CHAPITRE XI
Reading edition
L’empire toucouleur d’El-hadj-Omar (XIXe siècle).
I. — Les débuts d’El-hadj-Omar (1797-1848).
Omar-Saïdou Tal, dit El-hadj-Omar, naquit à Aloar (Fouta) vers 1797 ; c’était un Toucouleur appartenant à la famille Tal et au clan des Tôrobé. Son père, Saïdou Tal[296], était un musulman instruit et fervent ; ennuyé de la tiédeur religieuse de ses compatriotes, il avait construit dans sa propre maison une mosalla (lieu de prière), afin de ne pas être obligé de coudoyer dans la mosquée du village des gens qu’il méprisait. Les marabouts d’Aloar s’en montrèrent offensés, rasèrent le petit mur qui entourait la mosalla de Saïdou et traduisirent ce dernier devant un imâm du pays réputé pour sa piété et sa justice, nommé Youssouf ; ce dernier parvint à ramener l’harmonie entre Saïdou et ses compatriotes. Au cours des pourparlers qui eurent lieu à cette occasion, Youssouf distingua Omar, encore enfant, et lui prédit qu’un jour il serait le chef des gens du Fouta.
Parvenu à l’âge adulte, vers 1820, Omar entreprit le pèlerinage de La Mecque. Son voyage dura près de vingt ans, puisqu’il ne revint au Soudan occidental qu’en 1838 ; il séjourna en effet longtemps au Caire, à Djedda et à La Mecque, où il fut initié au dzikr (formule d’oraison) des Tidjania par le ouakil ou fondé de pouvoir du cheikh de Temassine : ce cheikh était alors Sidi El-hadj-Ali et son ouakil à La Mecque s’appelait Mohammed-ben-Khalifa ; ce dernier investit El-hadj-Omar du titre de khalifa (vicaire) de la confrérie pour les pays du Soudan. C’est surtout en revenant des lieux saints que Omar voyagea lentement, s’arrêtant auprès des princes musulmans et des cheikhs renommés qu’il rencontra sur son passage ; il demeura ainsi un certain temps au Bornou, auprès du sultan El-Kanémi, qui lui donna une femme, et à Sokoto, auprès du sultan Mohammed-Bello, qui lui donna pour sa part deux épouses, dont une de ses propres parentes : c’est de cette dernière que Omar eut son fils Habibou, qui devait plus tard régner à Dinguiray ; de l’autre femme que lui donna Mohammed-Bello, il eut Ahmadou, qui naquit à Sokoto en 1833 et qui devait plus tard régner à Ségou, à Nioro et à Bandiagara. Durant son séjour au Haoussa, Omar s’enrichit en vendant des talismans, des recettes magiques et des objets rapportés de La Mecque. El-Kanémi et Mohammed-Bello lui avaient donné un grand nombre de jeunes esclaves ; El-hadj les instruisit dans la religion musulmane et en fit ses premiers disciples ou talibé : ils furent, jusqu’à la fin de sa vie, ses plus fidèles partisans et ses hommes de confiance et c’est à eux qu’il confia par la suite les commandements militaires les plus importants ; Moustafa, qui reçut plus tard le gouvernement de Nioro, était l’un de ces esclaves originaires du Soudan Central.
Cependant la famille d’El-hadj-Omar trouvait que son absence se prolongeait outre mesure et son frère Alfa-Ahmadou fut envoyé par elle au Haoussa pour l’inviter à revenir dans son pays. Omar quitta alors Sokoto et passa par le Massina, où il fut à Hamdallahi l’hôte de Sékou-Hamadou, puis par Ségou, où l’empereur banmana Tièfolo le traita durement et le mit aux fers pour le relâcher ensuite (1838). De Ségou, n’osant pas traverser les pays banmana, il remonta le Niger jusque près de Siguiri et se dirigea ensuite vers le Fouta-Diallon, passant par Dinguiray, Kankan, Saréya, Bagaréya, Mamounian et Sarékoura. L’almami (ou imâm, chef à la fois religieux et politique) du Fouta-Diallon l’accueillit avec de grands égards et l’installa d’abord à Fodéagui, puis à Diégounko, où il lui donna de vastes terrains ; Omar fonda à Diégounko une zaouïa (couvent), où il forma de nombreux disciples, tout en s’approvisionnant de poudre et de fusils aux comptoirs de Sierra-Leone, du Rio-Nunez et du Rio-Pongo, à l’aide de poudre d’or qu’il faisait tirer du Bouré.
Une fois bien pourvu de partisans, d’armes et de munitions, il laissa ses femmes et enfants au Fouta-Diallon à la garde de ses talibé, franchit le Rio-Grande et la Gambie, entra dans le Saloum, traversa le Sine, le Baol, le Cayor et le Oualo et arriva à Podor en 1846. Il eut une entrevue à Donaye ou Dounaye (près Podor) avec M. Caille, gouverneur-intérimaire du Sénégal, et lui exposa ses vues : pacifier le Sénégal, rétablir la sécurité et le commerce ; il reçut des cadeaux magnifiques du gouverneur, ainsi que des commerçants européens de Podor. Puis il commença une tournée dans le Fouta, visitant Aloar, son village natal, puis Boumba où il fut l’hôte de l’almami Mahmoudou, puis Kobilo. En 1847, il vint à Bakel, où il fut très bien reçu par M. Hecquart, commandant du poste, auquel il promit son appui contre les réfractaires du Galam ; ensuite il visita le Boundou et le Bambouk et retourna au Fouta-Diallon par Labé. Son renom, son influence et ses partisans grandissaient d’année en année. L’almami du Fouta-Diallon, effrayé du nombre des guerriers qui accompagnaient Omar, lui interdit l’accès de son territoire ; mais Omar passa outre et gagna Diégounko, où il demeura dix-huit mois, puis il alla s’établir à Dinguiray, en raison de l’hostilité croissante de l’almami du Fouta-Diallon (1848).
II. — Les premières conquêtes d’El-hadj : de Dinguiray à Nioro (1848-54).
A Dinguiray, El-hadj construisit une forteresse et commença des préparatifs de guerre sainte, enrôlant des quantités de partisans, musulmans et païens, qu’attirait l’espoir d’un riche butin.
Il visa d’abord Tamba, où résidait un chef mandingue qui commandait aux Diallonké du Nord-Est et était suzerain du Bouré. Ce chef avait une réputation de cruauté terrible : on l’accusait de donner des captifs en pâture aux vautours sacrés de son village ; Omar profita de cette réputation pour représenter la guerre contre Tamba comme une œuvre pie. Mais le chef de Tamba prit les devant et vint assiéger Dinguiray, sans succès d’ailleurs. Omar prit alors l’offensive, mais, n’osant s’attaquer directement à Tamba, qui avait résisté victorieusement trois fois aux Banmana du Kaarta, il se porta avec 700 fusils sur le petit village de Labata, dépendant de Tamba, l’enleva sans résistance, puis, enhardi par ce succès facile, vint assiéger Tamba, réduisit cette ville par la famine et la prit au bout de six mois de siège, infligeant en même temps une défaite à Bandiougou Keïta, chef du Ménien (au Nord-Est de Dinguiray) et descendant des empereurs de Mali, qui était venu au secours de Tamba. El-hadj fit tuer le chef de Tamba et tous les adultes de la ville et emmena en captivité les femmes et les enfants. Quelques mois après, il attaquait le Ménien, prenait Goufoudé, capitale de cette province, coupait la tête à Bandiougou et aux notables, grossissait le nombre de ses esclaves et en faisait des distributions généreuses à ses lieutenants, ce qui augmenta considérablement le chiffre de ses partisans. Le Bouré fit sa soumission et accepta de payer tribut.
Ensuite, quittant Dinguiray, dont il laissa le commandement à son fils Habibou et fit la capitale d’une sorte de royaume, Omar descendit la rive gauche du Bafing, qu’il avait traversé à Tamba, s’empara sans grande résistance de Solou (ou Sollou ou encore Soulou) et de Kakadian, reçut la soumission de Koundian et de Santankoto et passa dans le Bambouk, où il s’établit à Dialafara. Son lieutenant Mamadi Dian — mort plus tard durant le siège de Médine en 1857 — razzia le Diébédougou, tandis qu’Alfa-Boubou s’emparait du Fouladougou (cercle actuel de Kita). Puis Omar, quittant Dialafara, se dirigea vers le Gadiaga et s’installa à Farabana, tandis que ses lieutenants pillaient Makhana[297], dont le chef Barka avait fait piler un enfant par la propre mère de celui-ci, dans un mortier, pour s’en faire un « grigri ». Les traitants indigènes de Bakel vinrent trouver le conquérant à Farabana pour sonder ses intentions ; Omar les rassura, leur disant qu’il n’en voulait qu’aux « Bambara », c’est-à-dire aux païens.
