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Haut-Sénégal-Niger (Soudan français), Tome 2 (de 3)

CHAPITRE V

Reading edition

Le royaume de Diara (XIe au XVIIIe siècles)

I. — La dynastie des Niakaté (XIe au XIIIe siècles).

Nous avons vu précédemment[138] comment le Kingui et le Diafounou avaient été colonisés, dès la fin du VIIe siècle, par des Soninké venus du Diaga, comment un éphémère royaume soninké s’était constitué vers 750 dans le Ouagadou et comment le dernier roi du Ouagadou s’était emparé vers 790 de Ghana sur les Judéo-Syriens, en même temps que certains de ses sujets allaient renforcer les colonies soninké de la région où existait déjà, depuis le VIIe siècle, la ville de Diara, située à peu de distance au Nord-Est de Nioro.

Ces colonies soninké du Kingui et du Diafounou relevèrent plus ou moins directement de l’empire de Ghana durant toute la période de la puissance des Sissé, c’est-à-dire depuis la fin du VIIIe siècle jusqu’en 1076, époque de la prise de Ghana par les Almoravides et du premier démembrement de l’empire de Ghana. Parmi les Etats soninké indépendants qui se créèrent à la suite de ce démembrement furent ceux du Kingui, du Kaniaga et du Bakounou, fondés, le premier par la famille des Niakaté, Diakhaté ou Diagaté, le second par celle des Diarisso et le troisième par celle des Doukouré. Le royaume du Bakounou n’a pas eu d’histoire à proprement parler et nous pouvons nous contenter de ce qui a été dit à son sujet à l’occasion de la formation du peuple soninké[139]. Le royaume du Kaniaga, devenu plus tard l’empire de Sosso, fera l’objet du chapitre suivant. Je ne m’occuperai pour l’instant que du royaume du Kingui ou de Diara.

Je n’ai d’ailleurs pas grand chose à ajouter à ce que j’ai rapporté plus haut[140] concernant la fondation à Diara, par les Niakaté, d’un royaume qui semble avoir eu des débuts assez modestes. La dynastie des Niakaté se maintint au pouvoir depuis la fin du XIe siècle ou le commencement du XIIe jusque vers 1270 ; son autorité ne devait pas s’étendre bien loin, mais se faisait sentir probablement, en dehors du Kingui, sur le Kéniarémé, le Guidioumé et le Diafounou ; les Niakaté devaient, au moins à partir de la fin du XIIe siècle, être plus ou moins vassaux des empereurs de Sosso. Le dernier prince de cette dynastie, et le seul dont les traditions que j’ai eues à ma disposition aient conservé le nom, Mana-Maghan Niakaté, parvint à étendre son pouvoir sur une partie du Kaarta, du Diangounté et du Bakounou ; peut-être la défaite de Soumangourou Kannté, empereur de Sosso, par Soundiata, empereur des Mandingues, en 1235, favorisa-t-elle l’extension du domaine de Mana-Maghan. Mais ce dernier ne fut affranchi de la tutelle de Sosso que pour tomber sous celle, plus ou moins directe, de Mali. J’ai raconté[141] la fin tragique de Mana-Maghan et de ses deux fils Bemba et Mana ; je m’étais arrêté à la prise du pouvoir par Fié-Mamoudou Diawara, en 1270 environ.

II. — La dynastie des Diawara (1270 à 1754).

Fié-Mamoudou, le premier des rois diawara de Diara, fut un prince habile et puissant. Les Berbères du Tagant, ayant entendu dire que tous les pays se disputaient son alliance, lui envoyèrent une ambassade chargée de lui amener, en guise de présent, trois cents jeunes captives. L’ambassade arriva à Diara, alors que Mamoudou résidait encore à Toundoungoumé ou Touroungoumbé, village très voisin de Diara, où avait habité et où était mort son père Daman-Guilé. Le personnage le plus influent de la capitale, nommé Diabigné-Doumbé et qui passe pour être l’ancêtre de la famille des Kamara chez les Kâgoro, logea chez lui les ambassadeurs, fit asseoir les trois cents captives sur la place publique et chargea son fils Fato-Makhan, ami personnel du nouveau roi, d’aller prévenir ce dernier. Fato-Makhan enfourcha son cheval aussitôt, se rendit à Toundoungoumé et informa Mamoudou de l’événement qui défrayait alors toutes les conversations, ajoutant que, parmi les trois cents captives des Berbères, il en était une qui dépassait en beauté toutes les autres. Mamoudou fut enchanté de la nouvelle et il s’apprêtait à réclamer cette jeune fille pour en faire son épouse, lorsque son principal conseiller, nommé Fakaloumpan, lui dit à l’oreille : « N’épouse pas cette fille ; donne-la en mariage à celui qui t’a parlé d’elle et qui évidemment la désire ; tu trouveras facilement une autre femme et tu auras la paix. » Le roi écouta cet avis et dit à Fato-Makhan qu’il lui offrait la belle captive : « Que te donnerai-je en échange ? demanda Fato-Makhan. — Donne-moi Diara », répondit le roi, qui savait que les partisans des Niakaté étaient encore nombreux dans cette ville et que, tant qu’il ne pourrait y entrer en maître, son autorité demeurerait précaire.

