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Haut-Sénégal-Niger (Soudan français), Tome 2 (de 3)

CHAPITRE VII

Reading edition

L’empire de Mali ou empire mandingue (XIe au XVIIe siècles).

De tous les empires indigènes qui se constituèrent dans le Soudan occidental, celui de Mali fut incontestablement le plus puissant et le plus glorieux : si nous sommes moins documentés actuellement sur son histoire que sur celle de la dernière période de l’empire de Gao, c’est simplement parce que nous ne possédons malheureusement pas d’annales écrites par un lettré du pays mandingue alors que nous avons la bonne fortune, pour la région de Tombouctou et de Gao, de posséder le Tarikh-es-Soudân, mais on peut espérer que l’on découvrira quelque jour une vieille chronique traitant spécialement de l’histoire du Mali, et l’on comprendra mieux alors la renommée dont a joui cet Etat auprès des Arabes et des Portugais.

1o Le Mandé ou Mali durant les XIe et XIIe siècles.

On place généralement au début du XIIIe siècle, vers l’an 1213, la fondation de l’empire de Mali. Ainsi que j’ai eu déjà l’occasion de le dire, cette date n’est en réalité que celle d’un pèlerinage accompli à La Mecque par l’un des premiers princes mandingues dont la tradition nous a conservé les noms. Il est hors de doute que, bien avant cette date, un royaume assez fortement constitué existait depuis longtemps au Mandé, Manding ou Mali, ou pays d’origine des Mandingues ou Malinké, c’est-à-dire dans la région comprise entre le haut Niger à l’Est, le Bélédougou au Nord et le haut Bakhoy à l’Ouest. Depuis longtemps aussi sans doute, la capitale de ce royaume se trouvait à Kangaba, sur la rive gauche du Niger en amont de Bamako. Mais cet Etat n’avait probablement qu’une extension territoriale fort limitée et une influence politique assez restreinte. Ce n’est qu’à partir du XIIIe siècle que commença le développement réel du royaume et que s’accomplit sa transformation en un empire tel qu’on n’en avait jamais vu au Soudan et qu’on ne devait plus jamais en revoir après lui.

D’après Léon l’Africain, le premier souverain musulman du Mandé aurait été converti par l’oncle du sultan almoravide Youssof-ben-Tachfine, fondateur de Marrakech, c’est-à-dire vraisemblablement par le chef lemtouna Omar, père de Yahia et d’Aboubekr, lesquels nous sont donnés par les historiens arabes comme les cousins de Youssof ; Yahia-ben-Omar étant mort en 1056 et Aboubekr en 1087, on pourrait placer la conversion du premier prince mandingue musulman vers 1050, un peu après celle de la famille royale de Tekrour, et la faire correspondre avec le début du mouvement almoravide.

Le nom de ce prince nous a été transmis par Ibn-Khaldoun, qui l’appelle Baramendana, selon la prononciation à lui indiquée par le cheikh Ousmân, mufti du pays de Ghana. Peut-être pourrait-on écrire ce mot Baramandéna et le traduire par « chef dans le Mandé » ou « chef du Mandé », en rapprochant bara du terme ouara ou ouâr employé chez certaines populations du Sénégal comme titre de souveraineté[149].

D’après la tradition, les prédécesseurs de Baramendana étaient des païens fervents, réputés comme d’habiles et dangereux soubarha ou « jeteurs de sorts ». D’après Bekri, qui semble avoir été le contemporain de Baramendana et avoir écrit sa description de l’Afrique du temps de l’un de ses premiers successeurs, voici dans quelles circonstances ce prince embrassa l’islamisme. La disette régnait au Mandé ; malgré de nombreux sacrifices de bœufs, si nombreux que la race bovine faillit s’éteindre dans le pays, la sécheresse et la misère ne faisaient que s’accroître. Un pieux musulman qui logeait chez le roi — le Lemtouna Omar, si nous en croyons Léon l’Africain — persuada à Baramendana que la pluie tomberait s’il embrassait l’islamisme. Une fois le roi sommairement instruit des dogmes de la religion, Omar lui fit prendre un bain et revêtir une blouse de coton bien propre ; puis tous deux se mirent à prier sur une colline, le musulman récitant les formules sacrées et le néophyte répondant amen ; ils prièrent ainsi toute la nuit et, lorsque le jour parut, la pluie se mit à tomber abondamment. Baramendana fit alors briser les idoles et expulser de sa résidence les prêtres païens et les sorciers. Puis il entreprit le pèlerinage de La Mecque (d’après Ibn-Khaldoun).

Le pouvoir se transmit à ses descendants qui, tous, professèrent comme lui l’islamisme ainsi que leur famille et furent appelés à cause de cela El-Moslemâni (les islamisés). La masse du peuple d’ailleurs, ajoute Bekri, demeura païenne.

Environ un siècle après la conversion de Baramendana, vers 1150, le trône du Mandé était occupé par un nommé Hamama, le plus ancien souverain dont la tradition proprement indigène ait conservé le nom exact. Il mourut vers 1175 et eut pour successeur son fils Dyigui-Bilali, auquel succéda vers 1200 son propre fils Moussa.

2o Règne de Moussa Keïta dit Allakoï (1200-1218).

Moussa est presque toujours cité dans les traditions indigènes sous le surnom d’Allakoï. Ce surnom lui aurait été donné parce qu’il avait l’habitude, chaque fois qu’on l’interrogeait sur la cause d’un événement, de répondre Alla koï ! c’est-à-dire « Dieu certes ! », voulant indiquer par là que Dieu était la cause première de toutes choses. Certains ajoutent que sa descendance reçut le nom d’Allakoïta « ceux d’Allakoï », nom qui aurait été abrégé plus tard en Koïta ou Keïta : je ne prétends pas infirmer cette étymologie, mais je serais assez porté à croire que la famille royale du Mandé portait ce nom de Keïta bien avant l’époque d’Allakoï. En tout cas, c’est au clan des Keïta qu’appartenaient Allakoï et ses successeurs et qu’appartiennent encore de nos jours les chefs malinké qui se disent de souche royale ; seulement, comme le nom s’est répandu à l’infini et qu’une multitude de branches cadettes sont issues de la branche aînée, les représentants de cette dernière s’attribuent généralement l’épithète de Mansaré ou Massaré qui signifie, comme Massassi chez les Banmana et Tounkara chez les Soninké, « lignée royale ».

Allakoï passa dans la dévotion la majeure partie de sa vie ; s’il faut en croire la tradition, il aurait fait quatre fois le saint pèlerinage de La Mecque, dont une fois en 1213[150]. Cela lui attira une grande renommée qui, à défaut d’expéditions militaires, servit à consolider son autorité et à propager au loin le nom du Mandé et de ses habitants.

3o Règne de Naré-Famaghan (1218-1230).

Nous ne savons rien de ce prince, en dehors de son nom et du fait qu’il était fils d’Allakoï et était né au Mandé. Il est probable que ce fut sous son règne que le royaume de Kangaba commença à prendre de l’extension vers le Sud et le Sud-Est et à étendre son autorité sur la rive droite du haut Niger : les Banmana proprement dits, alors cantonnés dans cette région, s’enfuirent au Toron pour échapper au joug des Mandingues et se soustraire à l’islamisation, tandis que les Somono, qui formaient alors comme de nos jours une caste de pêcheurs, embrassèrent la religion nouvelle et acceptèrent la suzeraineté du roi de Kangaba afin de pouvoir demeurer sur le Niger et continuer à y exercer leur industrie.

4o Règne de Soundiata (1230-1255).

J’ai dit dans le chapitre précédent, en parlant des luttes entre l’empire naissant du Mandé et celui de Sosso, dans quelles conditions Soundiata était arrivé au pouvoir. Ce prince était le douzième fils de Naré-Famaghan : ses onze frères étaient nés d’une même épouse de ce dernier, tandis que Soundiata était l’unique enfant d’une autre femme du même roi. La tradition nous a conservé les noms des onze aînés de Soundiata : ils s’appelaient Kononiogo-Simba, Kabali-Simba, Mari-Taniaguélé, Noutiyé-Mari-Yérességué, Sossotoulou-Langadia, Moussokoro, Moussogandaké, Mantia-Maghamba, Fénadougouko-Maghan, Gaka-Bougari, Kalabamba-Diokountou. Nous avons vu comment ces onze princes montèrent alternativement sur le trône de leur père, pour être tués l’un après l’autre par Soumangourou, empereur de Sosso, au fur et à mesure de leur avènement, en sorte qu’aucun d’eux ne régna à proprement parler.

Delafosse Planche XXI

Cliché Froment Fig. 41. — Résidence du Fama de Sansanding.

Illustration from Haut-Sénégal-Niger (Soudan français), Tome 2 (de 3): l'histoire

Cliché Froment Fig. 42. — Mademba, fama de Sansanding, et le général Caudrelier.

Illustration from Haut-Sénégal-Niger (Soudan français), Tome 2 (de 3): l'histoire

Moins d’un an après le décès de Naré-Famaghan, le douzième et dernier de ses fils était seul survivant ; d’ailleurs très jeune et perclus des jambes depuis sept ans, il semblait moins encore que ses frères de taille à résister à Soumangourou. Grâce à l’énergie de son caractère et aux ruses de sa sœur Diégué-Maniaba et aussi — s’il faut en croire la légende rapportée plus haut — grâce au miracle opéré sur sa constitution par le bâton royal de son père, il fut au contraire celui qui devait débarrasser le Mandé de son ennemi le plus dangereux.

Ce prince fameux est demeuré légendaire jusqu’à nos jours dans tout le Soudan à l’Ouest du Niger et il est même fort probable qu’on lui attribue beaucoup de faits et d’exploits qu’il serait plus exact de rapporter à ses successeurs. Ce héros de la nation mandingue est universellement désigné dans les traditions indigènes sous le nom de Soundiata, qui signifierait « le lion affamé »[151], à moins que la syllabe soun ne représente un titre de souveraineté analogue au sonni de la deuxième dynastie de Gao, ce qui donnerait à Soun-Diata le sens de « prince Lion ». Cette dernière étymologie concorderait en partie avec celle que propose Ibn-Khaldoun : d’après cet historien, le nom complet du vainqueur de Soumangourou était Mari-Diata-Téguen ; il ajoute que, dans la langue du pays, mari veut dire « prince descendu d’un roi », diata « lion » et téguen « petit-fils ». Le renseignement est parfaitement exact en ce qui concerne diata ; quant à mari, ce mot peut en effet signifier à la rigueur « petit maître » ou « descendant de maître », mais il est plus vraisemblable d’en faire un prénom, à moins qu’il faille le prendre comme une transcription approximative de Mali et traduire Mari-Diata par « le Lion du Mandé ». Il est possible d’ailleurs qu’Ibn-Khaldoun n’ait pas reproduit exactement les sons entendus par lui de la bouche du cheikh Ousmân, mufti des gens de Ghana : ce dernier du reste était sans doute un Arabe ou un Berbère, ou encore à la rigueur un Soninké, et pouvait très bien n’avoir qu’une connaissance imparfaite de la langue mandingue. Ainsi, pour ce qui est de téguen, on pourrait y reconnaître le mot denkèni, qui signifie, non pas « petit-fils », mais « petit garçon », et qui aurait été donné comme surnom à Soundiata, en raison du peu d’années qu’il comptait au moment de son avènement.

Quoiqu’il en soit, Soundiata ou Mari-Diata, une fois guéri de sa maladie et parvenu à l’âge adulte, se révéla très vite un prince énergique et un guerrier redoutable. Les habitants du Mandé le craignaient mais ne l’aimaient pas et ils songèrent même à s’entendre avec Soumangourou pour se débarrasser de lui. Ayant eu vent de cette sorte de complot, Soundiata résolut de se constituer une armée forte et disciplinée. Rassemblant une bande de chasseurs et de gens prêts à tout, il traversa le Bouré, franchit le Tinkisso et tomba à l’improviste sur le Sangaran, dont le chef était un de ses oncles nommé Danguina Konnté ; celui-ci se hâta de reconnaître la suzeraineté de son neveu et se rangea sous sa bannière, à la tête de ses propres guerriers. Ses troupes s’étant ainsi accrues, Soundiata se porta sur Labé, dans le Fouta-Diallon actuel, où régnait alors le chef des Diallonké-Dabo[152], nommé lui-même Tabo, et, usant de la même tactique, il annexa le pays à ses Etats et recruta une deuxième armée. Après avoir agrandi son domaine dans la direction du Sud, il se porta vers l’Est, franchit le Niger à Siguiri, repoussa définitivement les Banmana récalcitrants au-delà du Baoulé, et, aidé d’un Soninké du Ouagadou nommé Diouna qui fut son lieutenant durant cette expédition, il établit des colonies mandingues entre le Sankarani et le Baoulé. De retour à Kangaba, il envoyait Diouna s’emparer de la région de Kita et deux de ses propres fils, Makan et Siétigui, prendre le commandement des provinces de Kayaba, de Kouroukoto et de Mourgoula et d’une partie du Fouladougou actuel[153]. Lui-même faisait la conquête du Bélédougou méridional, s’emparait de Kirina sur un chef somono appelé Tara-Maghan, ancêtre des Taraoré, traversait le Niger entre Koulikoro et Niamina, entrait en vainqueur à Kénientou ou Kénienko, où régnait alors Soura-Moussa, chef du clan des Sissoko, et revenait dans sa capitale à la tête de deux nouvelles armées recrutées l’une sur la rive gauche et l’autre sur la rive droite du fleuve (1234). Toutes ces conquêtes n’avaient pas demandé quatre ans à l’actif et entreprenant Soundiata et s’étaient effectuées d’ailleurs sans qu’aucune résistance sérieuse lui fût opposée.