C’est à cette époque qu’El-hadj envoya un messager à Koniakari pour inviter le gouverneur massassi à se faire musulman ; ce messager ayant été mis à mort, Omar se disposa à marcher contre les Banmana et, quittant Farabana, se dirigea sur Dramané[298] et Bongourou (près et en aval du Kayes actuel). Kandia, empereur des Massassi, envoya de Nioro contre les Toucouleurs une colonne commandée par Goundo Sarhanorho ; cette colonne vint camper sur la rive droite du Sénégal, à Kolou, en face de Bongourou. El-hadj fit traverser le fleuve à l’une de ses armées un peu en aval de Kolou, tandis qu’une autre, remontant la rive gauche, le traversait à Tamboukané[299] et venait tourner Goundo : pris entre deux feux, celui-ci fut mis en déroute et s’enfuit à Nioro.
Alfa-Oumar-Boïla, petit-fils de l’almami Youssouf qui avait prédit la fortune de Omar, avait joint l’armée de ce dernier à Kolou avec des contingents du Fouta ; après la défaite des Banmana, cet Alfa-Oumar pilla toutes les boutiques des traitants échelonnés entre Médine et Bakel. Le gouverneur du Sénégal considéra ce pillage comme effectué sur l’ordre d’El-hadj et le lui reprocha ; en réponse, El-hadj écrivit aux musulmans de Saint-Louis, leur enjoignant de se séparer des Chrétiens, auxquels il allait faire la guerre, disait-il, jusqu’à ce que le gouverneur implorât la paix et payât tribut ; puis il ordonna aux gens du Goye, du Boundou et du Fouta de bloquer Bakel et Podor. Un traitant de Bakel, nommé Ndiaye Sour, étant allé lui demander pourquoi il avait trahi les promesses faites à Farabana à ses collègues, Omar répondit qu’il avait agi ainsi parce que des commerçants indigènes de Bakel avaient vendu de la poudre aux Banmana, alors que ces mêmes commerçants, sur l’ordre du gouverneur Protet, avaient refusé de lui en vendre à lui.
Une fois que l’armée de Goundo Sarhanorho eut été dispersée, El-hadj passa le Sénégal à Sontoukoulé (près et en amont de Kayes), arriva le lendemain à Koniakari évacué, se dirigea sur Séro, repoussa victorieusement une attaque des Maures Askeur et parvint en quelques jours à Yélimané, où il dut livrer aux Banmana deux rudes combats. Traversant le Guidioumé sans rencontrer aucune nouvelle résistance, il arriva à Tango où un musulman soninké, Kanko Diêli, intercéda auprès de lui en vue d’obtenir des conditions de paix honorables pour les Massassi. Sans l’écouter, El-hadj poussa jusqu’à Dioka, puis à Simbi, où, d’après la tradition, il fit jaillir du sol une source miraculeuse pour abreuver son armée mourant de soif. C’est là que Kandia, empereur du Kaarta, Karounka, chef des Diawara, Nouhou et Sambouné, chefs des Peuls du Kingui et du Bakounou, Maoundé, chef des Kâgoro, vinrent faire leur soumission : Omar l’accepta et se rendit à Nioro, où Kandia lui remit les clefs de sa forteresse, se contentant pour lui-même d’une modeste hutte, d’une femme et d’un esclave (1854).
Après avoir confisqué le trésor des Massassi, Omar fit tuer les fils de l’empereur par des esclaves qu’il mit ensuite à mort eux-mêmes, puis il imposa de force la religion musulmane aux habitants de Nioro, obligea les polygames à ne garder que quatre femmes chacun et à répudier les autres et distribua celles-ci à ses talibé.
III. — De Nioro à Ségou (1854-1861).
Mais, si les chefs s’étaient soumis, le gros de la population n’accepta pas aussi facilement le joug du conquérant toucouleur. Bientôt les Banmana vinrent investir Nioro ; au bout de quinze jours de siège, les soldats d’El-hadj, soit pour se venger de la honte qui leur était infligée, soit par crainte de voir les Banmana de la ville s’unir aux assiégeants, soit pour supprimer des bouches inutiles, massacrèrent les Banmana enfermés avec eux dans Nioro : quatre cents indigènes furent tués. Kandia se réfugia auprès d’El-hadj, qui lui accorda la vie sauve et qui d’ailleurs prétendit toujours que ce massacre avait été décidé et exécuté à son insu. Les assiégeants, effrayés par le bruit des fusils et croyant à une sortie, s’enfuirent. Omar envoya aussitôt 1.500 hommes après eux.
Pendant que le conquérant était assiégé dans Nioro, le reste de son armée, avec Alfa-Oumar-Boïla, était bloqué dans Kolomina par un chef massassi nommé Séguékoro ; Alfa-Oumar parvint à se dégager, mais, en poursuivant ses assaillants, il perdit un millier d’hommes. El-hadj, une fois maître de ses mouvements, partit au secours de son lieutenant ; son armée, poursuivant l’ennemi vers le Lankamané, fut égarée par son guide, le Banmana Daba, et vint tomber sur Kandiari, village fortifié, qui lui tua 500 hommes et qu’El-hadj assiégea inutilement ; au moment où des renforts arrivaient aux Toucouleurs, les assiégés profitèrent de la nuit pour fuir et El-hadj rentra à Nioro sans avoir pu faire beaucoup de prisonniers et après avoir perdu beaucoup de monde. De rage, il fit mettre à mort l’ex-empereur Kandia. Il manquait de vivres et les Banmana harcelaient les bandes qu’il envoyait au pillage pour s’en procurer. Alors, il réunit toutes ses troupes, marcha sur le Lankamané, poursuivit l’armée du Kaarta jusqu’à Karéga, réussit à massacrer un grand nombre de Banmana et ramassa des quantités de captifs ; les débris de l’armée massassi se dispersèrent : le Kaarta était vaincu.
Omar revint ensuite à Nioro, où il se fit construire une nouvelle forteresse. Alors les Diawara du Kingui se révoltèrent sous la conduite de leur chef Karounka ; El-hadj leur enleva par surprise le village de Diabigué et les poursuivit jusque dans le Bakounou ; au cours de cette poursuite cependant, ses troupes essuyèrent un échec à Bambibéro, mais il réussit ensuite à infliger aux Diawara une défaite définitive.
A ce moment, il envoya un ambassadeur à Hamadou-Hamadou, roi du Massina, demandant à ce dernier de se joindre à lui pour achever d’écraser les Banmana et lui promettant en échange de lui faire obtenir un royaume qui comprendrait toute la Boucle du Niger[300]. Hamadou-Hamadou répondit que le seul royaume auquel il tenait était sa propre tête et il expédia contre El-hadj une armée commandée par Bokar-Ahmat-Sala, dit Abdoulaye : Alfa-Oumar rencontra cette armée à Kassakéré et la mit en déroute.
Ensuite, El-hadj prit et détruisit Diangounté, où s’étaient réfugiés des Diawara rebelles. De là, il envoya à l’empereur de Ségou, qui était alors Touroukoro-Mari, une députation pour lui dire qu’il n’en voulait qu’aux Diawara et désirait demeurer en bons termes avec les gens de Ségou. Touroukoro-Mari expédia auprès d’El-hadj un marabout toucouleur nommé Tierno-Abdoul, pour lui faire savoir qu’il désirait lui aussi rester son ami ; c’est alors que Kégué-Mari accusa Touroukoro-Mari d’avoir voulu livrer Ségou à El-hadj, lui coupa la tête et le remplaça par son frère Ali (1856).
Après la prise de Diangounté, Omar installa un poste à Guémou[301], un autre à Diala, et se rendit à Saboussiré, sur le Sénégal, pour punir les Khassonkè d’avoir donné asile aux débris de l’armée du Kaarta (1857). Niamodi, chef du Logo, s’était enfui ; Saboussiré fut pris, ainsi que le Natiaga. Mais restait Médine, où résidait Kinnti-Sambala, roi du Khasso, et que protégeait le fort français construit en 1855 par Faidherbe.
Les Toucouleurs de l’armée d’El-hadj attaquèrent Médine et furent repoussés. Alors le conquérant vint mettre le siège devant la ville et le fort, le 20 avril 1857, avec quinze à vingt mille hommes. Le fort n’était occupé que par quelques défenseurs, sous le commandement du mulâtre Paul Holle, originaire de St-Louis ; le siège dura trois mois : la garnison n’avait plus ni poudre ni vivres, et Paul Holle songeait à se faire sauter à l’aide des quelques barils de poudre réservés en vue de cette éventualité, lorsque Faidherbe, alors gouverneur du Sénégal, ayant remonté le fleuve jusqu’à Kayes, débloqua Médine et mit en déroute l’armée d’El-hadj, qu’il poursuivit jusqu’aux chûtes du Félou et qui se retrancha à Saboussiré (18 juillet 1857). Les chefs du Logo et du Natiaga purent réoccuper leurs provinces.
La famine décima bientôt l’armée toucouleure, que des désertions nombreuses faisaient diminuer à vue d’œil ; El-hadj craignait que les renforts demandés à St-Louis par Faidherbe n’arrivassent bientôt ; il fit le compte de ses soldats : ils n’étaient plus que 7.000. Alors il leva le camp, passa par Dinguira (dans le Natiaga), traversa le Bambouk, perdit plusieurs centaines d’hommes et de chevaux qui se noyèrent au passage du Galamagui ou Balinko (rivière qui passe près de Koundian) et se réfugia à Koundian, où il fit construire par son maçon Samba Ndiaye, une immense forteresse dont l’achèvement demanda cinq mois. Ses lieutenants hésitant à mettre la main à la pâte, El-hadj donna l’exemple en transportant lui-même des pierres sur sa tête. Pendant ce temps, il envoyait razzier le Bambouk, le Gangaran et tous les pays du voisinage, afin de se procurer de l’or et des captifs.
