitants ». Peut-être convient-il de rapprocher le nom de cette ville de celui des Zenaga-Maddassa placés par Bekri près du Faguibine, et qui devaient constituer une fraction des Messoufa. D’autre part Edrissi donne aux Berbères qui nomadisaient entre Tadmekket et le Niger, non plus le nom de Saghmâra que leur applique Bekri, mais celui de Bagâma ou Tagâma ; d’après le même auteur, ils se nourrissaient presque exclusivement de laitage et faisaient paître leurs chameaux le long d’une rivière venant de l’Est et se jetant dans le Niger (sans doute l’oued Tilemsi).
Yakout a consacré un court article de son dictionnaire à un Etat dont il écrit le nom Koûkoû et qui semble être Gao, mais qui pourrait être aussi Kouka. Voici la traduction de cet article : « Koûkoû est le nom d’un peuple et d’un pays du Soudan. El-Mehellebi dit que le Koûkoû fait partie du premier climat (extrême Sud du monde connu) et s’étend sur dix degrés de latitude. Le roi de ce pays manifeste de la bienveillance pour ceux de ses sujets qui sont musulmans et dont le plus grand nombre lui obéissent. Il possède une ville sur la rive orientale du Nil, appelée Sarnât, qui contient des marchés ; il s’y fait du commerce et on s’y rend de toutes les villes voisines. Il possède aussi une ville à l’Ouest du Nil (peut-être Gounguia, si par Koûkoû il faut entendre réellement l’empire de Gao), où il réside avec ses gens et sa garnison ; on y trouve une petite mosquée où le roi fait ses prières et une grande mosquée située entre deux écoles. Dans sa capitale, le roi possède un château, mais il n’y habite pas et n’y loge que ses eunuques. La plupart des gens de son entourage sont musulmans. Le roi et ses principaux courtisans sont vêtus de tuniques et coiffés de turbans ; ils montent à cheval sans selle. Ce royaume est plus prospère (ou plus peuplé) que le royaume des Zagâoua (Kanem ou Ouadaï), dont le pays est cependant plus étendu. Les richesses des gens du Koûkoû consistent en troupeaux et en étoffes formées de bandes cousues ensemble ; le trésor royal se compose surtout de sel. »
Yakout mentionne aussi une ville nommée Ouartanîs, située « sur le fleuve qui baigne les régions méridionales de l’Ifrîkia, dans le pays des Berbères ». Cette ville était soumise au pouvoir des Maddassa, tribu zenaga en partie païenne et en partie musulmane ; les Maddassa païens mangeaient des viandes non saignées et adoraient le soleil mais, à côté de cela, redoutaient l’injustice et contractaient mariage avec des musulmans. Ces païens étaient des sauvages, ainsi d’ailleurs que la plupart des musulmans du pays ; leurs richesses consistaient en étoffes formées de bandes cousues ensemble. Yakout ajoute que le « fleuve » qui baignait Ouartanîs était une dérivation du « Nil » avoisinant le pays des Noirs et qu’entre cette ville et la ville nègre de Koûkoû, il y avait dix étapes. Si l’on identifie Koûkoû avec Gao, Ouartanîs correspondrait au Bougarat de Bekri, sur le Faguibine.
III. — La dynastie berbère des Sonni (1335-1493).
Depuis 1325, l’empire de Gao n’était plus qu’un royaume vassal de l’empire de Mali, lequel avait alors atteint son apogée, ainsi que nous le verrons dans l’un des chapitres suivants. Tombouctou, d’abord campement de Berbères nomades, puis marché d’échange, avait commencé à compter des habitations stables depuis le début du XIIe siècle, puis avait peu à peu remplacé Tirakka comme port du Sahara sur le Niger et s’était même développé, depuis le premier quart du XIVe siècle, jusqu’à concurrencer sérieusement Oualata, mais c’est par les empereurs de Mali que cette ville avait été agrandie et embellie, notamment par Kankan-Moussa en 1325, après que l’armée de ce prince se fut emparée de Gao.
Dia Assibaï, sous le règne duquel Gao fut annexé au Mali, avait comme épouse préférée un femme nommée Fati qui devint enceinte à plusieurs reprises, sans que jamais ses grossesses pussent être conduites à terme. Ayant une sœur nommée Omma, elle conseilla à son mari d’épouser cette dernière, pensant qu’Omma lui donnerait des descendants. Dia Assibaï, bien que musulman, n’était pas au courant de la loi qui défend d’être le mari de deux sœurs en même temps ; il épousa donc Omma. Or les deux sœurs devinrent, le même jour, enceintes de ses œuvres et elles accouchèrent ensemble, durant la même nuit, d’un garçon chacune. On garda les nouveau-nés dans la même pièce jusqu’au lever du jour et alors seulement on les lava : le premier lavé fut considéré comme l’aîné et nommé Ali-Kolen ou Ali-Kolon ; l’autre fut appelé Souleïmân-Nar ou Nêri. Lorsque Kankan-Moussa se rendit à Gao pour recevoir la soumission d’Assibaï, il prit avec lui les deux fils de son nouveau vassal et les emmena à sa cour, les gardant comme otages et les employant à son service.
Ali-Kolen, chaque fois qu’il dirigeait une expédition militaire pour le compte de l’empereur de Mali, cherchait à se rapprocher des provinces constituant le domaine de sa propre famille et disposait des dépôts d’armes et de provisions sur la route y conduisant. Lorsqu’il jugea ses préparatifs suffisants, il partit à cheval avec son frère et quelques partisans habitués à le suivre au cours de ses expéditions, et prit la route de Gao. L’empereur de Mali, qui était alors Maghan, fils et successeur de Kankan-Moussa, envoya une troupe de gens armés pour les rattraper ; mais les deux frères défirent leurs poursuivants et atteignirent le pays de Gao (1335). Ali-Kolen, qui appartenait d’ailleurs à la famille impériale lemta, puisqu’il était fils de Dia Assibaï, se fit élire comme souverain en remplacement de Dia Bada et réussit à se rendre indépendant de l’empereur de Mali. Il ne put cependant étendre sa propre autorité jusqu’à Tombouctou, puisque Ibn-Batouta, qui visita cette dernière ville en 1352-53, rapporte qu’elle était demeurée sous la suzeraineté du Mali. D’après Sa’di, le pouvoir de Ali-Kolen et de ses seize premiers successeurs ne s’exerçait guère au Nord ni à l’Ouest de Gao et ce ne fut que vers la fin du XVe siècle, avec Ali-Ber et les premiers askia, que le royaume de Gao mérita réellement le titre d’empire.
En réalité Ali-Kolen ne fonda pas une nouvelle dynastie et ne fit que continuer la dynastie berbère des Dia. Seulement il prit un nouveau titre de souveraineté, que nous écrivons généralement sonni d’après la leçon donnée par Léon l’Africain et Sa’di, mais que la plupart des manuscrits arabes du pays écrivent soun, sinn ou chinn et que les Songaï prononceraient tyinn ou tyoun ; j’ignore d’ailleurs l’étymologie et le sens de ce mot. Quoi qu’il en soit, ce titre ayant été donné à Ali-Kolen et à ses dix-huit successeurs en remplacement du titre de dia, on considère Ali-Kolen comme le fondateur d’une seconde dynastie, celle des Sonni.
Cette dynastie compta dix-neuf souverains, qui se succédèrent à Gao de 1335 à 1493 et dont la plupart, contrairement aux princes dia, portèrent des prénoms musulmans[78] ; ces souverains furent : Ali-Kolen, son frère Souleïmân-Nar (ou Nêri), Ibrahim-Kabaï, Ousmân-Kanafa, Bari-keïna-nkabé, Moussa, Bakari-Diongo, Bakari-Dilla-Bimbi, Mar-Kareï, Mohammed-Daa, Mohammed-Gounguia, Mohammed-Fari, Kar-Bifo[79], Mar-feï-koul-diam, Mar-har-kann, Mar-har-na-dano, Souleïmân-Dam, Ali-Ber et Bari ou Bakari-Daa.
A part l’audacieuse équipée de Ali-Kolen et de son frère, nous ne savons rien sur les faits et gestes des dix-sept premiers princes sonni, ni sur l’histoire de Gao à leur époque. Ibn-Batouta nous fait seulement connaître que, vers 1352, c’est-à-dire environ 17 ans après l’avènement de Ali-Kolen, Tombouctou était gouverné par un représentant de l’empereur de Mali et ne relevait pas de Gao, mais que cette dernière ville, où il séjourna un mois, était l’une des plus belles et des plus grandes villes du Soudan et que les vivres s’y trouvaient en abondance[80].
Il n’en est pas de même du dix-huitième sonni, Ali-Ber ou Ali-le-Grand, plus généralement connu sous la simple appellation de Sonni Ali. Ce dernier, qui occupa le trône de 1464 ou 1465 à 1492, eut un règne brillant et sut reculer fort loin les limites jusque-là modestes du royaume de Gao, dont il fit un empire véritable et qu’il affranchit définitivement de la suzeraineté de l’empereur de Mali, parachevant ainsi l’œuvre de son ancêtre Ali-Kolen. C’est surtout la prise de Tombouctou et celle de Dienné qui l’ont rendu célèbre.
Tombouctou, d’abord simple campement de Touareg, puis station commerciale, avait fait partie de l’empire de Mali depuis 1325 jusqu’en 1433. Vers cette époque, l’autorité des souverains de Mali étant devenue fort précaire dans les provinces éloignées de leur vaste empire, les Touareg commencèrent à faire de fréquentes incursions dans la ville et à ravager les environs, sans que la garnison mandingue cherchât même à s’y opposer. Enfin Akil-ag-Meloual, chef des Touareg de la région, conquit définitivement Tombouctou en 1433, chassa la garnison mandingue et demeura maître de la ville durant 35 ans[81]. Nomade comme ses sujets berbères, campant à proximité du Niger pendant la saison sèche pour se porter du côté d’Araouân à la saison des pluies, Akil ne résida jamais à Tombouctou que tout à fait temporairement ; il se déchargeait de l’administration de la ville sur un Zenaga originaire de Chinguetti (Adrar) et nommé Mohammed-Naddi, qui avait exercé déjà les mêmes fonctions sous la domination mandingue. Ce Mohammed-Naddi mourut vers 1465, peu de temps après l’avènement de Sonni Ali, auquel il avait adressé à cette occasion une lettre de félicitations. Il fut remplacé par son fils Ammar qui, au contraire, envoya au prince lemta une lettre de menaces, lui mandant qu’il avait des forces pour repousser quiconque viendrait attaquer Tombouctou. Mais il devait bientôt changer d’allure.
