CHAPITRE IX
Reading edition
La domination marocaine à Tombouctou (XVIe au XVIIIe siècles)
I. — Les pachas nommés par le sultan (1591-1612).
1o Gouvernement du pacha Djouder (1591). — Nous avons laissé[218] le pacha Djouder au moment de son entrée à Tombouctou, le 30 mai 1591 ; le dernier empereur de Gao, Issihak II, en complète déroute, s’était réfugié dans l’intérieur de la Boucle, d’où il avait fait proposer à Djouder de lui remettre, pour le sultan Moulai Ahmed, cent mille pièces d’or et mille esclaves, en échange du rappel de l’armée marocaine à Marrakech. Lorsque le sultan reçut la lettre du pacha lui transmettant ces propositions, il entra dans une violente colère, prononça séance tenante la révocation de Djouder et envoya pour le remplacer, avec une escorte de 80 soldats, le pacha Mahmoud-ben-Zergoun ; ce dernier avait ordre de chasser Issihak du pays des Nègres.
2o Gouvernement du pacha Mahmoud (1591-95). — Mahmoud arriva à Tombouctou le 17 août 1591, prit le commandement et fit tout d’abord construire des pirogues : Djouder lui avait dit en effet que c’était le manque d’embarcations qui l’avait empêché de poursuivre Issihak, le chef du port les ayant toutes emmenées lorsque l’askia avait envoyé aux gens de Tombouctou l’ordre de passer sur la rive droite[219]. On fit deux grandes barques avec les arbres qui se trouvaient dans la ville et les portes des maisons ; ces barques furent mises à l’eau le 23 août et le 6 septembre 1591, et sans doute elles accompagnèrent l’armée de Mahmoud et servirent à transborder les troupes d’une rive à l’autre le cas échéant, bien que Sa’di ne précise pas ce point ; il est probable en tout cas que le gros de l’expédition prit la route de terre, car deux barques, même de grandes dimensions, n’auraient pu suffire à transporter l’armée.
Delafosse Planche XXIII
Cliché Froment Fig. 45. — Kabara ; vue prise à bord d’un vapeur.

Cliché Froment Fig. 46. — La pointe de Kabara.

Mahmoud, avec Djouder et toutes les troupes, quitta Tombouctou le 9 septembre, campa hors des murs à l’Est de la ville, puis se mit définitivement en route le 21 septembre, fit halte à Moussa-bango, puis à Sihinga ; Issihak, venant de Bornou, s’était porté au devant des Marocains et Mahmoud le rencontra à Bamba, le 14 octobre 1591 : la bataille s’engagea près de Bamba, au pied de la colline de Diandian ou Zenzen ; Issihak fut vaincu, s’enfuit en pleine déroute vers le Dendi en longeant la rive droite du fleuve et alla se réfugier dans la région de Say. Mahmoud poursuivit les débris de l’armée songaï, qu’Issihak avait chargés de protéger sa fuite et avait laissés en partie du côté d’Ansongo, et il arriva à Gounguia ou Koukia, où il établit son camp. Il avait là avec lui environ quatre mille fusiliers, répartis en 174 tentes de 20 fusiliers chacune.
Issihak envoya contre le pacha ses 1200 meilleurs cavaliers, commandés par le chef de la flottille, un Sorko nommé Laha, avec ordre d’attaquer Mahmoud par surprise. Mais Laha fut rejoint en route par le balama (maître du palais) Mohammed-Gao, frère d’Issihak, avec cent cavaliers, et, une dispute étant née entre les deux dignitaires au sujet de la prééminence, l’expédition n’eut pas lieu. Le chef de la flottille retourna auprès de son maître et les cavaliers de Mohammed-Gao proclamèrent ce dernier askia en remplacement d’Issihak II, qu’ils déposèrent purement et simplement : c’est ainsi que se constitua le royaume songaï du Dendi qui, comme nous le verrons, demeura indépendant des Marocains.
Issihak accepta avec philosophie, mais non sans tristesse, sa déposition et se prépara à partir pour le Kebbi[220], renonçant à la fois à la couronne et à la lutte contre les Marocains : ses officiers mirent la main sur tous les emblèmes du pouvoir pour les remettre à Mohammed-Gao, et ils se séparèrent d’Issihak à Tara[221], en pleurant ainsi que lui. Abandonnant alors son projet de gagner le Kebbi, l’ancien empereur, accompagné de quelques rares fidèles, demeura sur la rive droite du Niger et se retira à Tonfina, chez les Gourmantché ; mais ceux-ci le mirent à mort ainsi que ses derniers partisans en mars-avril 1592.
L’armée songaï se rangea tout entière sous les ordres de Mohammed-Gao, qui fut de nouveau et solennellement proclamé askia et envoya libérer ses deux frères Moustafa et Nouha, qui avaient été internés au Dendi en 1586 par l’askia Mohammed-Bani. Mais ses autres frères ou parents passèrent aux Marocains. Se voyant ainsi abandonné d’une partie de ses proches, Mohammed-Gao dépêcha son secrétaire Bakari Lambaro au pacha Mahmoud, offrant de prêter serment d’obéissance au sultan du Maroc. L’armée de Mahmoud souffrait de la disette ; aussi le pacha accueillit favorablement les ouvertures de l’askia et lui demanda des vivres. Mohammed-Gao fit moissonner tout le mil blanc qui se trouvait sur la rive gauche du Niger et le fit envoyer aux Marocains, puis il se prépara à partir pour Gounguia en vue d’aller faire sa soumission à Mahmoud. Ses ministres — et notamment le hi-koï (chef de la flottille) Laha — voulurent le détourner de son dessein, par défiance des Marocains, mais Bakari Lambaro fut d’un avis contraire et ce fut lui qui, finalement, fut écouté. Lorsque l’askia fut arrivé en vue du camp marocain, qui était établi à Tintyi, près de Gounguia, Mahmoud envoya au devant de lui quarante des principaux chefs de son armée, sans armes. Le hi-koï voulait qu’on les mît à mort, afin de jeter la désorganisation dans les troupes du pacha, mais le secrétaire Bakari s’y opposa, en jurant à Mohammed-Gao qu’il trouverait auprès de Mahmoud une sécurité absolue. L’askia continua donc son chemin, précédé des chefs marocains. Le pacha avait fait préparer un repas dans sa tente et il y invita Mohammed-Gao et sa suite ; dès que le festin fut commencé, les gens de Mahmoud se précipitèrent sur l’askia et ses lieutenants et les dépouillèrent de leurs armes. Les simples soldats de l’armée songaï, demeurés en dehors de la tente, prirent aussitôt la fuite ; les uns furent tués par les Marocains à coups de sabres ou de mousquets, les autres réussirent à s’échapper, notamment Oumar Kato, ancien lieutenant d’Issihak II, qui se sauva sur le cheval de Mohammed-Gao. Celui-ci fut mis aux fers, ainsi que le hi-koï, le Gourman-fari et seize autres fonctionnaires, et tous furent expédiés à Gao, où le caïd Hammou-Barka, sur l’ordre de Mahmoud, les enferma dans une chambre de l’ancien palais impérial, dont il fit renverser les murs sur eux. Tous périrent ainsi, à l’exception du hi-koï, qui fut crucifié. On mit aussi à mort deux fils de l’askia Daoud qui, pourtant, s’étaient présentés librement pour faire leur soumission[222]. Cependant la vie de Slimân, autre fils de l’askia Daoud, fut épargnée, et Mahmoud le nomma « askia du Nord »[223]. D’autre part le secrétaire Bakari Lambaro ne fut pas inquiété par le pacha, ce qui, rapproché de la conduite qu’il avait tenue, le fit soupçonner d’avoir trahi son souverain.
Moustafa et Nouha, à peine libérés, avaient appris l’arrestation et la mort de Mohammed-Gao et étaient retournés au Dendi. Les débris de l’armée songaï offrirent à Moustafa, qui était l’aîné, le titre d’askia du Dendi, mais il les pria de choisir de préférence Nouha, comme étant le plus digne. Nouha groupa autour de lui tous les fragments épars des anciennes troupes impériales et fut rejoint par plusieurs notables qui, faits prisonniers par Mahmoud, avaient réussi à s’échapper. Le pacha marcha alors contre Nouha et le joignit à la frontière du Dendi, du côté de Say, sur la rive droite du fleuve ; les gens du Gando (c’est-à-dire de la rive gauche) entendirent le bruit de la fusillade pendant une journée entière. Nouha vaincu alla s’installer plus au Sud, à Gourao ou Garou, à côté de Mella, en face de l’endroit où le Maouri touche au Gando[224]. Mahmoud le poursuivit encore et établit une garnison de 200 fusils à Goulané (sans doute l’un des trois villages appelés Kolo, Kouléré et Goularé sur nos cartes, près et au Nord de Say). La guerre continua pendant deux ans dans cette région entre Mahmoud et Nouha, qui, malgré le petit nombre de ses soldats et l’infériorité de son armement, réussit à fatiguer son adversaire et à lui tuer beaucoup d’hommes, grâce à la nature du pays, couvert en partie de forêts touffues et de marécages. Au combat de Bourneï (?) entre autres, Mahmoud perdit 80 de ses meilleurs fantassins. Les Marocains manquaient de vivres et souffraient du climat et de la mauvaise qualité de l’eau, qui leur donnait la dysenterie ; beaucoup périrent de maladie ; tous les chevaux avaient succombé, et Mahmoud fut contraint de mander à Moulaï Ahmed sa situation désespérée. Le sultan lui envoya six colonnes de renfort, qui vinrent successivement faire leur jonction avec l’armée du pacha. Malgré cela, Mahmoud ne put vaincre Nouha et dut retourner à Tombouctou sans avoir remporté aucun succès, vers la fin de 1593.