En décembre 1857, il quitta Koundian, dont il laissa le commandement à un de ses esclaves nommé Diango, assisté du Toucouleur Racine Tal comme chef de l’armée du Bambouk. Après avoir envoyé Alfa-Oumar à Nioro, il traversa la Falémé à hauteur de Kakadian, entra dans le Boundou (avril 1858), chercha à exciter les Peuls Bari à la révolte contre Boubakar-Saada, chef du Boundou, et, devant leur refus, les déporta à Nioro, où il fit expédier en même temps deux obusiers abandonnés à Ndioum (Ferlo), au mois de décembre précédent, par le commandant de Bakel, M. Cornu, au cours d’une affaire malheureuse dirigée contre ce village. Du Boundou, El-hadj passa dans le Fouta et vint camper à Oréfondé (entre Saldé et Kaédi). En avril 1859, mécontent du mauvais vouloir des Foutanké à son égard, effrayé par la nouvelle des attaques des Maures contre Nioro, qu’Alfa-Oumar défendait de son mieux, et de la révolte des Banmana du Kaarta, il remonta le Sénégal avec tout son monde, hommes, femmes et enfants, au nombre de 40.000 personnes, attaqua notre poste de Matam, fut repoussé par Paul Holle, qui avait alors le commandement de ce poste, passa devant Bakel sans répondre aux obus qui lui furent lancés et se rendit à Guémou du Guidimaka, à quatorze kilomètres de Bakel[302], où il fit construire une forteresse.
Pendant ce temps, Siré-Adama, neveu d’El-hadj, qui avait eu une chaude affaire avec les Idao-Aïch sur la rive nord du Sénégal, était passé sur la rive gauche, avait razzié le Kaméra et avait tenté de s’emparer, à Arondou[303], du brick Pilote qui, mitraillant à bout portant son armée, lui tua des quantités de guerriers. Ayant rassemblé les débris de sa troupe, Siré-Adama repassa le Sénégal et rejoignit El-hadj à Guémou (Guidimaka). Ce dernier, laissant à son neveu le commandement de la place de Guémou, passa au Nord de Médine, se rendit à Koniakari, entra dans le Diafounou (juillet 1859), puis gagna Nioro, qu’il avait quitté depuis trois ans. Vers le mois d’octobre, laissant comme gouverneur ou vice-roi à Nioro son esclave Moustafa, El-hadj marcha contre les Diawara et les Banmana révoltés, passa à Bagoïna, contourna le Diangounté et vint tomber à Merkoya sur les Banmana du Bélédougou et du Kaarta réunis ; il utilisa là ses deux obusiers, dont les coups jetèrent la panique parmi ses adversaires, et put s’emparer de Merkoya, où il fit un grand massacre de Banmana : le chef du pays resta parmi les morts. El-hadj y fut rejoint par son lieutenant Alfa-Ousmân, qui venait de détruire Bangassi, capitale du Fouladougou.
A la même époque (25 octobre 1859), les troupes françaises de Bakel s’emparaient de Guémou du Guidimaka, après une sanglante bataille livrée aux Toucouleurs par le commandant Faron et le capitaine de frégate Aube, bataille qui nous coûta 39 tués dont un officier et 97 blessés dont six officiers, mais qui coûta à l’armée ennemie la mort de son chef Siré-Adama et celle de 250 guerriers, plus 1.500 prisonniers.
Après la prise de Merkoya par El-hadj, Karounka, chef des Diawara du Kingui, obtint une armée de Ali, empereur de Ségou, et vint attaquer le conquérant toucouleur au Nord du Bélédougou, mais il fut repoussé et dut se réfugier à Ségou ; il devait être tué peu après dans une rencontre avec une bande d’espions à la solde d’El-hadj. Les Banmana du Bélédougou et du Fadougou[304], s’étant réunis, vinrent à leur tour attaquer Omar, mais sans plus de succès. Une autre armée, expédiée de Ségou par Ali sous le commandement de Bagui et de Bonoto, ne fut pas plus heureuse.
Cependant les vivres manquaient à Merkoya et El-hadj décida d’attaquer Ségou, sentant que, s’il se retirait à Nioro sans chercher à tirer vengeance de Ali, sa fortune serait perdue. Il ordonna qu’on laisserait les femmes, trop gênantes dans une pareille expédition : une partie de ses guerriers s’y refusèrent et désertèrent l’armée, les autres suivirent le conquérant ; les femmes de ces derniers, demeurées à Merkoya, furent d’ailleurs capturées par les Banmana après le départ d’El-hadj. Celui-ci traversa d’abord le Fadougou, où il reçut, à Markona, la soumission de Barada Tounkara, chef des Soninké du pays ; à Damfa, il éprouva une vive résistance, mais prit la place grâce à ses obusiers ; continuant sa route, il fut attaqué par une armée venue de Ségou, qu’il mit en déroute, après quoi il parvint à Niamina, qu’il trouva abandonné (avril 1860).
Quand les vivres trouvés à Niamina furent épuisés, El-hadj marcha vers le Nord-Est, longeant à peu près la rive gauche du Niger. L’armée de Ségou se rassembla, pour l’arrêter, à Oïtala, sur cette même rive et à quelque distance au Nord-Ouest de Ségou, sous le commandement de Tata, fils de Ali. Omar attaqua Oïtala dans la matinée ; au premier choc, il dut reculer, abandonnant 300 morts et les deux obusiers ; Samba Ndiaye, qui était chef de l’artillerie d’El-hadj en même temps que son architecte, put reprendre les obusiers avec ses trente artilleurs ouolofs, dont sept furent tués et quinze blessés grièvement ; les roues des canons étaient brisées. El-hadj ranima ses troupes en leur disant que, si elles ne remportaient pas la victoire ce jour-là, c’en serait fait d’elles, et il employa cinq jours à faire réparer les affuts de ses obusiers. Le cinquième jour, grâce précisément aux obus, Oïtala fut pris, Tata fut tué, un grand massacre eut lieu et beaucoup de femmes furent capturées.
Koromama, chef de la famille soninké des Koumma ou Koumba, qui détenait autrefois le pouvoir à Sansanding et en avait été dépossédée par celle des Sissé, alliée aux Peuls Bari du Massina, fit prier El-hadj de venir prendre Sansanding, dont les habitants supportaient aussi mal le joug des rois peuls du Massina que celui des empereurs banmana de Ségou. Omar, vingt-six jours après la prise d’Oïtala, marcha donc sur Sansanding, qui lui ouvrit ses portes sans résistance ; il y passa cinq mois à lever des impôts, et bientôt sa suzeraineté parut plus dure aux Soninké que celle des empereurs de Ségou ou celle plus récente, et nominale plutôt que réelle, des rois du Massina. Hamadou-Hamadou, informé de cette situation, écrivit alors à El-hadj d’avoir à évacuer Sansanding et toutes les provinces relevant de Ségou, territoires qui, disait-il, lui appartenaient, à lui Hamadou-Hamadou, puisqu’il en avait converti les habitants à l’islamisme[305]. El-hadj répondit en proposant à Hamadou-Hamadou de s’unir à lui contre l’empereur de Ségou et de partager les dépouilles ; Hamadou se considéra comme insulté, fit mander à El-hadj d’évacuer immédiatement Sansanding, rassembla 8.000 cavaliers, 5.000 fantassins armés de lances et 1.000 fusiliers et confia cette armée à son oncle Ba-Lobbo, qui vint camper à Koni, à quarante kilomètres en aval de Sansanding, sur le Niger. El-hadj menaça d’aller prendre Hamdallahi, mais Ba-Lobbo envoya prévenir Ali, dont l’armée vint se réunir à celle du Massina à Tio, en face de Sansanding. Durant deux mois, les deux armées demeurèrent sans bouger en face l’une de l’autre, se contentant de s’insulter à travers le fleuve. Un jour, les pêcheurs des deux rives ayant échangé des coups de fusil, des soldats d’El-hadj se précipitèrent dans le Niger, guéable en cette saison, portant sur la tête leurs fusils et leurs poires à poudre ; Omar voulut les rappeler, mais ils ne l’écoutèrent pas et tombèrent, au nombre de 500, sur l’armée du Massina, qui les tua tous à coups de lance. Le lendemain, El-hadj fit traverser le fleuve à la moitié de ses troupes, à Sansanding même, sous le commandement d’Alfa-Oumar-Boïla ; l’autre moitié passa le Niger plus en aval avec Alfa-Ousmân : les Peuls et les Banmana furent pris entre deux feux et se débandèrent, l’armée du Massina s’enfuit vers Hamdallahi et celle de Ali vers Ségou (janvier 1861).