Le principal bénéfice de la fonction de cette sorte d’administrateur-maire consistait dans le prélèvement du tiers de l’impôt ; mais Akil, après la mort de Mohammed-Naddi, prit l’habitude de faire irruption dans la ville au moment de la rentrée de l’impôt et de s’emparer du tiers réservé en principe au maire, qu’il utilisait pour habiller et nourrir ses guerriers, tandis que les deux autres tiers étaient distribués aux gens de sa suite et à ses partisans ; non contents de cela, les Touareg pénétraient dans les maisons et violaient les femmes. Ammar, très irrité de se voir enlever sa part des revenus et d’être traité par Akil en quantité négligeable, dépêcha en secret un messager à Ali-Ber, promettant de lui livrer la ville. L’empereur de Gao, qui occupait alors le trône depuis trois ans environ, récompensa richement le messager et marcha sur Tombouctou à la tête de sa cavalerie, en longeant la rive droite du Niger. Lorsqu’il arriva en face de Korioumé, Akil se trouvait en compagnie de Ammar près de Tombouctou, sur une colline de sable appelée Amadiaga ou Amadia, d’où ils pouvaient apercevoir l’armée de Gao. Akil prit aussitôt la fuite et alla se réfugier à Oualata avec les docteurs musulmans du quartier de Sankoré, tandis que Ammar expédiait des pirogues à Ali pour l’aider à traverser le fleuve avec ses guerriers. Cependant, lorsque Ammar eut vu l’empereur de Gao prendre pied sur la rive Nord, il prit peur à son tour, craignant que Sonni Ali ne cherchât à se venger de la malencontreuse lettre de menaces envoyée quelque deux ans auparavant, et il s’enfuit aussi à Oualata, après avoir recommandé à son frère El-Mokhtar d’aller faire sa soumission à Ali. L’empereur de Gao entra dans Tombouctou le 29 ou 30 janvier 1468, pilla et saccagea la ville de fond en comble, tua un grand nombre de gens, mais fit grâce à El-Mokhtar et lui confia la charge qu’exerçait auparavant son frère.
Le Tarikh-es-Soudân raconte en détail les circonstances qui accompagnèrent ou suivirent la prise de Tombouctou par Ali-Ber, circonstances qui ont permis à Sa’di de considérer le sac de cette ville par l’empereur de Gao comme plus terrible que ceux dont elle fut l’objet de la part des Mossi en 1333 et des Marocains en 1591. Le chef touareg Akil, nous l’avons vu, s’était enfui à Oualata ; parmi les docteurs musulmans qui l’avaient accompagné se trouvaient les représentants de la famille goddala des Akît, qui devait fournir plus tard le célèbre écrivain de Tombouctou, Ahmed-Bâba. Akil avait avec lui mille chameaux. « Le jour du départ, dit Sa’di, on vit des hommes d’âge mur, tout barbus, trembler de frayeur quand il s’agissait d’enfourcher un chameau, et tomber ensuite à terre aussitôt que l’animal se relevait. C’est que nos vertueux ancêtres gardaient leurs enfants dans leur giron, en sorte que ces enfants grandissaient sans rien savoir des choses de la vie, parce que, étant jeunes, ils n’avaient jamais joué. Or le jeu, à ce moment, forme l’homme et lui apprend un très grand nombre de choses »[82].
Sonni Ali fit mettre à mort ou abreuva d’humiliations tous les docteurs et savants musulmans qui étaient demeurés à Tombouctou, sous prétexte qu’ils étaient les amis des Touareg. Un jour, il se fit amener au port de Kabara trente vierges, toutes filles de jurisconsultes éminents, et leur ordonna de retourner à pied à Tombouctou ; lorsqu’elles furent arrivées auprès de la dune d’Amadia, elles déclarèrent n’avoir pas la force de continuer plus loin ; Sonni Ali, avisé de cela, les fit mettre à mort et l’endroit fut appelé Fina-kadar-el-abkâr (en arabe « seuil du destin des vierges »). Cette persécution des musulmans dura jusqu’en 1470. Ceux qui, à cette époque, étaient encore en vie s’enfuirent pour rejoindre à Oualata leurs compatriotes partis avec Akil ; Ali-Ber les fit poursuivre par El-Mokhtar, maire de Tombouctou, qui les rejoignit près du Faguibine à un endroit appelé Taadjit ; un violent combat eut lieu dans lequel périrent les plus éminents des derniers docteurs de Tombouctou. Les survivants se réfugièrent dans l’île d’Alfao, près et au nord de Goundam ; Sonni Ali les relança jusque là, en massacra un grand nombre et en fit mettre d’autres aux fers ; ceux qui purent s’échapper prirent la route du Sud-Ouest, mais des cavaliers de l’empereur les rattrapèrent à Sébi (entre Niafounké et le Débo) et les mirent à mort.
Non content d’avoir assis son pouvoir sur Tombouctou, Ali-Ber convoitait la riche ville de Dienné qui, jusqu’à lui, avait toujours su conserver son indépendance et sur laquelle les empereurs de Mali, malgré 99 tentatives, n’avaient jamais pu exercer leur domination. L’on ne sait pas exactement à quelle date Sonni Ali prit Dienné ; la lecture du Tarikh-es-Soudân semblerait faire croire qu’il s’empara de cette ville avant de prendre Tombouctou et que c’est de Dienné — et non de Gao — qu’il arriva à l’appel de Ammar pour mettre en fuite Akil et ses Touareg. Comme d’autre part le même ouvrage nous apprend que le siège de Dienné dura sept ans, sept mois et sept jours et que Ali, monté sur le trône en 1464-65, entra à Tombouctou en janvier 1468, la prise de Dienné doit nécessairement être considérée comme postérieure à celle de Tombouctou. Mais on peut supposer que Ali avait mis le siège devant Dienné dès le début de son règne ou au moins dès 1466, que, tout en y laissant une partie de ses troupes, il fit pendant ce siège d’autres expéditions dont l’une aboutit à la prise de Tombouctou, et qu’il ne se rendit définitivement maître de Dienné que vers 1473.
Pendant la durée du siège, son armée changeait de positions suivant les saisons : durant la sécheresse, elle campait dans le faubourg de Dioboro ; lorsque l’inondation gagnait et que les eaux entouraient la ville de tous côtés, elle se retirait sur un monticule qu’on appela pour cette raison « la colline du Sonni ». Tant que durait l’hivernage, les troupes de Gao cultivaient la terre de ce monticule, pour se procurer des vivres, et, lorsque la baisse des eaux le permettait, elles retournaient s’installer à Dioboro. Malgré l’imperfection de cet investissement, la population de Dienné finit à la longue par souffrir de la famine. Mais les assiégeants n’étaient pas dans des conditions bien meilleures et Sonni Ali, fatigué de la durée de ces vaines opérations, allait abandonner son entreprise au bout de sept ans de siège, lorsque Séri Mohammed, l’un des principaux capitaines de Nso Mana, alors roi de Dienné, fit instruire secrètement l’empereur de la situation précaire des assiégés. Ali décida alors de continuer le siège et de resserrer l’investissement et bientôt le conseil des notables de Dienné se résigna à livrer la ville. Le roi de Dienné se rendit donc au camp de Sonni Ali, descendit de cheval et s’approcha de l’empereur pour lui prêter hommage ; ce dernier l’accueillit avec de grands égards, mais s’étonna de son jeune âge ; on lui fit alors observer que ce roi ne venait que de monter sur le trône, son père étant mort durant le siège. Ali-Ber fit asseoir le jeune prince auprès de lui et, à partir de cette époque, les chefs de Dienné eurent le privilège de s’asseoir sur la même natte que les empereurs de Gao et d’être traités par ceux-ci d’égal à égal. Ali entra dans la ville mais ne la livra pas au pillage[83] ; puis, après avoir épousé la mère du jeune roi, il prit la route du Nord.
Une fois maître de Tombouctou et de Dienné, Ali-Ber couronna ses conquêtes en ravageant toute la région comprise entre ces deux villes, région dont il avait fait un gouvernement connu sous le nom de Dirma ; le gouverneur de cette province, le Dirma-Koï, résidait un peu en aval de Niafounké, à Tendirma.
Sonni Ali commença par saccager Diondio, ville située sans doute sur la rive gauche du Bani, à peu près en face de Sofara, et autorisa le Dirma-Koï à y pénétrer à cheval, privilège qui, jusque-là, n’appartenait qu’au souverain du pays. Il conquit ensuite le Bara (entre le lac Débo et le Bara-Issa) et le pays de Nounou (à l’Ouest de Niafounké), alors gouverné par la reine Bikoun-Kabi[84], et opéra de fructueuses razzias sur les Peuls pasteurs du Farimaké. Mais, ayant été repoussé par les habitants du Borgou (région située à l’Ouest de Mopti), il rentra à Gao pour s’y reposer, vers 1476, après une absence de dix ans.
Cependant l’empereur mossi du Yatenga[85] se montrait jaloux des lauriers de son rival de Gao ; il ne pouvait oublier qu’un de ses ancêtres, en 1333, c’est-à-dire l’année qui suivit la mort du puissant empereur mandingue Kankan-Moussa et cent trente-cinq ans avant l’entrée de Sonni Ali à Tombouctou, s’était porté jusqu’à cette cité lointaine, avait mis en déroute la garnison mandingue, avait pillé la ville et y avait mis le feu. Plus tard, vers la fin de la domination du Mali à Tombouctou, c’est-à-dire au début du XVe siècle, un empereur mossi avait dirigé une nouvelle expédition dans la région des lacs et s’était avancé jusqu’à Bango, sur la rive sud du lac Débo[86]. L’empereur du Yatenga contemporain de Sonni Ali, Nasséré I ou Nassodoba, voulut pousser plus loin encore le renom de son empire et il y réussit : profitant du séjour à Gao de Ali-Ber, qui ne pouvait pas de là surveiller facilement ses récentes conquêtes, il partit à la tête d’une armée, traversa sans doute le Niger du côté du lac Débo, pénétra en 1477 dans le Sama[87], entra à Oualata en 1480 après un mois de siège, pilla la ville et s’en retourna avec un grand nombre de femmes[88] et d’enfants et un immense butin. Ammar, ancien maire de Tombouctou, réussit à rassembler les hommes valides de Oualata, qui s’étaient dispersés lors de l’entrée des Mossi dans la ville, et il partit à leur tête à la poursuite de ces derniers ; il les atteignit à quelque distance au Sud de Oualata et parvint à leur reprendre une partie des gens qu’ils emmenaient en captivité.