« Si je te donne Diara, reprit Fato-Makhan, comment te conduiras-tu vis-à-vis de moi et des miens ? — Ce que faisaient les Niakaté, dit Mamoudou, je le ferai ; comment se conduisaient-ils vis-à-vis de sa famille ? — Selon la coutume établie. — J’accepte de faire de même. — Eh bien, conclut Fato-Makhan, je te remettrai le sabre royal et, si cela te plaît, tu seras notre roi ; si cela ne te plaît pas, tu demeureras un simple particulier et tu épouseras la belle captive. »

Etant ainsi tombé d’accord avec Mamoudou, Fato-Makhan retourna à Diara et raconta tout à son père. Celui-ci trouva de son goût l’arrangement intervenu et le fit accepter par tous les notables de Diara. Puis il alla lui-même chercher Mamoudou qui, alors seulement, fit pour la première fois son entrée solennelle dans la capitale du royaume, escorté de ses guerriers, et reçut le serment d’obéissance de tous les chefs.

L’empereur qui régnait alors sur le Tekrour, et qui appartenait à la dynastie des Sossé, ayant lui aussi entendu parler de la puissance de Mamoudou, expédia à son tour à Diara une ambassade. Ses envoyés furent éblouis de la richesse du roi et de la prospérité du pays et, sur le rapport qu’ils en firent à l’empereur de Tekrour lors de leur retour au Fouta, celui-ci leva une armée pour aller piller Diara. Mamoudou marcha à la rencontre de l’expédition toucouleure, la mit en déroute et la poursuivit jusque sur les rives du Sénégal. Comme il se préparait à regagner son royaume, il fut trahi par un de ses frères, qui renseigna les Toucouleurs sur l’itinéraire qu’il devait suivre ; les ennemis lui tendirent une embuscade et réussirent à le tuer. Avant de rendre le dernier soupir, Mamoudou recommanda à Fato-Makhan, son fidèle lieutenant, de se rendre le plus vite possible à Diara, de prendre dans son magasin le sabre royal et de le suspendre à l’épaule de son fils Silla-Makhan, encore enfant, afin d’empêcher le traître de s’emparer du pouvoir[142].

Fato-Makhan remplit sa mission consciencieusement, et Silla-Makhan Diawara succéda à son père sur le trône de Diara. C’est sous son règne — qui se déroula à la fin du XIIIe siècle et au début du XIVe siècle — que, vers l’an 1300, la ville de Nioro fut fondée par des Peuls Diawambé que Mana-Maghan Niakaté avait amenés du Kaarta au Kingui vers 1250.

Silla-Makhan régna quarante ans et eut trente-sept enfants, dont quinze garçons. Son fils aîné Daman résidait auprès de son père à Diara et lui succéda après sa mort. Les autres s’installèrent dans divers villages du Kingui ou même dans d’autres provinces du royaume, s’emparèrent du commandement de ces villages ou provinces et le transmirent à leurs descendants. C’est ainsi que l’un d’eux, nommé Bandiougou, s’établit à Yéréré ; un autre, Ouali, se fixa à Toundoungoumé ; Faré s’installa à Bouli, Aïssé à Mérémédi, Samba à Diabigué, Mokoti à Diala (dans le Nord du Kaarta), Dabo au Diangounté, etc. Plusieurs quittèrent le royaume et allèrent fonder des villages diawara au Boundou et au Fouta.