El-hadj, qui était resté en prières à Sansanding durant l’action, fit camper ses deux colonnes à Kéranion ou Kérango (rive droite, près de Tio) et vint se mettre à leur tête, laissant Bakari Tako avec mille hommes à la garde de Sansanding. Une semaine après la bataille de Tio, il se mit en marche vers Ségou et vint camper à Bamabougou ou Bambabougou ; l’armée de Ségou commit la faute de sortir à sa rencontre, mais se débanda d’ailleurs à Banankoro avant d’avoir pris le contact et se dispersa de tous côtés. Prévenu par quelques hommes dévoués, Ali eut le temps de monter à cheval et de s’enfuir de sa capitale par la porte de l’Ouest : quelques moments après, El-hadj-Omar entrait sans résistance dans Ségou-Sikoro[306] privé de ses défenseurs (10 mars 1861).
IV. — De Ségou à Hamdallahi (1861-62).
Quelques mois après l’entrée d’El-hadj à Ségou, tous les anciens fonctionnaires, chefs d’armée et chefs de canton de l’empire avaient fait leur soumission ; le conquérant toucouleur leur imposa de se raser la tête, de ne plus boire de liqueurs fermentées, de ne plus manger de chiens ni de chevaux ni d’animaux morts de maladie, enfin de faire les prières musulmanes et de ne conserver chacun que quatre épouses. Il se fit donner en otages des fils et frères de chefs, dont il fit des officiers militaires ; sur ses plans, Samba Ndiaye entoura Ségou-Sikoro de fortifications importantes et construisit un réduit où furent enfermés désormais le butin pris à l’ennemi, l’or, le sel, les cauries, la poudre, etc.
Cependant Ali, qui avait échappé à la poursuite d’Alfa-Oumar, s’était réfugié dans le Massina. Hamadou-Hamadou leva une armée de 30.000 hommes, dont 10.000 cavaliers, qui s’avança jusqu’à Kogou, en vue de Ségou, où elle demeura quatorze jours sans attaquer ; le quinzième jour, à la suite d’une escarmouche d’avant-garde, on en vint enfin aux mains et, après des sautes de chance diverses, El-hadj finit par mettre l’armée du Massina en déroute. Ali, qui avait accompagné cette armée, s’échappa encore et put atteindre Touna, sur la rive droite du Bani, où il se retrancha. El-hadj envoya contre lui une colonne qui s’empara de Touna et détruisit la résidence de Ali, mais ce dernier ne fut pas pris et rejoignit Hamadou-Hamadou.
Les gens du Massina n’étaient pas d’accord entre eux pour continuer la guerre et Hamadou fit à Omar des propositions de paix ; ce dernier refusa de les accepter, disant qu’il avait offert autrefois à Hamadou de s’associer avec lui contre les Banmana et que le roi du Massina avait refusé ; mais il consentit à soumettre le différend à l’arbitrage de quelque marabout vénéré : Hamadou ne voulut pas entendre parler d’arbitrage et répondit qu’il préférait la guerre. Il y avait alors un an qu’El-hadj était à Ségou. Il donna à son fils Ahmadou le commandement de cette ville et des provinces qui en dépendaient, lui fit jurer obéissance par les Banmana et quitta Ségou le 13 avril 1862 pour aller s’établir près de Dougassou, sur les bords d’un lac situé non loin de Ségou dans la direction du Bani, afin d’y organiser son armée. Il avait avec lui ses fils Makiou, Hadi, Maï, Mountaga, et ses neveux Tidiani (fils d’Alfa-Ahmadou), Saïdou et Ibrahima (tous deux fils de Tierno-Boubakar), ainsi que ses lieutenants Alfa-Oumar-Boïla, Alfa-Ousmân, Mamadi-Sidianké, Mamadi-Yorouba, etc. Il réunit 30.000 hommes, sofa et talibé[307], puis, quittant Dougassou, il traversa le Bani et arriva à Konihou, où Ba-Lobbo avait concentré l’armée du Massina. Ba-Lobbo fut défait et se replia sur Dienné, où se trouvait alors Hamadou-Hamadou. Celui-ci prit la tête de l’armée peule et joignit El-hadj à Saéwal (ou Tiaéwal), sur le Bani, entre Sofara et Hamdallahi ; ses lanciers, le chapeau de paille rabattu sur les yeux pour se protéger des balles, chargèrent avec impétuosité, mais le nombre des fusils de l’armée toucouleure rendit ces charges inutiles. Après un jour et une nuit de bataille, la situation demeurait indécise ; Hamadou, qui avait plus de 50.000 hommes, cerna alors l’armée d’El-hadj pour l’affamer : El-hadj avait encore de la poudre, mais les balles lui manquaient, et, si Hamadou avait poursuivi l’attaque, El-Hadj eût été promptement à sa merci. Profitant du répit que lui laissait la tactique de son ennemi, Omar fit fabriquer 10.000 balles par jour durant cinq jours par tous les forgerons de son armée, puis il fit abattre tout son troupeau et, une fois ses hommes bien repus et bien approvisionnés de munitions, s’étant d’autre part fait indiquer par un espion la disposition du camp de Hamadou et l’endroit où se trouvaient ce dernier et ses principaux officiers, au matin du sixième jour, il lança ses différentes compagnies sur des points bien précis, se réservant pour lui-même et ses Foutanké l’attaque du point où se tenait le roi du Massina. Celui-ci, voyant s’avancer El-hadj, fit coucher ses fusiliers et plaça sa cavalerie en arrière. Omar continua à avancer sans tirer, malgré la grêle de balles, de flèches et de javelots qui pleuvait sur ses hommes, et, arrivé à cinquante mètres de l’ennemi, il ordonna la charge en criant « Haïwa ! haïwa ! » L’infanterie du Massina fut culbutée et la cavalerie mise en déroute. Mais Hamadou, blessé à la poitrine, un bras cassé par une balle, n’avait pas bougé ; se dressant sur ses étriers, tenant entre ses dents les lances de ses ancêtres, il se précipita sur les Toucouleurs, plantant successivement, de son bras valide, trois lances dans la poitrine de trois chefs talibé, en disant : « Pour mon grand-père, pour mon père et pour moi ! » Telle était l’impétuosité de son élan que, avec une poignée de fidèles auxquels il ouvrait la voie, il put traverser les rangs de l’armée d’El-hadj et s’enfuir sans qu’on songeât sur le moment à le poursuivre. Quand on y pensa, il descendait déjà le Bani en pirogue.
Omar rassembla son monde, enterra ses morts, ramassa ses blessés et arriva le soir devant Hamdallahi, qui n’était pas défendue et que ses habitants avaient abandonnée ; il y entra le lendemain matin en bon ordre, ses troupes divisées en trois armées : d’abord celle du Ganar avec pavillon blanc, puis celle des Irlabé avec pavillon noir, ensuite celle du Toro avec pavillon blanc et rouge[308]. Lui et sa suite entrèrent en dernier lieu (1862).
Alfa-Oumar, envoyé à la poursuite de Hamadou, le rejoignit sur le Niger, alors qu’il fuyait sur Tombouctou avec quatre pirogues, emmenant sa grand-mère, sa mère, son trésor, ses livres et ses fidèles. Le roi du Massina fut fait prisonnier et emmené sous escorte à Mopti, qu’il avait déjà dépassé. El-hadj, averti, donna l’ordre de lui couper la tête, ce qui fut fait. Ali, fait prisonnier d’un autre côté, fut simplement mis aux fers.
Les chefs du Massina firent alors leur soumission à El-hadj-Omar, qui les laissa presque tous en fonctions, installant seulement des hommes à lui à Dienné (Kango-Moussa) et à Mopti (Modibbo-Daouda) (fin juin 1862). Il envoya ensuite une colonne à Tombouctou pour y chercher les trésors que Hamadou y avait en dépôt. Les oncles de Hamadou, Ba-Lobbo et Abdessâlem, vinrent vivre à la cour d’El-hadj. Ahmadou, fils de ce dernier, vint visiter son père à Hamdallahi, puis retourna à Ségou (fin 1862).
V. — La mort d’El-hadj-Omar (1864).
Vers cette époque, le conquérant toucouleur envoya contre Tombouctou une colonne commandée par Alfa-Oumar[309] ; Ahmed-el-Bekkaï, chef des Kounta, s’était sauvé chez les Touareg Kel-Antassar : ceux-ci accoururent et livrèrent, au Nord de Tombouctou, un violent combat aux troupes d’El-hadj, qui durent évacuer la ville. Mais El-hadj, étant arrivé en personne avec trente mille hommes, mit en fuite les Kounta et les Touareg, et pilla Tombouctou ; pendant qu’il était absorbé par le rassemblement du butin, les Kounta et les Touareg revinrent à l’improviste, et Omar ne dut son salut qu’à des Bozo qui le cachèrent dans une pirogue et le ramenèrent à Hamdallahi (janvier 1863). El-Hadj voulut alors faire la paix avec Ahmed-el-Bekkaï et lui envoya 70 esclaves et une grosse somme en or ; Ahmed répondit à ces avances par une lettre, accompagnée d’un cadeau de sept chevaux, dans laquelle il engageait Omar à remettre le Massina au représentant de la dynastie des Bari, c’est-à-dire à Ba-Lobbo ; El-hadj ne répondit pas à cette lettre[310].