Lorsqu’il revint à Kangaba, il tint à y faire une entrée solennelle et imposante, de façon à impressionner fortement ceux de ses compatriotes qui avaient eu un moment l’intention de le faire passer de vie à trépas. Il fit donc ranger en ordre, dans une grande plaine située à quelque distance au Nord de la ville, ses cinq corps d’armée, l’un composé de ses plus anciens partisans, les quatre autres recrutés au Sangaran, au Diallon, au Bélédougou et au Bâko ou région de Ségou (rive droite du Niger à hauteur de Niamina). Puis il fit venir les vieillards les plus respectés de Kangaba et leur demanda de décider à qui revenait le commandement de l’armée entière. Le plus âgé des vieillards fit préparer du plomb fondu par un forgeron et dit : « Celui qui pourra plonger sa main dans ce plomb fondu sera le chef de l’armée et du pays. » Aucun des quatre commandants des corps d’armée étrangers n’osa mettre sa main dans le métal brûlant, mais Soundiata y plongea la sienne sans hésitation et l’en retira intacte. Il fut alors acclamé comme chef unique par tous les guerriers et par les vieillards et il entra à Kangaba à la tête de ses troupes ; parti en petit chef méconnu, il revenait en empereur[154].

Cependant Soumangourou avait vu avec colère les empiètements de Soundiata sur la partie méridionale de son empire et il décida d’attaquer son rival avant que celui-ci ne fût devenu trop puissant. Nous avons vu au chapitre précédent les péripéties légendaires de cette lutte demeurée fameuse entre les deux empereurs, lutte qui se termina en 1235 par l’écrasement de Soumangourou à Kirina et l’annexion à l’empire mandingue des provinces dont se composait le domaine propre de l’empire de Sosso, c’est-à-dire le Nord du Bélédougou, la région de Ségou et de Sansanding, le Kaniaga, etc. L’annexion des provinces jusque-là vassales de Sosso — le Diaga, le Bagana, le Ouagadou, le Bakounou, le Kaarta et les pays dépendant du roi de Diara — devait s’accomplir à brève échéance.

En effet, après avoir tué Soumangourou et mis l’armée sossé en déroute, Soundiata continuait vers le Nord sa marche victorieuse, passant à Sansanding, à Dia, à Dioura, à Bassikounou, arrivait dans l’Aoukar, s’emparait de Ghana et y mettait le feu, détruisant la ville de fond en comble (1240) et ensuite, sans pousser jusqu’à Oualata, — peut-être par respect pour les docteurs musulmans qui habitaient cette dernière localité, — il reprenait la route du Sud.

La position de Kangaba lui semblant trop excentrique par rapport à l’extension qu’il venait de donner à son empire, il décida de bâtir une nouvelle capitale et choisit à cet effet un emplacement situé à proximité du lieu où il avait donné la mesure de sa force en écrasant l’empereur de Sosso. La ville construite sur cet emplacement fut appelée Mali ou Mandé, en souvenir du pays d’origine de Soundiata et du berceau de sa dynastie.

On a beaucoup discuté sur l’emplacement probable de l’ancienne cité de Mali ; on a même été jusqu’à le confondre avec celui de Ghana, bien que la lecture des historiens et géographes arabes suffise à empêcher toute confusion à cet égard. A mon avis, la seule solution exacte de la question a été donnée par M. Binger[155]. Un voyageur nommé El-hadj Mamadou-Lamine, rencontré par cet explorateur à Ténétou (près Bougouni) en 1887, lui indiqua comme l’emplacement de l’ancienne ville de Mali un endroit situé sur la rive gauche du Niger, au Sud-Ouest de Niamina et au Sud-Sud-Ouest de Moribougou, à hauteur des villages de Konina et Kondou, lesquels se trouvent entre le fleuve et l’emplacement de Mali ; cette dernière ville aurait donc été située légèrement à l’Ouest de la route actuelle de Niamina à Koulikoro. Si l’on se reporte à la relation de voyage d’Ibn-Batouta, qui, en venant de la région de Sansanding, traversa en bac la rivière Sansara près de son embouchure dans le Niger et atteignit Mali à dix milles au-delà de cette rivière, et si l’on se rappelle que Barth donne, d’après ses informateurs indigènes, le nom de Samsarah à l’affluent du Niger qui se jette dans ce fleuve tout près et légèrement en aval de Niamina, on ne peut qu’accepter la solution indiquée par M. Binger[156].

Le nom de cette capitale a été orthographié tantôt Mali, tantôt Melli ou Mellé[157], tantôt Mandi (notamment par les Portugais) ou Mandé, toutes formes qui ne sont, ainsi que je l’ai indiqué précédemment, que des variantes dialectales du nom du Mandé ou Manding, pays primitif des Mandenga, Mandingues ou Malinké. Ibn-Khaldoun rapporte d’ailleurs, d’après un ancien cadi de Gao nommé Mohammed-ben-Ouassoul, que Mali était en réalité un nom de pays et que la capitale s’appelait véritablement beled Beni, c’est-à-dire « la ville de Beni ou des Beni ». On a supposé généralement que Beni — dont l’orthographe ainsi fixée est d’ailleurs fort douteuse — était le mot arabe signifiant « enfants » ou « tribu » et que le nom même de la tribu avait été omis par les copistes. Mais peut-être n’y a-t-il eu aucune omission et Beni était-il le nom même de Mali ou de ses habitants ; on pourrait rapprocher de ce mot les Benays ou Benais que Marmol et Dapper signalent comme habitant les « royaumes de Gualata, Meli et Tombut »[158]. Il est à remarquer aussi que l’informateur de M. Binger lui a déclaré que le vrai nom de la ville de Mali était Nianimadougou ou simplement Niani ou Nani : or le b, le y (ou ni dans les langues soudanaises) et l’n se confondent aisément dans l’écriture arabe lorsque les points diacritiques sont omis ou mal placés[159], en sorte que le Beni d’Ibn-Khaldoun peut parfaitement être une leçon fautive mise pour Yani ou Niani ou Nani.

Il ne semble pas que Soundiata, après la destruction de Ghana et la fondation de Mali, ait dirigé en personne de nouvelles expéditions militaires. Il se reposa sur ses lauriers, pendant que ses lieutenants continuaient de reculer les limites de son empire, et se livra à l’agriculture, mettant ainsi en pratique sans la connaître la célèbre devise ense et aratro. La contrée avoisinant Mali était alors à peu près inhabitée et couverte de forêts improductives. Soundiata, qui aimait s’entourer de l’avis des gens âgés, demanda à un vieillard de lui enseigner le moyen de rendre prospère sa nouvelle résidence. Le vieillard emmena l’empereur en dehors de la ville et, lui montrant la forêt prochaine, lui dit simplement : « Fais abattre ces arbres, fais transformer ces forêts en champs, et alors seulement tu seras devenu un vrai roi. » Soundiata ordonna donc à ses gens d’abattre les arbres ; mais ces hommes, qui avaient passé leur vie dans les combats, ne s’entendaient qu’aux choses de la guerre : ils se contentèrent d’abattre les arbres à coups de hache et, lorsque le printemps revint, les souches reverdirent, des rejetons poussèrent et la forêt commença à renaître. Le vieux conseiller de Soundiata riait dans sa barbe et l’empereur se montrait fort vexé. Alors le vieillard enseigna à Soundiata et à ses soldats transformés en agriculteurs l’art de tuer la vie des arbres en incendiant d’abord les herbes et les broussailles et en brûlant ensuite les troncs et les souches, et tout le pays put être ainsi promptement et convenablement défriché. Lorsque ce premier travail fut achevé, le vieillard apporta à l’empereur des graines de mil, de coton, d’arachides et de calebasses, ainsi que des œufs de poules et de pintades, puis il lui apprit à semer les graines et à faire couver les œufs. Et, au bout de quelques années, la province de Mali devint l’une des plus prospères du Soudan.

Pendant ce temps, comme je viens de le dire, les généraux de Soundiata ne demeuraient pas inactifs. L’un d’eux, nommé Amari-Sonko[160], avant même la bataille de Kirina, s’était emparé du Gangaran et du Bambouk, englobant dans l’empire mandingue les fameuses mines d’or du Ouangara, dont le nom ne devait pas tarder à devenir synonyme de Mandé et de Mandingue ; après la fondation de Mali, il poussa ses conquêtes dans le Boundou et jusque sur la basse Gambie, faisant sentir l’influence de l’empire et de la nationalité mandingues dans le pays de Tekrour et chez les Ouolofs.

Soundiata fut tué d’une flèche, par maladresse, au cours d’une fête donnée dans sa capitale en 1255. Son meurtrier involontaire était un Peul nommé Maham Boli. Ce dernier descendait d’un nommé Nima, ancêtre du clan peul des Boli, qui, au moment de la dispersion des Peuls du Fouta (XIe siècle), avait émigré avec les siens vers le Kaniaga. L’un des descendants de Nima, Bida fils de Garan, ne trouvant plus assez de terres disponibles au Kaniaga pour nourrir sa famille, était venu demander à Soundiata de le laisser s’établir auprès de Mali. L’empereur l’ayant fort bien reçu, Bida organisa des réjouissances, accompagnées de simulacres de combat, pour remercier Soundiata de son accueil ; c’est au cours de ces réjouissances que Maham, l’un des fils de Bida, décocha une malencontreuse flèche qui atteignit l’empereur et le blessa mortellement. Bida et sa famille, craignant des représailles, se sauvèrent dans le Sahel auprès de Peuls Yalabé et Oualarbé qui s’y trouvaient déjà et que commandait Ilo-Diadié Galadio[161].

5o Règne de Mansa-Oulé (1255-1270).

A Soundiata succéda l’un de ses fils, connu sous le surnom de Mansa-Oulé, c’est-à-dire « l’empereur rouge », en raison de son teint relativement clair[162]. Ce prince ne fut pas un guerrier comme son père mais plutôt un pieux personnage comme son arrière-grand-père : nous savons qu’il accomplit le pèlerinage de La Mecque du temps du sultan mamlouk Ed-Dâher Bîbers, lequel régna de 1260 à 1277.

Cependant le domaine de l’empire mandingue s’accrut encore sous le règne de Mansa-Oulé, surtout du côté de l’Ouest. En effet, l’un des meilleurs généraux de Soundiata, Moussa-Son-Koroma Sissoko, trouvant que Mansa-Oulé ne savait pas utiliser ses services, alla s’établir à Koundian avec son armée et y fonda le royaume du Bambougou ou du Bambouk qui fut vassal de l’empire de Mali. D’autre part un parent de Mansa-Oulé, Siriman Keïta, qui avait lui aussi conduit à la victoire les troupes de Soundiata et ne pouvait se résoudre à l’inaction, alla s’emparer du Konkodougou sur les Diallonké et y fonda, avec Dékou comme capitale provisoire, un second royaume vassal[163]. Enfin Sané-Nianga Taraoré, laissé dans le Gangaran par Amari-Sonko, s’empara du Baniakadougou (cercle actuel de Kita) et des cantons du Kolama, du Bafing et du Soulou, Solou ou Sollou (cercle actuel de Bafoulabé) et fit du tout un troisième royaume vassal de Mali, le royaume du Gangaran.

6o Règnes de Ouati, Kalifa et Aboubakari (1270-1285).

Nous savons fort peu de choses sur ces trois empereurs, en dehors des maigres renseignements fournis à Ibn-Khaldoun par le cheikh Ousmân[164]. Mansa-Oulé eut pour successeur son frère Ouati, qui régna probablement de 1270 à 1275 et qui fut remplacé par son frère cadet Kalifa. Ce dernier, faible d’esprit, n’avait de passion que pour le tir à l’arc et il lançait des flèches sur les passants pour s’amuser et juger de son adresse. Les officiers de la cour s’emparèrent de lui quelques semaines après son avènement, le mirent à mort et confièrent le sceptre à un neveu utérin de Soundiata, nommé Aboubakari, lequel dut régner de 1275 à 1285 ; Ibn-Khaldoun fait remarquer à ce sujet que la coutume de ces « nations barbares » était de suivre l’ordre de succession en ligne utérine.

7o Règne de Sakoura (1285-1300).

A la mort d’Aboubakari, un serf attaché à la famille royale et nommé Sakoura ou Sabakoura, s’empara du pouvoir. Ce fut l’un des plus puissants parmi les empereurs de Mali ; il fit plusieurs expéditions couronnées de succès, notamment dans l’empire de Gao et dans celui de Tekrour. Le cheikh Ousmân lui attribuait la prise de Gao et prétendait que son autorité s’étendait depuis cette ville jusqu’à l’Atlantique, mais un autre informateur d’Ibn-Khaldoun, El-hadj Younes, interprète de langue « tekrourienne » au Caire, assurait que Gao ne fut annexé au Mali que sous le règne de Kankan-Moussa, ce qui est l’opinion la plus généralement admise. En tout cas, il semble certain que le domaine de l’empire de Mali s’accrut notablement sous le règne de Sakoura et que c’est vers la même époque que les marchands du Maghreb et de la Tripolitaine commencèrent à se rendre à Mali et à faire de la jeune capitale soudanaise un centre commercial important.