Pendant que le pacha guerroyait ainsi vainement contre le roi du Dendi, de graves événements s’étaient passés à Tombouctou et à Dienné. Yahia, chef des Touareg de Tombouctou, qui s’était enfui de la ville à la nouvelle de la bataille de Tondibi[225], y était revenu le 10 octobre 1591, avec des partisans nombreux, dont des Zaghrâna[226] de la famille des Ahl-Nioroua, et il avait attaqué la forteresse élevée par Djouder et commandée alors par le caïd Moustafa-et-Tourki. Il fut blessé mortellement d’une balle dès le premier assaut et sa tête fut coupée et promenée par la ville, tandis que les soldats marocains frappaient à coups de sabre tous les gens qu’ils rencontraient, sans distinction de parti ni de nationalité. Les habitants de Tombouctou, fort excités par ces procédés, demandèrent conseil à leur cadi, Abou-Hafs Omar. Ce dernier ordonna à son huissier Amar de leur recommander de rester tranquilles et de se contenter de bien veiller sur leurs personnes et leurs biens ; mais Amar, au lieu de transmettre cet avis, fit proclamer que le cadi conseillait de se soulever contre les Marocains. Aussitôt la population prit les armes (fin octobre 1591). Beaucoup de gens furent tués de part et d’autre, dont Ould-Kirinfel, cet ancien fonctionnaire d’Issihak II qui avait provoqué l’envoi de l’armée de Djouder au Soudan, et qui était venu avec elle à Tombouctou et y était resté. Les Touareg, sous prétexte de porter secours aux Marocains, vinrent mettre le feu à la ville, tandis que le caïd Moustafa était toujours assiégé dans sa casbah.
Informé de ces événements, Mahmoud expédia à Tombouctou 324 fusiliers sous les ordres du caïd Mâmi-ben-Barroun, qui entra dans la ville le 27 décembre 1591, mit fin à l’émeute et réconcilia les gens de Tombouctou avec Moustafa-et-Tourki. Les habitants qui s’étaient enfuis lors de la défaite d’Issihak II par Djouder rentrèrent alors dans la cité et le chef du port ramena les pirogues. La population prêta serment de fidélité à Moulaï Ahmed, les routes se rouvrirent — en particulier celle de Dienné — et les affaires reprirent leur cours interrompu. Le caïd Mâmi marcha contre les Ahl-Nioroua, leur tua beaucoup d’hommes et emmena en captivité leurs femmes et leurs enfants, qui furent vendus à Tombouctou de 200 à 400 cauries chacun.
Peu après, Dienné prêta à son tour serment de fidélité à Mâmi, comme représentant du pacha. Mâmi y installa une garnison et ses soldats s’emparèrent d’un chef de brigands nommé Bongona Konndé, lequel ne cessait d’inquiéter les alentours de la ville, et le mirent à mort. Le caïd révoqua et emprisonna le cadi indigène de Dienné, Mohammed-Bamba Konaté, et le remplaça par un Marocain, Ahmed-el-Filâli. Puis il leva dans la ville un impôt de 60.000 pièces d’or.
Après que Mâmi eut quitté Dienné pour retourner à Tombouctou, le gouverneur du Bagana, nommé Bakari, arriva de Kara[227], obtint l’entrée de la ville en jurant sur le Coran et sur le sahih de Bokhari qu’il ne venait que pour prêter serment de fidélité à Moulaï Ahmed, mais, une fois dans les murs, entraîna les fortes têtes de Dienné, pilla les biens des fonctionnaires nommés par le caïd Mâmi et ceux des négociants marocains, mit aux fers le cadi El-Filâli et l’expédia au Karadougou, délivra Mohammed-Bamba Konaté et le réinstalla dans les fonctions de cadi. Mâmi, avisé de ces événements, arriva de Tombouctou avec 300 soldats, et Bakari s’enfuit avec ses partisans à Tira ou Kéra, sur le Bani, à hauteur de Dienné. Il y fut rejoint par Mâmi, qu’accompagnaient des chefs peuls du Massina ; la pirogue du caïd, fendue par un javelot qu’avait lancé Bakari lui-même, faillit chavirer, mais Mâmi put échapper à ce danger et dispersa les rebelles ; le gouverneur du Bagana se sauva dans la direction du Bendougou, mais fut arrêté dans sa fuite et mis à mort par le chef de Tarendi (?) ; sa tête et celles de ses compagnons furent envoyées à Tombouctou.
Vers la même époque, des Touareg commandés par Aboubekr-ould-el-Ghandâs s’emparèrent de la casbah marocaine de Ras-el-Ma, massacrèrent la garnison et marchèrent sur Tombouctou. Le caïd Moustafa-et-Tourki, chargé du commandement et de la défense de cette ville, n’avait plus qu’un seul cheval ; il apprit que l’une des colonnes expédiées du Maroc à la requête de Mahmoud était arrivée à Bir-Takhnât, à une journée de Tombouctou : cette colonne comprenait 1.500 fantassins, 500 cavaliers et 500 chevaux hauts-le-pied et était commandée par le caïd Ali-er-Rachedi. Ayant fait hâter l’arrivée de ce renfort, Moustafa se porta avec lui à la rencontre des Touareg, qu’il joignit à Bir-Ez-Zobeïr ; les Touareg, qu’accompagnaient des « Zenaga aux cheveux tressés » (sans doute des Bella) et des Zaghrâna, furent mis en déroute après une vive résistance.
Revenons maintenant au pacha Mahmoud. Il avait fait toute son expédition du Dendi en compagnie de son prédécesseur Djouder ; lorsqu’il reprit la route de Tombouctou, il laissa Djouder comme gouverneur à Gao, puis il fit construire un fort à Bamba. Il arriva à Tombouctou très irrité contre la population de cette ville, à cause de la révolte dont j’ai parlé plus haut ; mais son irritation provenait surtout de ce qu’il avait échoué dans sa lutte contre l’askia Nouha. Déjà, il avait, du Dendi, envoyé l’ordre de mettre à mort deux chérifs auxquels on coupa en public les pieds et les mains, ce qui provoqua de la part du cadi Abou-Hafs Omar l’envoi au Maroc d’un message se plaignant de la cruauté du pacha. Aussi Mahmoud voulait-il faire arrêter le cadi, mais on l’en dissuada. Il tourna alors sa colère contre les Touareg, dont il fit un terrible carnage du côté de Ras-el-Ma. Ensuite le pacha fit proclamer qu’il ferait une perquisition dans toutes les maisons de Tombouctou pour voir s’il ne s’y trouvait pas des armes, mais que les maisons où habitaient les descendants de feu le cadi Mahmoud ne seraient pas visitées, par respect pour la mémoire de ce saint personnage : tous les habitants se hâtèrent alors de transporter leurs richesses dans ces maisons que l’on ne devait pas fouiller ; les jours suivants, Mahmoud fit prêter à tous les gens de la ville serment de fidélité au sultan, dans la mosquée de Sankoré, en consacrant un jour à chaque quartier, famille ou corporation. Lorsque le tour des lettrés, fils et disciples du cadi Mahmoud, fut arrivé, le pacha les fit tous arrêter dans la mosquée (20 octobre 1593) ; un grand nombre d’entre eux furent massacrés, d’ailleurs contre la volonté du pacha, à ce qu’il semble ; on emprisonna les autres à la casbah, et parmi eux se trouvait le cadi Abou-Hafs Omar. Ensuite Mahmoud pilla les maisons des prisonniers, où il trouva entassés les biens de toute la population. Il dissipa ces richesses en prodigalités, sauf 100.000 pièces d’or qu’il expédia au sultan. Ses soldats dérobèrent tout ce qu’ils purent et abusèrent des femmes.
Vers cette époque, le fort marocain de Goulané (près Say) fut assiégé par Nouha ; Mahmoud envoya le caïd Mâmi avec des pirogues pour recueillir les assiégés et les ramener à Tombouctou. Le caïd ne put d’ailleurs approcher la casbah que par le fleuve, tant le blocus était étroit : on démolit le mur qui regardait le Niger et c’est par cette brèche qu’on put faire embarquer la garnison.
Cependant, au reçu du message du cadi Abou-Hafs Omar, le sultan dépêcha à Tombouctou 1200 hommes commandés par le caïd Bou-Ikhtiyâr, « fils renégat d’un prince chrétien », avec l’ordre officiel de faire grâce au cadi et de ne plus molester les lettrés, mais aussi avec l’ordre confidentiel et seul exécutable de les lui envoyer tous enchaînés ; conformément à cet ordre secret, le pacha mit donc en route pour le Maroc cette colonne de captifs, le 18 mars 1594. On rapporte que, en arrivant à Marrakech, le cadi Omar maudit cette ville et qu’en effet, à dater de ce jour, commença pour elle une ère de calamités. C’est le 1er juin 1594, d’après Ahmed Bâba qui en faisait partie, que la caravane des prisonniers arriva à Marrakech ; Omar fut emprisonné par le sultan et rendu à la liberté seulement le 19 mai 1596.
D’autre part, Moulaï Ahmed était furieux des cruautés inutiles de Mahmoud et surtout ne pardonnait pas à ce dernier de ne lui avoir envoyé que 100.000 pièces d’or sur tout ce qu’il avait pillé à Tombouctou. Profitant de ce que le pacha était parti dans le Hadjar (la région pierreuse des falaises des Tombo) pour y relancer le roi Nouha, qui venait de quitter le Dendi et de se fixer du côté de Hombori[228], le sultan envoya au Soudan le caïd Mansour, avec l’ordre de mettre à mort Mahmoud. Celui-ci, prévenu par un fils de Moulaï Ahmed, Abou-Fârès, qui lui avait dépêché un messager rapide, partit avec quelques soldats marocains et tenta d’escalader durant la nuit la falaise de Ouallam (près et au Sud-Ouest de Hombori), que défendaient les autochtones : c’était courir volontairement à la mort, d’autant que le pacha avait été averti par Slimân, l’askia du Nord, de la folie d’une pareille entreprise ; Mahmoud en effet trouva là le trépas qu’il cherchait : il fut tué d’une flèche et sa tête fut envoyée à Nouha, qui l’expédia à son tour au roi du Kebbi, lequel la fit planter sur une perche sur le marché de Liki(1595).
3o Interrègne (1595-97). — Après la mort de Mahmoud, l’armée marocaine, que le pacha avait laissée au pied de la falaise de Ouallam sans la prévenir de son coup de tête, fut ramenée par l’askia Slimân au lac Débo, puis elle alla rejoindre Djouder dans l’île de Zenta ou Dienta, près Tombouctou, où elle attendit l’arrivée du caïd Mansour. Ce dernier entra dans Tombouctou le 12 mars 1595.
En juin de la même année, Mansour marcha sur le Hadjar pour venger la mort de Mahmoud, avec 3.000 hommes, cavaliers et fantassins. Il mit en déroute le roi Nouha, dont tous les gens, hommes et femmes, furent emmenés en captivité à Tombouctou et confiés à l’askia Slimân, comme faisant partie de la population de ses Etats.