Cependant Sonni Ali avait quitté Gao et était venu s’installer à Ras-el-Ma. Poursuivant ses projets de vengeance contre Akil et les docteurs de Tombouctou réfugiés à Oualata, il avait conçu une entreprise qui peut à bon droit passer pour fantastique : il ne s’agissait de rien moins que de creuser un canal long d’environ 250 kilomètres pour réunir Ras-el-Ma à Oualata, afin de pouvoir se rendre par eau jusqu’à cette dernière ville et l’attaquer plus facilement. Cette conception bizarre paraît d’autant plus surprenante que les Mossi venaient de démontrer qu’il n’était nullement besoin d’un canal pour aller prendre Oualata. L’empereur de Gao pourtant avait commencé le gigantesque travail et il se trouvait à un endroit appelé Chin-Feness, en train d’en surveiller l’exécution, lorsqu’il apprit que l’armée mossi, revenant de Oualata par le chemin suivi à l’aller, était parvenue aux environs du lac Débo et se disposait à venir attaquer ses derrières. Laissant alors son canal — qui ne fut jamais poussé plus loin —, Ali-Ber marcha au-devant de l’empereur Nasséré, qu’il rencontra en 1483 à Dianguitoï, petit village voisin de Kebbi (sans doute le Kebbi actuel, au Sud et près du lac de Korienza, à moins qu’il ne s’agisse de Kobi, au Sud du Débo) ; Ali-Ber fut vainqueur, mit l’armée mossi en déroute et la poursuivit jusque dans le Yatenga, où il pénétra derrière elle.
En revenant de cette expédition, Ali entreprit la conquête du pays montagneux des Tombo, mais fut repoussé par les Dogom et retourna à Tombouctou, où il ne tarda pas à persécuter de nouveau les musulmans : en 1486, il fit jeter en prison le maire El-Mokhtar, qui pourtant l’avait puissamment servi au début de sa conquête, et, en 1488, il chassa de la ville un certain nombre de lettrés qui émigrèrent dans l’Aoukar et y demeurèrent jusqu’à sa mort.
Après ces événements, Ali-Ber dirigea plusieurs razzias dans le Gourma, c’est-à-dire dans les pays de la rive droite du Niger, guerroyant contre les Berbères-Zaghrâna et contre les Peuls ; en revenant de l’une de ces expéditions, il se noya le 6 novembre 1492 dans une rivière torrentueuse que Sa’di appelle le Koni[89].
Bien que vraisemblablement musulman, Sonni Ali ne fut pas tendre pour les disciples de Mahomet et il laissa parmi eux une fort mauvaise réputation. Sa’di l’accuse d’avoir été « méchant, libertin, injuste, oppresseur, sanguinaire », d’avoir fait périr un nombre considérable de fidèles et d’avoir persécuté les docteurs et les dévots. Cependant ce prince fantasque reconnaissait les mérites des lettrés, disant que, sans eux, « il n’y aurait ni agrément ni plaisir en ce monde », et il les comblait d’égards à sa manière : ayant razzié la tribu de Sonfontir (sans doute une fraction des Dialloubé du Massina) et ayant capturé ainsi un certain nombre de jeunes et jolies filles peules, il les envoya aux notables et aux savants de Tombouctou pour qu’ils en fissent leurs concubines ; certains épousèrent légalement la captive qui leur était échue et c’est d’une de ces alliances que naquit l’aïeul de Sa’di.
Sonni Ali avait une singulière façon d’accomplir ses devoirs religieux : il remettait à la nuit ou au lendemain matin ses cinq prières quotidiennes, et faisait alors, tout en restant assis, les divers gestes rituels, en disant : « Ceci est pour la prière du matin, ceci pour la prière du midi, etc. », après quoi il ajoutait : « maintenant répartissez-vous tout cela entre vous, puisque vous vous connaissez bien les unes les autres ».
Il semble que ce conquérant doublé d’un ingénieur, s’il avait beaucoup de conceptions brillantes, avait par contre peu de suite dans les idées : parfois il donnait l’ordre de tuer quelqu’un sans le moindre motif et se repentait ensuite de cette décision ; aussi ses serviteurs, qui connaissaient son caractère, mettaient à l’abri tous ceux dont la mise à mort aurait pu provoquer un repentir de sa part et, quand il déplorait l’ordre donné, lui annonçaient que le condamné vivait encore, ce qui lui causait un vif plaisir. C’est ce que faisait souvent l’un de ses lieutenant noirs, qui devait le remplacer sur le trône peu après sa mort et qui avait, contrairement à son maître, une grande force de caractère et un remarquable esprit de suite : Mohammed Touré.
Bakari-Daa, fils de Ali-Ber, fut proclamé empereur en 1492, à la mort de son père, dans le village de Denga (au sud de Bourem, sur la rive droite du Niger), où il se trouvait alors. Il fut le dernier des princes de souche berbère qui se succédèrent sur le trône depuis Aliamen. A vrai dire, les alliances répétées des Dia et ensuite des Sonni avec des femmes de race noire, songaï ou autres, avaient dû altérer singulièrement le type berbère primitif des empereurs de Gao, et il est fort probable que Sonni Ali et son fils devaient ressembler plus à des Nègres qu’à des Touareg. Cependant, comme je l’ai dit plus haut, ils étaient encore considérés comme des « Libyens ». Mais le successeur du dernier Sonni fut un vrai Nègre, un Soninké de la fraction des Silla, nommé Mohammed et fils d’Aboubakari Touré[90].
Comme je l’ai rappelé à l’instant, Mohammed Touré était l’un des principaux lieutenants de Sonni Ali ; sans doute il avait dirigé en personne plusieurs des expéditions heureuses dont on a fait gloire à Ali-Ber et était le véritable chef de l’armée de ce dernier. Aussi, à la mort de son maître, il se considéra comme en état de s’emparer du pouvoir impérial. Ayant réuni les fidèles partisans qu’il avait plus d’une fois menés à la victoire, il alla attaquer Bakari-Daa à Denga, où il arriva le 18 février 1493. Ce premier contact avec son adversaire ne fut pas heureux : vaincu, il dut se retirer en désordre à Angoo, village voisin de Gao. Bakari-Daa l’y poursuivit, mais, la chance ayant tourné, fut battu à son tour le 3 mars après un combat meurtrier et s’enfuit, presque seul, dans le Sud de Gounguia, à Ayorou, où il demeura jusqu’à sa mort. La vieille dynastie lemta des Dia et des Sonni, après une durée de huit siècles mais une courte apogée limitée au seul règne de Ali-Ber, s’éteignit ainsi misérablement moins d’un an après la mort du grand conquérant, pour être remplacée par la dynastie soninké des Askia.
IV. — La dynastie soninké des Askia (1493-1591).
L’hégémonie des princes soninké de Gao ne devait durer qu’un siècle, mais elle devait porter les limites et la puissance de l’empire à un point qui n’avait jamais été atteint encore, même sous le règne de Sonni Ali.
Dès le lendemain de la victoire d’Angoo, en mars 1493, Mohammed Touré se rendit à Gao et s’y fit proclamer empereur. Les filles de Ali-Ber, en apprenant cette nouvelle, s’écrièrent en songaï a si tyi a (ou a si kyi a), c’est-à-dire « il ne l’est pas » ou « il ne le sera pas ». On rapporta la chose à Mohammed, qui déclara que cette formule serait désormais son nom de guerre et son titre de souveraineté, ainsi que celui de tous ses successeurs ; et c’est ainsi que cette phrase, légèrement déformée en askia, devint le nom de la nouvelle dynastie[91].
1o Règne d’Askia Mohammed I (1493-1528).
L’avènement de Mohammed fut le signal de la réaction musulmane : le nouveau souverain prit exactement le contre-pied de ce qu’avait fait Ali-Ber, fréquenta les lettrés, prit leur avis, les protégea et donna une force réelle aux communautés mahométanes de son empire[92]. Il ordonna de faire sortir El-Mokhtar de prison pour le rétablir dans ses fonctions de maire de Tombouctou, mais il apprit que le malheureux était mort durant sa captivité ; alors il fit revenir de Oualata les docteurs qui s’y étaient réfugiés et confia l’administration de Tombouctou à Ammar, qui l’avait exercée déjà avant la prise de la ville par Sonni Ali. Se considérant comme trop ignorant de la loi musulmane pour trancher de façon orthodoxe les multiples questions que soulevait la restauration islamique, surtout en face de ce fait que l’immense majorité de ses sujets appartenait encore au paganisme, il entra en relations avec le réformateur marocain El-Merhili, qui venait de se signaler par son fanatisme en persécutant les Juifs du Touat. Un échange de correspondances s’établit entre Askia Mohammed et El-Merhili. Le premier avait posé au second diverses questions touchant la conduite qu’il devait tenir vis-à-vis de ses sujets non encore convertis à l’islamisme et vis-à-vis de ceux qui, autrefois musulmans, étaient retournés au paganisme ; il lui avait demandé aussi ce qu’il convenait de faire des trésors accumulés par Sonni Ali, s’il était permis de laisser les habitants de l’empire conserver leur système de succession qui excluait les fils au profit des frères et des neveux utérins, etc. El-Merhîli répondit en indiquant les cas dans lesquels la guerre sainte était permise, en disant que les richesses et les esclaves de Sonni Ali devaient être versés au trésor public de l’empire, qu’il convenait de faire renoncer les indigènes à celles de leurs coutumes qui se trouvaient en contradiction avec la loi coranique, etc. Il vint même plus tard en personne, vers 1502, visiter Askia Mohammed à Gao, ainsi que le rapporte Ibn-Meriem.