Sakoura accomplit le pèlerinage de La Mecque au temps du sultan El-Melek En-Nâsser, lequel régna de 1293 à 1341, y compris deux interruptions. C’est en revenant des lieux-saints par le Yémen et l’Erythrée, vers l’an 1300, que Sakoura trouva la mort : il fut dévalisé et assassiné par des Danakil sur la côte de Tadjourah, comme il venait de débarquer sur la terre d’Afrique. Ses compagnons de voyage recueillirent son corps, le firent dessécher et le transportèrent jusqu’à Kouka, où il fut placé sous la sauvegarde de l’empereur du Bornou ; ce dernier expédia des messagers à Mali pour aviser les notables de la mort de leur souverain et les prier d’envoyer chercher ses restes. Une ambassade se rendit de Mali à Kouka à cet effet et ramena le corps de Sakoura, qui fut enterré à côté de ceux de ses prédécesseurs.

8o Règnes de Gaou, Mamadou et Aboubakari II (1300-1307).

Gaou, fils de Soundiata, avait commencé à exercer le pouvoir dès le départ de Sakoura pour La Mecque ; il était fort âgé et mourut peu après l’assassinat de celui-ci, sans doute vers 1301. Son fils Mamadou lui succéda et ne régna qu’un an ou deux ; il fut remplacé par Aboubakari II, fils d’une sœur de Soundiata, qui ne régna lui-même que quatre ou cinq ans.

9o Règne de Kankan-Moussa (1307-1332).

Kankan-Moussa, appelé par Ibn-Khaldoun Mansa Moussa (c’est-à-dire l’« empereur Moussa »), était fils d’Aboubakari II ; sa mère l’avait mis au monde dans une localité appelée Kankan[165] et c’est ce qui lui valut son surnom : Kankan-Moussa doit en effet se traduire par « Moussa de Kankan »[166].

Il fut, avec Soundiata, le plus illustre des empereurs mandingues. Ibn-Khaldoun nous a donné sur lui des détails assez circonstanciés, qu’il devait à El-Mâmer, descendant de Abd-el-Moumen, fondateur de la dynastie berbère des Almohades, lequel El-Mâmer était un ami personnel du grand historien arabe et avait eu l’occasion de voyager au Soudan en compagnie de Kankan-Moussa lui-même, ainsi que nous l’allons voir dans un instant.

La dix-septième année de son règne, en 1324, Kankan-Moussa se rendit en pèlerinage à La Mecque, emmenant avec lui un personnel nombreux et une quantité considérable de bagages, qui comprenaient entre autres choses 80 paquets de poudre d’or pesant chacun trois kintar, c’est-à-dire probablement 120 onces ou 3 kilos 800 environ, soit en tout une valeur de plus de 900.000 francs au taux actuel de l’or. Il était accompagné de 60.000 porteurs et précédé de 500 esclaves tenant chacun à la main une canne d’or du poids de 500 mitskal, soit environ trois kilos. Il passa par Oualata, puis par un pays de fortes altitudes (sans doute l’Adrar Ahnet) et par le Touat[167]. Il se rendit de là au Caire et reçut l’hospitalité à Birket-el-Habech, aux environs de cette ville, dans la maison de campagne d’un riche marchand d’Alexandrie nommé Siradj-ed-Dine fils d’El-Kouaïk. Sans doute l’énorme quantité d’or apportée du Soudan n’était pas suffisante pour faire face aux dépenses de l’impérial pèlerin, car ce dernier et ses courtisans empruntèrent à Siradj-ed-Dine une assez forte somme d’argent[168]. Cependant Kankan-Moussa ne laissa pas en Orient la réputation d’un prince bien généreux : il ne dépensa en aumônes pieuses dans les deux villes saintes que 20.000 pièces d’or, tandis que l’Askia Mohammed I devait plus tard faire à ces villes un don de 100.000 pièces d’or.

A La Mecque, Kankan-Moussa rencontra un poète arabe né à Grenade, Abou-Ishaq Ibrahim-es-Sahéli, surnommé Et-Toueïdjine, avec lequel il se lia d’amitié. En quittant les lieux saints pour regagner son pays, l’empereur de Mali détermina Es-Sahéli à l’accompagner. Ils passèrent par Ghadamès et y trouvèrent El-Mâmer ; ce dernier résidait habituellement dans le Zab (région de Biskra), où il jouissait d’une grande influence ; ayant appris que Kankan-Moussa devait passer à Ghadamès, il était allé l’y attendre et, dès qu’il le vit, il lui demanda une armée pour s’emparer de Ouargla. L’empereur de Mali n’était pas fâché de s’entourer de personnalités musulmanes de race blanche, ce qui lui donnait un plus grand prestige aux yeux de ses sujets ; aussi laissa-t-il croire à El-Mâmer qu’il lui confierait volontiers l’armée désirée, à condition qu’il vînt lui-même la chercher à Mali. Et c’est ainsi qu’El-Mâmer et Es-Sahéli se trouvèrent faire partie du cortège de Kankan-Moussa durant la traversée du Sahara et l’arrivée au Soudan ; l’empereur du reste les traitait avec les plus grands égards, leur donnait le pas sur ses ministres et ses généraux et leur faisait porter à manger à chaque halte. C’est par El-Mâmer que nous savons que les bagages de l’empereur de Mali étaient portés par des chameaux durant la traversée du désert et, une fois la caravane arrivée au pays des Noirs, par 12.000 jeunes esclaves vêtus de tuniques de soie et de brocart.

C’est pendant le voyage de Kankan-Moussa et peu avant son retour que l’un de ses généraux demeurés au Soudan, Sagamandia, s’empara de Gao sur Dia Assibaï et fit de l’empire de Gao un royaume vassal de l’empire de Mali (1325). La nouvelle de cette victoire parvint à Moussa alors qu’il était encore au Sahara et il décida de visiter en passant ses nouveaux domaines. Il se dirigea donc sur Gao, où il fut reçu en grande pompe et avec tous les honneurs souverains ; Dia Assibaï fit acte de soumission entre ses mains et Moussa, pour s’assurer la fidélité de son nouveau vassal, emmena à Mali comme otages les deux fils de l’empereur de Gao, Ali-Kolen et Souleïmân-Nar.

El-Mâmer ayant fait observer à Kankan-Moussa que la mosquée de Gao, qui ne se composait, comme les autres maisons de la ville, que d’une hutte à toit de paille, était bien misérable pour un monument consacré à l’adoration de Dieu, l’empereur mandingue demanda à Es-Sahéli, qui avait un certain talent d’architecte, d’en construire une autre plus belle. Le poète espagnol fit alors bâtir, en dehors de la ville, une maison rectangulaire à terrasse, ornée d’un minaret pyramidal et d’un mihrab, le tout en briques d’argile cuites au feu ; cette mosquée existait encore au temps de Sa’di (milieu du XVIIe siècle). Moussa fut très satisfait du résultat et lorsque, poursuivant son voyage, il arriva à Tombouctou et annexa également cette ville à son empire, il confia à Es-Sahéli l’érection d’une mosquée et d’un palais : ce dernier devait servir de salle d’audience aux princes de Mali lorsqu’ils viendraient visiter Tombouctou et on appela pour cette raison Mâdougou (terre du maître) l’emplacement que l’empereur fit réserver pour la construction de ce palais. Du temps de Sa’di, cet emplacement était occupé par le marché à la viande. Les habitations de Tombouctou et de Mali, d’après le témoignage d’El-Mâmer, n’étaient alors que des huttes rondes en argile, coiffées de toitures coniques en paille, comme celles de Gao et de toutes les villes du Soudan ; les mosquées et le « palais » de l’empereur à Mali n’étaient pas construits autrement. Es-Sahéli édifia à Tombouctou une mosquée à minaret analogue à celle qu’il avait érigée à Gao, et qui devint la grande mosquée (djinguer-ber) dont les ruines existent encore[169] ; quant au palais de Mâdougou dû au même poète, ce fut une salle carrée surmontée d’une terrasse à coupole, le tout enduit de plâtre et orné d’arabesques de couleurs éclatantes : Es-Sahéli déploya tout son génie dans cette construction dont il fit, au dire d’El-Mâmer, « un admirable monument ». Kankan-Moussa, pour récompenser son architecte improvisé, lui donna, d’après Ibn-Khaldoun, 12.000 mitskal de poudre d’or, c’est-à-dire environ 50 kilos ou 150.000 francs au taux actuel de l’or. Le cadeau se serait même monté à 40.000 mitskal d’après Ibn-Batouta, qui loue fort la générosité de l’empereur Moussa vis-à-vis des « Blancs », ajoutant qu’un jour ce prince donna 3.000 mitskal au jurisconsulte Modrik-ben-Faris, dont le grand-père passait pour avoir instruit Soundiata.

Es-Sahéli se fixa à Tombouctou ; il y mourut en 1346, sous le règne de Souleïmân, et y fut enterré. Avant de mourir, il avait eu au Soudan des enfants qui, devenus adultes, s’établirent à Oualata. Cette dernière ville avait été annexée à l’empire de Mali en même temps que Tombouctou.

Kankan-Moussa entretenait des relations amicales avec le sultan de Fez, qui appartenait alors à la dynastie berbère des Mérinides. Peu après l’avènement du sultan Aboul-Hassân (1331-1348), Moussa lui fit parvenir de riches présents, avec une lettre le félicitant spécialement de la victoire qu’il avait remportée sur Tlemcen. Deux notables malinké et un interprète appartenant à la tribu des Massîn[170] étaient chargés de remettre cette lettre à Aboul-Hassân. Le sultan marocain ne voulut pas demeurer en reste de générosité vis-à-vis de son collègue soudanais et, après avoir somptueusement traité les envoyés de Moussa, il les renvoya à Mali avec une ambassade marocaine conduite par Ali-ben-Ghânem, chef de la tribu arabe des Makil, et composée d’Abou-Taleb Mohammed-ben-Abi-Medien, secrétaire du Conseil d’Etat, et de l’eunuque Anber ; l’ambassade emportait de nombreux cadeaux destinés à Kankan-Moussa. Ce dernier mourut en 1332, pendant que ses envoyés étaient encore à Fez, et ce ne fut que sous le règne de Souleïmân que les ambassadeurs d’Aboul-Hassân parvinrent à Mali.

Au moment de la mort de Kankan-Moussa, l’empire de Mali avait atteint des dimensions, une renommée et une puissance considérables. Gao, Tombouctou, Oualata, Araouân, Tichit, Tadmekket, Takedda et Agadès reconnaissaient le suzeraineté de l’empereur mandingue et lui payaient tribut, quoique sans doute assez irrégulièrement en ce qui concernait tout au moins les villes sahariennes. Tous les pays noirs compris entre le Bani à l’Est, l’empire de Tekrour à l’Ouest et les approches de la forêt dense au Sud relevaient plus ou moins directement de ce potentat, à l’exception de Dienné, qui avait conservé toute son indépendance. Les contrées de la Boucle non riveraines du Niger ou du Bani, et en particulier les empires mossi, étaient également en dehors de la zone d’action du souverain mandingue. Mais, même en faisant cette restriction, même en faisant la part de l’exagération des historiens arabes, et même en tenant compte de ce que l’autorité de l’empereur ne pouvait vraisemblablement pas s’exercer sur toute l’étendue de ses domaines d’une manière absolue et avait besoin, pour se faire sentir, de s’appuyer sur de fréquentes expéditions militaires, une pareille zone d’action — qui s’étendait jusqu’aux portes de Ghadamès et de Ouargla — n’en demeure pas moins l’un des phénomènes historiques les plus surprenants qu’il nous soit donné d’enregistrer.

10o Règne de Maghan (1332-1336).

Maghan était fils de Kankan-Moussa. C’est au début de son règne, en 1333, que l’empereur mossi du Yatenga, Nasségué, pénétra à Tombouctou, mit en fuite la garnison mandingue, pilla la ville et l’incendia. Cette incursion des Mossi dans l’empire de Mali ne paraît pas du reste avoir dépassé les proportions d’une simple razzia : Nasségué, une fois son coup de main accompli, regagna le Yatenga avec son butin ; les Mandingues réoccupèrent Tombouctou et les quartiers dévorés par le feu furent reconstruits.

L’une des conséquences secondaires du sac de Tombouctou par les Mossi fut de retenir longtemps à Oualata l’ambassade d’Aboul-Hassân. Partie du Maroc vers la fin de 1332, elle était arrivée dans l’Aoukar l’année suivante ; elle y apprit d’abord la mort de Kankan-Moussa et ensuite la randonnée de Nasségué et crut devoir demeurer à Oualata jusqu’à ce que la route du Sud fût redevenue sûre et qu’un prince plus actif et plus puissant que Maghan fût monté sur le trône : et c’est ainsi qu’elle n’arriva à Mali qu’en 1336.

Maghan en effet semble n’avoir brillé ni par l’énergie ni par l’habileté. Nous avons vu qu’il ne sut pas garder à sa cour les deux princes de Gao que Kankan-Moussa avait amenés comme otages à Mali et que, après leur avoir laissé toute la liberté et tout le temps nécessaires pour préparer et accomplir leur évasion (1335), il ne fut pas capable de les rattraper et ne put empêcher l’aîné, Ali-Kolen, de se faire proclamer empereur à Gao et de secouer le joug du Mali. C’est ainsi que Maghan laissa s’amoindrir le domaine que lui avait légué son père : lors de sa mort, Tombouctou et Oualata dépendaient toujours de Mali, mais Gao et l’ensemble du pays songaï proprement dit s’étaient affranchis, au moins dans une certaine mesure, de la tutelle mandingue.

11o Règne de Souleïmân (1336-1359).