Mais il se décidait à retourner à Ségou et avait fait venir Ahmadou à Hamdallahi pour lui passer le gouvernement du Massina (février 1863), lorsque la révolte éclata dans ce pays. Ba-Lobbo et Abdessâlem avaient fait leur paix avec Omar dans l’espoir qu’il leur laisserait le commandement du pays : lorsqu’ils virent qu’il allait donner ce commandement à son fils Ahmadou, ils complotèrent la révolte de concert avec Ahmed-el-Bekkaï. Ce dernier écrivit à un de ses disciples, Modibbo-Daouda, qui suivait El-hadj depuis l’entrée de ce dernier à Nioro, l’avisant que les chefs du Massina sollicitaient son appui pour se débarrasser d’El-hadj, mais qu’il voulait d’abord connaître les forces et la façon de combattre de celui-ci ; Modibbo-Daouda vint montrer la lettre à El-hadj, qui fit mettre aux fers Ba-Lobbo Abdessâlem et tous leurs parents. Puis ayant renvoyé Ahmadou à Ségou, Omar marcha sur Tombouctou ; battu à Goundam (mars 1863), il s’enfuit dans le Hodh pour tâcher de gagner Nioro par le désert, mais, menacé par les Oulad-Mbarek, il fit volte-face, traversa le Bagana et réussit à atteindre le Massina (avril 1863).
Cependant, en mai 1863, Ba-Lobbo et Abdessâlem réussirent à s’échapper de prison. Omar furieux fit tuer tous les membres de leur famille qui se trouvaient à Hamdallahi, en même temps que l’ex-empereur Ali. Ce massacre fut le signal d’une révolte générale du Massina.
Un village s’étant fortifié, des chefs peuls, soi-disant dévoués à El-hadj, demandèrent à celui-ci une armée pour châtier ce village ; ils obtinrent 500 talibé, qui marchèrent contre la place ennemie, encadrés de partisans fournis par les chefs peuls ; lorsqu’on arriva au village, ces partisans se joignirent aux assiégés et massacrèrent la plupart des talibé. Omar envoya alors chercher de la poudre à Ségou pour préparer sa revanche : Ahmadou lui en expédia 150 barils, portés par des Somono qu’escortaient 300 talibé ; en arrivant près de Dienné, les porteurs jetèrent leurs charges à terre, sur l’ordre des Peuls postés près de la route ; les talibé prirent la fuite, poursuivis par les Peuls, qui en tuèrent un grand nombre à coups de lances (juin 1863). A partir de cet incident, les communications furent coupées entre Hamdallahi et Ségou[311].
Peu de temps après, El-hadj expédia à Tombouctou, pour la troisième fois, une armée commandée par Alfa-Oumar : celui-ci trouva la ville abandonnée de ses habitants et la mit au pillage ; mais, en revenant au Massina, il fut attaqué par Ba-Lobbo et un fils d’Ahmed-el-Bekkaï nommé Sidia, à la tête d’une forte armée de Peuls et de Maures Kounta : il fut mis en déroute, dut abandonner son butin et ses canons[312] et fut tué avant d’avoir pu gagner Hamdallahi.
El-hadj fut bientôt bloqué dans cette ville ; la famine étant survenue, beaucoup de talibé désertaient et passaient à l’ennemi. Le siège, commencé en septembre 1863, durait depuis huit mois lorsque, par une nuit obscure, El-hadj réussit à faire sortir de la ville assiégée son neveu Tidiani, qu’il envoyait demander des vivres et du secours aux Tombo de la montagne. Mais, ne voyant pas revenir son neveu, qui se trouvait coupé de Hamdallahi par les assiégeants, il mit le feu à sa capitale et, à la faveur de l’incendie, parvint à s’enfuir. Rejoint par l’armée de Ba-Lobbo à Ngoro, dans un ravin du Pignari, voyant ses meilleurs partisans tués, abandonné par les autres, il se réfugia dans la grotte de Dayambéré (falaise de Bandiagara), où il mourut de faim, se fit sauter à l’aide d’un baril de poudre ou périt enfumé par les Peuls, suivant les différentes versions qui circulent à ce sujet (septembre 1864). Plus tard, ses ossements furent recueillis par Tidiani, qui les fit déposer dans la forteresse qu’il s’était construite à Bandiagara.
VI. — Ségou sous le commandement des Toucouleurs (1861-90).
Nous avons vu qu’El-hadj-Omar était entré à Ségou le 10 mars 1861 et que, en le quittant, le 13 avril 1862, pour marcher sur le Massina, il avait laissé dans cette ville son fils Ahmadou, en lui confiant le commandement de la place et des provinces dont se composait encore, un an auparavant, l’empire banmana de Ségou.
L’ancienne capitale des empereurs de la dynastie des Diara avait été sérieusement fortifiée par El-hadj-Omar, qui l’avait fait entourer d’un solide mur d’enceinte, percé de sept portes qui étaient barricadées tous les soirs ; de plus, il avait fait construire un réduit (le dionfoutou) qui servait de magasin et où les femmes d’El-hadj avaient leur logement. Ahmadou fit élever, pour y résider personnellement, un autre réduit dont les murs avaient six mètres de haut. Toutes ces fortifications furent érigées sous la direction d’un Soninké du Goye, nommé Samba Bakili et surnommé Samba Ndiaye, qui avait appris le métier de maçon à Saint-Louis, où il avait résidé longtemps comme otage. Ce Samba Ndiaye avait suivi Omar de Dinguiray à Ségou, lui servant de directeur de l’artillerie pendant les combats et d’ingénieur entre les batailles ; lorsqu’El-hadj quitta Ségou, il l’y laissa à la requête d’Ahmadou.
Comme je l’ai dit plus haut, El-hadj avait appelé Ahmadou à Hamdallahi au début de 1863, pour lui confier le commandement du Massina et retourner lui-même à Ségou ; mais, la révolte ayant éclaté parmi les Peuls et la nouvelle étant parvenue à Hamdallahi que les anciens chefs militaires de Ségou, quoique ayant fait leur soumission au conquérant toucouleur, préparaient en sous-main le retour de Ali sur le trône de ses pères, Omar ordonna à son fils de regagner Ségou (mars 1863).
Ahmadou, lors de son retour, reçut les compliments des chefs militaires banmana, qu’il traita avec beaucoup d’égards et qu’il combla de cadeaux ; il les invita à venir chez lui à l’occasion de la fête de la rupture du jeûne, devant leur lire ce jour-là une lettre importante d’El-hadj. Ce jour (23 mars 1863), ils vinrent en effet. Lorsqu’ils furent dans le réduit d’Ahmadou, les talibé les entourèrent et les saisirent ; la plupart avaient des armes sous leurs vêtements ; Ahmadou les fit mettre aux fers et les expédia par le fleuve à son père, sous la conduite de Tierno-Abdoul. Celui-ci, arrivé à hauteur de Hamdallahi, demanda des ordres à El-hadj, qui fit décapiter tous les chefs banmana au bord même du fleuve.
Cependant, Ahmadou percevait les impôts avec difficulté. En août 1863, ses collecteurs revinrent bredouilles du Kaminiadougou, où fermentait la révolte. Vers la fin de la même année, les gens de cette province vinrent enlever Bamabougou (ou Bambabougou), entre Sansanding et Ségou, sur la rive droite du Niger. Trois jours après, Sansanding, qui avait acquitté en rechignant un impôt de 500 pagnes porté ensuite à 1.000, se révolta à son tour contre Ahmadou, à l’instigation des Sissé, qu’El-hadj avait dépossédés au profit des Koumba, lorsque ceux ci lui avaient livré la place. Au moment ou Koromama Koumba envoyait un messager à Ahmadou pour l’avertir du mouvement, Boubou Sissé ouvrait les portes de la ville à une armée de Banmana du Kalari (ou Karadougou) et à une autre armée de Banmana venant de Sokolo. Ces deux armées, unies aux gens de Boubou Sissé, massacrèrent la garnison toucouleure. Koromama, qui refusa de s’associer à la révolte, fut livré par deux de ses parents, Abderrahmân Koumba et Baba Koumba, à Boubou Sissé, qui le fit conduire sur la rive droite, en face de Médina, et l’y fit torturer : on lui trancha successivement les mains, les épaules, les pieds, les genoux ; puis on lui arracha le cœur. La tradition dit qu’il ne proféra pas une plainte et se contenta de répéter la formule de la foi musulmane tant qu’il en eut la force.
Le Saro (ou Sarro) se révolta également : alors Ahmadou envoya des colonnes contre les révoltés de la rive droite ; Dougaba, chef des Banmana de Sokolo venus à Sansanding, qui pillait la rive gauche, fut défait et tué à Sama par Siré-Moktar, neveu d’El-Hadj et cousin de feu Siré-Adama (novembre 1863).
Moustafa, que Omar avait laissé comme gouverneur à Nioro, envoya à Ahmadou 2.000 hommes de renfort, avec lesquels Tierno-Alassane, lieutenant d’Ahmadou, alla attaquer Sansanding. L’armée toucouleure pénétra dans le faubourg de l’Ouest, sans grande résistance, et se rua aussitôt au pillage des maisons ; les Banmana, sortis par l’Est, firent le tour des murailles et vinrent attaquer les Toucouleurs par derrière ; ceux-ci prirent la fuite et l’armée rentra à Ségou dans le plus grand désordre, abandonnant son butin, ses captifs et une partie de ses fusils (décembre 1863).