Vers la fin de 1495, Mohammed partit pour La Mecque avec plusieurs notabilités musulmanes de l’empire, dont le Soninké Mori-Salihou Diawara qui était originaire de la région de Tendirma ; son fils Moussa et l’un de ses généraux nommé Ali-Folen l’accompagnaient également. Il avait laissé le commandement intérimaire de l’empire à son frère Omar-Komdiago, gouverneur du Gourma. Cinq cent cavaliers et mille fantassins lui servaient d’escorte et il emportait avec lui 300.000 pièces d’or provenant du trésor de Sonni Ali ; sur cette somme, il consacra 100.000 pièces à des aumônes faites aux deux villes saintes et à l’achat à Médine d’un terrain destiné aux pèlerins venant du Soudan ; 100.000 pièces servirent à son entretien et à celui de sa suite et 100.000 furent employées à des achats divers. Il rencontra au Hidjaz le quatorzième khalife abbasside d’Egypte, El-Motaouekkel, qui le désigna solennellement comme son lieutenant au pays songaï, en lui plaçant sur la tête un bonnet et un turban. Il s’entretint aussi des affaires de son Etat avec plusieurs docteurs illustres, entre autres Es-Soyouti. Ayant ainsi donné un nouvel aliment à sa foi et un nouveau lustre à sa gloire naissante, il revint en son pays, nanti du titre d’El-hadj mais endetté de 150.000 ducats[93], et rentra à Gao en août 1497.
Il ne s’était pas contenté d’ailleurs de s’occuper de religion. Dès le début de son règne, il avait donné ses soins à l’organisation militaire et politique de son empire. Sous Ali-Ber, toute la population était appelée sous les armes chaque fois que le besoin s’en faisait sentir, c’est-à-dire très fréquemment : c’était le service obligatoire pour tous à peu près permanent, mais il n’y avait pas d’armée régulière et la population, continuellement sous les armes, ne pouvait vaquer aux travaux des champs. Mohammed changea tout cela : il créa une véritable armée de métier, toujours prête à marcher, mais ne comprenant qu’une partie de la population ; le reste des habitants conservait la faculté de se livrer en toute sécurité à l’agriculture ou au commerce.
L’empire fut divisé en un certain nombre de gouvernements, à la tête de chacun desquels fut placé un dignitaire de la cour, choisi dans la parenté ou l’entourage de l’empereur. L’armée fut partagée en plusieurs corps, dont l’un servait de garde au souverain et dont les autres étaient répartis entre les divers gouvernements et placés sous l’autorité directe des gouverneurs.
Les principales charges ou dignités instituées par Mohammed I et conservées par ses successeurs étaient les suivantes :
1o celle de Gourman-fari ou gouverneur du Gourma, c’est-à-dire de l’Ouest de la Boucle du Niger (rive droite), avec résidence habituelle à Gao d’abord et ensuite à Tendirma ; cette charge fut confiée par Mohammed à l’un de ses frères, Omar-Komdiago, et, à la mort de ce dernier, à son autre frère Yahia ;
2o celle de Balama ou Balamassa, dont j’ignore la nature exacte, mais qui devait correspondre à la charge de baloum ou maître du palais chez les Mossi ;
3o celle de Dendi-fari ou gouverneur du Dendi (région située au Sud de Gounguia) ;
4o celle de Bango-fari ou Bangou-farima ou gouverneur « du lac », c’est-à-dire de la région du lac Débo ; cette charge, l’une des plus hautes dignités de l’empire, donnait le droit à celui qui en était titulaire de se faire précéder de tambours lorsqu’il entrait dans la ville de Gao ;
5o celle de Haribanda-farima ou gouverneur du Haribanda ou Aribinda, c’est-à-dire de la partie du Gourma située en face de Gao (rive droite du fleuve entre Bourem et Gounguia inclus) ;
6o celle de Hi-koï ou chef de la flottille, toujours confiée à un Sorko ;
7o celle de Fari-mondio ou chef percepteur, comportant la surveillance des collecteurs d’impôt et de la centralisation des recettes ;
8o celle de Koré-farima ou chef des génies, sorte de grand prêtre de la religion indigène ;
9o celle de Adiga-farima, charge assez peu importante dont j’ignore la nature ;
10o celle de Sao-farima ou chef des forêts, dont le titulaire veillait à la coupe des bois de construction et à la perception de la dîme sur les produits de la chasse ;
11o celle de Ho-koï-koï ou chef des pêcheurs ;
12o celle de Hombori-koï ou chef de Hombori, représentant de l’empereur auprès des Tombo.
Chaque canton ou grande ville avait en outre son chef ou administrateur (koï), par exemple le Dirma-koï, le Bara-koï, le Dienné-koï, le Tombouctou-koï, etc., et son collecteur d’impôts (mondio).
Une minutieuse hiérarchie assignait à chaque fonctionnaire son rang, déterminé par la place qu’il occupait derrière le souverain lors des cortèges officiels, ainsi que par un uniforme, une coiffure ou des insignes spéciaux, par le nombre des tambours dont il pouvait se faire précéder, etc.
La gloire militaire d’Askia Mohammed égala ses capacités d’administrateur et son zèle religieux. La biographie que Sa’di nous a laissée de lui n’est qu’une longue suite de victoires remportées par lui-même ou ses généraux.
Tombouctou et Dienné avaient reconnu son autorité dès le début de son règne sans aucune difficulté et même avec une allégresse manifeste, en sorte que, dès 1493, le pouvoir de Mohammed s’étendait à toutes les contrées conquises par Ali-Ber ; mais il devait, par la suite, s’étendre bien plus loin : s’il faut en croire le Tarikh-es-Soudân, son empire, une fois constitué définitivement, comprenait, outre les pays nigériens, tout l’ancien empire de Ghana jusqu’à l’Atlantique vers l’Ouest et, du Sud au Nord, toutes les contrées s’étendant entre le Bendougou et Teghazza. « C’est par la force, ajoute Sa’di, qu’il s’empara de tous ces pays, où il fit régner la paix et l’abondance. » Il faut faire ici la part de l’exagération, car il semble bien certain que le Tekrour ne fut jamais vassal de Gao et que l’empire de Mali, quoique diminué, était encore une unité importante et nullement négligeable ; mais il n’en est pas moins vrai que l’étendue de la région soumise à Askia Mohammed était considérable.
Dès la seconde année de son règne, en 1494, son frère Omar-Komdiago annexait le Diaga à l’empire. En 1497-98, à son retour de La Mecque, Mohammed fit contre les Mossi une véritable guerre sainte, la seule de son règne qui ait été conduite selon les règles canoniques. Parti de Gao avec son conseiller Salihou Diawara, il envoya ce dernier auprès de Nasséré, empereur du Yatenga, qui résidait alors à Sissamba, à dix kilomètres à l’Ouest de Ouahigouya. Salihou portait une lettre de l’Askia qui sommait Nasséré d’embrasser l’islamisme ; après avoir pris connaissance de cet ultimatum, l’empereur du Yatenga demanda à consulter ses ancêtres défunts avant de répondre et il se rendit à cet effet au temple voisin de sa résidence, accompagné de Salihou. Après que des offrandes eurent été faites aux morts, un vieillard apparut soudain devant lequel tout le monde se prosterna et qui ordonna au prince mossi de lutter jusqu’à la mort du dernier de ses sujets. Salihou retourna alors auprès de Mohammed et lui raconta tout ce dont il avait été témoin, en ajoutant que le vieillard lui avait avoué être Satan lui-même. Mohammed attaqua donc Nasséré, lui tua beaucoup d’hommes, dévasta les champs et les villages du Yatenga et emmena en captivité un grand nombre d’enfants qu’il convertit à l’islamisme et dont il fit plus tard ses meilleurs soldats.
L’année suivante (1498-99), l’Askia se rendit à Tendirma, d’où il dirigea une expédition contre un nommé Ousmana, qui gouvernait alors le Bagana pour le compte de l’empereur de Mali et qui, aidé par les Peuls du Massina, tentait de résister à la main-mise de l’empereur de Gao sur sa province. Mohammed parvint à s’emparer de la personne de Ousmana, tua Demba-Dondi, chef des Peuls alliés du Mali, et annexa le Bagana à ses Etats.
En 1499-1500, tournant ses efforts vers l’Est de son empire, il se rendit à Ayorou ; le fils de Sonni Ali s’était réfugié là et avait fait de cette localité le centre d’une sorte de royaume indépendant qui comprenait à peu près l’ancien domaine des rois de Gounguia, c’est-à-dire le Djermaganda, le Zaberma et le Dendi. Mohammed, après une faible résistance rencontrée à Ayorou et à Tildia (peut-être le Tillabéry actuel), annexa toute cette région.
Reprenant ensuite sa lutte contre le Mali, il envoya en 1500-1501 Omar-Komdiago au-delà du Bagana vers l’Ouest, dans une province que Sa’di appelle Dialana (ou Zalana) et qui devait correspondre à tout ou partie du royaume de Diara ; un représentant de l’empereur de Mali, nommé Kama Keïta ou Gama-Faté-Koli, gouvernait cette province ; il repoussa l’attaque de Omar, qui dut se replier sur Tinfirina (?), à l’Est du Dialana — probablement dans le Bakounou — et faire appel à l’Askia lui-même. Ce dernier se rendit alors sur les lieux, vainquit Kama-Keïta, dévasta le pays, pilla un palais que l’empereur de Mali possédait dans la contrée et s’empara des femmes qui s’y trouvaient. Il épousa l’une d’elles, nommée Mariama Dabo, qui lui donna son fils Ismaïl. Après être resté quelque temps dans sa nouvelle conquête pour l’organiser[94], il revint à Gao, où il demeura jusqu’en 1504 sans faire d’autres expéditions.