Après Daman, qui mourut sans doute vers 1350, ses descendants continuèrent à occuper le trône de Diara. Le royaume se maintint pendant quatre siècles, mais il ne constitua jamais un véritable empire comparable à ceux de Ghana, de Gao, de Mali, de Tekrour ou même de Sosso. Nous avons vu qu’il s’était trouvé plus ou moins directement englobé dans l’empire mandingue à l’époque de Soundiata (XIIIe siècle) ; dès les premières années du XVIe siècle, l’Askia Mohammed I étendit sa suzeraineté jusqu’au Kingui, et le royaume de Diara passa de la tutelle de Mali sous celle de Gao ; redevenu à peu près indépendant à la fin du même siècle, après la victoire du pacha Djouder sur l’Askia Issihak II, il ne devait pas tarder à être annexé à l’empire banmana des Massassi.

Ce furent des querelles de famille et des disputes au sujet de la préséance qui précipitèrent la décadence du royaume et furent l’occasion de sa ruine. Les descendants directs de Daman, qui constituaient la branche aînée des Diawara, avaient reçu le nom de Sagoné ; les descendants de Dabo, frère de Daman, établis au Diangounté, formaient la branche des Dabora ou Daboro. Ces deux fractions ne tardèrent pas à devenir ennemies : les Dabora entraînèrent dans leur parti les descendants de Mokoti, établis à Diala, et voulurent, vers l’an 1450, forcer la main au souverain alors régnant pour qu’il désignât son successeur parmi eux ; ayant échoué dans leur dessein, ils résolurent d’employer la force et déclarèrent la guerre aux Sagoné. Ceux-ci furent vainqueurs et obligèrent les Dabora à demeurer dans leur province. Trois siècles passèrent, sans que les haines des deux familles se fussent apaisées.

Vers 1750, il se trouva que le roi de Diara, chef des Sagoné, et son vassal le chef des Dabora étaient amoureux d’une même femme et se partageaient ses faveurs ; le premier était laid et ne se risquait que de nuit chez sa belle, craignant que celle-ci ne voulût plus de lui si elle venait à apercevoir son visage ; or une nuit, tandis que le roi était chez sa maîtresse, son rival s’introduisit dans la chambre des amants sous prétexte de reprendre une bague qu’il y avait oubliée et il alluma du feu, soi-disant pour y voir clair mais en réalité pour rendre visible aux yeux de la femme la laideur du Sagoné. Celui-ci, d’autant plus furieux que la belle l’accabla de moqueries, jura solennellement que le feu allumé par la main du chef des Dabora ne s’éteindrait pas de sitôt, ce qui équivalait à une déclaration de guerre. Les hostilités en effet s’ouvrirent peu après : les Dabora, soutenus par les Maures Oulad-Mbarek, étaient sensiblement les plus forts, et les Sagoné appelèrent à leur secours l’empereur banmana du Kaarta, Sébé ou Sié Kouloubali, qui n’attendait que cette occasion pour arrondir son domaine. Sébé tomba sur les Dabora, les vainquit, mais annexa le Diangounté au Kaarta au lieu de le restituer au roi de Diara. Puis, sous prétexte de défendre le Kingui contre les Oulad-Mbarek, dont la puissance devenait redoutable, il se porta jusqu’à Nioro, enleva le pouvoir aux Diawara et partagea ce qui restait du royaume de Diara en provinces relevant directement de son autorité (1754).

Comme nous le verrons en parlant de l’histoire des empires banmana, la lutte continua longtemps encore au Kingui entre les Diawara et les Banmana-Massassi, et ce ne fut que sous le règne du dernier empereur du Kaarta, Kandia, un siècle environ après la main-mise de Sébé Kouloubali sur le royaume de Diara, que les Massassi furent définitivement vainqueurs des Diawara et installèrent leur capitale à Nioro (1846), pour en être chassés quelques années après par El-Hadj Omar en 1854.

Carte 11. — Le royaume de Diara.

Illustration from Haut-Sénégal-Niger (Soudan français), Tome 2 (de 3): l'histoire

Delafosse Planche XX

Cliché Froment Fig. 39. — Cavaliers Touareg exécutant une charge de parade contre le vapeur Ibis, à Bamba.

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Cliché Fortier Fig. 40. — Scène de danse guerrière chez les Malinké.

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