Souleïmân, frère de Kankan-Moussa, ne put rétablir l’autorité du Mali sur Gao, mais il réussit à redonner à l’empire un prestige presque aussi considérable que celui dont il avait joui sous le règne de Moussa. Nous sommes assez abondamment documentés sur ce prince et sur la situation de l’empire mandingue à son époque, non seulement par Ibn-Khaldoun, mais surtout par Ibn-Batouta, qui visita Mali en 1352 et qui nous a laissé de son voyage une relation fort intéressante.

J’ai dit que l’ambassade expédiée de Fez par Aboul-Hassân arriva à Mali en 1336, peu après l’avènement de Souleïmân. Ce prince la reçut avec de grands honneurs et renvoya au Maroc les ambassadeurs maghrébins, en leur adjoignant une députation de notables mandingues commandés par El-hadj Moussa-el-Ouangarati[171] et chargés de remettre au sultan une lettre de remerciements et de nombreux présents.

En 1351, Souleïmân entreprit le pèlerinage de La Mecque. A l’aller comme au retour, il profita de son passage à travers le Sahara pour raffermir son autorité sur les dépendances lointaines de son empire et sans doute il réussit dans cette entreprise, d’après ce que nous raconte Ibn-Khaldoun. Ce dernier, ayant été envoyé en 1353 à Biskra en mission politique, y rencontra un envoyé du chef de Takedda qui lui fournit des renseignements intéressants sur la situation politique et économique de cette ville[172] et des autres dépendances sahariennes du Mali. Takedda, alors la plus grande ville du pays touareg, était le rendez-vous de tous les Soudanais qui allaient à La Mecque ou en revenaient ; chaque année, une caravane de 12.000 chameaux chargés, se rendant du Caire à Mali, traversait Takedda et apportait une grande animation dans la cité. Celle-ci était gouvernée par un prince touareg — un « Zenaga voilé », dit Ibn-Kaldoun — qui entretenait des relations amicales avec les chefs de Ouargla et de Biskra, mais qui reconnaissait la suzeraineté de l’empereur de Mali, ainsi d’ailleurs, — ajoute Ibn-Khaldoun, — « que toutes les autres villes du Sahara auxquelles on donne le nom collectif d’el-mebstîn »[173].

Vers la fin de son règne, Souleïmân, ayant appris l’avènement à Fez d’Abou-Sâlem, fils et troisième successeur d’Aboul-Hassân, lui adressa une lettre de félicitations accompagnée de présents somptueux. L’ambassade chargée de cette lettre et de ces présents venait d’arriver à Oualata lorsqu’elle apprit la mort de Souleïmân (vers la fin de l’année 1359) et les compétitions engagées au sujet de sa succession. Elle interrompit en conséquence son voyage et ne le reprit que quelques mois après, sur l’ordre de Mari-Diata II, ainsi que nous le verrons tout à l’heure.

Voici maintenant les renseignements que nous devons à Ibn-Batouta[174] sur l’empire de Mali et sa capitale sous le règne de Souleïmân.

Le célèbre voyageur, parti de Fez en 1352, alla d’abord à Sidjilmassa, puis en partit avec une caravane guidée par un Messoufi ; il arriva en vingt-cinq jours à Teghazza, où il visita les mines de sel, alors exploitées par des esclaves des Messoufa. Le sel de Teghazza, rendu à Oualata, se vendait de 8 à 10 mitskal (100 fr. environ au taux actuel) la charge de chameau, et de 20 à 30 mitskal, parfois 40, à Mali ; ce sel servait de monnaie dans le Soudan, une fois coupé en morceaux.

De Teghazza, Ibn-Batouta se rendit à Tâsser-hala, où le chef de la caravane renouvela les provisions d’eau et d’où, comme à l’habitude, il envoya un Messoufi pour annoncer son arrivée à Oualata ; on paya cet envoyé cent mitskal d’or. Les voyageurs atteignirent Oualata deux mois après leur départ de Sidjilmassa. Le lieutenant ou farba de l’empereur de Mali à Oualata se nommait Hosseïn et le chef de la ville s’appelait Mansa Dio (peut-être Mansa-dion « serviteur de l’empereur »). Les habitants étaient des Noirs, ainsi que le chef de la ville et, semble-t-il, le lieutenant de l’empereur, puisque Ibn-Batouta fut frappé du peu de considération de ce fonctionnaire pour les hommes blancs ; des notables messoufa résidaient à Oualata et escortaient le farba. Ces Messoufa de Oualata, qui formaient la majorité de la population, passaient d’ailleurs pour des Nègres aux yeux d’Ibn-Batouta ; sans doute c’étaient des métis de Soninké et de Berbères. La ville renfermait également quelques Blancs de race pure. On observait le système de succession en ligne utérine, le neveu fils de sœur succédant à son oncle, bien que les gens de la ville fussent des musulmans fervents et instruits ; les femmes allaient le visage découvert et exerçaient une grosse influence ; elles accompagnaient leurs époux lorsqu’ils partaient en voyage et avaient une grande liberté de mœurs.

Il y avait « vingt-quatre jours de marche forcée entre Oualata et Mali », où résidait le « sultan » du pays et où Ibn-Batouta se rendit ensuite. Les routes étaient très sûres à cette époque. Notre voyageur remarqua un grand nombre d’arbres immenses, dépouillés de leurs feuilles à cette saison de l’année (saison sèche) et souvent creux : c’étaient vraisemblablement des baobabs ; dans certains logeaient des abeilles dont on récoltait le miel ; dans les anfractuosités de plusieurs de ces arbres s’installaient des tisserands. Ibn-Batouta signale le « pain de singe », l’arachide et les beignets frits dans l’huile de gharti, c’est-à-dire de kharité[175] ; il décrit aussi l’emploi de cette huile mélangée à de l’argile pour enduire les terrasses, ainsi que l’usage des calebasses en guise de récipients de cuisine et la coutume qu’avaient les femmes de transporter leurs bagages dans ces mêmes récipients végétaux. Les marchandises d’échange étaient le sel et les perles en verroterie. Aux haltes, dans les villages, on apportait aux voyageurs de l’anli, eau mélangée de farine et parfois de miel[176], du lait, des poulets, du riz, de la farine de haricots, de la farine de mil — de l’espèce appelée fonio — qui servait à faire du cousscouss et de l’assîda[177]. Ce qui est remarquable dans ces observations recueillies par Ibn-Batouta, c’est qu’elles pourraient être faites aujourd’hui encore par n’importe quel voyageur traversant la même région.

A dix jours de Oualata, Ibn-Batouta arriva à un grand village[178] du Diagara ou Diagari (pays de Diaga), habité par des commerçants ouangara, c’est-à-dire soninké ou mandingues, et quelques hommes blancs ou métis, les uns de la secte des Ibâdites, les autres du rite malékite ; les premiers appartenaient au clan des Sarhanorho et les seconds au clan des Touré. Du Diagara, Ibn-Batouta se rendit au Nil (Niger), qu’il atteignit à Kara-Sakho, c’est-à-dire au marché de Kara, près et en face de la localité actuelle de Kongokourou, située sur la rive gauche du Niger à quelque distance au Nord de Kara. « Le fleuve, dit le voyageur, coule de là (de Kara-Sakho) vers Kabora (sans doute Diafarabé), puis vers Diaga (ou Dia), puis vers Tombouctou, ensuite vers Gao, puis vers le Maouli (sans doute le Maouri de nos cartes) qui est dans le pays des Limi (probablement les habitants du Kebbi), ensuite vers le Noufé (ou Noupé) » ; Ibn-Batouta, qui prenait le Niger pour la branche supérieure du Nil, ajoute que, du Noupé, le fleuve coulait vers le pays des Nouba (Nubie), passait à Dongola et traversait l’Egypte.

Les chefs de Kabora et de Diaga étaient vassaux de l’empereur de Mali ; les gens de la seconde de ces villes passaient pour des musulmans éclairés. Le Maouri était, en descendant le Niger, la dernière dépendance du Mali, ce qui indique qu’aux yeux d’Ibn-Batouta le royaume ou empire de Gao était encore considéré comme vassal de Mali, au moins nominalement. Quant au Noupé, il formait un royaume indépendant, très puissant, dont le souverain faisait tuer les Blancs (Arabes ou Berbères) qui osaient s’aventurer sur ses domaines.

De Kara-Sakho, Ibn-Batouta se rendit à la rivière Sansara[179], laquelle coulait à environ dix milles de Mali. Il fallait une autorisation pour entrer à Mali, mais le voyageur avait prévenu de son arrivée la communauté des Blancs (Berbères et Arabes) de la capitale mandingue et il put traverser sans délai le Sansara, au moyen du bac qui y était installé.

Mali était alors une ville entièrement musulmane, où l’on rencontrait des jurisconsultes égyptiens et marocains ; le cadi était un Nègre nommé Abderrahmân, qui avait fait le pèlerinage ; l’interprète de l’empereur se nommait Douga[180]. Quant au souverain, on l’appelait Mansa Souleïmân, et Ibn-Batouta fait observer que mansa signifie « sultan ». Il se plaint de l’avarice de ce prince qui, comme cadeau de bienvenue — fait à la suite d’une cérémonie pour le repos de l’âme d’Aboul-Hassân, sultan du Maroc décédé — lui envoya trois fromages, un morceau de bœuf frit dans de l’huile de karité et une calebasse de lait caillé ! Aussi le voyageur, après avoir attendu trois mois, présenta des réclamations : l’empereur lui donna alors 33 mitskal et un tiers de poudre d’or et, plus tard, au moment de son départ, cent mitskal, soit en tout plus de 1.600 francs, ce qu’Ibn-Batouta trouva tout naturel.

L’empereur donnait ses audiences dans une chambre prenant jour sur une cour par trois fenêtres en bois revêtues de lames d’argent et, au-dessous, trois autres garnies de plaques d’or. Ces fenêtres étaient cachées par des rideaux qu’on relevait pour indiquer que l’heure de l’audience était venue. Lorsque l’empereur arrivait, on passait à travers l’une des fenêtres un cordon auquel était attachée une pièce d’étoffe de fabrication égyptienne ; dès qu’on apercevait ce signal, les tambours et les trompes se faisaient entendre et trois cents esclaves sortaient du palais, armés d’arcs ou de javelots et de boucliers ; les porteurs de javelots se plaçaient debout à droite et à gauche des fenêtres du trône et les archers s’asseyaient devant eux. On amenait ensuite deux chevaux sellés et bridés et deux béliers destinés à écarter le mauvais œil. Quand l’empereur s’était assis, trois esclaves sortaient en courant et appelaient son premier ministre, nommé alors Kandia-Moussa ; derrière celui-ci venaient les chefs d’armée, le prédicateur de la mosquée et les jurisconsultes, qui tous s’asseyaient en avant des archers. L’interprète se tenait debout à la porte de la chambre du trône, revêtu de riches habits, coiffé d’un turban à franges, armé d’une épée à fourreau doré et chaussé de bottes, privilège dont il était le seul à jouir aux jours d’audience ; il tenait en main deux javelots, l’un d’or et l’autre d’argent, garnis de pointes de fer. Les soldats qui ne faisaient pas partie de la garde impériale, les fonctionnaires civils, les serviteurs et les Messoufa attachés à la cour demeuraient en dehors de la place des audiences, dans une large rue plantée d’arbres. Chaque chef d’armée avait devant lui ses officiers, armés de lances et d’arcs, et ses musiciens, portant des tambours, des trompes en ivoire et des instruments faits avec des planchettes et des calebasses et sur lesquels on frappait avec des baguettes[181]. Les chefs d’armée avaient chacun un carquois pendu à l’épaule et un arc à la main ; ils arrivaient à cheval, précédés de leurs officiers et de leurs soldats. Dans la chambre aux fenêtres, à côté de l’empereur, se tenait un homme faisant fonctions de héraut : quiconque voulait parler au souverain s’adressait à l’interprète, qui transmettait la phrase au héraut, lequel à son tour la communiquait à l’empereur ; les réponses de ce dernier passaient par les mêmes intermédiaires.

A de certains jours, l’empereur sortait de sa demeure et donnait ses audiences sur une sorte d’estrade à trois marches, recouverte d’un vélum de soie et installée sous un arbre, sur la place du palais. Cette estrade était, dit Ibn-Batouta, appelée bembé dans la langue du pays[182]. Sur cette estrade, on plaçait un coussin où s’asseyait le prince ; au-dessus de sa tête, on tenait ouvert un parasol de soie en forme de dôme, surmonté d’un grand oiseau d’or. L’empereur sortait du palais un carquois au dos et un arc à la main, coiffé d’un turban en étoffe dorée que retenaient des cordons d’or terminés par des pointes semblables à des poignards ; il était vêtu, dans ces circonstances, d’une robe rouge en étoffe de fabrication européenne ; devant lui marchaient des chanteurs qui tenaient en main des clochettes d’or et d’argent ; il s’avançait à pas lents, suivi de plus de trois cents esclaves armés. Une fois qu’il était assis, les musiciens jouaient du tambour et de la trompe et trois esclaves allaient appeler le premier ministre et les chefs d’armée, puis on amenait les deux chevaux et les deux béliers. L’interprète se plaçait à l’entrée de la cour qui servait de place d’audience et le peuple demeurait dans la rue.