Mais en 1504-05, ayant descendu le Niger jusqu’au delà de Say, il se lança dans le Borgou ou pays des Bariba[95] et y ramassa un grand nombre de captives dont l’une, nommée Zâra Gombengui, devint sa femme et lui donna son fils et futur successeur Moussa. Cette expédition au Borgou fut très meurtrière pour l’armée de Gao et beaucoup d’entre les meilleurs soldats de Mohammed y périrent, surtout parmi le contingent fourni par les Songaï de l’Est, que Sa’di appelle les gens du Zaberbanda[96]. Omar-Komdiago, qui accompagnait son frère, lui dit en voyant tomber tous ces guerriers : « Tu veux donc la fin des Songaï ? — Non, répondit l’Askia, je suis heureux au contraire de voir ces gens disparaître pour le bien du Songaï[97], car ils m’auraient gêné un jour s’ils étaient demeurés auprès de moi ; ne pouvant les mettre moi-même à mort, je les avais amenés dans cette expédition pour qu’ils s’y fissent tuer. » Sans doute Mohammed voulait dire par là que les Songaï du Sud-Est, restés attachés à la dynastie lemta dont les princes avaient pendant longtemps résidé au milieu d’eux, n’avaient pour lui que des sentiments d’une fidélité douteuse.
En 1506-07, l’Askia fit encore colonne dans les territoires du Mali, poussant son expédition jusqu’au Galam, c’est-à-dire jusqu’aux approches du Tekrour. Mais en 1511-12, l’autorité de l’empereur de Gao dans les provinces du Sahel conquises sur le Mali se trouva menacée par un chef peul, le saltigué ou ardo Tindo Galadio, qui résidait dans le Bakounou et qui excitait les populations contre l’Askia en se posant en prophète et en réformateur. Mohammed partit en guerre contre lui et le défit et le tua près de Nioro, à Diara, en 1512. Nous avons vu[98] comment Koli, fils de Tindo, s’étant enfui au Fouta avec les partisans de son père, affranchit ce pays de la suzeraineté des Ouolofs et y fonda une dynastie peule qui garda le pouvoir jusqu’au XVIIIe siècle.
Mohammed tourna ensuite son ambition vers les pays situés à l’Est du Niger et notamment vers celui des Haoussa. En 1513, il s’empara de Katséna et acquit l’alliance de Kanta, roi du Kebbi, qui résidait alors dans une localité appelée Liki ou Lika et qui disposait d’une réelle puissance[99]. Accompagné de Kanta, l’Askia se porta jusque dans l’Aïr, conquit Agadès et fit son vassal du chef de cette ville qui, bien que toujours nommé par les Touareg, paya désormais un tribut annuel de 1.500 ducats à l’empereur de Gao (1515). Au retour de l’expédition, Kanta fut fort déçu de voir que Mohammed ne lui donnait pas sa part du butin et il s’ouvrit de sa déconvenue au gouverneur du Dendi, qui lui conseilla de se taire et de ne rien réclamer ; mais les guerriers de Kanta ne l’entendirent point ainsi, et devant leur attitude, le roi du Kebbi se révolta ouvertement contre l’Askia et se proclama indépendant. Mohammed envoya contre lui une armée en 1517, mais Kanta remporta une victoire complète sur les troupes de l’Askia et, à partir de cette époque, le Kebbi demeura toujours indépendant de l’empire de Gao.
Pendant ce temps Kama Keïta ou Gama-Faté, ancien lieutenant de l’empereur de Mali au Bagana, prêchait la révolte contre l’Askia ; Omar-Komdiago dut se porter contre lui en 1517 et le vainquit alors définitivement.
Deux ans après (1519), Omar mourut. Mohammed se trouvait alors à Sankoïra (village du maître) ou Saïkoïra (village du fleuve), localité située, nous dit Sa’di, sur le Niger au delà de Gounguia en allant vers le Dendi et qui peut-être n’était autre que le Say actuel[100]. Lorsqu’il eut appris le décès de Omar, il confia les fonctions de gouverneur du Gourma à son autre frère Yahia ; Bala, fils de ce dernier, qui était jusque là simple Adiga-farima, fut élevé à la dignité de Bango-fari malgré son jeune âge. Cette désignation inattendue suscita la jalousie des frères et des collègues de Bala ; ils commencèrent à former un parti hostile à l’Askia Mohammed, à son frère Yahia et à son ami Ali-Folen. Moussa, propre fils de l’Askia et chargé alors des fonctions de Fari-Mondio, se mit à la tête des mécontents.
Mohammed était devenu aveugle. Ali-Folen, qui ne le quittait pas et était devenu son conseiller intime, parvint à dissimuler cette infirmité au peuple. Cependant Moussa combattait de tout son pouvoir l’influence que Ali-Folen avait su prendre sur l’empereur et il finit par le forcer à quitter la cour ; en 1527, Ali-Folen, craignant d’être assassiné par les séides de Moussa, s’enfuit de Gao et se réfugia auprès de Yahia qui, en sa qualité de gouverneur du Gourma, avait établi sa résidence habituelle à Tendirma.
Quant à Moussa, il profita du départ de Ali-Folen et de l’absence de Yahia pour se révolter ouvertement contre l’autorité de son père et, en 1528, il se rendit à Gounguia dans le but d’y créer un royaume indépendant dont il serait le chef. Mohammed appela alors Yahia à son aide et lui enjoignit d’aller à Gounguia pour ramener Moussa à l’obéissance, en lui recommandant de ne pas se montrer trop cruel vis-à-vis de ce fils rebelle et de ses partisans. Yahia partit donc pour Gounguia animé d’intentions conciliantes, mais Moussa le reçut les armes à la main ; un combat eut lieu au cours duquel Yahia fut blessé, fait prisonnier, dépouillé de ses vêtements et jeté à terre la face contre le sol ; dans cette position, Yahia chercha encore à ramener à la raison les révoltés, au premier rang desquels, à côté de Moussa, étaient deux autres fils de Mohammed, Daoud et Ismaïl, ainsi qu’un fils de Omar-Komdiago appelé Mohammed-Mar et surnommé Bengan-Koreï (Bengan-le-Blanc). Tous demeurèrent sourds aux supplications de leur oncle Yahia, qui mourut des suites de ses blessures et des mauvais traitements qu’il avait reçus.
Moussa et ses partisans se rendirent ensuite à Gao, où ils entrèrent le 26 août 1528, jour de la fête des sacrifices. Le même jour, le vieil empereur Mohammed I fut contraint, par les menaces de son fils Moussa, d’abdiquer en sa faveur ; il continua à habiter le palais impérial, mais cessa de s’occuper des affaires de l’Etat.
2o Règne d’Askia Moussa (1528-1531).
Une fois maître du pouvoir, Moussa, se défiant de ses frères, voulut les faire assassiner. Ils se réfugièrent à Tendirma auprès de leur aîné Ousmân-Youbâbo, qui avait remplacé son oncle Yahia comme gouverneur du Gourma. Ousmân-Youbâbo aurait dû avoir le pas sur Moussa, qui était son cadet, mais leur mère commune Kamissa, qui avait une préférence pour son plus jeune fils, réussit à obtenir de l’aîné qu’il reconnût Moussa comme souverain et qu’il se déterminât à venir le saluer à Gao. Ousmân en effet fit équiper des pirogues pour se rendre dans la capitale ; mais au cours du voyage, un griot s’étant mis à chanter, Ousmân entra dans une violente colère et déclara que, n’acceptant qu’à contre-cœur la suzeraineté de son cadet, il n’était pas d’humeur à écouter des chansons ; on tenta de le calmer, mais son irritation ne fit que s’accroître et finalement il décida d’interrompre son voyage et fit accoster et décharger les pirogues, en jurant que jamais il ne couvrirait sa tête de poussière devant personne[101]. Informé de cet incident, Moussa quitta Gao à la tête de ses troupes et se porta sur Tendirma. Lorsque l’armée impériale passa à proximité de Tombouctou, Mahmoud, cadi de cette ville, se rendit au devant de l’Askia pour l’inviter à la clémence ; mais Moussa ne se laissa pas fléchir et, montrant des flèches empoisonnées, il dit au cadi : « Voici un soleil par lequel mes frères ont besoin d’être brûlés avant d’aller se mettre à l’ombre de ta personne. » Puis il continua sa route.
Ousmân ne l’attendit pas et marcha à sa rencontre ; Moussa hésita d’abord à accepter le combat, son adversaire ayant avec lui deux lieutenants dont chacun passait pour valoir plus de mille hommes à lui seul ; mais, ces deux lieutenants étant venus faire leur soumission à l’Askia, celui-ci engagea la bataille, qui eut lieu près de Kabara, entre cette localité et Akenken (c’est-à-dire sur la rive gauche du Niger et à l’Est de Tombouctou), l’an 1528-29. Il y eut beaucoup de tués des deux côtés, mais en définitive Moussa demeura vainqueur et les chefs du parti adverse se dispersèrent dans toutes les directions. Ismaïl s’enfuit à Oualata auprès d’un chef touareg, neveu d’Akil qui était son beau-frère ; Ali-Folen se réfugia à Kano, où il mourut ; Ousmân alla se fixer en un lieu nommé Témen ou Tamana, où il demeura jusqu’à sa mort, laquelle ne survint qu’en 1556-57. Quant à Bala, fils de Yahia, dont l’élévation au poste de « gouverneur du Lac » avait été le prétexte de la révolte première de Moussa contre son père et qui, naturellement, avait pris parti pour Ousmân, il alla se placer sous la protection de Mahmoud, le cadi de Tombouctou.
Moussa ayant fait proclamer que tous ceux qui chercheraient asile auprès du cadi de Tombouctou auraient la vie sauve à l’exception de Bala, ce dernier pensa sauver ses jours en mettant sur sa tête tous les livres de Mahmoud, mais l’Askia n’accepta pas cette sauvegarde. Alors Bala se décida à aller faire sa soumission ; il fut reçu à Tila, à l’Est de Tombouctou, où campait alors l’empereur, par un fils de ce dernier nommé Mohammed, qui intercéda en sa faveur auprès de son père. Mais Bala déclara que jamais il ne donnerait à Moussa le titre d’Askia, que jamais il ne se couvrirait la tête de poussière en sa présence et que jamais il n’accepterait de chevaucher derrière lui. Dès qu’il eut prononcé ces paroles, il fut mis à mort sur l’ordre de Moussa. L’empereur fit ensuite enterrer vivants deux docteurs qui avaient pris parti contre lui et massacrer les chefs des cantons du Dirma et du Bara ; puis il confia les fonctions de gouverneur du Gourma à son cousin Bengan-Koreï et reprit la route de Gao en passant par la province de Dienné.