Un grand mécontentement se développait dans les troupes d’Ahmadou ; il y avait rivalité entre les Irlabé et les gens du Toro, entre ceux-ci et ceux du Damga ; les vivres étaient rares et chers. Par contre, Sansanding se fortifiait et Boubou-Sissé accroissait son armée et la payait bien. En février 1864, après beaucoup de tergiversations, Ahmadou envoya Abdoul-Belnadio attaquer Sansanding ; les choses se passèrent comme l’année précédente : les Banmana laissèrent les Toucouleurs entrer dans la ville, puis les tournèrent, les mirent en déroute et en tuèrent un grand nombre, dont Abdoul-Belnadio lui-même[313].
Vers avril 1864, Kégué-Mari, frère et successeur de Ali, commença à se mettre à la tête du mouvement de révolte contre Ahmadou. Ce dernier envoyait faire des razzias dans les environs de Ségou, mais son autorité ne s’étendait qu’à une région très restreinte, et il était sans communications avec son père, bloqué dans le Massina. Très avare, il entretenait mal son armée, qui se détachait de lui, et il en était réduit à mettre en circulation des nouvelles imaginaires (victoire de l’armée de Nioro, approche d’El-hadj, etc.) pour maintenir le moral de ses troupes.
En septembre 1864, Kégué-Mari pilla plusieurs villages soumis à Ahmadou, à quelques kilomètres de Ségou, sans que celui-ci pût réussir à rassembler son armée assez vite pour l’en empêcher.
Ahmadou, pour tâcher de reconquérir son prestige, s’efforçait d’acquérir la réputation d’un prince juste : un de ses cousins, Mamadou-Abi, ayant pris des captifs à un Somono et les ayant vendus, Ahmadou le força à les restituer ; des talibé, ayant pris à des Banmana, au marché de Bamabougou, des marchandises sans les payer, Ahmadou leur fit donner cent coups de corde à chacun. D’autre part, il continuait à mécontenter les Toucouleurs par son avarice et les Banmana par des interdictions ridicules, telles que celle de tatouer les enfants ou la défense faite aux femmes de tresser leur chevelure en cimier.
Cependant, en janvier 1865, Kégué-Mari s’avança avec une armée jusqu’à Togo, à quelques heures au Sud de Sansanding et à moins d’un jour de Ségou. Ahmadou envoya tous ses soldats disponibles, sous le commandement de Tierno-Alassane ; au premier choc, les Somono de Ségou, qui portaient 120 barils de poudre, jetèrent leurs charges et prirent la fuite ; les Banmana s’emparèrent de la poudre et du tabala (tambour de guerre) de Tierno-Alassane et se retirèrent dans Togo (24 janvier). Le 28 janvier, Ahmadou, ayant reçu des renforts de Niamina et de Kénienko (ou Kénientou), partit lui-même de Ségou, accompagné de Mage et de Quintin, emportant 140 barils de poudre fabriquée dans le pays (4.000 kilos environ), 33 sacs de poudre d’Europe (850 kilos environ), 108 fusils de rechange et 150.000 balles de fer, en plus des armes et des munitions que chaque soldat portait sur lui. A la nuit, il rejoignit, en suivant le Niger, l’armée de Tierno-Alassane à Markadougouba, à quelques kilomètres au Nord-Ouest de Togo, où Kégué-Mari était toujours campé avec ses troupes. Le 29 janvier, Ahmadou demeura à Markadougouba, se contentant de faire reconnaître la position du chef banmana par des patrouilles. Il distribua 80 barils de poudre à ses troupes, en recommandant de ne pas la gaspiller et en défendant de tirer un seul coup par amusement sous peine de coups de corde.
Le 30 janvier, Ahmadou exhorta ses soldats, reprocha aux talibé leur manque de courage, fit désigner des hommes d’élite pour marcher en avant, puis, disant qu’il fallait être pur au moment d’affronter la mort, exigea la restitution des objets ou captifs pris à la guerre et soustraits au partage légal. Après bien des atermoiements, les soldats se décidèrent à restituer quelques objets pillés ou à désigner tel de leurs captifs qui, si eux-mêmes venaient à mourir, représenterait la valeur de ce qu’ils avaient soustrait. Ensuite Ahmadou procéda au dénombrement de son armée, en faisant aligner les fusils par terre, et désigna son campement à chaque compagnie. Puis il recommanda aux sofa de s’avancer sans tirer jusqu’à dix pas de l’ennemi, de ne jamais reculer, de mettre beaucoup de poudre et dix balles dans leurs fusils. Il y eut, entre talibé et sofa, une scène de défis et de disputes qu’Ahmadou eut grand peine à faire cesser. Après avoir calmé et exhorté les talibé et les sofa, il fit de même auprès des Toubourou[314], puis des Peuls, puis des Diawara.
Le départ eu lieu le 31 janvier à 4 heures du matin. A 7 heures, on arriva à un village en ruines où les troupes se rangèrent en ordre de bataille : les talibé en quatre colonnes au centre, les sofa et les Diawara à gauche, les Peuls[315] en avant et à droite pour fermer la route de l’Est ; en tout 4.000 cavaliers et 6.000 fantassins, dont Ahmadou passa la revue. A 9 heures, on fit halte en vue de Togo, à 500 mètres de l’armée ennemie qui, Kégué-Mari à sa tête, était rangée en avant des murailles du village. Mari avait peut-être 3.000 fantassins et 400 cavaliers, sans compter les soldats postés sur le mur d’enceinte et les terrasses de Togo. Ahmadou ayant ordonné l’attaque, cinq colonnes composées de fantassins et de cavaliers qui avaient mis pied à terre s’avancèrent au pas en psalmodiant la ilah ill’ Allah, Mohammed rassoul Allah : à droite les Irlabé, pavillon noir, commandant Tierno-Abdoul, et des sofa, pavillon rouge, commandants Fali et Diougou Koullé ; au centre, les gens du Toro, pavillon rouge et blanc, commandant Tierno-Alassane ; à gauche, les Toubourou, sans pavillon, et enfin les talibé du Ganar, que commandait un autre Tierno-Abdoul. Les Banmana de Kégué-Mari attendaient l’attaque, immobiles, accroupis par terre. Arrivées à cent pas de l’ennemi, les colonnes d’Ahmadou s’élancèrent au pas de charge et le feu commença à un signal donné. Les Banmana se levèrent en désordre et cherchèrent à rentrer dans le village, mais ils s’entassèrent aux portes et furent tués à bout portant, beaucoup à coups d’épée. Kégué-Mari avait fui sur une colline en arrière de Togo avec sa cavalerie. Les talibé et les sofa entrèrent dans le village, où commença la guerre des rues ; tout cela n’avait duré que quelques minutes, mais ensuite la bataille devint plus pénible. Les Diawara et les Toubourou furent un moment repoussés ; des Banmana purent s’enfuir, beaucoup furent faits prisonniers et massacrés. A 4 heures, Togo ne renfermait plus que de rares défenseurs.
Le lendemain, la plupart des fuyards furent rattrapés dans la brousse et mis à mort ; une centaine, qui se rendirent, furent néanmoins décapités sur l’ordre d’Ahmadou. Beaucoup de fugitifs aussi avaient été tués à coups de lance par les Peuls. Mage estime à 2.500 au minimum le nombre des Banmana qui périrent dans cette bataille, tandis qu’Ahmadou n’eut pas cent morts de son côté. Bien que Kégué-Mari eût réussi à prendre la fuite, c’était une éclatante victoire, mais Ahmadou ne sut pas en profiter.
Au lieu de marcher sur Sansanding, il céda aux sollicitations des talibé, pressés de voir partager le butin, et rentra à Ségou, avec 3.500 femmes et enfants capturés dans Togo. D’ailleurs, il n’osait pas se mesurer avec Boubou-Sissé et préférait aller ramasser du butin et des esclaves en attaquant les Banmana.
Le 25 mars 1865, il partit de Ségou accompagné de Mage et de Quintin, emmenant son armée qu’il organisa à Ségou-Koro jusqu’au 2 avril. Ce jour-là, il se mit en marche vers Fogni, puis vers Kamini (en face de Niamina) et Kénienko (ou Kénientou), pour aller attaquer Dina, village de la rive droite du Niger situé un peu en aval de Koulikoro et où s’étaient concentrés les habitants de Koulikoro, de Manambougou et de Bamako, tous insoumis. Ahmadou arriva devant Dina le 7 avril et donna l’assaut à l’endroit le plus facilement défendable, le mur d’enceinte y dessinant un angle rentrant, et sans prendre aucune disposition préalable ; néanmoins, et bien que le mur eût quatre mètres de haut, l’armée toucouleure réussit à l’escalader sous le feu des Banmana qui, une fois l’enceinte extérieure franchie par l’ennemi, se réfugièrent dans un réduit construit au centre du village. A ce moment, une panique se déclara brusquement parmi les troupes d’Ahmadou, qui évacuèrent la place et laissèrent les Banmana réoccuper les terrasses des maisons ; mais, peu après, les Toucouleurs revinrent à la charge et rentrèrent dans le village. Enfin, après des alternatives diverses, les assaillants battirent de nouveau en retraite vers 3 heures et demie de l’après-midi. Lorsque la nuit fut venue, Ahmadou fit cerner le village, mais incomplètement, et les assiégés purent s’échapper presque tous, bien qu’un certain nombre de guerriers banmana furent capturés et massacrés et que beaucoup de femmes furent faites prisonnières. Les troupes d’Ahmadou, pénétrant enfin dans le village et le réduit évacués, se livrèrent au pillage jusqu’au lever du jour.