D’après Ibn-Batouta, les Noirs du Mali étaient, de tous les peuples, celui qui se montrait le plus soumis à son souverain ; ils juraient par son nom, disant : Mansa Souleïmân kî, ce qui veut dire exactement en mandingue : « l’empereur Souleïmân a ordonné, c’est l’ordre du prince ». Si l’empereur, au cours d’une audience, appelait un de ses sujets par son nom, celui-ci enlevait ses vêtements de gala et se couvrait de vieux haillons, remplaçait son turban par un bonnet sale, relevait sa culotte jusqu’à mi-jambes, s’agenouillait, frappait la terre de ses coudes, se redressait sur ses genoux dans une posture humble et écoutait ainsi la parole du souverain. Avant de répondre il découvrait son dos et se jetait de la poussière sur le dos et la tête[183].

Lorsque l’empereur s’adressait à la foule, tout le monde ôtait son turban. Lorsqu’un orateur de l’assemblée en appelait à quelqu’un de la véracité des paroles qu’il venait de prononcer, celui qui voulait confirmer la déclaration de cet orateur tirait la corde de son arc et la lâchait brusquement, produisant ainsi un bruit très perceptible. Quand l’empereur approuvait ou remerciait quelqu’un, celui-ci se couvrait de poussière ; Ibn-Batouta rapporte à ce propos qu’un notable mandingue nommé El-hadj Moussa, envoyé comme ambassadeur au Maroc[184] par Souleïmân, se présenta chez le sultan de Fez avec une corbeille remplie de poussière et qu’il se couvrait le torse de cette poussière chaque fois que le sultan lui adressait une parole agréable.

Ibn-Batouta nous a décrit également la manière dont se célébrait à Mali, au XIVe siècle, la fête de la rupture du jeûne et celle des sacrifices. On faisait la prière sur une place voisine du palais. Les fidèles se vêtaient de blanc. L’empereur arrivait à cheval, coiffé d’un turban dont une extrémité retombait sur l’épaule ; lui seul, concurremment avec le cadi, le prédicateur et les jurisconsultes, avait le droit de porter ce jour là un turban disposé de cette façon ; il était précédé d’étendards de soie rouge et se préparait à la cérémonie dans une tente disposée à cet effet, puis il récitait la prière avec les fidèles. Après le sermon et une fois descendu de la chaire, le prédicateur s’asseyait devant l’empereur et lui adressait un discours en arabe, faisant l’éloge du prince et exhortant le peuple là lui obéir ; un homme, tenant une lance à la main, traduisait ce discours au public dans la langue du pays.

Après la prière de l’après-midi, l’empereur prenait place sur le bembé et les gardes du corps s’avançaient, superbement équipés, portant des carquois d’or et d’argent, des épées à poignées et fourreaux d’or, des lances d’or et d’argent et des masses d’armes en cristal. Quatre officiers, tenant chacun un éventail d’argent, se plaçaient derrière le prince pour écarter les mouches. L’interprète Douga, suivi de ses quatre femmes et de cent jeunes captives bien habillées et la tête ceinte d’un bandeau d’or et d’argent, s’asseyait sur une sorte de trône et, en s’accompagnant d’une harpe garnie de grelots, chantait les louanges de l’empereur et célébrait ses exploits. Les femmes et les captives de Douga chantaient et dansaient, au son de tambours sur lesquels frappaient trente jeunes gens habillés de rouge et coiffés de turbans blancs. D’autres jeunes gens dansaient et sautaient avec agilité, ou faisaient avec leurs épées des simulacres de combat auxquels Douga prenait part en s’y distinguant. Pour marquer son plaisir, l’empereur remit à son interprète, en présence d’Ibn-Batouta, 200 mitskal d’or ; un héraut cria le montant du cadeau et aussitôt les chefs d’armée, en guise d’acclamation, firent résonner les cordes de leurs arcs. Ensuite les griots, (appelés, dit Ibn-Batouta, dyêli, pluriel dyéla)[185], s’avancèrent, recouverts de plumes, coiffés de masques en bois à bec rouge représentant des têtes d’oiseaux, et dirent au prince des choses telles que : « L’estrade sur laquelle tu es assis portait autrefois tel empereur, dont l’un des plus beaux actes fut d’avoir fait telle chose. Fais donc, toi aussi, la même chose, pour qu’on cite également ton nom dans l’avenir. » Puis le chef des griots monta sur l’estrade et posa sa tête sur les genoux de Souleïmân, puis sur son épaule droite et enfin sur son épaule gauche, selon un usage fort ancien dans le pays, fait observer Ibn-Batouta[186].

Ce voyageur rapporte un fait qui montre bien jusqu’où s’étendait le pouvoir de l’empereur de Mali et combien son autorité était respectée jusqu’aux confins de son empire. Un vendredi, pendant la prière à la mosquée, un Messoufi interpella à haute voix le souverain pour se faire rendre justice, disant que le chef de Oualata lui avait acheté pour 600 mitskal de marchandises et ne lui offrait que 100 mitskal en paiement. L’empereur envoya chercher le chef incriminé et fit juger l’affaire par le cadi ; celui-ci ayant donné raison au Messoufi, l’empereur destitua le chef de Oualata.

La principale femme de Souleïmân, nommée Kâssa ou « la Reine », et qui était cousine de son époux, partageait avec lui l’autorité suprême, et le prône du vendredi se faisait en leurs deux noms réunis. Pendant le séjour d’Ibn-Batouta à Mali, l’empereur crut avoir à se plaindre de la Kâssa, la fit emprisonner et la remplaça par une autre de ses femmes qui n’était pas de sang royal. Le public blâma cet acte du souverain, mais on apprit par la suite que la Kâssa avait comploté avec un parent de Souleïmân pour détrôner celui-ci et on approuva la colère du prince.

Ibn-Batouta trouva les Noirs du Mali remplis de justice et d’équité ; dans tout leur pays régnait une sécurité parfaite, les vols étaient inconnus ou punis très sévèrement, ainsi que toute injustice. Si des étrangers venaient à mourir, leurs biens étaient conservés jusqu’à ce que les ayants-droit les vinssent réclamer. Le même auteur loue beaucoup aussi la piété et le zèle religieux des Mandingues de son temps ; il constate avec plaisir qu’à Mali on contraignait les enfants à prier à force de coups et qu’on les mettait aux fers lorsqu’ils ne montraient pas assez d’ardeur à apprendre le Coran par cœur. D’autre part, il ne leur pardonne pas de laisser aller les jeunes filles et les esclaves des deux sexes sans aucun vêtement ni de permettre aux femmes de se découvrir le visage et de se mettre toutes nues devant l’empereur ; il leur reproche aussi de s’asperger de poussière, de réciter des poésies dans un accoutrement ridicule, de manger du chien, de l’âne et des animaux morts sans avoir été égorgés.

Les chevaux étaient rares à Mali lors du voyage d’Ibn-Batouta et se payaient jusqu’à 100 mitskal (environ 1.200 francs). Les chameaux y étaient sans doute plus abondants, puisque notre voyageur dit qu’il quitta Mali monté sur un chameau « parce que les chevaux sont très rares en ce pays ». En partant de la capitale, Ibn-Batouta prit une route se dirigeant approximativement vers le Nord-Est et atteignit le Sansara[187] à un endroit où on le traversait en barque et de nuit seulement, les « moustiques » y étant trop nombreux durant le jour[188]. Le voyageur vit seize hippopotames dans ce cours d’eau ; il raconte que les indigènes les capturaient au moyen d’un harpon muni d’une corde, laquelle servait à tirer au rivage l’animal harponné ; c’est exactement le procédé que Bekri avait signalé comme usité par les riverains du Sénégal.

Ibn-Batouta fit halte à un grand village situé près du Sansara, sur la rive gauche de la rivière ; le chef ou farba de ce village, appelé Magha ou Maghan, lui parla d’anthropophages originaires d’un pays aurifère situé dans le Sud du Mali (le Bouré probablement), qui étaient venus un jour se présenter à Kankan-Moussa, portant de grands anneaux aux oreilles et vêtus de manteaux de soie ; ils mangèrent une esclave que l’empereur leur avait donnée et vinrent remercier le monarque après s’être enduit la figure et les mains du sang de leur victime[189].

Du Sansara, Ibn-Batouta se rendit à Korimansa, village situé, dit-il, à deux jours de Diaga ou du Diagara (sans doute près des villages actuels de Kokry et de Massamana, entre Sansanding et Diafarabé, sur la rive gauche du Niger). Son chameau était mort en route et il envoya en acheter un autre à Diaga ou Dia. De Korimansa il alla à Mîma ou au Mîma, sans doute une ville ou plutôt une province située entre le Débo et le Faguibine, et de là à Tombouctou, où il arriva en 1353.

La plupart des habitants de Tombouctou étaient alors des Messoufa porteurs de voile (Touareg), mais le gouverneur ou farba, qui s’appelait alors Moussa, donnait l’investiture aux chefs des Touareg au nom de l’empereur de Mali, après les avoir revêtus d’un boubou, d’une culotte et d’un turban et les avoir fait asseoir sur un bouclier que les nobles de la tribu élevaient sur leurs têtes. Ibn-Batouta visita à Tombouctou le tombeau du poète-architecte Es-Sahéli, ainsi que celui de Siradj-ed-Dine. Il quitta cette ville en pirogue et descendit le Niger, achetant ses vivres à l’aide de sel, d’épices et de verroterie ; on lui fit boire du dolo au miel. Il séjourna un mois à Gao, qu’il signale comme l’une des plus belles et des plus grandes villes du Soudan, abondante en vivres ; comme à Mali, on y employait les cauries en guise de monnaie.

A Gao, il quitta le Niger et se rendit par terre à Takedda, où il signale des mines de cuivre ; de là, il gagna l’Aïr, qui dépendait alors du sultan de Kouka, puis l’Ahaggar et le Touat, et revint enfin à Fez par Sidjilmassa.

12o Règnes de Kamba et de Mari-Diata II (1359-1374).

Lorsque Souleïmân mourut, son fils Kamba (ou Famba ou encore Kassa) fut proclamé empereur. Mais un fils de Maghan, surnommé Mari-Diata (ou Mali-Diata) comme son aïeul Soundiata, briguait aussi la couronne et n’accepta pas l’autorité de Kamba. Une guerre civile s’ensuivit, au cours de laquelle plusieurs princes de la famille impériale se tuèrent les uns les autres. Enfin, au bout de neuf mois d’un règne plus nominal que réel, Kamba succomba dans une bataille et, le parti adverse ayant triomphé définitivement, Mari-Diata II s’empara du pouvoir (1360).

Le premier acte de gouvernement du nouvel empereur fut d’envoyer un exprès à Oualata pour donner à l’ambassade expédiée par Souleïmân l’année précédente l’ordre de continuer sa route. De plus, aux présents remis par Souleïmân, il ajouta une girafe. La caravane arriva à Fez en décembre 1360 ou janvier 1361. Le sultan Abou-Sâlem la reçut avec de grands honneurs et la girafe de Mari-Diata fit sensation auprès des Marocains qui, pour la plupart, ne connaissaient pas cet animal. Le jour de l’entrée à Fez de l’ambassade mandingue, dit Ibn-Khaldoun, « fut une véritable fête : pendant que le sultan allait s’asseoir dans le kiosque d’or d’où il avait l’habitude de passer ses troupes en revue, les crieurs publics invitèrent tout le monde à se rendre dans la plaine, en dehors de la ville. L’on s’y précipita en foule de tous les côtés et, bientôt, ce vaste local fut tellement encombré que plusieurs individus durent monter sur les épaules de leurs voisins. Le désir de voir la girafe et d’en admirer la forme étrange avait attiré toute cette multitude. Les poètes profitèrent d’une si belle occasion pour réciter au sultan des éloges et des compliments dans lesquels ils eurent soin de décrire ce singulier spectacle. Les envoyés nègres se présentèrent devant Abou-Sâlem pour lui exposer l’objet de leur mission et, tout en lui donnant l’assurance la plus formelle de l’amitié que leur souverain lui portait, ils le prièrent d’excuser le retard qu’on avait mis dans l’envoi du présent, retard causé par la guerre civile qui avait désolé l’empire. Ils décrivirent aussi en termes pompeux la grandeur de leur sultan et la haute puissance de leur nation. Pendant que l’interprète expliquait leur discours, ils faisaient résonner les cordes de leurs arcs en signe d’approbation, selon l’usage de leur pays. Pour saluer le sultan, ils se jetèrent de la poussière sur la tête, ainsi que cela se pratique envers les souverains de leur pays barbare »[190]. Abou-Sâlem mourut durant le séjour à Fez des envoyés mandingues ; ce fut le régent de l’empire, Ibn-Merzouk, qui leur fit les cadeaux d’usage et les congédia. Lors de leur retour, ils passèrent par Marrakech et par le pays des Beni-Hassân, dont le territoire s’étendait déjà à cette époque depuis le Sous jusqu’à la frontière du pays des Noirs.

Quelques années après ces événements, le sultan mérinide de Fez Abd-el-Halim, détrôné et chassé du Maroc par son frère Abou-Ziyân, s’enfuyait au Sahara, allait à Mali vers 1366 visiter Mari-Diata II et se rendait de là à La Mecque.

Ibn-Khaldoun fut documenté sur le compte de Mari-Diata II par un nommé Mohammed-ben-Ouassoul, natif de Sidjilmassa, qui avait fait fonctions de cadi à Gao et que l’historien des Berbères rencontra en 1374-75 à Honeïn, non loin de la ville actuelle de Nemours dans le département d’Oran. Ce Ben-Ouassoul considérait Mari-Diata II comme un tyran sans respect pour la justice et un grand coureur de femmes ; il l’accusait même d’avoir dilapidé le trésor impérial et d’avoir vendu à vil prix, à des marchands égyptiens, une pépite d’or vierge pesant vingt kintar (environ 25 kilos !), pépite qui provenait des mines du Ouangara et que les empereurs de Mali se transmettaient en même temps que le pouvoir[191]. Nous savons, de la même source, que Mari-Diata II mourut de la maladie du sommeil, « maladie très commune dans ce pays et qui attaque surtout les gens haut placés ; cette indisposition commence par des accès périodiques et réduit enfin le malade à un tel état qu’à peine peut-on le tenir un instant éveillé ; alors elle se déclare d’une manière permanente et fait mourir sa victime. Pendant deux années, Diata eut à en subir les attaques, et il y succomba l’an de l’hégire 775 (1373-74) »[192].