Mansour résida à Tombouctou, où il se montra bon administrateur. Mais il était en rivalité avec Djouder : personne en effet n’avait été investi du titre de pacha depuis la mort de Mahmoud ; le sultan, avisé de cette situation, confia à Djouder l’administration du pays et à Mansour le commandement des troupes.
Mansour, parti pour le Dendi, tomba malade à Karabara, revint à Tombouctou et y mourut le 9 novembre 1596. On prétendit que Djouder l’avait fait empoisonner.
4o Gouvernement du pacha Mohammed-Tâba (1597-98). — Le sultan envoya alors à Tombouctou comme pacha Mohammed-Tâba, qui arriva seulement le 28 décembre 1597. Parti en colonne dans le Hadjar, il mourut à Nganda (?) le 11 mai 1598, empoisonné aussi, dit-on, par Djouder.
5o Interrègne (1598-99). — Le caïd Moustafa-et-Tourki voulut prendre le commandement des troupes, mais celles-ci choisirent Djouder comme chef. Ce dernier fit assassiner Moustafa à Kabara en juillet 1598. Moulaï-Ahmed, informé de ces intrigues, manda à Djouder de retourner au Maroc, mais celui-ci pria le sultan d’envoyer d’abord quelqu’un pour le remplacer. Moulaï Ahmed expédia alors les deux caïds Moustafa-el-Fîl et Abdelmalek le Portugais. Djouder écrivit de nouveau à Marrakech, disant que le pays était menacé par l’empereur de Mali et le roi du Massina et qu’il fallait pour le défendre, non des caïds, mais un pacha. Le sultan envoya donc au Soudan le pacha Ammar, mais sans le faire accompagner de troupes[229]. Moustafa et Abdelmalek arrivèrent à Tombouctou en décembre 1598, mais Ammar n’y parvint qu’en février 1599. Quant à Djouder, il se résigna à quitter le Soudan le 25 mars 1599.
6o Gouvernements des pachas Ammar (1599-1600) et Slimân (1600-04). — Ammar était très faible et se laissait mener par le caïd Moustafa-el-Fîl. Le sultan le révoqua et le remplaça par Slimân, lequel arriva à Tombouctou le 19 mai 1600 avec 500 fusils et, conformément à l’ordre de Moulaï Ahmed, fit arrêter Ammar et Moustafa et les expédia à Marrakech. Slimân était intelligent et énergique et veillait particulièrement au maintien de la discipline dans l’armée et à la répression des vols. Ayant découvert que l’amîn ou trésorier El-Hassân était un concussionnaire, il lui enleva la garde du trésor.
7o Gouvernement du pacha Mahmoud-Lonko (1604-12). — Moulaï Ahmed-ed-Déhébi mourut de la peste — ou empoisonné par sa femme Aïcha — le 21 août 1603 et fut remplacé à Marrakech par son fils Moulaï Abou-Fârès, tandis que son autre fils Zidân était proclamé à Fez. Abou-Fârès envoya Mahmoud-Lonko comme pacha à Tombouctou et rappela Slimân au Maroc. Mahmoud-Lonko arriva à Tombouctou en juillet 1604 avec 300 soldats, au moment où l’askia Slimân venait de mourir ; il rétablit dans ses fonctions l’amîn El-Hassân et le laissa même diriger et l’administration civile et l’armée[230].
Au Maroc cependant, Moulaï Abdallah succédait en 1605 à Abou-Fârès et, en 1607, après quarante jours durant lesquels régna Abou-Hassoun, Moulaï Zidân monta sur le trône de Marrakech[231].
Mahmoud-Lonko, après la mort d’El-Hassân (1607), avait cédé à peu près tous ses pouvoirs au caïd Ali-ben-Abdallah Et-Telemsâni, qu’il avait fait venir de Tendirma à Tombouctou et qui, au bout de quatre ans et demi, déposa le pacha et prit sa place (1612). Mahmoud-Lonko mourut peu après : il avait été le dernier pacha envoyé de Marrakech au Soudan.
Au Dendi, Nouha avait eu comme successeur Moustafa et, après celui-ci, Hâroun-Dangataï, fils de l’askia Daoud. En 1608, Hâroun envoya son hi-koï attaquer les populations riveraines du Niger soumises aux Marocains ; Ali-et-Telemsâni marcha contre lui avec l’askia du Nord, qui s’appelait aussi Hâroun et était fils d’El-Hadj II. Ali, se rendant dans le Sud par la voie de terre, atteignit la montagne de Doué (Douentza), d’où il se dirigea vers l’armée du hi-koï, à travers le territoire d’une tribu de Peuls Bari (ou Sangaré) ; Boubou-Ouolo-Keïna, fondoko ou ardo des Bari de la Boucle, prit peur et se réfugia auprès du roi du Massina Boubou-Aïssata dit Niamé, alors en hostilité avec les Marocains. Ali poursuivit Boubou-Ouolo jusqu’à Diankabé (près et au Nord du Débo), et, de là, manda à Boubou-Aïssata de lui amener le fugitif ; le roi du Massina refusa, mais proposa à Ali de rétablir Boubou-Ouolo dans le commandement de sa tribu moyennant 2.000 vaches, ce qui fut accepté : Boubou-Ouolo reçut de Ali la chéchia d’investiture et remit pour cela 2.000 autres vaches, plus 2.000 encore en guise de cadeau ; ces 6.000 vaches purent être rassemblées très rapidement, fait observer Sa’di, ce qui montre quelle devait être à cette époque la richesse en bétail des Peuls de la région.
En 1609, le roi du Dendi envoya une armée sur le territoire de Dienné, après s’être entendu secrètement avec Mohammed Bamba, chef de cette ville, et avec le gouverneur du Karadougou. L’armée songaï traversa le Bani et vint camper à Tarfeï, sans doute près de Mopti. Mais, un désaccord étant survenu entre le roi du Dendi et le chef de Dienné, et la fidélité des habitants de cette ville n’étant pas certaine, l’armée songaï repassa le fleuve et descendit le long de la rive droite du Niger, pour aller attaquer Gobi, près et au Nord-Ouest de Korienza, où le caïd marocain de Dienné avait établi un poste et où il se trouvait à ce moment ; ce caïd se réfugia dans sa casbah, laissant sa tente et son bagage aux mains de Bari, chef de l’armée songaï, qui assiégea la forteresse marocaine. Cependant le caïd Ali-et-Telemsâni, averti de ces événements par un message du chef de Gourao, quitta Tombouctou, se rendit à Diankabé et de là se porta au secours de Gobi ; Bari décampa et s’enfuit au Sud du mont Sorba, où Ali le poursuivit : près de la montagne s’engagea un violent combat, qui semble avoir été meurtrier surtout pour les Marocains (juin 1609). L’armée du caïd fut mise en déroute et acculée au lac Débo, dans lequel elle commençait à être précipitée lorsqu’elle put être ralliée par Ali ; Bari, craignant un retour offensif de l’ennemi, rassembla ses troupes et reprit le chemin du Dendi.
Néanmoins les Marocains n’avaient pas eu le dessus, et cette défaite du gros de leur armée fut le signal de nombreuses révoltes et défections dans le territoire de Dienné, dont beaucoup d’habitants se transportèrent au Hadjar. Les pirogues marocaines se rendant de Tombouctou à Dienné étaient souvent attaquées et pillées au passage ; la casbah de Kouna (entre Sofara et Mopti) fut attaquée ; Ali, en allant par eau du Débo à Dienné avec ses troupes, fut assailli à Kambao ou Gambao (?), le 14 juin 1609, par les Peuls du chef Soria-Moussa, aidés des sédentaires du Bara : la bataille fut violente et, commencée sur le débarcadère, ne se termina que dans les rues ; les Marocains, en définitive, furent vainqueurs, tuèrent le chef du Bara et s’emparèrent de Soria-Moussa, qui était aveugle ; toute la ville de Kambao fut pillée, sauf le quartier des Bobo. Ali se rendit ensuite à Dienné, où Soria-Moussa fut supplicié, puis il reprit la direction de Tombouctou. On pensait qu’il mettrait à mort le chef de Dienné, mais, redoutant des complications, — car Mohammed Bamba était très aimé des indigènes, — le caïd le laissa en paix, se contentant de lui faire payer une forte amende. Quant au gouverneur du Karadougou, nommé Mohammed, il fut mis à mort sur l’ordre du pacha Mahmoud-Lonko, qui avait été excité contre lui par l’askia du Nord Bakari, successeur de Slimân. Après le départ de Ali, les gens des bords du fleuve qui avaient émigré revinrent peu à peu dans leur pays.
En 1612, Ali était à Issafeï (El-Oualedji), lorsqu’il apprit qu’El-Amîn, qui avait succédé à Haroûn comme roi du Dendi, envoyait contre lui une expédition. Le caïd marocain marcha à la rencontre de l’armée songaï et la joignit à Tyirko-tyirko, au fin fond du pays de Benga ou Bengo (?), du côté de l’Est (sans doute dans la région située entre Hombori et Dori) ; les deux troupes eurent peur l’une de l’autre et se tournèrent le dos sans combattre. On assure que Ali aurait payé le chef de l’armée du Dendi pour que celui-ci s’en allât sans lui livrer bataille ; en tout cas El-Amîn en fut persuadé et fit empoisonner son général à son retour au Dendi ; de l’or fut trouvé dans ses vêtements, qu’on supposa lui avoir été donné par le caïd. C’est en revenant de cette singulière expédition que Ali déposa Mahmoud-Lonko.
II. — Les pachas nommés sur place (1612-1660).
A partir de 1612, et sauf en ce qui concerne l’envoi du pacha Ammar (1618), les sultans du Maroc[232] n’intervinrent plus dans la désignation des pachas de Tombouctou, qui furent élus et déposés tour à tour par les troupes marocaines du Soudan. Ces pachas furent d’abord des caïds ou des officiers de moindre importance, venus du Maroc avec Djouder et ses premiers successeurs ; puis, lorsque les derniers Marocains eurent disparu, les pachas furent choisis parmi leurs descendants nés au Soudan, c’est-à-dire parmi les Arma issus des mariages des Marocains avec des femmes indigènes.
Ali-ben-Abdallah Et-Telemsâni se fît proclamer pacha à Tombouctou le 11 octobre 1612 ; il fut déposé par ses troupes le 13 mars 1617 et remplacé par Ahmed-ben-Youssof. Cette année-là, la sécheresse fut extrême et la cherté des vives excessive à Tombouctou, où on mangea des cadavres de bêtes de somme et jusqu’à des cadavres humains ; après la famine vint la peste ; puis il y eut une forte inondation en décembre, et un tremblement de terre le 18 février 1618 ; en septembre de cette dernière année, on aperçut une comète.