Après la prise de Dina, le prince toucouleur continua sa route vers le Sud en suivant toujours la rive droite du Niger. Le 10 avril, une partie de son armée passa le fleuve pour aller piller Koulikoro ; les Somono de cette dernière localité vinrent se rendre à Ahmadou, qui les envoya s’installer à Kénienko. Le 11 avril, le village de Manambougou, que ses habitants avaient abandonné, fut brûlé ; puis, renonçant à pousser jusqu’à Bamako, Ahmadou, qui, lui, était demeuré sur la rive droite, traversa à son tour le Niger, incendia Koulikoro avec plus de trois tonnes de coton qui s’y trouvaient réunies et se rendit à Niamina en longeant la rive gauche et en détruisant tout sur son passage ; il arriva le 14 avril à Niamina, dont les Toucouleurs avaient fait une place forte, et rentra le 18 à Ségou.
Enfin, le 4 juillet 1865, Ahmadou se décida à marcher contre Sansanding. Il passa le Niger près de Markadougouba ; le passage du fleuve dura trois jours : une tornade fit couler plusieurs pirogues. L’armée toucouleure arriva le 9 juillet devant Sansanding, que défendait une armée composée de Peuls, de Maures et de Banmana. Ahmadou ordonna aussitôt l’assaut, mais ses colonnes furent plusieurs fois repoussées avec pertes. Le siège dura 72 jours, avec des alternatives de succès et de revers. Une partie des Soninké et de leurs captifs vint se rendre lorsque la famine commença à se faire sentir ; l’armée d’Ahmadou était d’ailleurs elle-même fort mal approvisionnée en vivres et la saison des pluies l’affaiblissait ; de plus, pendant ce temps, Kégué-Mari attaquait les environs de Ségou. Le 11 septembre, l’armée de ce dernier, venant de l’Est, traversa le Niger et attaqua Ahmadou dans son camp ; elle fut repoussée, mais put se retirer sans être inquiétée. Le 15 septembre, plus de 1.500 hommes de l’armée de Mari parvinrent à entrer dans Sansanding. Dans la nuit du 17 septembre, Ahmadou, pris de panique à la nouvelle que Kégué-Mari en personne menaçait Ségou, leva le siège pour rentrer dans sa capitale, où il arriva le 23 avec son armée en déroute.
Fin 1865, on craignit sérieusement à Ségou d’être attaqué par Kégué-Mari, mais Ahmadou ne put réussir à faire marcher son armée, qui ne voulait plus se battre. Heureusement pour lui, Mari demeura dans l’inaction.
Ahmadou avait caché le plus longtemps possible au public la mort de son père ; lorsqu’elle fut connue de tout le monde, il se proclama le seul héritier de la puissance paternelle et voulut être, non plus seulement le roi de Ségou, mais l’empereur de toute la partie du Soudan occupée par les Toucouleurs. Cependant ses frères Habibou et Moktar, qui régnaient, le premier à Dinguiray et le deuxième à Koniakari, son cousin Tidiani, qui régnait au Massina, et l’ancien esclave de son père, Moustafa, qui commandait Nioro, prétendaient demeurer indépendants de son autorité, d’ailleurs assez mal assise à Ségou même. En 1870, Ahmadou quitta momentanément Ségou pour aller surveiller à Nioro les agissements de Moustafa ; n’ayant pu trouver dans la gestion de ce dernier des motifs suffisants pour le faire exécuter, malgré le désir secret qu’il en avait, il se contenta de prendre lui-même la direction des affaires de la province ; puis, en 1872, ayant appris que Habibou, accompagné de son frère Moktar, venait opérer des razzias dans le Diomboko et le Kaarta, il marcha contre lui, s’empara de sa personne et de celle de Moktar et revint à Ségou avec les deux prisonniers, qu’il laissa mourir dans les fers.
En 1884, Ahmadou, ne sentant plus sa vie en sûreté à Ségou, où il s’était fait détester de tout le monde et surtout des Toucouleurs, passa le commandement à son fils Madani, alla demeurer quelque temps à Niamina, puis alla s’emparer de Nioro sur son frère Mountaga, qu’il y avait installé en 1873.
Le 6 avril 1890, le lieutenant-colonel Archinard arrivait en face de Ségou et Madani prenait aussitôt la fuite avec les derniers talibé, laissant la place libre aux troupes françaises, et se sauvait à Mopti.
VII. — Nioro sous le commandement des Toucouleurs (1854-91).
Comme nous l’avons vu plus haut, El-hadj-Omar s’était emparé de Nioro en 1854 ; il n’y fit que des séjours intermittents, laissant en son absence à Alfa-Oumar le soin de surveiller ses intérêts. Lorsque, en 1859, il se décida à marcher sur Ségou, il installa à Nioro comme gouverneur l’un de ses esclaves préférés, nommé Moustafa, qui fut le véritable roi du Kingui et du Kaarta de 1859 à 1870.
Le pays demeura relativement tranquille sous le gouvernement de Moustafa ; cependant, en décembre 1864, le Bakounou se révolta contre les Toucouleurs : Moustafa, alors démuni de troupes, dut faire appel à Tierno-Moussa, qui commandait le fort de Koniakari. Tierno-Moussa se transporta au Bakounou, mais se laissa bloquer à Bagoïna ; il envoya demander à Ahmadou un renfort que le roi de Ségou ne put lui fournir ; enfin, il réussit à s’échapper du côté du Kingui, mais ne put entrer à Nioro, les routes étant coupées par les Maures et les Banmana, et s’en retourna à Koniakari.
De son côté, Ahmadou, sans cesse harcelé à Ségou par les Banmana et les Peuls, demandait continuellement à Moustafa des renforts que ce dernier était bien incapable de lui expédier. En 1870, persuadé que Moustafa y mettait de la mauvaise volonté, Ahmadou vint à Nioro et, dans le but de perdre le gouverneur, l’accusa de prévarication ; Moustafa prouva qu’il n’avait pas touché au trésor d’El-hadj et avait administré sagement le pays au moyen des seules recettes de l’impôt. Ahmadou ne put le condamner mais, après être allé passer quelques jours à Guémou, il revint à Nioro et y resta deux ans, prenant en mains propres le commandement du pays. C’est à cette époque que ses deux frères Habibou et Moktar vinrent de Dinguiray et de Koniakari dans le but de razzier des provinces dépendant de Nioro ; Ahmadou, nous venons de le voir, marcha contre eux, les fit prisonniers et les emmena à Ségou[316], avec un fort contingent prélevé à Nioro et Moustafa lui-même, ayant laissé comme gouverneur au Kingui un chef de sofa surnommé Almami (1872).
Au bout d’un an, Ahmadou envoya son frère Mountaga pour gouverner Nioro (1873). Mountaga y régna de 1873 à 1884, acquérant la réputation d’un grand général et d’un excellent administrateur, et annexant à son gouvernement le Séfé et le Komintara (cercle actuel de Kita). Ahmadou, jaloux des lauriers de son frère, quitta Ségou en 1884, se rendit à Bassaka dans le Bakounou et y convoqua Mountaga ; il accueillit ce dernier amicalement : mais Mountaga défiant profita de la nuit pour retourner à Nioro. Ahmadou envoya à sa poursuite une colonne qui revint en disant qu’elle n’avait pu l’atteindre. Il partit alors en personne, s’arrêta à Touroungoumbé, puis à Yéréré, envoyant de chacun de ces points des messagers à Mountaga pour l’engager à venir faire sa soumission. Après quatre mois d’inutiles pourparlers, il mit le siège devant Nioro. Mountaga réussit à fomenter un complot contre son frère, dans l’entourage même de ce dernier, mais Ahmadou le découvrit et fit exécuter le marabout Mahmadou-Kaya, âme du complot. Cependant les Peuls Sambourou se révoltèrent contre Ahmadou : Boubakar-Samba marcha contre eux, tua leur chef Falilou, dont la tête fut envoyée au camp d’Ahmadou, et prit tous les villages des Sambourou. La famine s’étant déclarée dans Nioro, Mountaga invita ses partisans à aller rejoindre Ahmadou et resta seul avec sa famille et le griot Farangalli ; les assiégeants entrèrent alors par la porte par laquelle étaient sortis les défenseurs ; Mountaga se retira avec son frère Daï et Farangalli dans sa poudrière et se fit sauter au moment où les sofa d’Ahmadou en forçaient la porte (1885).