13o Règne de Moussa II (1374-1387).

Moussa II, fils de Mari-Diata II, succéda à son père, qu’il n’imita pas dans ses errements. Mais il se montra d’autre part faible et indolent et laissa son premier ministre, surnommé Diata, s’emparer de la direction des affaires. Ce Diata équipa une forte armée, à la tête de laquelle il s’en fut guerroyer au loin, soumettant des peuples noirs qui habitaient dans l’Est de Gao et s’attaquant même au sultan du Bornou, Omar-ben-Idris. Ce fut sous le règne de Moussa II que la ville de Takedda refusa de payer tribut à l’empereur de Mali et recouvra son indépendance ; Diata se porta sur cette ville et en fit le siège, mais il dut s’en retourner sans avoir réussi à s’en emparer.

14o Règnes de Maghan II et Santigui (1387-1390).

Maghan II succéda en 1387 à son frère Moussa II. Il n’était pas encore depuis deux ans sur le trône lorsque, en 1389, l’un de ses ministres l’assassina et s’empara du pouvoir. Ce ministre nous est connu sous le surnom de Santigui ou Sandigui, qui était le titre de sa charge ; ce mot signifie, non pas proprement « ministre », comme le dit Ibn-Khaldoun, mais « chef des achats » et il devait s’appliquer à une sorte de trésorier ou d’intendant. Ce Santigui n’appartenait pas à la dynastie impériale des Keïta, mais il lui était en quelque sorte allié, ayant épousé la mère de Moussa II, veuve de Mari-Diata II. Quelques mois après son avènement, en 1389-90, il fut tué par les parents de Maghan II, qui firent appeler, pour lui confier le pouvoir, un descendant de l’empereur Gaou nommé Mamoudou. Celui-ci résidait alors chez les infidèles dont le pays était situé au Sud du Mandé (peut-être chez les Banmana ou bien chez les Diallonké) ; il s’empressa de se rendre à Mali et y fut proclamé empereur en 1390, sous le nom de Maghan.

15o L’empire de Mali au XVe siècle.

Les renseignements d’Ibn-Khaldoun sur l’empire de Mali s’arrêtent à l’avènement de ce Maghan III (1390) ; l’historien arabe acheva d’écrire son ouvrage vers 1395 et mourut en 1406, en sorte qu’il n’a rien su des successeurs de Maghan III ni de ce prince lui-même, en dehors de la date de sa prise de pouvoir. Alors que nous possédons la liste complète des empereurs de Mali à partir d’Allakoï, avec des renseignements assez circonstanciés sur la plupart d’entre eux, nous ne connaissons au contraire à peu près rien de ce qui s’est passé à partir du XVe siècle, en dehors des quelques indications que l’on peut glaner dans le Tarikh-es-Soudân et dans les vieilles relations portugaises. Les traditions indigènes, si documentées en ce qui concerne Soundiata et la période héroïque, sont complètement muettes sur l’époque de l’empire mandingue la moins éloignée de nous.

Nous savons seulement par Sa’di que l’empire de Mali, qui était parvenu à son apogée avec Kankan-Moussa et s’était diminué plutôt qu’accru sous ses successeurs, vit sa décadence se précipiter à partir du XVe siècle, tout en demeurant un Etat puissant. Il comprenait encore en effet, en dehors de la province de Mali et des contrées habitées par les Mandingues, la ville et la région de Tombouctou, l’Aoukar avec Oualata, le Mîma (pays situé entre le Faguibine et le Débo), le Bagana et le Diaga, le royaume de Diara et peut-être une partie du Galam ; Gao et le pays des Songaï étaient encore, au moins nominalement, sous la suzeraineté de l’empereur mandingue, dont l’autorité n’était pas nulle au Tekrour. Ibn-Khaldoun prétend même que de son temps (dernières années du XIVe siècle) les villes de Silla et de Tekrour étaient vassales de Mali (Prolégomènes) et que les Zenaga voilés du désert — Goddala, Lemtouna, Messoufa, etc. — payaient tribut à l’empereur mandingue, que cet historien appelle malik-es-Soudân « le roi des Nègres », et que ces tribus berbères fournissaient des contingents à l’armée mandingue (Histoire des Berbères).

Vers le milieu du XVe siècle, des Ouolofs venus aux comptoirs portugais de la Gambie dirent à Diégo Gomez que tous les pays de l’intérieur appartenaient au Bour-Mali (c’est-à-dire à l’empereur de Mali), lequel résidait d’après eux dans une grande ville ceinte d’un mur en briques cuites qu’ils appelaient Kiokia ou Kiokoun (peut-être par confusion avec Koukia ou Gounguia) ; son pays, ajoutaient-ils, était riche en or et faisait du commerce avec le Maghreb et l’Egypte ; on s’y rendait des rives de l’Atlantique en se dirigeant vers l’Est et en traversant les contrées habitées par les Somanda (?), les Konnouberta (?) et les Sarakolé ; le forisangul (peut-être le « roi du Sénégal » ou plutôt le roi du Songaï) passait à leurs yeux pour être vassal du Mali.

Sa’di nous apprend que l’empire était divisé en deux gouvernements militaires, celui du Sud ou du Sangara-soma, comprenant principalement les provinces mandingues qui s’étendaient du haut Niger jusqu’à la Gambie, et celui du Nord ou du Farana-sora (ou Faran-sora), comprenant l’ensemble des pays annexés[193] ; le gouverneur du Farana-sora résidait habituellement, semble-t-il, dans le Kaniaga. Chacun de ces deux gouvernements était à son tour divisé en provinces, lesquelles se partageaient en cantons. Chaque chef de province transmettait les ordres de l’empereur aux chefs de canton placés sous son commandement et prenait la parole en leur nom lorsqu’ils étaient convoqués par le souverain.

Sa’di nous cite seulement les noms des trois provinces qui avoisinaient Dienné, celles de Kala, du Bendougou et du Sibiridougou. La première a été identifiée généralement avec une région qui aurait eu pour chef-lieu Sokolo : cette identification provient de ce que l’ancien nom de Sokolo était en effet Kala et de ce que les Maures désignent encore ainsi ce village de nos jours. Mais il me paraît plus rationnel d’identifier la « province de Kala » dont parle le Tarikh-es-Soudân avec une région comprenant le Karadougou ou Kaladougou actuel, situé entre le Niger et le Bani ; tous les passages de cet ouvrage où il est question de la province ou de la ville de « Kala » concordent avec cette solution. Le Bendougou n’était autre que le pays actuel du même nom, sur la rive droite du Bani (région de San). Quant au Sibiridougou, que Sa’di place au Sud des deux premières provinces et sur les confins de la province de Mali, il devait s’étendre à l’Est de Niamina dans la direction de Koutiala.

La province de Kala ou du Karadougou, dont le chef, qui appartenait au clan des Taraoré[194], résidait à Kara ou Kala (chef-lieu du Karadougou actuel), comprenait douze cantons, dont huit situés dans « l’île de Kara », c’est-à-dire entre le Niger et le Bani, et quatre situés au Nord de cette « île », sur la rive gauche du Niger. Les huit premiers étaient les cantons de Ouoron (Orondougou actuel, dans le canton de Saro ou Sarro), de Ouonzo ou Ouosso (sur le Bani en face de San[195], de Kaminia ou Kamiya (au Sud de Kara), de Farako ou du Fadougou (au Sud-Est de Sansanding), de Kirko ou Guirgo (?), de Kao ou Gao ou Kou (?), de Farama (?) et de Diara (?). Les quatre cantons de la rive gauche étaient ceux de Koukiri (sans doute l’un des deux villages actuels de Kokry ou de Kobikéré, entre Sansanding et Dia ou Diaga), de Niara (sans doute le Niéria actuel, au Nord-Est de Sansanding), de Sana (très vraisemblablement le canton actuel de Sansanding) et de Sâma ou Samba (en amont de Sansanding, rive gauche).

Les cantons du Bendougou cités par Sa’di sont ceux de Koou (peut-être Koro, entre Dienné et San), de Kaana ou Kaghana (le Konignon de nos cartes, au Sud de Dienné), de Soma (à l’Ouest-Sud-Ouest de San), de Tara (près et à l’Ouest de Kaana), de Da (au Sud-Sud-Ouest de San), d’Ama ou Oma (?), de Tâba (à l’Ouest de San) ; il s’en trouvait cinq autres, dont l’auteur du Tarikh avait oublié les noms, comme il avait oublié ceux des cantons du Sibiridougou.

A partir des premières années du XVe siècle, ainsi que je le disais plus haut d’après Sa’di, la puissance des empereurs de Mali commença à décliner. Leurs exactions et celles des gouverneurs des provinces furent telles, prétend l’auteur du Tarikh, qu’un matin Dieu envoya contre eux sa milice angélique sous la forme de jeunes gens qui firent irruption dans la salle d’audience du palais impérial, tuèrent de leurs glaives presque tous les gens qui étaient là, et disparurent. En réalité ces anges exterminateurs s’appelèrent les Mossi, les Touareg et surtout Sonni Ali-Ber et Askia Mohammed Touré, mais l’empire de Mali n’eut pas tant à souffrir d’eux qu’on serait tenté de le croire en lisant la pieuse légende rapportée par Sa’di.

Vers 1400, sans doute sous le règne de Maghan III ou de l’un de ses successeurs immédiats, le souverain mossi du Yatenga, Bonga, faisait une incursion dans le Massina oriental et s’avançait jusque sur la rive méridionale du lac Débo. En 1433, Araouân, Tombouctou et Oualata échappent à la domination du Mali pour passer sous celle du chef touareg Akil ; de 1465 à 1473, l’empereur de Gao Sonni Ali-Ber affranchit définitivement le Songaï de la suzeraineté mandingue, conquiert Tombouctou sur les Touareg, annexe à l’empire de Gao la ville et le territoire de Dienné, dont les princes de Mali n’avaient jamais réussi à se rendre maîtres, et s’empare d’une portion de la zone des inondations nigériennes qui, jusqu’à cette époque, avait fait partie intégrante des territoires dépendant de Mali.

Mais, du côté de l’Ouest, l’empire ne s’était pas laissé entamer. Le Vénitien Cadamosto, qui visita en 1455 le Cap Vert et la Gambie et en 1457 les îles Bissagos, nous apprend que, de son temps, les Mandingues de la Gambie étaient encore sujets de l’empereur de Mali[196].

Sonni Ali venait à peine de laisser un peu de répit au souverain mandingue que Nasséré, empereur mossi du Yatenga, traversait le Niger près de Mopti en 1477, ravageait tout le Massina, s’avançait jusque dans le Nord-Ouest du Bagana pour aller ensuite s’emparer de Oualata qu’il pillait de fond en comble en 1480, traversait en s’en retournant le Farimaké et le Bara et allait enfin se heurter, en 1483, à l’armée de Sonni Ali-Ber près du lac de Korienza.

C’est vers cette époque que se placent les premières relations de l’empire de Mali avec le Portugal. Le roi Jean II était monté sur le trône en 1481[197], après s’être déjà illustré, durant sa régence, par l’intérêt qu’il portait à la découverte et à la colonisation des côtes occidentales de l’Afrique. L’empereur de Mali qui régnait alors s’appelait Mamoudou ; il avait succédé à son père Mansa-Oulé II, lequel avait lui-même remplacé sur le trône son propre père Moussa III. Nous ignorons les noms des princes qui régnèrent entre Maghan III et Mousa III, mais nous connaissons ceux de ce dernier et de ses deux successeurs immédiats grâce à Joao de Barros. Celui-ci appelle en effet Mahmud-ben-Manzugul, « petit-fils de Moussa », l’empereur mandingue qui entretint des relations avec le roi Jean II, et il n’est pas difficile de retrouver « Mansa-Oulé » dans Manzugul. D’après le même auteur, ce prince résidait à Songo, « l’une des villes les plus populeuses de cette grande contrée que nous appelons ordinairement pays des Mandingues », et cette ville était située sur le méridien du Cap des Palmes et à 140 lieues marines environ (777 kilomètres) de la côte. La position ainsi donnée à Songo par de Barros correspond bien à la situation de Mali, qui devait se trouver à une cinquantaine de kilomètres seulement à l’Est du méridien du Cap des Palmes et à 800 kilomètres environ du point le plus rapproché de la côte. Barth a cru pouvoir identifier Songo avec le Songaï et le lieutenant Marc, interprétant un passage de M. Binger, l’a rapproché de Ngorho, ville sénoufo située dans le Sud du cercle de Bobo-Dioulasso ; mais ni le pays songaï ni Ngorho ne correspondent à la position assignée à Songo par de Barros et Ngorho n’a jamais été le centre d’un Etat musulman et n’a jamais été la résidence d’aucun prince mandingue. Si l’on veut bien se rappeler que de Barros tenait ses informations des rapports du gouverneur portugais d’Elmina (Côte d’Or) et si l’on se reporte au nom donné aux Dioula et aux peuples mandé en général par les Fanti, les Achanti, les Agni et les autres populations de la Côte d’Or et de la Côte d’Ivoire — nom qui est encore aujourd’hui prononcé Songo ou Nzoko par les Fanti et les Agni, Sorho par les Koulango et Tiorho par les Sénoufo —, on conviendra qu’il est fort vraisemblable que, dans l’esprit du gouverneur d’Elmina et dans celui de de Barros, Songo désignait tout simplement le pays des Mandingues et sa capitale Mali.