Le 27 mars 1618 arriva le pacha Ammar, envoyé par le sultan ; il prit le pouvoir et fit torturer et mettre à mort Ali-Et-Telemsâni, auquel Moulaï Zidân ne pardonnait pas d’avoir gardé pour lui les impôts énormes et le butin qu’il avait ramassés, ni d’avoir fait prêter le serment d’obéissance au nom de l’agitateur Es-Saouri, quand celui-ci avait cherché à se faire proclamer sultan du Maroc en 1613. Ammar retourna en juin 1618 à Marrakech et les troupes nommèrent pacha Haddou-ben-Youssof. Vers le même temps mourut le roi du Dendi El-Amîn, qui fut remplacé par Daoud, fils de Mohammed-Bani ; à cette époque, nous apprend Sa’di, le Hombori obéissait au Dendi.
Haddou mourut en janvier 1619 et fut remplacé par Mohammed-el-Mâssi, qui révoqua l’askia du Nord Bakari-Gombo, lequel régnait depuis 12 ans, et le remplaça par El-hadj III, descendant de Omar Komdiago. Ce Mohammed-el-Mâssi, déposé et assassiné par ses troupes après trois ans de règne, fut remplacé par Hammou le 4 novembre 1621.
A partir de cette date, ce ne fut plus qu’une suite de révoltes militaires, d’emprisonnements, d’assassinats des caïds les uns par les autres, de dépositions de pachas éphémères dont l’autorité ne s’exerçait que par la violence et ne dépassait guère la région fluviale comprise entre Tombouctou et Dienné. Plusieurs fois un pacha, en prenant possession du pouvoir, révoqua l’askia du Nord en exercice et le remplaça par un autre, prenant toujours cependant ce dernier dans la famille royale ; ces askia du Nord résidaient à Tombouctou. Les impôts n’allaient plus au Maroc, ou n’y allaient qu’en infime quantité, bien qu’ils fussent écrasants ; les caïds en gardaient une bonne part pour eux, le pacha prenait le reste.
Le Tarikh-es-Soudân ne signale pour cette période que des choses insignifiantes en fait d’affaires indigènes, en dehors des démêlés du roi du Massina Hamadou-Amina II avec le pacha Ali-ben-Abdelkader en 1629[233]. Le même Ali-ben-Abdelkader, en 1630, se rendit à Gounguia et envoya à Daoud, roi du Dendi, des cadeaux et des propositions de paix, en lui demandant la main de sa fille ; Daoud accepta et donna à Ali, non sa fille, mais la fille d’un de ses proches ; la paix ne cessa de régner entre Tombouctou et le Dendi tant que Ali-ben-Abdelkader demeura au pouvoir. Ce pacha voulut faire le pèlerinage de La Mecque et partit en septembre 1631 par Araouâne ; arrivé au Touat, il y fut attaqué par des pillards du Tafilelt et n’obtint la vie qu’en leur remettant une somme considérable. Puis il revint à Tombouctou et alla combattre la garnison marocaine de Gao, qui lui avait refusé une escorte lors de son départ pour le Touat ; il fut honteusement vaincu et ne dut son salut qu’à l’intervention de l’askia du Nord, qui l’avait accompagné : cet askia se nommait Mohammed-Bengan et avait succédé à El-hadj III, sous le pacha Hammou. Ali prépara ensuite une nouvelle expédition contre Gao, mais ses troupes se révoltèrent durant le trajet et le pacha fut mis à mort (juillet 1632).
Ali-ben-Mobârek le remplaça durant trois mois, puis fut déposé et remplacé par So’oud-ben-Ahmed le 17 octobre 1632. C’est peu après l’avènement de ce dernier que Bakari, chef de Dienné, fut arrêté et mis à mort par les Marocains de la ville, commandés par le caïd Mellouk, qui voulait punir Bakari d’avoir favorisé la révolte sous Ali-et-Telemsâni ; sa tête fut mise au bout d’une perche sur la place du marché. Ce meurtre déchaîna une nouvelle révolte, à laquelle prirent part les pays situés à l’Ouest de Dienné ; les révoltés mirent en déroute une armée marocaine à Bîna, près Gomitogo. So’oud révoqua Mellouk, ce qui apaisa momentanément la population indigène (1633). Un an après (1634), So’oud vint à Dienné et se rendit à Bîna pour châtier Yao-Sori, qui avait dirigé la révolte de 1633 ; Yao-Sori alla se cacher non loin de Bîna. A cette occasion, les chefs du Séladougou et du Ouoron vinrent faire leur soumission au pacha ; les chefs de Da et d’Oma (Bendougou) envoyèrent seulement une députation pour le saluer. So’oud mourut peu après à Tombouctou et fut remplacé par Abderrahmân-ben-Ahmed, qui mourut en 1635 et fut remplacé lui-même par Saïd-ben-Ali.
Sur ces entrefaites, Ismaïl, frère du roi du Dendi Daoud, vint à Tombouctou et demanda au pacha, par l’entremise de Mohammed-Bengan, askia du Nord, des soldats pour l’aider à détrôner son frère. Le pacha fit donner à Ismaïl des soldats de la garnison de Gao, à l’aide desquels le prétendant put déposer Daoud et prendre sa place : après quoi il renvoya les Marocains en les insultant grossièrement, ce qui fut cause qu’en 1639 le pacha Messaoud-ben-Mansour (qui avait, en 1637, déposé et remplacé Saïd-ben-Ali) fit une expédition au Dendi. Passant par Bamba, Gao et Gounguia, Messaoud arriva par eau à Loulâmi, qui était la résidence habituelle de l’askia du Sud (sans doute non loin de Say) ; Ismaïl et son armée furent mis en déroute et le pacha s’établit dans la capitale du Dendi avec Mohammed-Bengan, l’askia du Nord. Les Songaï vinrent faire leur soumission à Messaoud, qui leur imposa comme roi Mohammed, fils de Daoud, et repartit pour Tombouctou avec les biens, les femmes et les enfants d’Ismaïl. Aussitôt après son départ, les Songaï déposèrent Mohammed et élurent roi un nommé Daoud, fils de Mohammed-Sorko.
De 1639 à 1642, une famine désola la région de Dienné et de Tombouctou : beaucoup de gens moururent de faim ; une mère mangea son enfant. Cette famine avait pour cause principale les agissements des Marocains, qui pillaient les grains, et aussi l’insécurité du pays, qui ne permettait pas de se livrer à la culture d’une manière permanente.
L’askia du Nord Mohammed-Bengan mourut en 1642 ; il avait régné 21 ans et neuf mois, y compris cinq mois pendant lesquels il avait été remplacé par Ali-Samba, en 1635 ; il eut comme successeur son fils El-hadj Mohammed IV, qui régnait encore en 1655, lorsque Sa’di rédigea son ouvrage. Quant au pacha Messaoud, il fut déposé en 1643 et remplacé par Mohammed-ben-Mohammed, qui fit en 1644 au Massina une expédition que j’ai racontée au chapitre précédent.
Mohammed-ben-Mohammed fut remplacé en 1646 par Ahmed-ben-Ali, lequel fut à son tour remplacé en 1647 par Hamid-ben-Abderrahmân. Ce dernier se distingua par une expédition contre les Tombo dont Sa’di, qui accompagnait le pacha, nous a laissé un récit détaillé. Sentant son autorité sur l’armée vacillante, Hamid résolut de se couvrir de gloire et partit de Tombouctou un beau jour (7 juin 1647), en plein orage, avec l’askia du Nord El-hadj IV et une petite colonne. Le 9, il traversait le fleuve à Bori ou Bara, à 20 kilomètres à l’Est de Tombouctou, et s’avançait vers le Hadjar (pays des falaises), marchant jour et nuit, avec des porteurs chargés d’eau et de vivres. Au bout de huit jours, sa troupe épuisée atteignit le mont Nadié, d’où elle gagna le mont Sonko (région de Douentza-Hombori), ayant laissé en route beaucoup de chevaux. Arrivé là, Hamid razzia un troupeau de moutons conduit par des Peuls qui lui tuèrent un homme et prirent la fuite, puis il alla camper dans des plantations appartenant à des païens, au pied d’une montagne sur laquelle s’élevait le village de ces derniers ; le lendemain, le pacha transporta son camp près de l’étang de Djibo, en face du mont Lambo ou Boun-Lambo. Là, il reçut la visite du chef de Daanka (peut-être Diankabo ?), qui se prosterna devant lui en se couvrant la tête de poussière, fit sa soumission et annonça celle du chef de Hombori. Puis, revenant sur ses pas, Hamid alla camper dans un village situé en face du mont Maka et au Sud du mont Nadié, où le chef de Hombori vint en effet lui faire sa soumission. A quelques heures de là résidait Hamadi-Bilal, un chef ennemi du pacha ; comme les troupes marocaines arrivaient à son campement[234], Hamadi-Bilal prit la fuite et se réfugia dans une caverne située à une grande hauteur sur le flanc du mont Dâni ; le pacha tenta vainement l’assaut de cette caverne et, abandonnant l’entreprise, revint en trois jours à la montagne de Daanka (sans doute Diankabo), le 27 juin 1647, le jour où il y eut à Tombouctou une éclipse de soleil. De Diankabo, Hamid envoya des cavaliers enlever quelques bœufs à des pasteurs peuls, puis il retourna en trois jours à la montagne de Hombori, ayant campé le premier jour à Koïra-Tao[235] et le second jour près de la mare de Karama. Le chef de Hombori ayant fui en apprenant le retour du pacha, celui-ci lui imposa une amende en esclaves, en céréales et en pagnes du pays ; le chef de Hombori commença à payer cette amende, puis s’enfuit de nouveau ; Hamid alors prononça sa déchéance et le remplaça par son frère, qui acheva le versement de l’amende. Après avoir razzié quelques groupes de Peuls pasteurs, le pacha regagna en six jours le Niger, qu’il atteignit à Achor ou Atior, et campa en face de Kireï, en un endroit appelé Goungou-Koreï (le ventre blanc) ou Konko-Koïra (pays des roniers) ; le lendemain, il gagna par eau Yaba ou Niaba, y coucha, puis traversa le fleuve pour aller camper sur la rive gauche et, en deux jours, atteignit Korondiofi (Korioumé) et rentra à Tombouctou.