Comme il traversait Tirafeï, localité voisine de Diondio, un cheikh renommé qui s’appelait Mori-Maghan vint lui rendre visite pour implorer la grâce des chefs du Dirma et du Bara, dont il ignorait encore la triste fin ; ayant appris qu’ils étaient déjà exécutés, il leva ses deux mains sur Moussa pour le maudire. Cette malédiction prononcée par un saint réputé fit un certain effet sur les courtisans de l’Askia. L’un de ses frères, Issihak, qui lui était demeuré fidèle, confia à Bengan-Koreï que, si c’eût été lui que le cheikh eût maudit, il aurait tué ce dernier sur le champ ; lorsqu’on fut arrivé au lieu d’étape, Bengan-Koreï rapporta ce propos à Moussa, qui prétendit n’attacher aucune importance à l’incident : « D’ailleurs, ajouta-t-il, ce n’était pas pour me maudire que le cheikh a levé ses deux bras, mais pour repousser deux lions qui lui sautaient sur les épaules et que j’ai très bien vus. »
Arrivé à Gao, Moussa fit jeter en prison un autre de ses frères nommé Abdoullah et l’y fit égorger, racontant ensuite que le malheureux était mort de peur. Beaucoup de ses frères ou cousins eurent un sort analogue, si bien que les quelques survivants, y compris Issihak, craignant pour leur propre personne, finirent par s’entendre entre eux pour se débarrasser de ce tyran sanguinaire. L’un d’eux, nommé Alou, le frappa un jour d’un javelot à l’épaule gauche ; Moussa rentra chez lui, retira le fer, pansa sa blessure et passa la nuit à ruminer une vengeance éclatante. Le lendemain pourtant il quittait Gao pour aller se mettre à l’abri dans un village voisin nommé Mansour ou Mansourou[102] ; ses frères l’y rejoignirent le même jour et il fut tué par Alou (12 avril 1531).
3o Règne d’Askia Bengan-Koreï ou Askia Mohammed II (1531-1537).
Mohammed-Bengan-Koreï, fils de Omar-Komdiago, fut proclamé empereur à Mansour, aussitôt après la mort de l’Askia Moussa. Alou, ayant tué ce dernier, s’apprêtait à monter sur le trône, ou plutôt à s’asseoir sous une sorte d’estrade de bois qui était réservée à l’empereur, lorsqu’il vit installé là Bengan-Koreï, le gouverneur du Gourma, qui s’était ainsi emparé des prérogatives du pouvoir sur les instances de son frère Ousmân-Tinferen. « Je ne suis pas homme, dit alors Alou, à briser un arbre avec ma tête pour qu’un autre en mange les fruits. » Et il intima à Bengan-Koreï l’ordre de sortir de dessous l’estrade. Mais, comme il se préparait à s’y asseoir lui-même, Ousmân-Tinferen lui lança un javelot par derrière ; Alou prit la fuite et Bengan-Koreï reçut le serment d’obéissance de tous les officiers. Quant à Alou, qui s’était réfugié auprès des Sorko qui habitaient le port de Gao, il fut tué par le chef de ces bateliers qui porta sa tête à Bengan-Koreï ; celui-ci remercia le chef du port, après quoi il le fit mettre à mort ainsi que beaucoup de ses gens, afin sans doute de leur apprendre à ne pas mettre leur doigt entre l’arbre et l’écorce.
Delafosse Planche XVIII
Cliché Paulin Fig. 35. — Un marché à Tombouctou.

Cliché Paulin Fig. 36. — Marché au bois à Tombouctou.

Bengan-Koreï s’installa ensuite dans le palais impérial de Gao, où vivait encore Mohammed Touré, le premier Askia ; il interna ce dernier près et à l’Ouest de Gao, dans une île du Niger. Puis il nomma son frère Ousmân-Tinferen au poste de Gourman-fari, fit revenir Ismaïl de Oualata et le maria à sa fille Fati. C’était un prince aimant le faste : il eut beaucoup de courtisans, leur donna des vêtements somptueux, multiplia les orchestres, les griots et griottes. Son règne fut une ère de richesse et de prospérité. Mais en même temps il entreprit tant d’expéditions militaires qu’il lassa la patience de ses sujets et que ceux-ci finirent par le prendre en aversion.
C’est ainsi qu’il partit en guerre contre Kanta, le fameux roi du Kebbi ; un combat eut lieu entre les deux princes à un endroit appelé Ouantarmassa : Bengan-Koreï y fut défait honteusement et s’enfuit avec son armée, mais se trouva acculé à une mare dans laquelle les chevaux n’avaient pas pied ; l’Askia dut son salut au chef de la flottille Bakari-Ali Doundo, qui l’avait accompagné dans son expédition et qui lui fit traverser la mare en le portant sur ses épaules. L’empereur fut moins irrité de sa défaite que des risées qu’elle ne manquerait pas de soulever parmi les lettrés de Tombouctou, ses anciens camarades d’école. Depuis cette époque d’ailleurs, aucun Askia ne tenta plus d’expédition contre le Kebbi.
Bengan-Koreï dirigea ensuite une colonne contre le village païen de Gourmou, situé sur la rive droite du Niger, un peu en aval de Tombouctou. Son lieutenant Dongoligo, chargé de surveiller la route conduisant au village, se mit à jouer au jeu des douze cases[103] et, passionné par le jeu, ne prit pas garde à un message l’avisant de l’approche de l’ennemi, lequel se portait au devant de l’armée impériale. Il s’ensuivit une panique que l’intervention personnelle de l’Askia parvint cependant à faire cesser et, en définitive, les gens de Gourmou furent vaincus.
Peu après, Ismaïl, fils de Mohammed I, se rendit une nuit dans l’île où son père était prisonnier. Celui-ci se plaignit fort de ce que ses fils ne faisaient rien pour le sortir de cette île, où les moustiques le dévoraient et où les grenouilles sautaient jusque sur lui ; il pria Ismaïl d’aller trouver un eunuque qui, abordé d’une certaine manière que le vieil empereur détrôné indiqua à son fils, remettrait à ce dernier un trésor : à l’aide de ce trésor, Ismaïl devait pouvoir acheter la complicité de Souma-Kotobâgui, l’un des amis de Bengan-Koreï, et obtenir ainsi la liberté de Mohammed I. Ismaïl fit ce que lui avait dit son père, mais ne put arriver à aucun résultat, et ce ne fut que lors de l’avènement au trône du même Ismaïl, en 1537, que le malheureux vieillard fut enfin rendu à la liberté.
Déjà l’on commençait à murmurer contre Bengan-Koreï. En 1535-36 sévit une épidémie appelée kafi ou gafé, distincte de la variole mais aussi meurtrière, qui fut attribuée à la colère du Ciel contre l’Askia régnant. L’un des courtisans de l’empereur lui ayant rapporté les murmures du peuple, les autres dignitaires de la cour forcèrent le souverain à leur livrer le nom du dénonciateur, qui s’appelait Yari-Songo-Dibi ; puis, s’étant emparés de sa personne, ils le teignirent en rouge, en noir et en blanc, et le promenèrent, ainsi arrangé, sur un ânon, par les rues de Gao.
L’année suivante (1537), Bengan-Koreï se trouvait à Mansour, près Gao, lorsqu’il eut l’idée d’envoyer en expédition le gouverneur du Dendi, Mar-Tamza, en le menaçant de la révocation s’il ne réussissait pas dans les opérations qui lui étaient confiées et en le faisant surveiller par des espions. Mar-Tamza, s’étant débarrassé de ces derniers, déposa Bengan-Koreï dans ce même village de Mansour où il avait été proclamé six ans auparavant (23 avril 1537).
4o Règne d’Askia Ismaïl (1537-1539).
Le jour même de la déposition de Bengan-Koreï, Mar-Tamza fit proclamer empereur Ismaïl, fils de Mohammed I, à un endroit appelé Târa, contigu au village de Mansour. Aussitôt Ismaïl envoya un messager à Gao, pour que la garnison empêchât Bengan-Koreï de pénétrer dans la capitale, puis il expédia des agents dans la direction du Haoussa et dans celle du Gourma[104], afin de rattraper dans sa fuite l’Askia déposé. Mais ce dernier réussit à se sauver dans la direction de Tombouctou. Il était en route depuis deux jours sans avoir pu manger de colas, dont il était très friand, lorsqu’il croisa un messager qu’il avait envoyé à Dienné alors qu’il était au pouvoir et qui revenait par le fleuve avec des provisions. Ce messager accosta aussitôt à l’endroit où se trouvait Bengan-Koreï et lui donna des colas ; l’ancien Askia les mangea avec avidité, mais les vomit aussitôt, ce à quoi il était sujet depuis longtemps. Le messager lui offrit ensuite de le prendre dans sa pirogue, mais Bengan-Koreï refusa, gagna Tombouctou et y demander l’hospitalité au cadi Mahmoud ; après s’être reposé quelques jours, il se dirigea vers Tendirma pour y rejoindre son frère Ousmân-Tinferen. Le lendemain de son départ de Tombouctou y arrivèrent des cavaliers envoyés à sa poursuite par Ismaïl ; continuant leur chemin, ils atteignirent le fugitif près du lac de Goro, un peu en aval d’El-Oualedji. Cependant Bengan-Koreï n’était pas seul : des partisans l’avaient accompagné dans sa fuite, parmi lesquels son fils Bakari, et d’autre part Ousmân-Tinferen était venu au devant de lui ; les cavaliers d’Ismaïl, dans ces conditions, n’osèrent pas mettre la main sur lui et retournèrent sur leurs pas. Ousmân-Tinferen proposa alors à son frère de le ramener à Gao et de le replacer sur le trône, mais Bengan-Koreï lui fit observer qu’un tel projet était irréalisable, parce qu’il avait, durant son règne, renforcé tellement le corps d’armée de Gao qu’entreprendre de lutter contre cette troupe aurait été une folie. « D’ailleurs, ajouta-t-il, les gens du Songaï, quand ils en veulent à quelqu’un, ne lui pardonnent jamais. » Cependant Ismaïl envoya de nouveaux cavaliers, sous la conduite de Yari-Songo-Dibi, contre Ousmân-Tinferen et Bengan-Koreï, mais, arrivés en face de Tendirma, sur la rive droite du Niger, ces cavaliers se contentèrent de crier des insultes à travers le fleuve et se retirèrent sans avoir osé engager le combat. Pourtant l’Askia déposé ne se sentait pas en sécurité sur le territoire de l’empire et, accompagné de son fils et de son frère, il se réfugia dans le Sud du Mali, dans la province de Sangara-Soma. Son fils Bakari s’y maria. Mais les Mandingues du Sud abreuvaient les émigrés de telles humiliations que Ousmân alla habiter Oualata, tandis que Bengan-Koreï se fixait à Sama, sur le Niger, près de Sansanding[105].