Au moment où se produisirent les grandes incursions mossi dans le Bagana (1477-1483), les Portugais possédaient des comptoirs en différents points de la côte, notamment à Arguin, au Rio de Cantor (Gambie) et à Elmina ; il est probable même qu’ils fondèrent vers cette époque un établissement dans l’Adrar. Il est difficile de savoir auquel de ces comptoirs s’adressa l’empereur Mamoudou, qui était surtout connu des Portugais sous le nom de Mandi-Mansa, c’est-à-dire « roi du Mandé ou des Mandingues » ; il est probable cependant que ses envoyés se dirigèrent de préférence vers les établissements de la Gambie, qui étaient pour eux d’accès plus facile que ceux de la Mauritanie et d’Elmina : le comptoir d’Elmina d’ailleurs ne fut fondé que vers 1481, et d’autre part les Mandingues étaient établis jusque sur les rives de la basse Gambie et entretenaient des relations commerciales suivies avec les factoreries du « Rio de Cantor », tandis qu’ils ne s’aventuraient guère dans la Mauritanie ni dans la forêt du golfe de Guinée.

Quoi qu’il en soit, Mamoudou, effrayé de la menace que constituaient pour la sécurité de son empire les razzias des Mossi, les conquêtes de Ali-Ber et, d’un autre côté, les incursions des Ouolofs, alors maîtres d’une partie du Tekrour, envoya une ambassade aux Portugais pour réclamer leur aide contre ses ennemis. Le gouverneur du fort portugais qui reçut la visite des ambassadeurs mandingues se hâta d’informer son roi de cet événement. Jean II ne semble pas avoir répondu d’une façon directe à la requête de Mamoudou ; sans doute trouvait-il que c’eût été s’aventurer beaucoup que d’envoyer aussi loin une expédition militaire : mais il voulut profiter de la circonstance pour nouer des relations plus étroites avec l’empereur mandingue, et il expédia deux ambassades à Mali. L’une, partie de la Gambie, se composait de Rodriguez Rabello, Pero Reinal et Joao Collaçao ; nous ignorons à quelle époque elle arriva à Mali et même si elle atteignit cette ville. L’autre, mise en route par le gouverneur d’Elmina, parvint auprès de Mamoudou, qui remit aux envoyés portugais une lettre destinée à leur roi ; dans cette lettre, que Joao de Barros dit avoir eue entre les mains, il se montrait fort surpris de l’étendue du pouvoir du roi de Portugal, ajoutant qu’aucun des 4.404 monarques qui l’avaient précédé sur le trône de Mali (sic) n’avait jamais reçu ni message ni messager d’un roi chrétien et que lui-même, jusqu’alors, ne connaissait que quatre sultans dont la puissance méritât d’être comparée à la sienne, à savoir les sultans d’Alimaun (Yémen), de Baldac (Baghdad), de Cairo (le Caire) et de Tucurol (Tekrour).

Cependant l’amitié des Portugais ne devait pas être d’un grand secours à l’empire de Mali, dont le démembrement allait être accéléré, après la mort du roi Jean II, par les conquêtes du premier askia de Gao et de ses successeurs, à partir de l’année 1498.

16o L’empire de Mali au XVIe siècle.

Léon l’Africain[198] visita Mali au début du XVIe siècle. Il nous dit que cette ville comptait de son temps environ six mille feux[199] et se trouvait à proximité d’un bras du Niger. On y rencontrait beaucoup d’artisans et de marchands, lesquels approvisionnaient Dienné et Tombouctou de divers articles et denrées. Les grains, le coton et le bétail s’y trouvaient en abondance. L’islamisme y était florissant, aux mosquées étaient attachées des écoles et les habitants étaient « les plus civils, de meilleur esprit et plus grande reputation de tous les Noirs, pour autant qu’ils furent les premiers à recevoir la loy de Mahommet ». L’empire de Mali, au dire du même voyageur, s’étendait alors au Nord jusqu’au territoire de Dienné, au Sud jusqu’à un désert ou pays inconnu hérissé de hautes montagnes (Fouta Diallon), à l’Ouest jusqu’à des forêts qui bordaient l’Océan et à l’Est jusqu’aux territoires dépendant de Gao.

Nous avons vu, en racontant l’histoire de l’empire de Gao, comment l’askia Mohammed I, en 1498-99, annexa le Bagana à ses Etats, malgré la résistance du gouverneur mandingue Ousmana, qui fut fait prisonnier, et celle de Demba Dondi, chef des Peuls du Massina, qui fut tué. En 1500-1501, c’était le tour des provinces constituant le royaume de Diara d’être dévastées par Omar Komdiago, frère de l’askia, et annexées à l’empire de Gao, malgré la belle défense que fit Kama, le représentant du Mali auprès du roi de Diara. En 1506-07, Mohammed I se portait au Galam et étendait son autorité jusqu’aux confins du Tekrour. L’empire de Mali se trouva ainsi amputé de toutes ses dépendances septentrionales et ramené à peu près aux limites qu’il possédait vers 1324, avant la victoire de Soundiata sur Soumangourou.

Les deux premiers successeurs de Mohammed I à Gao, Moussa et Bengan-Koreï, laissèrent en paix ce qui restait de l’empire mandingue. Mais un autre ennemi avait surgi du côté de l’Ouest : je veux parler du Tekrour. Sous le commandement de Koli Galadio, alias Koli Tenguéla, les Peuls et les Toucouleurs du Fouta cherchèrent à s’emparer des mines d’or du Bambouk ; se portant en masses serrées le long de la rive sud du Sénégal entre 1530 et 1535, ils pillèrent d’abord les provinces méridionales du royaume de Galam (Goye et Kaméra) et massacrèrent ensuite un nombre considérable de Mandingues sur les deux rives de la Falémé. L’empereur de Mali implora de nouveau l’aide des Portugais et, en réponse à ses prières, Joao de Barros, alors gouverneur des établissements portugais de la Guinée, envoya à Mali en 1534, non pas une armée, mais un ambassadeur nommé Péroz Fernandez, accrédité par le roi Jean III, dans le but de proposer au monarque mandingue une intervention amicale auprès de l’empereur de Tekrour et de solutionner différentes questions relatives au commerce de la Gambie. Le souverain qui régnait alors à Mali s’appelait Mamoudou (Mamoudou II) et était le petit-fils de cet autre Mamoudou qui avait reçu les envoyés de Jean II. Il accueillit fort bien Péroz Fernandez et lui dit, d’après de Barros lui-même, « qu’il s’estimait très heureux de sa venue, car, du temps de son grand-père qui portait le même nom que lui, un messager était déjà venu de la part d’un autre roi Jean de Portugal ». On ne sait quel fut le résultat de ces négociations au point de vue politique ; il semble pourtant que les Peuls et les Toucouleurs repassèrent la Falémé sans occuper le Bambouk, mais que le roi de ce pays, Guimé Sissoko, voyant que l’empereur de Mali était impuissant à le défendre, se rendit à peu près indépendant.

Cependant l’askia Bengan-Koreï, détrôné par Ismaïl en 1537, s’était réfugié dans les environs de Mali et s’était placé sous la sauvegarde de Mamoudou II. La protection de ce dernier n’empêcha pas les Mandingues d’abreuver d’humiliations le fils de leur ancien ennemi (Bengan-koreï était fils de Omar Komdiago) et celui-ci alla se fixer près de Sansanding, dans un petit village de la rive droite du Niger nommé Sama.

En 1542, l’askia Issihak I venait razzier le Bendougou, à peu de distance de Mali. En 1545-46, son frère Daoud s’avançait jusque sous les murs de la capitale mandingue : l’empereur prenait la fuite, l’armée de Gao entrait victorieuse à Mali et y demeurait une semaine, remplissant d’ordures la résidence impériale. Puis, trouvant sans doute qu’il avait humilié suffisamment le rival de son frère, Daoud se retira, et l’empereur de Mali put rentrer dans sa capitale.

Le même Daoud, ayant remplacé plus tard Issihak I sur le trône de Gao, dirigea plusieurs expéditions dans le Massina, le Bagana et la région de Kala (Sokolo). En revenant de cette dernière expédition, en 1559, il passa près de Sansanding.

L’autorité des derniers askia continua à s’affermir sur le Diaga, le Bagana et le royaume de Diara, mais l’empereur de Mali conserva à peu près intacte la partie méridionale de son domaine. Lorsque les Marocains s’installèrent à Tombouctou en 1591 et substituèrent leur pouvoir à celui des princes de Gao sur le moyen Niger, plusieurs des provinces situées au Nord de Mali se constituèrent en petits Etats plus ou moins indépendants, tels que le royaume peul du Massina et le royaume soninké de Goumbou, tandis que le royaume de Diara retrouvait pour un temps sa liberté d’allures. Cependant l’empire de Mali gagna plus qu’il ne perdit au changement de régime. A la fin du XVIe siècle, un effort fut même tenté par l’empereur Mamoudou III pour enlever Dienné aux Marocains ; ce prince fut d’ailleurs mal secondé par ses vassaux : les deux gouverneurs militaires du Farana-sora et du Sangara-soma refusèrent de l’accompagner dans son expédition, ce que voyant, Bakari, chef du Karadougou, et son collègue le chef du Bendougou ne répondirent pas non plus à l’appel de l’empereur. Celui-ci ne trouva un concours effectif qu’auprès des chefs des cantons de Farako (dans le Karadougou) et d’Ama ou Oma (dans le Bendougou), ainsi qu’auprès de Hamadou-Amina, chef des Peuls du Massina, qui chercha à profiter de l’occasion pour se rendre complètement indépendant des Marocains. Le caïd de Dienné demanda du secours au pacha Ammar, qui venait de remplacer Djouder à Tombouctou. Ammar envoya des troupes conduites par les caïds Moustafa et Abdelmalek, lesquels arrivèrent à Dienné le 26 avril 1599. Mamoudou III et ses alliés étaient campés sur les collines de Sânouna et leur armée s’étendait jusqu’au bras du Bani qui sert de port à la ville. Les Marocains firent une sortie pour repousser les Mandingues et les Peuls, mais ils éprouvèrent une résistance inattendue et ne durent leur salut qu’à leurs armes à feu. Les gens de Dienné cependant arrivèrent à la rescousse et Mamoudou III fut mis en déroute et retourna à Mali, tandis que ses alliés regagnaient également leurs pays.

Hamadou-Amina avait transporté son camp à Soï ou Soé, entre Dienné et Mopti[200]. Les caïds marocains voulurent aller l’y attaquer, mais le gouverneur songaï du Gourma leur fit observer que ce chef, en sa qualité de nomade, était au fond peu redoutable, et qu’il valait mieux marcher contre le chef d’Ama, qui était un sédentaire[201] et qui du reste avait contribué à entraîner l’empereur de Mali dans son expédition contre Dienné. Les Marocains se portèrent donc sur Ama, sous le commandement du caïd Slimân-Chaouch, et pillèrent et détruisirent Soo (peut-être San), qui était alors un marché important. Tandis que l’armée marocaine revenait du Bendougou, elle fut attaquée sur les bords du Bani, en face de Tié (village de la rive droite du Bani, près et en aval de Koro), par Hamadou-Amina aidé d’auxiliaires banmana ; le caïd Slimân fut complètement battu et, à la suite de cette défaite, les Marocains firent la paix avec Hamadou et laissèrent en paix l’empereur de Mali et ses alliés.

17o Dernière période de l’empire de Mali (1600 à 1670).

Cependant un nouveau peuple allait jouer son rôle dans les destinées du Soudan occidental et porter au vieil empire de Mali des coups plus rudes que ceux que lui avaient donnés les souverains de Gao : je veux parler des Banmana. Installés dès 1600 dans la région de Ségou, ceux-ci furent d’abord placés pendant une soixantaine d’années sous la suzeraineté au moins nominale de l’empereur de Mali, bien que ceux d’entre eux qui s’étaient établis à proximité de Dienné dépendissent plutôt soit du caïd marocain qui résidait dans cette dernière ville, soit du roi peul du Massina.

Sa’di, qui fit plusieurs voyages sur la portion du Niger voisine de Mali, notamment en 1644, nous a fourni quelques renseignements sur la géographie de cette région vers le milieu du XVIIe siècle.

Voici l’un de ses itinéraires : venant de Tombouctou par eau, il atteignit en sept jours Soï (près Akka) sur le lac Débo et se rendit de là, en une demi-journée, en longeant le bord septentrional du lac, à Kankoura, près de Gourao ; traversant alors le lac, il arriva en un jour au mont Sorba, sur la rive Sud, et gagna de là, par terre, Kakagnan, sur le marigot de même nom. Reprenant alors la voie fluviale, il atteignit, au bout de douze jours de navigation sur le marigot de Dia et le Niger, le point de Koukiri ou Kokry ; à un jour en amont, il toucha Foulao, puis, trois jours et demi après, termina son voyage à Komino, qui était le port de Farako et se trouvait sur la rive droite du fleuve, à quelques heures de ce chef-lieu de canton[202] ; en face de Komino, sur la rive gauche, était Nakira (le Nakry de nos cartes), port du Sana ou canton de Sansanding, dont le chef-lieu s’appelait alors Tiébla ou Sanamadougou et se trouvait à une faible distance au Nord-Est de Sansanding même. Le canton de Sana ou de Sansanding avait encore un autre port sur la rive gauche du Niger, à Noursanna, entre Nakira et Koukiri.