Après coup, le pacha fit dire que l’objet de son expédition avait été de châtier la tribu de Sonfontir (tribu de Peuls Dialloubé commandée par Hamadi-Bilal), qui, après avoir pillé le Kissou, s’était réfugiée sur la rive droite et avait gagné le pays des falaises ; Hamid prétendit que son intention avait été de ramasser beaucoup de butin pour parer à la mauvaise situation du trésor, et il déclara qu’au cours de sa colonne il avait obtenu le concours des chefs de Hombori, de Daanka (Diankabo), de Fili (?), de Touré et de Kiro. Puis il fit rédiger par Sa’di une lettre adressée à la garnison de Gao, dans laquelle il disait avoir obtenu la soumission de Hamadi-Bilal et avoir rapporté un énorme butin ; il ajoutait que les Touareg Oulmidden avaient, pendant l’expédition, attaqué les Touareg Kel-Antassar, alliés des Marocains, et autorisait le caïd de Gao à s’entendre avec celui de Bamba pour exterminer les Oulmidden. Cette lettre quelque peu mensongère fut portée à Gao par Sa’di lui-même, qui nous a donné son itinéraire à partir de Tombouctou : du port de Daï à l’île de Zenta ou Dienta, un jour ; de cette île à Bamba, huit jours ; de Bamba, par Kabinga, à Tosaye près du mont Dara, trois jours ; de Tosaye à Bourem, trois jours ; de Bourem à Tondibi, deux jours ; de Tondibi à Gao, deux jours.
Le pacha Yahia remplaça Hamid en 1648 ; en 1651, il fit une expédition du côté de Bamba contre les Bérabich et les Touareg, avec le concours de la garnison de Gao, qui vint le rejoindre à Zémané, à l’Est de Bamba : cette expédition n’eut aucun résultat.
En 1652, sous le pacha Ahmed-ben-Haddou[236], successeur de Yahia, le chef des Touareg Damossân (région de Dori) se révolta contre le poste marocain de Gao et s’enfuit auprès de Daoud, roi du Dendi, avec tous les pasteurs du pays, Arabes, Touareg et Peuls. Le caïd de Gao, nommé Mansour, le poursuivit jusqu’au Dendi : le roi lui-même avait pris la fuite et le caïd ne put le rattraper, non plus que le chef des Damossân qui, aidé des Songaï, harcela l’armée marocaine dans sa retraite jusqu’à Gounguia, sans toutefois pousser plus loin[237].
Les pachas qui succédèrent à Ahmed-ben-Haddou furent : Mohammed-ben-Moussa (1654-55), Mohammed-ben-Ahmed (1655-57), qui reçut la soumission des Touareg du Hadjar et notamment des Kel-Tadmekket[238], et Mohammed-ech-Chetouki, dit Bouya (1657-60). Celui-ci, le vingt-septième pacha de Tombouctou depuis Djouder, cessa vers la fin de son gouvernement de reconnaître la suzeraineté, même nominale, du sultan de Marrakech et, à partir de 1660, on cessa à Tombouctou de dire le prône du vendredi au nom du sultan — alors Moulaï El-Abbâs — pour le prononcer au nom du pacha régnant. A partir de la même époque d’autre part, les pachas furent tous des Arma, c’est-à-dire des mulâtres, de plus en plus noirs à mesure que disparaissaient les générations contemporaines de la conquête ; leurs troupes se composaient d’éléments divers dans lesquels le sang nègre domina de plus en plus : en sorte qu’à tous les égards on peut dire que la domination proprement marocaine prit fin vers l’année 1660.
Cependant des pachas et des caïds, descendants plus ou moins directs des Marocains de la conquête, se succédèrent encore à Tombouctou, à Gao, à Bamba, à Dienné, et dans quelques autres villes du moyen Niger, jusque vers la fin du XVIIIe siècle, ainsi que nous le verrons dans un instant : c’est cette période, allant de 1660 à 1780 environ, que j’appellerai la fin de la domination marocaine.
Voici, à titre documentaire, la liste des rois du Dendi et des askia du Nord depuis la ruine de l’empire de Gao (1591) jusqu’à 1660.
Rois du Dendi : 1o Issihak, dernier empereur de Gao ; 1o bis Mohammed-Gao, frère d’Issihak ; 2o Nouha, premier askia du Dendi à proprement parler ; 3o Moustafa, fils de l’empereur de Gao Daoud ; 4o Mohammed-Sorko, frère de Moustafa ; 5o Haroun-Dengataï, frère des deux précédents ; 6o El-Amîn, également fils de l’empereur Daoud, prince sage et aimé de ses sujets : durant une famine, il s’occupa des malheureux, égorgeait huit bœufs par jour et en distribuait la viande, ainsi que le lait de mille vaches et 200.000 cauries ; 7o Daoud I, fils de l’empereur de Gao Mohammed-Bani, fainéant et très cruel ; 8o Ismaïl I, frère du précédent ; 9o Mohammed, fils du roi Daoud I, nommé par le pacha Messaoud mais déposé aussitôt après ; 10o Daoud II, fils du roi Mohammed-Sorko ; 11o Mohammed-Bari, fils du roi Haroun-Dengataï ; 12o Mar-Sindine, arrière-petit-fils de l’empereur Daoud ; 13o Nouha II, fils du roi Moustafa ; 14o Mohammed-Borko, fils du roi Daoud I ; 15o El-hadj, frère du précédent ; 16o Ismaïl II, fils du roi Mohammed-Sorko ; 17o Daoud III, frère du précédent.
Askia du Nord : 1o Slimân, fils de l’empereur Daoud (1591-1604) ; 2o Haroun, fils de l’empereur El-hadj II (1604-08) ; 3o Bakari-Kombo (1608-19) ; 4o El-hadj III (1619-21) ; 5o Mohammed-Bengan II, fils du balama Saliki (1621-35) ; 6o Ali-Samba Diolili (1635) ; 7o Mohammed-Bengan II, pour la deuxième fois (1635-42) ; 8o El-hadj Mohammed IV (1642-57) ; 9o Daoud, fils de Haroun (1657-69).
III. — La fin de la domination marocaine (1660-1780).
La domination marocaine au Soudan ne fut, à aucune époque, une source de prospérité pour les pays nigériens : Sa’di l’a confessé dans un éloquent parallèle entre la période des askia de Gao et celle des pachas de Tombouctou, parallèle qui n’est pas à l’éloge de ces derniers. A partir du moment où les sultans de Marrakech avaient cessé d’intervenir dans la désignation des pachas, l’anarchie et le pillage étaient devenus la règle commune, mais cette situation ne fit qu’empirer lorsque, les derniers chefs et soldats expédiés du Maghreb étant morts, l’autorité passa entre les mains des Arma et que le nom même du sultan cessa d’être mentionné dans les prières publiques[239]. Ce ne fut plus alors que luttes de partis et rivalités de petits caïds à la merci de leurs soldats ; chacun de ces chefs instables autorisait les pires vexations sur la population, afin de ne pas mécontenter les troupes ; les pachas et les caïds, n’étant pas sûrs quand même de la fidélité de leurs hommes, faisaient appel au concours des Touareg, toujours à l’affût du pillage, et peu à peu l’influence des Touareg devint bien plus grande que celle des Arma.
Chaque fois que le bruit courait d’une attaque à repousser ou d’une expédition à faire, le pacha levait une contribution sur les marchands de Tombouctou et s’en servait pour payer l’arriéré dû aux soldats, sans quoi ceux-ci n’auraient pas marché. Souvent d’ailleurs le pacha, une fois la contribution versée par les marchands, en gardait le montant pour lui sans faire l’expédition annoncée.
Les troupes marocaines, du temps des premiers pachas, formaient trois divisions principales, selon leur pays d’origine : l’une comprenait les soldats venus de Marrakech, la seconde ceux venus de Fez et la troisième se composait du contingent fourni par les Cheraga ; chacune de ces divisions était commandée par un lieutenant-général. Lorsque l’armée fut devenue la seule dispensatrice du pouvoir, chaque division voulut que le pacha fût choisi dans son sein, et c’est ainsi que, à partir du milieu du XVIIe siècle, l’histoire de Tombouctou n’est remplie que d’une succession d’innombrables pachas, déposés aussitôt que proclamés.
Le Tedzkiret-en-Nisiân renferme la biographie des 155 pachas marocains ou soi-disant tels qui se succédèrent de 1591 à 1750 ; sur ces 155 pachas, on en compte 27 de 1591 à 1660 et 128 de 1660 à 1750 : 128 pachas pour une période de 90 ans ! Dès le début, la durée de chaque règne ou gouvernement avait été bien minime, puisque le pacha qui demeura le plus longtemps au pouvoir, Mahmoud-Lonko, n’y resta que huit ans (1604-12) ; mais, à partir de 1660, on n’observe plus guère que des règnes de moins d’un an : certains pachas ne demeurèrent que quelques mois en fonctions, d’autres quelques jours seulement, plusieurs ne goûtèrent pas pendant plus de 24 heures les joies du pouvoir suprême ; il y eut même de nombreux interrègnes, dont l’un dura trois ans et demi (1723-26). Par contre, il arriva souvent que le même individu exerça l’autorité à plusieurs reprises et, sur les 155 pachas cités par l’auteur du Tedzkiret, on ne trouve que 97 noms différents, ce qui est déjà un assez joli chiffre pour une période de 160 ans !
Je crois inutile, au moins à partir de 1660, de donner la liste de ces tyranneaux éphémères, dont le nom, la plupart du temps, ne mérite guère que l’oubli et dont la personnalité d’ailleurs a peu influé sur l’évolution du pays. Il en est de même des askia du Nord, qui continuèrent à être tour à tour nommés et déposés par les pachas[240] et dont l’influence était moins considérable encore que celle de ces derniers. Quant aux askia du Dendi, ils conservèrent probablement le commandement des Songaï du Sud comme par le passé ; mais, l’autorité des pachas se restreignant de plus en plus aux environs directs de Tombouctou, il n’y eut plus guère de contact entre ces derniers et le royaume purement indigène des Songaï indépendants, et, par suite, nous manquons de renseignements sur l’histoire du Dendi pour la période postérieure au temps de Sa’di.
Les quelques événements qui méritent d’être notés durant la fin de la domination marocaine à Tombouctou sont les suivants.