Ahmadou s’installa donc à Nioro. Quelques années après, apprenant que le Diafounou avait prêté son appui au marabout soninké Mahmadou Lamine, qui se préparait à assiéger Bakel, et redoutant que ce fait ne lui attirât les Français sur le dos, Ahmadou marcha sur Gouri, capitale du Diafounou ; après quatre mois de séjour à Kérané et de temporisations, il mit le siège devant Gouri ; au bout de trois mois, les Soninké évacuèrent la place pendant la nuit (1887). Après cette victoire d’ailleurs peu glorieuse, Ahmadou retourna à Nioro.
En 1890, il envoya une armée attaquer Koniakari que venait d’occuper le lieutenant Valentin. Après une série d’opérations dont on trouvera le récit au chapitre XV, il fut contraint d’évacuer Nioro devant le colonel Archinard, qui occupa cette ville le 1er janvier 1891 et mit en fuite les Toucouleurs ; Ahmadou se transporta à Bandiagara, d’où il devait être chassé également par nous en 1893.
Durant l’occupation de Nioro par les Toucouleurs, les recettes de l’Etat étaient fournies par l’impôt du dixième sur les récoltes de mil, le cinquième du butin fait par les Toucouleurs et la moitié de celui fait par les contingents indigènes — le reste étant réparti entre les chefs et les soldats —, les héritages non réclamés, les biens abandonnés, l’oussourou ou dîme prélevée sur les troupeaux des nomades et les marchandises des colporteurs, et enfin le produit des amendes. Les recettes servaient à entretenir le gouverneur, ses courtisans et son harem, à faire des cadeaux aux chefs et aux notables, à nourrir les troupes pendant les expéditions, à acheter des armes, des munitions et des chevaux, à faire des libéralités et à rémunérer les percepteurs. En plus de ces impôts d’Etat, il y avait les impôts religieux (diaka sur les récoltes et les bestiaux, indemnité à payer pour être dispensé du jeûne, etc.) ; les recettes provenant de ces impôts servaient à l’entretien des mosquées, des imâm et autres membres du clergé.
Des cadis rendaient la justice, assistés de lettrés ou pieux personnages qui n’avaient que voix consultative. On pouvait appeler de leurs décisions au grand cadi de Nioro. Quant aux non musulmans, ils continuaient à faire juger leurs différends devant leurs propres tribunaux et selon la coutume locale.
VIII. — Le Massina sous le commandement des Toucouleurs (1862-93).
J’ai dit plus haut comment El-hadj-Omar avait conquis le Massina en 1862 et comment, après des luttes perpétuelles pour conserver sa conquête, il avait trouvé la mort en 1864 dans la falaise de Bandiagara. Son neveu Tidiani lui succéda au Massina de 1864 à 1887.
Ayant reconstruit Hamdallahi, Tidiani équipa une armée, poursuivit Ba-Lobbo dans le Kounari et, pour utiliser la bonne volonté des Tombo, disposés à le soutenir contre les Peuls, transporta sa capitale à Bandiagara. Son règne ne fut qu’une lutte continuelle contre les habitants de son prétendu royaume, lequel en réalité ne dépassait guère les environs immédiats de Bandiagara. Il eut cependant des alternatives de succès et de revers. Son plus terrible adversaire fut El-Bekkaï, qui avait établi son quartier-général à Ténenkou ; son meilleur secours lui vint de la rivalité et du défaut d’entente qui divisaient Ba-Lobbo et El-Bekkaï. C’est ainsi qu’il put battre ces deux derniers simultanément, l’un à Poromani ou Foromani (entre Sofara et San) et l’autre à Sénidiadio. Mais ensuite Ba-Lobbo s’enferma à Dienné, que Tidiani ne parvint à reprendre qu’après un siège pénible ; Ba-Lobbo d’ailleurs avait pu s’échapper et s’était réfugié à Fiou (circonscription actuelle de San), auprès de Peuls originaires du Massina. Pendant ce temps, El-Bekkaï, avec les gens du Kounari, menaçait Bandiagara, que Tidiani eut grand-peine à préserver ; enfin, il put refouler El-Bekkaï sur Ténenkou et s’emparer successivement de Ténenkou, de Kakagnan, de Diafarabé et du Sébéra. C’est à cette époque que mourut Ba-Lobbo, qui ne fut qu’imparfaitement remplacé par Hamadou-Abdoul, lequel résida à Fiou, et Amirou-Ba-Lobbo, lequel s’était établi à Bangadina, au Sud-Est de San, chez les Minianka.
Le décès de Ba-Lobbo entraîna la soumission d’une grande partie des Peuls au prince toucouleur. Peu après, Ahmed-el-Bekkaï, au cours d’un combat contre l’armée de Tidiani, était tué près de Sarédina (Sébéra), où son tombeau est devenu un lieu de pèlerinage[317].
Tidiani put enfin se considérer comme roi du Massina, mais le Massina était devenu presque un désert.
En 1887, Tidiani reçut à Bandiagara la visite du lieutenant de vaisseau Caron, qui venait lui demander la route de Tombouctou et l’accès de Dienné ; le roi répondit à l’explorateur : « Je suis un porteur d’outres et mes outres sont Dienné et Tombouctou ; si tu les veux, empare-toi d’abord du porteur. » Néanmoins Caron put parvenir jusqu’à Kabara et s’en revenir sur ses pas, malgré l’opposition et les menaces de Tidiani, qui mourut la même année.
Tidiani avait fait tous ses efforts pour organiser ses Etats. Il les avait divisés en provinces, à la tête de chacune desquelles était placé un amirou ou gouverneur. Les divers amirou résidaient d’ordinaire à Bandiagara auprès du roi, mais effectuaient des tournées dans leurs districts respectifs en vue de percevoir l’impôt. L’armée comprenait quatre corps, dont les deux premiers étaient composés de Toucouleurs, le troisième étant formé des esclaves du roi et le quatrième de Banmana enrôlés qu’on appelait sofa. Les impôts ordinaires et les impôts religieux furent organisés comme à Nioro ; les Tombo étaient à peu près dispensés de l’impôt, mais ils devaient fournir des porteurs au roi lors de ses déplacements et de ses expéditions militaires.
Tapsirou, fils de Tidiani, lui succéda mais ne régna que quelques mois (1887-88).
Mounirou, frère de Tapsirou, remplaça ce dernier (1888-91). Son règne se passa en luttes contre les Kounta, que commandait Abiddine, fils et successeur d’Ahmed-el-Bekkaï[318], et contre les Peuls, surtout ceux du Farimaké. Néanmoins, il parvint à conserver son autorité, grâce surtout à l’appui des Tombo de la région de Bandiagara et de leur chef Gogouna.
En 1891, Ahmadou, fils d’El-hadj-Omar, fuyant de Nioro devant les troupes françaises, arriva au Massina, où Mounirou lui céda le pouvoir par déférence pour son âge. Mais deux ans plus tard le général Archinard, s’étant emparé de Dienné, arrivait à Mopti ; Madani, fils d’Ahmadou, réfugié dans cette dernière ville depuis la prise de Ségou par les Français, rejoignait son père à Bandiagara, pendant que le général proclamait à Mopti la déchéance d’Ahmadou et nommait roi du Massina Aguibou, frère d’Ahmadou et ancien roi de Dinguiray, qui avait embrassé notre cause. Peu après, Ahmadou était battu à Korikori par le général Archinard, qui entrait sans coup férir à Bandiagara et y installait Aguibou (29 avril 1893).
Ahmadou, s’étant réfugié à Douentza, tenta en vain un retour offensif, se sauva à Hombori, puis à Dori, puis à Say, où il passa le Niger pour aller s’installer à Dounga, entre Say et Niamey ; de là, il gagna bientôt les pays haoussa, où il mourut obscurément en 1898 ; ses derniers talibé et parents qui l’avaient accompagné dans sa fuite soutinrent plus tard l’émir de Sokoto lors de sa tentative de résistance contre les Anglais ; après la victoire de ces derniers, qui s’emparèrent de Bassirou, fils d’Ahmadou, et occupèrent Sokoto, les anciens partisans d’Ahmadou prirent, en 1906, le chemin du Bornou, du Ouadaï et du Darfour pour aller s’installer en Arabie, dans le Hidjaz, où ils sont encore.
Quant à Aguibou, il conserva de 1893 à 1902, sous notre protection et notre contrôle, le titre et les fonctions de roi du Massina, avec résidence à Bandiagara. Mais, faible et sans valeur, il ne sut pas ramener le calme dans ce pays troublé ni parvenir à y faire aimer le nom des Toucouleurs. A la suite d’incidents divers qui seront relatés au chapitre XV, un arrêté du 26 décembre 1902, rendu sur la proposition de M. le Gouverneur Ponty, plaça le Massina sous le régime de l’administration directe et mit Aguibou à la retraite en lui accordant une pension. Les chefs toucouleurs installés comme chefs de province par El-hadj et ses successeurs furent supprimés par extinction : à la mort de chacun d’eux, les cantons et les villages qu’ils commandaient furent rendus à leurs chefs autochtones. Aguibou lui-même, dernier représentant de la dynastie des Tal, s’éteignit en 1908[319].
Carte 17. — L’empire d’El-hadj-Omar.