Après être allé à Tiébla visiter le chef du Sana et être demeuré quelque temps auprès de lui, Sa’di traversa le Niger, passa la nuit à Komino, arriva le lendemain à midi à Makira et le soir à Dioulo (Yolo de nos cartes) ; le troisième jour, il coucha à Fala (sans doute le Dionfalla actuel) et le quatrième à Foutina (Faténé), près et au Sud de Kaminia. Le cinquième jour au matin, il arrivait à Tonko (peut-être Toumo), dans le Séladougou, et atteignait le soir Farmanata ; le sixième jour, il traversait Séla et Tamakoro et arrivait à Timitama, chef-lieu du Ouoron ; le septième jour, il atteignait Bîna (près du Gomitogo actuel), où l’on pouvait s’embarquer à la période des hautes eaux, et se rendait de là en pirogue à Dienné, où il entra le huitième jour.

L’année suivante, Sa’di refit en sens inverse la route de Dienné à Sansanding et nota un itinéraire à peu près analogue au précédent, mais plus détaillé. Sa première étape fut Bîna et la seconde Konti ou Kondyi, où résidait alors le Kala-san, c’est-à-dire (en songaï) le chef de la province du Karadougou. Le troisième jour, il traversa Ouanta (canton du Ouoron), puis Tamtama, village dépendant de Séla et distinct de Timitama chef-lieu du Ouoron, ensuite Komtonna, Nionsorora et Niéna, et alla coucher à Séla. Le quatrième jour, il atteignit Tonko, où se trouvait la limite du Séladougou et du Kaminiadougou. Le cinquième jour, il passa à Tatinna et à Tatirma (le Tacirma de nos cartes), puis à Foutina (Faténé) et à Taouatalla, et coucha dans un village dont il ne donne pas le nom. Le sixième jour, après avoir dépassé Fala, il abandonna la route de Yolo ou route du Nord, alors inondée, et se dirigea sur Toumé, où il passa la nuit. Le septième jour, par Fadougou, Nounio, Massala et Komma, il arriva à Farako, résidence du chef du Fadougou ou canton de Farako. Le huitième jour enfin, il atteignit le Niger à Komino, traversa le fleuve, toucha la rive gauche à Nakira ou Nakry et gagna Tiébla, résidence du chef du Sana. Il profita de son séjour au Sana pour aller visiter la ville même de Sansanding, dont il orthographie le nom Chenchendi ; on mettait trois à quatre heures pour y arriver en partant de Tiébla : de cette dernière localité, on descendait vers le Niger, qu’on atteignait à Madina, en amont de Nakry, et dont on remontait ensuite la rive gauche.

Nous avons vu que, dès les premières années du XVIIe siècle, les Banmana s’étaient installés dans la région de Ségou. A partir de 1630, devenus nombreux et puissants, ils s’alliaient tantôt aux Peuls du Massina et tantôt aux Mandingues du Karadougou et du Bendougou — peu à peu absorbés par eux — contre les Marocains de Dienné ou contre l’empereur de Mali, dont l’autorité devenait de plus en plus précaire sur la rive droite du Niger. En 1645 les Banmana, qui avaient conservé la haine farouche des musulmans, faisaient une sorte de guerre sainte contre les représentants de l’empereur mahométan de Mali à Farako et à Tiébla, dévastaient le Fadougou et le Sana et s’établissaient sur les deux rives du Niger depuis Koukiri jusque tout près de Niamina, menaçant l’empereur de Mali jusque dans sa résidence.

Vers 1670, Biton Kouloubali fondait définitivement l’empire banmana de Ségou et y annexait Sansanding, le Massina et le Bagana, ainsi que Dienné et la région de Tombouctou, enlevant toute autorité et tout prestige aux descendants des pachas et caïds marocains. Vers la même époque, Sounsa Kouloubali, chef de la fraction des Massassi, s’établissait près de Mourdia et fondait l’empire banmana dit du Kaarta. Le Bélédougou devenait une sorte de marche frontière entre les deux empires naissants, théâtre et victime des luttes qu’allaient se livrer les princes de Ségou et ceux du Kaarta.

Mama-Maghan, le dernier des empereurs mandingues de la dynastie des Keïta, voulut enrayer le développement de l’empire de Ségou et assiégea durant trois ans (1667-70) la capitale de Biton. Obligé de se retirer sans avoir obtenu aucun résultat et poursuivi par son adversaire jusqu’en face de sa propre capitale, il dut faire la paix pour éviter d’être précipité dans le Niger avec les débris de son armée et renonça à exercer son autorité en aval de Niamina. Ne se sentant plus désormais chez lui à Mali, il abandonna cette ville, qui tomba rapidement en ruines, et se transporta à Kangaba, berceau de sa famille.

Au commencement du XVIIIe siècle, aucune trace ne subsistait plus, en dehors de vagues emplacements de cases encore visibles, de cette fameuse cité de Mali qui, pendant quatre siècles, avait été la véritable capitale du Soudan Occidental. Les provinces mandingues qui purent échapper à la conquête banmana se transformèrent en petits royaumes indépendants, et les descendants de Soundiata, réfugiés à Kangaba, ne furent plus que les chefs de la petite province du Mandé proprement dit, comme aux temps fabuleux qui avaient précédé le XIIIe siècle[203]. L’empire de Mali avait disparu, d’une manière définitive, de la carte de l’Afrique.

Carte 13. — L’empire de Mali.

Illustration from Haut-Sénégal-Niger (Soudan français), Tome 2 (de 3): l'histoire

Notes in this chapter

Note 1 · A comparer avec Ouâr Diâbi, Ouâr Diâdié ou Ouâr Ndiaye, nom donné à l’islamisateur du Tekrour. A rapprocher aussi de bara-mousso, nom donné Note 2 · D’après le témoignage de Makrizi, qui fait d’Allakoï le « premier roi du Tekrour » et l’appelle Serbendana, peut-être par suite d’une confusNote 3 · Mot à mot « le lion du jeûne », allusion probable à la faim de vengeance qui animait ce prince vis-à-vis de l’ennemi de sa famille et de sonNote 4 · Sans doute les mêmes que les Lemlem du royaume de Dao ou du Dao mentionnés par Bekri.Note 5 · 1er vol., page 292.Note 6 · D’après Ibn-Batouta, Soundiata aurait été instruit dans la religion musulmane par le grand-père d’un jurisconsulte nommé Modrik-ben-Faris, lNote 7 · Du Niger au Golfe de Guinée, 1er vol.Note 8 · Dapper donne 30 journées de Mali à Tombouctou, ce qui correspond bien à la distance séparant cette dernière ville de la région de Niamina ; Note 9 · C’est sous cette orthographe (Mellé) que le nom a été, d’après M. E. D. Morel, mentionné pour la première fois sur une carte : il s’agit d’uNote 10 · Dapper dit qu’au Sud des Mandinga ou Manienga de la haute Gambie, « dont le pays renferme beaucoup d’or », habitent les Souso (Soussou), donNote 11 · Et précisément la plupart des manuscrits de l’ouvrage d’Ibn-Khaldoun donnent le mot sans aucun point diacritique.Note 12 · Ce conquérant mandingue est appelé Abba-Manko par Golberry, qui le fait vivre vers l’an 1100 et dit qu’il imposa l’islamisme aux habitants dNote 13 · Ce fut là l’origine de la tribu peule dite des Sambourou. A la mort de Bida et d’Ilo-Diadié, Maham-Boli, prenant le pas sur ses cinq frères Note 14 · Ibn-Khaldoun l’appelle Mansa-Ouali et prétend que Ouali est, chez les Mandingues, la corruption du nom arabe Ali ; cette indication est assuNote 15 · 1er vol., pages 292 et 293.Note 16 · Ce cheikh fut rencontré par Ibn-Khaldoun en Egypte en 1393-94. Entre autres choses, il dit au célèbre historien arabe que le vrai nom des « Note 17 · Rien n’indique que cette localité ait été celle du même nom qui est actuellement l’une des villes principales de la Guinée Française, mais lNote 18 · On a écrit parfois Konkour-Moussa : cette leçon fautive provient d’une erreur de copiste ou d’une mauvaise lecture des textes arabes, l’n fiNote 19 · D’après Sa’di, Kankan-Moussa aurait laissé au Touat beaucoup de ses gens, qui avaient été atteints en route d’une maladie du pied appelée daNote 20 · L’histoire de cet emprunt ou plutôt de son remboursement est assez curieuse. Lorsque Kankan-Moussa fut de retour à Mali, Siradj-ed-Dine y enNote 21 · En réalité les ruines actuelles sont celles d’un bâtiment construit au XVIe siècle en remplacement de celui qu’avait élevé Es-Sahéli.Note 22 · C’est-à-dire probablement un métis de Soninké de Tichit (Voir 1er vol., page 220).Note 23 · D’après Ibn-Batouta. L’épithète de Ouangarati signifie « natif du Ouangara ».Note 24 · Takedda était située entre Gao et Agadès, à 70 étapes au Sud-Ouest de Ouargla d’après Ibn-Khaldoun.Note 25 · Histoire des Berbères, trad. de Slane, livre III, p. 288. De Slane propose de lire Massîn au lieu de mebstîn et pense qu’il est fait allusioNote 26 · Ibn-Batouta, né en 1303, était Berbère d’origine. Il fut chargé en 1352 par Abou-Inân, sultan de Fez, de visiter le pays des Noirs et accompNote 27 · Kharité est le nom soninké de l’huile tirée des fruits d’un arbre appelé khari par les Soninké, karéhi par les Peuls et sé ou syé par les MaNote 28 · « Miel » se dit li en mandingue.Note 29 · Ce qu’Ibn-Batouta appelle assîda est le tô des Banmana et des Malinké, c’est-à-dire une sorte de pâte de farine cuite et servant d’aliment pNote 30 · Sans doute Dioura.Note 31 · Très probablement la rivière qui se jette dans le Niger près et à l’Est de Niamina et à laquelle Barth donne ce même nom.Note 32 · Douga est le nom d’une espèce de vautour et aussi celui d’un génie, chez les Banmana et les Malinké, et est souvent donné comme prénom à desNote 33 · Il s’agit de l’instrument répandu dans toute l’Afrique Noire, appelé en mandingue balan ou bala et connu des Européens sous le nom de « balaNote 34 · Bembé est le mot mandingue actuel signifiant « estrade ».Note 35 · Comparez les usages observés encore de nos jours chez les Mossi.Note 36 · Voir plus haut.Note 37 · Dyéla est le pluriel arabisé de dyêli, qui est effectivement l’appellation mandingue des griots mais qui fait en réalité au pluriel dyêli-loNote 38 · Cet usage s’est conservé jusqu’à nous dans la plupart des pays du Soudan, ainsi d’ailleurs que presque tous ceux observés au XIVe siècle parNote 39 · Ibn-Batouta fait de cette rivière « un cours d’eau sortant du Nil ». Cette appréciation est justifiée par le fait que, au moment de la crue Note 40 · Ces « moustiques » sont probablement des tsétsé : on sait que ces mouches se montrent de préférence pendant le jour, tandis que les moustiquNote 41 · Le même chef de village raconta à Ibn-Batouta l’histoire d’un jurisconsulte arabe nommé Aboul-Abbas, qui avait reçu de Kankan-Moussa un cadeNote 42 · Histoire des Berbères, trad. de Slane, livre IV, p. 343 et 344.Note 43 · Ben-Ouassoul rapporta à Ibn-Khaldoun que la ville de Mali était très étendue, très populeuse et très commerçante, que de nombreuses sources Note 44 · Histoire des Berbères, trad. de Slane, livre II, p. 115. Ce passage d’Ibn-Khaldoun est intéressant à plus d’un titre : il nous montre d’aborNote 45 · Le texte du Tarikh-es-Soudân semble faire de ces deux mots les titres des deux gouverneurs et c’est ainsi que M. Houdas l’a interprété dans Note 46 · Tarikh-es-Soudân, p. 34 de la traduction.Note 47 · D’après M. Ch. Monteil, le Ouonzo de Sa’di correspondrait au Ouandiodougou du canton actuel de Saro ou Sarro.Note 48 · Ce voyageur, dans sa relation parue à Vicence en 1507, dit que l’or du Mali se transportait partie à Cochia (Koukia ou Gounguia), sur la rouNote 49 · Jean II régna de 1481 à 1495. Après lui vinrent Emmanuel (1495-1521) et Jean III (1521-1557).Note 50 · Hassân-ben-Mohammed el-Ouazzân, plus connu sous le surnom de Léon l’Africain, voyagea au Soudan vers 1507, à l’âge de seize ans environ, et Note 51 · C’est-à-dire 6.000 familles et non pas 6.000 habitants, comme l’écrit Dapper dans son interprétation du récit de Léon.Note 52 · Ou à Soua (Pondori).Note 53 · Peut-être faut-il interpréter ce raisonnement, rapporté par Sa’di, de la façon suivante : la résidence de Hamadou-Amina, simple campement, nNote 54 · Farako était le chef-lieu ; le canton lui-même portait le nom de Fadougou, qui est encore celui d’un village situé à l’Est de Farako. Le KomNote 55 · Mambi Keïta, le dernier chef du Mandé descendant de l’ancienne famille impériale de Mali, est mort à Kangaba il y a quelques années : pour d
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