En 1664, la dynastie saadienne, à laquelle avaient appartenu Moulaï Ahmed-ed-Déhébi et ses successeurs jusqu’à et y compris El-Abbâs, fut remplacée au Maroc par la dynastie filalienne ou hassanide dont Moulaï El-Hafid est le représentant actuel. Nous avons vu[241] que les premiers princes de cette nouvelle dynastie avaient tenté quelques essais timides en vue de rasseoir l’autorité du Maroc sur le Soudan. Mais, à partir de 1670, Tombouctou dépendait en réalité de l’empereur banmana de Ségou et les pachas ne conservaient un semblant d’autorité qu’à condition de payer tribut à ce dernier. Vers cette époque, Er-Rachid, le premier sultan hassanide de Fez, étant parti à la poursuite d’un de ses ennemis, Ali-ben-Haïdar, réfugié à Tombouctou, se heurta dans le Nord du Massina occidental à l’armée de Biton Kouloubali, empereur de Ségou, et retourna sur ses pas sans avoir osé livrer bataille aux Banmana. Son successeur Ismaïl aurait, en 1672, envoyé son neveu Ahmed à Tombouctou pour y recruter des troupes noires ; Mohammed-ech-Chergui, alors pacha[242], prêta, ainsi que ses troupes, serment de fidélité au sultan de Fez et, durant les quelques années qu’Ahmed passa à Tombouctou, l’autorité de ce souverain y fut au moins nominalement reconnue. Mais, une fois Ahmed parti, il ne subsista pas d’autre trace de cette éphémère domination qu’une garnison marocaine qu’avait envoyée Ismaïl et qui se fondit peu à peu avec les Arma.
Vers 1680, les Touareg Oulmidden, qui s’étaient toujours montrés rebelles aux Marocains, s’emparèrent de Gao et chassèrent la garnison qui y était installée. Huit ans après cependant, en 1688, le pacha Mansour dit Seniber chassa les Touareg de Gao et leur prit beaucoup de captifs et de bœufs, mais il ne semble pas que Gao ait été réoccupé de façon permanente par les Marocains[243]. En 1699, durant son deuxième pachalik, Seniber enleva des troupeaux aux Touareg de Tingalhaï (?) et à des Peuls Sidibé.
La grande mosquée de Tombouctou fut réparée en 1709 sous le pacha Mohammed-ben-Hammedi.
Le pacha Mansour dit Koreï[244], qui régna en 1712, puis de 1716 à 1719, amassa des richesses considérables en vendant les charges publiques et en prenant pour lui tout ce que ses fonctionnaires percevaient à titre de redevances, sans leur rien laisser en fait de traitement. Il n’y eut sous son règne « ni récoltes plantureuses ni abondance de vivres ; la seule chose qui fut très florissante, ce furent les abus de pouvoir ». Ce pacha, à la requête du caïd du Guimbala ou Harikouna, que gênaient les Bambara du Débo[245], prit d’assaut et saccagea plusieurs villages voisins du lac, dont les habitants n’avaient pour se défendre que des flèches empoisonnées. En 1718, il dirigea une expédition contre les Touareg de la région de Gao et attaqua aussi les Kel-Tadmekket, mais sans succès[246]. Sous le gouvernement de Koreï, on ne pouvait sortir dans la rue sans être dépouillé par les legha, esclaves qui formaient la garde particulière du pacha[247]. Ces exactions motivèrent la révolte des Chorfa, qui chassèrent Koreï de Tombouctou, après un violent combat, en 1719.
Depuis une dizaine d’années, la situation était fort mauvaise dans la vallée du Niger moyen et particulièrement à Tombouctou : en 1711, avant la première arrivée au pouvoir de Mansour-Koreï, une famine terrible avait commencé à sévir, qui dura jusqu’en 1716 ; elle n’avait pas encore pris fin que l’état du pays devint plus intolérable encore, sous le troisième pachalik de Abdallah-el-Imrâni, lequel fut sept fois pacha entre 1713 et 1730 : durant cette fâcheuse année 1716, Abdallah-el-Imrâni et Mansour-Koreï se disputaient le pouvoir, le premier ayant fait venir des Banmana pour le soutenir, tandis que le second avait appelé à son aide des Kel-Tadmekket ; c’était entre les deux partis rivaux des batailles journalières, dont souffrait surtout la population paisible des marchands et des lettrés[248]. Mansour-Koreï eut enfin le dessus, mais, comme nous venons de le voir, sa victoire fut loin de ramener le calme et la prospérité.
Le pacha Bâ-Haddou, qui succéda à Koreï, paya en 1720 trois mille mitskal d’or (environ 30 à 35.000 francs) à Ag-Cheikh, aménokal ou roi des Oulmidden, pour que ce dernier ne pillât pas la ville de Tombouctou, sous les murs de laquelle il était venu camper avec des forces imposantes. Les Touareg, vers cette époque, étaient devenus les véritables maîtres de la région : aidés souvent des caïds rivaux du pacha régnant, ils coupaient les routes, razziaient les troupeaux des Peuls et détroussaient les voyageurs, que ce fussent des Marocains ou des indigènes. Cependant, l’aménokal des Oulmidden venait à Tombouctou se faire donner par le pacha l’investiture de ses fonctions.
C’est vers ce temps que, l’anarchie étant à son comble, il y eut un interrègne de trois ans et demi (1723-26), dont les Touareg profitèrent pour livrer Tombouctou au pillage.
En 1737, à la suite de razzias et de meurtres commis par les Kel-Tadmekket sur la route de Kabara à Tombouctou, le pacha Ahmed, fils de Seniber, se porta à Togaya (ou Togaï), à quelques heures en amont du port de Daï, à la tête de toutes les troupes marocaines et de partisans arabes (Bérabich et Kounta) et nègres. Oghmor, chef des Kel-Tadmekket, se dirigea alors avec ses propres alliés dans la direction de Bamba, traversa le Niger à Boka, puis, remontant la rive gauche du fleuve, passa à l’Est et près de Tombouctou et se porta dans l’Ouest de cette ville avec des chevaux, des hommes, des esclaves, des femmes et des troupeaux en nombre considérable ; il avait voulu épargner Tombouctou, où il ne restait que les lettrés, les marchands, les pauvres et les femmes. Ayant donc contourné la ville, il se dirigea sur Togaya, attaqua les Marocains dans la soirée, puis renouvela l’attaque le lendemain matin et mit l’armée du pacha en complète déroute : Ahmed-ben-Seniber, acculé au fleuve, y périt avec son cheval ; 200 soldats marocains furent tués, 150 périrent noyés (23 mai 1737). A la suite de sa victoire, Oghmor exigea des habitants de Tombouctou une redevance qui lui fut payée aussitôt et il rétablit les communications entre cette ville et Kabara[249]. Ceux des soldats du pacha qui avaient échappé au désastre se réfugièrent dans l’île de Hondomi (au Sud et en face de Daï), d’où ils gagnèrent Sibi ou Tiébi, point qui se trouve au Sud de cette île, sur la rive droite du Niger ; ils y restèrent 70 jours et n’en purent sortir que grâce à l’askia du Nord, El-hadj V, qui se mit à leur tête et les ramena à Tombouctou.
L’année suivante (1738), pendant laquelle régna le pacha Ahmed-ed-Dar’i, fut marquée par une famine terrible, dont les effets se firent sentir surtout à Araouâne. La mesure de mil atteignit 6.000 cauries et celle de riz décortiqué 3.000 cauries, ce qui était la valeur de la pièce d’or (sans doute la piastre espagnole), laquelle n’avait pas changé de cours. Cette famine ne dura pas longtemps, mais elle fut plus désastreuse que toutes les autres — nombreuses d’ailleurs — qui décimèrent la population durant la domination marocaine. De 1741 à 1744, sous les divers pachaliks de Saïd, fils de Seniber, une nouvelle et longue famine désola encore la région[250]. A cette époque, les Peuls du Massina étaient maîtres d’une partie du Gourma (c’est-à-dire de la rive droite du Niger) dans la région avoisinant le Guimbala ou Harikouna (contrée du lac Débo), et les Touareg étaient maîtres de tout le reste du Gourma (c’est-à-dire du Nord et de l’Est de la Boucle du Niger) ; les pachas de Tombouctou payaient à ce moment l’impôt aux Touareg, et les caïds de Dienné le payaient tantôt aux Peuls et tantôt aux Banmana de Ségou. Les gens qui n’avaient que des armes blanches (Arabes, Touareg et Peuls) ou des flèches (Banmana) n’hésitaient pas alors à attaquer les Marocains armés de fusils. Une comète étant apparue vers ce temps-là (aux environs de 1745), les angoisses des musulmans s’accrurent encore, car ils croyaient que chaque comète est un présage de malheur.
Bien que nous n’ayons pas de données précises à cet égard, on peut donner 1780 comme la date à laquelle disparut toute trace de la domination marocaine, ou du moins comme la date à partir de laquelle les restes de cette domination cessèrent de constituer un semblant d’Etat organisé. A cette époque, le titre même de pacha disparut : il ne resta à Tombouctou qu’un caïd choisi parmi les Arma, sorte de maire plutôt que chef militaire, qui recevait l’investiture tantôt des Touareg, tantôt des Kounta, tantôt des Peuls du Massina, selon la tournure que prenaient les événements politiques ; les fonctions de ce caïd se bornaient du reste à l’administration de la ville. Il en était de même à Gao, où les Touareg étaient maîtres absolus depuis 1770. En amont de Tombouctou et en particulier à Dienné, la situation était analogue, avec cette différence que les chefs d’origine arma étaient investis de leurs fonctions tantôt par le roi peul du Massina et tantôt par l’empereur banmana de Ségou.
On me permettra de constater, en terminant cet aperçu de l’histoire du moyen Niger sous la domination marocaine, que les pachas soi-disant « marocains » qui eurent quelque valeur, soit militaire soit administrative, ont tous été, non pas des Arabes ni des Berbères, mais bien des renégats d’origine européenne : tels furent, d’après le Tedzkiret-en-Nisiân, Djouder, Mahmoud-ben-Zergoun, Mohammed-Tâba, Ammar, Slimân, Mahmoud-Lonko, et, parmi les pachas nommés sur place, Ahmed-ben-Youssof (1617-18) et Hammou-ben-Abdallah (1660-61).