Le jour de l’avènement d’Ismaïl, lorsque le héraut l’avait proclamé Askia, le nouvel empereur avait eu une violente émotion et avait perdu du sang par l’anus. Effrayé de cet accident, il déclara que cela provenait de ce qu’il avait juré autrefois fidélité à Bengan-Koreï, que c’était un présage indiquant qu’il ne règnerait pas longtemps et qu’au reste, s’il avait accepté le pouvoir, c’était uniquement pour libérer son père et ramener ses frères à la cour. Dès le début de son règne en effet, en 1537, il fit sortir son père de l’île où il était retenu prisonnier et le ramena à Gao : Mohammed Touré y mourut peu après, le 2 mars 1538.
En 1537-38, Ismaïl fit une expédition à Dori. Ensuite il en fit une autre contre un chef païen nommé Bagaboula, qui résidait dans le Gourma, c’est-à-dire sur la rive droite du Niger. Bagaboula s’enfuit avec ses gens devant les troupes de l’Askia ; Hamadou, petit-fils de Mohammed I, qu’Ismaïl avait nommé Gourman-fari en remplacement de Ousmân-Tinferen, poursuivit Bagaboula avec des cavaliers, mais le chef païen lui résista et lui tua neuf cents soldats, après quoi il fut tué lui-même. Les troupes de Hamadou, à la suite de leur victoire si chèrement achetée, firent un tel nombre de captifs que le prix des esclaves tomba à Gao à 300 cauries[106].
Ismaïl mourut en novembre 1539 à l’âge de trente ans. L’armée, qui se trouvait alors en expédition, rentra aussitôt à Gao pour choisir un nouvel empereur.
5o Règne d’Askia Issihak I (1539-1549).
Issihak, frère d’Ismaïl, fut proclamé Askia le 27 décembre 1539. Ce fut le plus illustre et le plus redouté des empereurs de Gao. Pour s’affranchir de la tutelle de l’armée, qui faisait et défaisait les souverains et les tenait dans sa main, il inaugura son règne en faisant mettre à mort la plupart des généraux. Il fit également assassiner à Oualata Ousmân-Tinferen par un Berbère de la tribu des Zaghrâna auquel il avait promis trente génisses comme prix de son forfait et qu’il fit tuer à son tour lorsque le meurtrier vint toucher sa récompense. Ensuite il fit exécuter Hamadou, le gouverneur du Gourma, ainsi que Souma-Kotobâgui ; puis il destitua le chef de la flottille, Bakari-Ali-Doundo, qu’il redoutait, et le remplaça par un nommé Moussa. Sa’di rapporte que l’empereur ayant interpellé le chef de la flottille par son titre (Hi-koï), en lui disant en public : « Hi-koï, tu prendras rang désormais après le Hombori-koï ! », Bakari-Ali-Doundo fit semblant de ne pas entendre ; Issihak répéta son injonction, en s’adressant à Bakari par son nom, et ce dernier alors s’écria : « J’obéirai à tes ordres, maintenant que je sais que c’est à Bakari qu’ils s’appliquent ; quant au Hi-koï, jamais il ne prendra rang après le Hombori-koï. » Toute l’assistance admira cette riposte, qui équivalait à une démission, mais rappelait l’empereur à l’observation des usages établis. C’est à la suite de cette réplique que Bakari-Ali-Doundo fut remplacé par Moussa.
En 1542-43, Issihak I fit une expédition contre Ntoba, à l’Ouest-Sud-Ouest de San, la ville la plus reculée du Bendougou. En revenant, il passa par Dienné, dont il fit nettoyer la mosquée, auprès de laquelle se trouvait un gros tas d’immondices. C’est au cours de ce voyage qu’il remarqua la présence d’esprit et l’ascendant d’un docteur mandingue nommé Mahmoud Barhayorho ; peu après, il le fit nommer cadi de Dienné, à la mort du cadi alors en exercice. En 1544-45, l’empereur conduisit une colonne dans le Dendi contre Kokoro-Kâbi (?).
Il avait nommé Ali Kotia gouverneur du Gourma en remplacement de Hamadou, puis, Ali Kotia étant tombé en disgrâce, il l’avait remplacé par son frère Daoud. En 1545-46, il confia à ce dernier le commandement d’une expédition dirigée contre Mali. Daoud pénétra dans la capitale même de l’empire mandingue, que l’empereur de Mali avait évacuée, et y demeura sept jours durant lesquels il obligea tous ses soldats à faire leurs ordures dans le palais impérial. Après son départ, lorsque les Mandingues revinrent dans la ville et trouvèrent la demeure de leur souverain remplie de matières fécales, ils s’étonnèrent à la fois, rapporte Sa’di, « du grand nombre des soldats du Songaï, de leur abjection et de leur stupidité ».
Vers cette même époque, Issihak I reçut de Moulaï Ahmed-el-Aaredj, sultan du Maroc, une lettre l’invitant à céder à ce dernier les mines de sel de Teghazza. L’empereur de Gao répondit : « L’Ahmed qui m’a fait ces propositions ne saurait être le sultan actuel du Maroc, et quant à l’Issihak qui les écoutera, ce n’est pas moi : cet Issihak-là est encore à naître. » Puis il envoya deux mille méharistes touareg, avec ordre de saccager la partie du Dara voisine de Marrakech, sans d’ailleurs tuer personne. Ces Touareg pillèrent le marché des Beni-Sebeh, sans du reste mettre personne à mort, puis s’en retournèrent.
En 1549 l’Askia Issihak I, s’étant rendu à Gounguia, y contracta la maladie dont il devait mourir[107]. Daoud, prévenu, se rendit à Gao pour être prêt à tout événement ; mais auparavant, il avait voulu conjurer la rivalité possible du gouverneur du Haribanda, nommé Bakari, et avait eu recours aux offices d’un magicien réputé : ce dernier, ayant fait approcher un baquet rempli d’eau, prononça quelques formules et appela Bakari ; aussitôt sortit de l’eau un être ressemblant à Bakari, que le magicien enchaîna, perça d’une lance et fit disparaître ; Bakari mourut effectivement le jour même de l’arrivée de Daoud à Gao. Ainsi débarrassé de son rival, Daoud se rendit à Gounguia, où il arriva quelques jours avant la mort d’Issihak I, laquelle eut lieu le 23 mars 1549.
Issihak laissait la réputation d’un prince glorieux mais cupide : Sa’di rapporte qu’il avait extorqué 70.000 pièces d’or aux négociants de Tombouctou par l’intermédiaire d’un griot qui, allant sans cesse de Gao à Tombouctou, se faisait donner de l’argent au nom de l’empereur.
6o Règne d’Askia Daoud (1549-1582).
Daoud, frère d’Ismaïl et fils comme lui de Mohammed I, fut proclamé à Gounguia le 24 mars 1549 et fit le 30 mars son entrée solennelle à Gao. Il commença par nommer de nouveaux fonctionnaires : le Zaghrâni Ali Kotia fut replacé dans la charge de Gourman-fari ; Mohammed-Bengan, fils du nouvel Askia, devint Fari-mondio ; El-hadj, frère de Daoud, fut nommé Koré-farima ; Moussa, chef de la flottille, fut mis à mort et remplacé par Ali Dâdo ; seul, le Dendi-fari, Mohammed-Bengan-Simbilo, demeura en fonctions, pour être remplacé à sa mort par l’ancien Hi-koï Bakari-Ali-Doundo, qu’Issihak I avait destitué.
En octobre-novembre 1549, Daoud fit une expédition contre les Mossi. En 1550 il se porta dans le Bagana et y combattit les Peuls du Massina, commandés par le fondo-koï ou ardo Diâdié-Toumané, qu’il vainquit près de Nampala, sur la route de Sokolo à Soumpi, dans une localité appelée Toï, Tirmissi ou Kouma[108]. Il ramena de cette expédition beaucoup de chanteurs et de chanteuses de la caste des Mabbé, qu’il installa à Gao dans un quartier spécial. Comme il passait à Tendirma en revenant du Massina (1551), une épidémie éclata dans cette dernière ville, au quartier appelé Gordio, et fit de nombreuses victimes.
En 1552, un conflit éclata entre Daoud et Kanta, roi du Kebbi, conflit qui se termina par un traité de paix conclu l’année suivante. Une fois tranquillisé de ce côté, Daoud envoya de Gounguia, en 1554, vingt-quatre cavaliers résolus, placés sous le commandement du Hi-koï Ali Dâdo, avec mission d’opérer des razzias du côté de Katséna, chez les Haoussa. Cette petite troupe se heurta près de Karfata à 400 cavaliers de l’armée de Katséna, qui lui tuèrent quinze hommes dont Ali Dâdo et blessèrent et firent prisonniers les neuf autres. Après quoi les cavaliers haoussa renvoyèrent les prisonniers à Daoud, on les comblant d’égards à cause de leur courage.
En 1554-55, l’Askia, se trouvant à Bornou (rive droite du Niger en aval de Gao), remonta le fleuve jusqu’à Ouaratyi-Bakari (?) et expédia de là le Sao-farima Mohammed-Konaté, sans doute un Soninké ou un Mandingue, et le nouveau Hi-koï Kama Koli, avec des troupes, dans les montagnes du Tombola. L’année suivante (1555-56), Daoud en personne se porta jusqu’à Boussa, qu’il pilla ; mais beaucoup de ses soldats se noyèrent dans les rapides au cours de cette expédition.