IV. — Histoire des villes de Tombouctou et de Dienné.
Nous avons la bonne fortune de posséder un certain nombre de renseignements sur les villes de Tombouctou et de Dienné depuis les temps anciens. J’ai cru devoir placer ici un résumé de ces renseignements. A vrai dire, l’histoire de ces deux villes — de la première surtout — appartient à l’histoire des empires de Mali et de Gao au moins autant qu’à celle de la domination marocaine, mais c’est l’influence marocaine qui s’est fait sentir le plus fortement sur elles et, aujourd’hui encore, elles sont jusqu’à un certain point, malgré l’origine soudanaise de la majorité de leurs habitants, comme des faubourgs du Maroc égarés au Soudan. Il m’a donc paru naturel de terminer l’histoire de la domination marocaine par ces deux courtes monographies de Tombouctou et de Dienné, que j’arrêterai au moment de l’occupation française[251].
1o La ville de Tombouctou. — Le nom de la ville est prononcé par les autochtones Tombouctou ou Tomboutou ; les Arabes l’écrivent généralement Tinboktou et certains Européens ont tiré de là l’orthographe Timbouctou. On a voulu voir dans « Tin-Boktou » la forme originale de ce nom, qui serait ainsi un mot berbère signifiant « lieu de Boktou », Boktou étant le nom d’un puits ou d’une vieille femme chargée de la garde de ce puits.
Quoi qu’il en soit, il semble certain que l’emplacement où se trouve aujourd’hui Tombouctou était autrefois un lieu de campement utilisé par les Touareg durant la saison sèche. C’est vers l’an 1100 que, pour la première fois, des habitations furent construites sur cet emplacement et qu’un village de sédentaires commença de s’y former. Mais c’est seulement deux siècles plus tard que, Dienné ayant pris de l’importance et les Diennéens se mettant à descendre le Niger pour se livrer à des opérations commerciales, Tombouctou devint un lieu de transit entre Dienné et Oualata et que sa population s’accrut dans des proportions appréciables. Lorsque Kankan-Moussa l’eut annexée en 1325 à l’empire de Mali et l’eut embellie d’une mosquée et d’une résidence impériale, la ville de Tombouctou devint un centre considérable, les marchands du Maghreb y affluèrent ainsi que les lettrés et, peu à peu, Oualata, qui avait en 1224 remplacé Ghana comme métropole savante et commerciale, fut à son tour supplantée par Tombouctou, laquelle avait déjà supplanté Tirakka[252].
Il est à remarquer que la plupart des savants de Tombouctou dont parle le Tarikh-es-Soudân étaient, non pas des Noirs comme ceux de Dienné, mais des Berbères et notamment des Goddala ; c’était le cas des membres de la célèbre famille des Akit, à laquelle appartenait Ahmed Bâba, auteur d’un dictionnaire biographique souvent cité par Sa’di. Ces savants et jurisconsultes berbères étaient originaires de l’Adrar et du Tagant ; leurs familles étaient venues s’établir d’abord à Ghana, puis avaient émigré à Oualata et de là à Tombouctou[253]. D’autres docteurs et lettrés étaient d’origine arabe ; l’élément nègre enfin fut également représenté par quelques Mandingues et surtout par des Soninké.
Dès le XIVe siècle, Tombouctou occupait, comme centre intellectuel, une situation particulièrement brillante. Sa’di rapporte qu’un savant arabe nommé Et-Temimi, rencontré au Hidjaz par Kankan-Moussa et venu avec lui à Tombouctou, s’aperçut que les jurisconsultes de cette ville soudanaise étaient plus versés que lui-même en matière de droit et que, avant de pouvoir soutenir avec eux aucune discussion, il dut aller perfectionner ses lumières à Fez.
Ce fut Kankan-Moussa, empereur de Mali, qui fit bâtir, en 1325, la grande mosquée (dyinguer-ber) de Tombouctou, par le poète Es-Sahéli, ainsi que je l’ai dit plus haut. Le cadi El-Akib, de la famille des Akit, qui vécut de 1507 à 1583, fit démolir le bâtiment dû à Es-Sahéli, lequel tombait de vétusté, et fit construire sur le même emplacement une nouvelle mosquée, beaucoup plus grande, dont les restes sont encore visibles aujourd’hui[254]. Les imâm de la grande mosquée furent d’abord des Nègres, depuis le temps de Kankan-Moussa (1325) jusqu’au règne du roi touareg Akil (1433-68). Le dernier imâm nègre, qui était en même temps cadi, s’appelait Kâteb-Moussa ; après avoir accompli le saint pèlerinage, il mourut, chargé d’années, vers la fin du règne d’Akil. Son successeur, le premier imâm blanc, était originaire de Tabalbalet et s’appelait pour cela Abdallah-el-Balbali ; il épousa une femme peule nommée Aïssata ou Aïcha et en eut une fille, Nana-Biro Touré, dont la fille à son tour enfanta le père de Sa’di, auteur du Tarikh-es-Soudân. Le second imâm blanc fut un homme du Touat, le troisième était originaire du Fezzân, etc. Jusqu’à l’époque actuelle, les imâm de la grande mosquée n’ont pas cessé d’être d’origine arabe ou berbère.
Quant à la mosquée dite de Sankoré, elle fut bâtie, à une date inconnue, grâce aux libéralités d’une femme aussi pieuse que riche et généreuse. Les imâm de cette mosquée ont toujours été de race blanche : au début, ils appartenaient à la famille des Akit[255], ensuite ils furent choisis parmi des savants ou des pieux personnages originaires du Maghreb ou du Fezzân.
Une troisième mosquée, dite de Sidi-Yahia en l’honneur de l’ancêtre des Bekkaï, fut commencée, sous le roi Akil, par Mohammed-Naddi, alors maire de Tombouctou, et terminée au début du XVIe siècle par Omar Komdiago, frère du premier askia de Gao.
Parmi les plus illustres personnages nés à Tombouctou, il convient de citer les deux maîtres de la littérature arabe soudanaise, Ahmed Bâba et Sa’di. Le premier est antérieur au second, puisqu’il se trouvait à Tombouctou lors de l’entrée de Djouder dans cette ville (1591), tandis que Sa’di ne naquit qu’en 1596. Le père d’Ahmed Bâba, nommé lui-même Ahmed, avait été un jurisconsulte fort remarquable ; l’un de ses disciples, contemporain d’Ahmed Bâba mais bien plus âgé que lui, fut, au témoignage de ce dernier, le savant de beaucoup le plus instruit et le meilleur professeur de son époque : c’était un Mandingue nommé Mohammed Barhayorho ; lorsqu’Ahmed Bâba eut perdu son père, en 1583, il alla se perfectionner dans la science et les lettres en assistant aux leçons de ce Mohammed Barhayorho qui, né en 1524, mourut en 1593 alors qu’Ahmed Bâba était encore jeune. Nous avons vu qu’Ahmed Bâba avait été emmené en captivité au Maroc en 1594, sous le gouvernement du pacha Mahmoud-ben-Zergoun, en même temps que le célèbre cadi Abou-Hafs Omar ; emprisonné à Marrakech par Moulaï Ahmed, il fut rendu à la liberté en 1607 par Moulaï Zidân et revint la même année à Tombouctou, où il mourut[256].
J’ai dit que, d’abord englobée dans l’empire de Mali de 1325 à 1433, la ville de Tombouctou avait appartenu aux Touareg de 1433 à 1468, puis avait fait partie de l’empire de Gao de 1468 à 1591.
Léon l’Africain, qui visita Tombouctou vers 1507 sous le règne de l’askia Mohammed I, nous a laissé une intéressante description de cette ville, telle qu’elle se présentait au début du XVIe siècle. Tout d’abord il signale qu’elle ne renfermait alors que des huttes en torchis recouvertes de paille, à l’exception des deux édifices en pierres maçonnées — ou plutôt en briques — bâtis par Es-Sahéli, et sans doute aussi des deux mosquées de Sankoré et de Sidi-Yahia, dont la seconde fut achevée vers cette époque. Par contre, on y voyait déjà de nombreuses boutiques de marchands et d’artisans, et les tisserands y pullulaient. Des femmes esclaves étaient chargées de la vente des vivres et se montraient en public le visage découvert, tandis que les dames nobles avaient toujours la figure voilée. On trouvait à acheter des tissus d’Europe, importés par les commerçants de Barbarie, du bétail, du lait et du beurre en abondance, ainsi que des grains ; le sel, qui provenait de Teghazza, était fort cher. On se servait comme monnaie de pièces et de poudre d’or, mais, pour les petits achats, on usait de cauries importés d’Asie et arrivant au Soudan par le Maghreb ; 400 cauries représentaient un « ducat » du pays[257] et 6 ducats et 2/3 faisaient une once romaine.
Léon rapporte encore que l’on dansait souvent dans les rues jusqu’à une heure du matin, que les incendies étaient fréquents en raison du mode de couverture des maisons et qu’on ne buvait que de l’eau de puits. Le « roi » de Tombouctou — c’est-à-dire l’administrateur ou maire de la ville — ne se déplaçait qu’à chameau, escorté de cavaliers et paré de bijoux d’or ; les gens qui venaient lui demander une faveur le saluaient en s’agenouillant devant lui et en se répandant de la poussière sur la tête. La ville était interdite aux Juifs, mais par contre on y avait un grand respect pour les docteurs musulmans, les lettrés y étaient en grand honneur et on se disputait à prix d’or les manuscrits arabes apportés de l’Afrique du Nord[258].
Chaque fois qu’il s’agissait de percevoir les impôts en dehors de la ville, le chef de Tombouctou organisait une colonne militaire ; il disposait à cet effet de 3.000 cavaliers et d’un grand nombre de fantassins armés d’arcs et de flèches empoisonnées. On usait des chameaux pour les voyages et les transports, mais les chevaux étaient les seules montures employées à la guerre ; ces chevaux étaient, ou bien des animaux nés dans le pays, de petite taille ou de peu de fonds, ou bien des bêtes importées de Barbarie, les seules qui eussent une réelle valeur. Comme les bons chevaux étaient rares, le chef de la ville avait coutume, chaque fois qu’il en arrivait plus de douze à Tombouctou, de prendre pour lui le meilleur animal du lot, qu’il payait du reste à sa valeur.
Kabara, situé, dit Léon, à douze milles de Tombouctou sur un bras du Niger, était le port où s’embarquaient les marchands pour se rendre à Dienné et à Mali. Le chef de Tombouctou y était représenté par un gouverneur qui réglait les litiges entre les gens de diverses nationalités se rencontrant en ce point.