En 1558-59, ce fut contre l’empereur de Mali que l’empereur de Gao fit colonne. S’étant rendu dans le Fara-sora (province nord de cet empire), il rencontra à Dibikarala — sans doute du côté de Sokolo — le lieutenant de l’empereur de Mali qui commandait cette province, et que soutenait le Ghana-faran[109]. Il les vainquit et fit un grand nombre de captives, parmi lesquelles se trouvait une fille de l’empereur de Mali nommée Nâra ; Daoud l’épousa et la fit conduire à Gao couverte de bijoux, accompagnée de nombreux esclaves portant des ustensiles de ménage en or et beaucoup de bagages, ce qui indique que les souverains du Mali étaient encore, à cette époque, très riches et très considérés. Tandis que l’Askia revenait au Songaï mourut à Sama Bengan-Koreï, l’ancien empereur détrôné, qui était devenu aveugle ; Sa’di raconte que Daoud avait établi son campement en face de Sama, sur la rive gauche du Niger, et qu’il envoya ses musiciens donner une aubade à Bengan-Koreï ; le bruit que firent les musiciens occasionna à Bengan-Koreï une rupture d’anévrisme dont il mourut. De Sama, Daoud se rendit à Dienné, où il reprocha fort au chef de la ville, El-Amîn, ancien palefrenier de Mohammed I, d’avoir laissé les Bambara[110] venir en grand nombre à Dienné et y prendre une prépondérance menaçante.
En 1561-62[111], l’Askia opéra une razzia chez les Mossi, dont il avait atteint le pays en partant de Bornou (au sud de Gao).
Quelques années auparavant, en 1556-57, Mohammed Ikoma, qui exerçait à Teghazza les fonctions de percepteur pour le compte de l’empereur de Gao, avait été tué par un homme du Tafilelt nommé Ez-Zobeïri, sur l’ordre du sultan du Maroc Mohammed-El-Kebir. Des Touareg transportant du sel avaient été massacrés en même temps que lui. Ceux qui échappèrent au massacre étaient venus demander à Daoud l’autorisation de délaisser les mines de Teghazza et d’en exploiter d’autres qu’ils connaissaient dans la même région. L’Askia accorda l’autorisation demandée et ce fut ainsi que, vers 1562, on commença à tirer du sel d’un point situé entre Teghazza et Taodéni, point connu sous le nom de Teghazzat-el-Ghizlân (Teghazza des Gazelles).
En 1564, Daoud envoya Bakari-Ali-Doundo dans le pays de Barka[112] pour y combattre un chef nommé Boni, « sorte de démon rusé, habile et très méfiant ». Bakari partit en mai, moment où la chaleur était extrême, et passa à travers des déserts inhabités, afin de cacher à tout le monde le but de son expédition, dont il n’avait même pas informé ses troupes. Il réussit à tomber sur Boni à l’improviste, en dévalant du haut d’une montagne. Boni n’aurait jamais cru qu’une colonne venant de Gao eût pu arriver en son pays à cette époque de l’année. L’armée de Bakari tua un grand nombre d’ennemis et Boni fut parmi les morts. L’expédition rentra à Gao au mois de juillet de la même année[113].
Sa’di nous rapporte qu’en 1570, Daoud fit colonne « contre Souro Bantamba ou Bantanna (?) dans le Mali » et que ce fut sa dernière expédition dans l’Atarama, c’est-à-dire vers l’Occident. Il avait avec lui les chefs de deux tribus berbères, celle des Maghcharen[114] et celle des Indassen, chacun de ces chefs disposant de douze mille guerriers touareg. « Daoud, dit Sa’di, fit avec eux la guerre contre les Arabes de ces contrées. » J’ignore ce qu’il faut entendre par Souro Bantamba, s’il s’agit d’un homme ou d’un pays, et je n’ai pu identifier le mot « Atarama ». Mais j’imagine que le mot « Mali » est pris ici, ainsi que cela a lieu souvent chez l’auteur du Tarikh-es-Soudân, dans une acception purement géographique désignant les pays situés entre le Niger et l’Océan, et que les Arabes dont il est question n’étaient autres que les Beni-Hassân, qui devaient commencer à cette époque la conquête du Hodh sur les Berbères.
Au retour de cette expédition, l’Askia passa par Tombouctou et donna de l’argent pour l’achèvement de la nouvelle grande mosquée ; une fois revenu à Gao, il envoya au cadi El-Akib quatre mille poutres d’un bois appelé gangou ou kanko, pour en terminer la construction. Cette mosquée était destinée à remplacer celle édifiée en 1325 sur l’ordre de l’empereur mandingue Kankan-Moussa et qui était tombée en ruines ; elle fut élevée sur l’emplacement de cette dernière et subsista jusqu’à notre époque : les restes en sont encore visibles de nos jours.
Ensuite Daoud dirigea une colonne contre la ville de Diobango, dans le Nord-Ouest de la Boucle, fit razzier Sini par Yakouba et pilla lui-même Daa[115]. Il tenta aussi une expédition au Mossi, mais sans succès, puis en fit une autre sans plus de succès contre Loulâmi dans le Dendi.
En 1577-78 mourut le sultan du Maroc Abdelmalek, qui eut pour successeur Ahmed, surnommé plus tard Ed-Déhébi. Celui-ci fit demander à Daoud de lui abandonner l’exploitation des mines de Teghazza pendant un an et lui envoya en cadeau dix mille pièces d’or ; les deux souverains devinrent amis et, lorsque Daoud vint à mourir quelques années plus tard, le sultan Ahmed prit le deuil.
En 1578 mourut Yakouba qui fut remplacé, comme gouverneur du Gourma, par Mohammed-Bengan, fils de l’empereur Daoud. Ce Mohammed-Bengan fit en 1579 une expédition contre les habitants des monts Dom — les Dogom —, qui avaient résisté à Sonni Ali et à Mohammed I. Les troupes que lui avait fournies son père étaient commandées par un officier nommé Yassi, auquel Daoud avait formellement recommandé de n’exposer ses hommes à aucun danger inutile ni à aucune surprise. Aussi, quand Mohammed-Bengan ordonna d’escalader la montagne sur laquelle s’était retranché l’ennemi, Yassi s’y refusa. Cependant un montagnard nommé Maa, célèbre pour sa corpulence, guettait l’armée, debout sur un pic ; un cavalier de Mohammed-Bengan parvint à escalader la montagne en se dissimulant derrière les rochers, tomba à l’improviste sur Maa et le tua d’un coup de javelot. Les Dogom en conçurent une grande frayeur de la cavalerie songaï ; néanmoins, mal secondé par Yassi, Mohammed-Bengan se retira sans avoir livré combat.
En 1582, alors qu’une épidémie terrible décimait Tombouctou, des pillards peuls du Massina attaquèrent une embarcation montée par Mohammed-el-Hadj, fils de l’Askia Daoud, qui revenait de Dienné, et ils la pillèrent. C’était la première fois que pareille chose se produisait depuis la fondation de l’empire de Gao. Le roi du Massina était alors Boubou-Mariama. A la suite de cet incident, Mohammed-Bengan marcha sur le Massina, ravagea le pays et fit périr beaucoup de gens, en particulier des lettrés, ce qui conduisit Daoud à désapprouver cette expédition.
L’Askia mourut peu après (juillet-août 1582), dans son village de culture de Tondibi[116], à 50 kilomètres en amont de Gao, où il résidait habituellement depuis plusieurs années. Son corps fut transporté en pirogue à Gao, où on l’enterra.
7o Règne d’Askia Mohammed III ou Mohammed-el-Hadj II (1582-1586).
Ce souverain passe pour avoir été le plus grand empereur de Gao après son homonyme Mohammed-el-Hadj I, fondateur de la dynastie des Askia. Lorsqu’il apprit la mort de son père Daoud, il partit à cheval pour Gao, suivi à distance par ses frères, qui n’hésitèrent pas à le proclamer Askia, en raison de l’absence de leur aîné Mohammed-Bengan, alors gouverneur du Gourma. Après les funérailles de Daoud, tout le monde prêta serment d’obéissance à El-Hadj II, à Gao, le 7 août 1582. Le nouvel empereur était atteint d’ulcères aux jambes, aussi ne se mit-il jamais à la tête des troupes et ne fit-il aucune expédition militaire.
Mohammed-Bengan, lorsqu’il avait appris la maladie de Daoud, était parti pour Gao ; mais à Tombouctou, il apprit la mort de son père et l’avènement d’El-Hadj. Il retourna alors chez lui, rassembla des troupes pour marcher sur la capitale et revint à Tombouctou ; là, il changea d’avis et pria le cadi de faire mander à El-Hadj qu’il résignait ses fonctions de gouverneur de Gourma pour se fixer à Tombouctou et s’y livrer à l’étude, puis il licencia ses troupes, qui rejoignirent El-Hadj à Gao. L’empereur accepta la démission de Mohammed-Bengan et le remplaça par El-Hâdi, un autre de ses frères. Cependant les chefs de l’armée prièrent l’Askia de ne pas autoriser Mohammed-Bengan à demeurer à Tombouctou, car ils y envoyaient souvent des messagers pour leurs affaires et ils craignaient qu’on ne vint dire à El-Hadj qu’ils envoyaient ces messagers pour comploter avec le frère aîné de l’empereur. El-Hadj expédia donc à Tombouctou des émissaires qui s’emparèrent de Mohammed-Bengan et l’internèrent à Ganto, sur la rive droite du Niger, à 50 kilomètres en amont de Rhergo, où il demeura jusqu’à l’avènement de Mohammed-Bani.
Bakari, fils de l’ancien Askia détrôné Bengan-Koreï, apprenant l’avènement d’El-Hadj, quitta le Karadougou, où il se trouvait depuis la fuite de son père au Mali, et se rendit à Gao, où l’empereur le traita avec beaucoup d’égards et le nomma gouverneur du Bagana. Bakari alla s’établir à Tendirma et fut considéré comme le lieutenant du gouverneur du Gourma.