Tombouctou fut, comme nous l’avons vu, la capitale du pachalik marocain de 1591 à 1780, en même temps que la résidence habituelle de l’askia du Nord. Mais en réalité la ville devint, dès 1670 environ, une dépendance de l’empire banmana de Ségou, tout en demeurant exposée aux pillages et aux caprices des nomades de la contrée (Bérabich, Kounta, Peuls et surtout Touareg). Réunie au royaume peul du Massina en 1826 par Sékou-Hamadou, elle devint indépendante, sous la protection suzeraine de la famille kounta des Bekkaï, lors de la prise de Hamdallahi par El-hadj-Omar en 1862. L’influence des Touareg Kel-Antassar supplanta ensuite celle des Kounta et se trouvait prédominante lorsque, en 1893, nous prîmes possession de la ville ; l’autorité des Kel Antassar cependant ne suffisait pas à protéger les environs de Tombouctou contre les pillages des Bérabich, auxquels les gens de la ville payaient tribut pour garantir la sécurité des caravanes.
Tombouctou compte à l’heure actuelle environ 5.800 habitants fixes, tous musulmans, auxquels il convient d’ajouter une population flottante variant de 2 à 4.000 individus selon les époques de l’année. Les habitants fixes sont en grande majorité des Songaï, divisés en nobles ou Arma (ceux qui se prétendent d’origine marocaine) et en Gabibi (ceux d’origine purement nègre) ; à côté d’eux sont les Alfa[259] ou savants, qui appartiennent à toutes les races du Soudan et de l’Afrique du Nord. Parmi la population flottante, on remarque des Arabes du Maghreb et de la Tripolitaine, des Maures Kounta et Bérabich, des Touareg, des Peuls, des Banmana, etc. La langue courante est le songaï, mais l’arabe est parlé dans certains quartiers par un très grand nombre de personnes.
Au moment de notre occupation, la ville était divisée en sept quartiers principaux ou farandi, appelés : Yobou-ber (le grand marché) ; Sangoungou (le ventre du chef), qu’habitaient les gens de Ghadamès et de Tripoli ; Sankoré ou mieux Sankoreï (le chef blanc, parce que le chef du quartier était toujours autrefois un homme de race blanche), où se trouve la mosquée qui a pris le nom du quartier et où habitaient surtout des Alfa et des Arma ; Sareï-keïna (le petit cimetière), quartier des Kounta ; Yobou-keïna (le petit marché), où Es-Sahéli avait bâti le palais de Mâdougou ; Badyindé (fossé de la destruction), quartier qui était autrefois inondé de temps à autre par un reflux des eaux du Niger, ce qui motiva le détournement du chenal venant aboutir en cet endroit ; enfin Dyinguer-ber (la grande mosquée).
2o La ville de Dienné. — Je ne reviendrai pas ici sur les circonstances qui amenèrent et accompagnèrent la fondation de Dienné : je rappellerai seulement qu’après une ébauche de colonisation remontant à la fin du VIIe siècle, le premier établissement des Soninké dans le quartier de Dioboro eut lieu vers l’an 800 sous la direction d’Adyini Kounaté et que la ville fut définitivement fondée vers 1250 par des Soninké-Nono conduits par un chef du clan des Mana[260]. Le commandement de Dienné a toujours appartenu depuis à la famille de ce chef.
Komboro Mana, vingt-sixième chef de Dienné depuis Adyini Kounaté, se convertit à l’islamisme vers l’an 1300 et entraîna dans son mouvement de conversion la majorité des Diennéens ; ce serait lui qui aurait fait bâtir la première mosquée de la ville par un Marocain nommé Maloum-Idris, contemporain et peut-être ami ou serviteur d’Es-Sahéli, lequel construisit vers la même époque (1325) la première mosquée de Tombouctou[261]. La grande mosquée actuelle de Dienné a été élevée sur l’emplacement où, naguère encore, on montrait les ruines d’un édifice ayant remplacé celui dû à Maloum-Idris[262].
Nous avons vu que Dienné réussit à conserver son indépendance jusque vers 1473, époque à laquelle la ville fut incorporée à l’empire de Gao. Avant cette date, elle était le chef-lieu d’une sorte de petit Etat dont le territoire s’étendait du Nord au Sud depuis Kakagnan (près et au Sud du Débo) jusqu’à Diéou (au Sud de Dienné et à proximité du Ouoron, canton nord du Karadougou), et de l’Ouest à l’Est depuis Tini (localité sans doute voisine de Diafarabé) jusqu’aux montagnes du Tombola (falaise de Bandiagara). Le chef de Dienné protégeait son territoire contre les incursions possibles du dehors au moyen de 24 officiers ou chefs de bandes, dont douze étaient installés à l’Ouest de la ville, du côté de Séna (près et au Nord-Est de Séla), sous le commandement du Séna-faran, avec mission de surveiller les armées du Mali, tandis que les douze autres étaient postés sur la rive droite du Bani.
Sous Sonni Ali-Ber et sous les askia, Dienné fit partie intégrante de l’empire de Gao. Lors de la conquête marocaine, la ville dépendit de Tombouctou et son territoire fut commandé par un caïd. Au moment de la décadence de la domination marocaine, ce caïd, devenu un simple notable arma, se rendit à peu près indépendant du pacha de Tombouctou, mais il lui fallut compter avec les Banmana de Ségou et avec les Peuls du Massina. Enfin Dienné fut prise vers 1815 par Sékou-Hamadou et annexée officiellement au royaume peul du Massina, pour passer en 1861 à l’empire toucouleur d’El-hadj-Omar et être emportée d’assaut en 1893 par le colonel Archinard.
Dienné fut de tout temps fréquentée par de nombreux étrangers qui y venaient de partout, soit pour s’y livrer au commerce soit pour s’y instruire dans les sciences musulmanes. Parmi les savants qui illustrèrent cette ville, Sa’di nous cite : Mori-Maga « le Kananké », qui était sans doute un Peul et qui professa au XVe siècle ; Fodié Mohammed Sânou « le Ouangari », probablement un Mandingue ou un Dioula[263], qui fut le premier cadi régulier de Dienné[264] et qui vivait au XVIe siècle ; El-Abbâs Guibi (ou Kibbi), autre cadi de Dienné également « Ouangari », c’est-à-dire Soninké, Dioula ou Mandingue ; Mahmoud Barhayorho, qui succéda comme cadi au précédent en 1552 et fut le père des deux célèbres jurisconsultes de Tombouctou, Mohammed et Ahmed Barhayorho, d’origine mandingue comme Mahmoud ; Modibbo Bakari Taraoré, d’origine soninké, mandingue ou banmana d’après son nom de clan, qui appartenait à la famille du chef du Karadougou et qui fut également cadi ; Mohammed Bamba Konaté, d’origine soninké ou dioula, qui succéda au précédent et fut le dernier cadi de Dienné avant la conquête marocaine. De tous les personnages cités par Sa’di comme ayant illustré Dienné, un seul est mentionné comme étant originaire de cette ville : le cadi Ahmed Torfo.
On a voulu parfois faire dériver du nom de la ville de Dienné — nom qui se prononce également Guienné — le mot « Guinée », employé autrefois pour désigner le Soudan Occidental et appliqué depuis plus spécialement à la région côtière. Je croirais plus volontiers que Guinée est l’équivalent exact de Soudan, le premier de ces mots ayant été emprunté au berbère comme le second l’a été à l’arabe. On sait que le mot « Soudan » vient de l’expression arabe blad-es-Soudân « pays des Noirs » et que les Arabes eux-mêmes ont fait de Soudân — qui signifie proprement « les Noirs » — un terme géographique (tarikh-es-Soudân, histoire du Soudan, c’est-à-dire du pays des Noirs) ; ils en ont même formé l’ethnique soudâni, qui veut dire « un homme du pays des Noirs », sans qu’il s’agisse nécessairement d’un Nègre, et le mot soudânia, que l’on emploie au Maghreb pour désigner une langue soudanaise quelconque. Or, en berbère et notamment dans le dialecte chleuh usité au Maroc, « noir » se dit aguinaou[265], pluriel iguinaouen, d’où l’expression akal-n-iguinaouen « pays des Noirs », traduction exacte de blad-es-Soudân, qu’emploient les Berbères pour désigner le Soudan. Ce mot est même passé dans l’arabe vulgaire du Maghreb sous les formes guennaoui, servant à désigner un « Nègre », et guennaouiya, voulant dire « langue soudanaise ». Il me paraît vraisemblable par suite que le mot « Guinée » nous soit venu des Berbères marocains par l’intermédiaire des premiers navigateurs portugais qui relâchèrent sur la côte atlantique du Maroc : ces navigateurs, ayant demandé aux indigènes riverains le nom des pays du Sud, s’entendirent répondre akal-n-iguinaouen, qu’ils traduisirent par « pays de Guinée », en orthographiant ce dernier mot Ginoa ou Genoa, forme qui se rapproche très sensiblement, dans la bouche d’un Portugais, de la prononciation berbère et surtout du mot berbère arabisé employé par certains auteurs pour désigner le Soudan (voir la note précédente).
Le terme « Guinée » est d’ailleurs bien antérieur au nom de Dienné : le géographe arabe Zohri divisait l’Afrique intertropicale en trois régions : Guinaoua (Guinée), Koukaoua (Bornou et Kanem) et Habech (Abyssinie) ; pour lui « Guinée » était évidemment synonyme de « Soudan occidental » et n’avait certainement aucun rapport avec le nom de Dienné, si l’on veut bien se rappeler qu’il écrivait vers 1137, c’est-à-dire plus d’un siècle avant la fondation définitive de Dienné et l’imposition de ce nom à la colonie soninké de Dioboro[266].
Ce qui a amené à faire dériver « Guinée » de Dienné est sans doute le fait que Léon l’Africain, parlant d’un « royaume de Ghinée » qu’il situe le long du Niger au Sud de Oualata, au couchant de Tombouctou et au Nord de Mali — c’est-à-dire, d’une façon très approximative du reste, dans la région où se trouve Dienné —, dit : « Ce second royaume est appelé par nos marchans (lisez « par les marchands du Maghreb ») Gheneoa, mais ceux de Gennes, Portugal et Europe, qui n’en ont entiere cognoissance, l’appellent Ghinea »[267]. A mon avis, si Léon plaçait assurément Dienné dans son « royaume de Ghinée »[268], il donnait au terme Gheneoa ou Ghinea la même signification que Zohri : cela seul peut expliquer le passage où il avance qu’une partie de la « Ghinée » est sur l’Océan, à l’endroit « où le Niger (lisez « le Sénégal ») se rend dans iceluy ».
Carte 15. — La domination marocaine au Soudan.
