XXXII Conclusion.
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Tous les voyageurs ont parlé de ces hautes montagnes qui semblent étager par terrasses certaines portions de l’Asie. La caravane gravit avec mille fatigues des pentes dangereuses, elle traverse des précipices sur des arbres tremblants, elle franchit des cascades dans lesquelles restent toujours quelques compagnons plus faibles ou plus malheureux; elle souffre le froid et le chaud, la soif et la faim; et après une longue ascension, alors que les forces manquent à tous et que le désespoir s’empare des plus courageux, tout à coup le dernier pic s’aplanit et montre aux yeux ravis une immense contrée couverte de bosquets en fleurs, de moissons dorées et de villes opulentes.
Il en est de même de certaines existences. Vous gravissez longtemps les rocs inaccessibles, vous laissez à chaque caillou une goutte de votre sang, à chaque ronce un lambeau de votre espérance, et, quand tout semble perdu, quand vous cherchez une place pour vous cacher et mourir, ce qui faisait obstacle s’écroule subitement et vous vous trouvez assis dans l’Eden que vous aviez cru perdu sans retour. Hasard étrange ou loi mystérieuse qui semble partager la vie humaine en autant de drames distincts et contrastés, débutant tantôt par la tragédie, tantôt par l’idylle, mais échappant toujours brusquement au poëme commencé pour en entreprendre un nouveau.
La mort d’Arthur changea tout dans la destinée d’Honorine. Il sembla avoir emporté avec lui, dans sa tombe, la fatalité qui avait jusqu’alors pesé sur la jeune femme. Délivrée de ceux qui s’étaient, tour à tour, acharnés à sa perte, elle se retrouvait libre et sans inquiétude. On eût dit une colombe échappée aux filets de l’oiseleur et qui reprenait possession de la verdure et du ciel. De Gausson, retourné aux Motteux, y avait réglé toutes les affaires de la succession; ses lettres tenaient Honorine au courant, jour par jour, de ce qu’il avait fait, de ce qu’il avait pensé. Chaque mois il revenait passer quelques heures à la Brichaie. C’étaient alors toutes les enivrantes joies du retour, toutes les ravissantes tristesses du départ; et l’attente, ainsi entrecoupée d’émotions, avait elle-même je ne sais quel charme ardent! Oh! qui n’a regretté ces angoisses des années amoureuses, tout ce cortége poétique mêlé de chimères, de regrets, d’espoir! Olympe romanesque où nous plaçons nos rêves pour en faire des Dieux, fascination charmante qui nous enlève aux froissements de la réalité pour nous emporter comme Elisée dans les nuées. L’année d’épreuve s’écoula et le mariage eut lieu dans la petite église de Sartilly. Le duc, dont les forces allaient s’affaiblissant, s’y fit transporter. Françoise et Brousmiche pleuraient de joie derrière les mariés, et le petit Jules, qui tenait ses petites mains jointes, répéta tout haut la simple prière qui lui avait été apprise par sa mère:
«Mon Dieu, bénis tous ceux qui nous aiment et pardonne à ceux qui nous haïssent!»
Honorine et de Gausson revinrent à la Brichaie à pied, à travers les viettes ombragées, respirant les premières senteurs du printemps, écoutant les premiers chants des oiseaux, ayant leurs mains enlacées et le cœur gonflé d’un bonheur trop grand pour pouvoir l’exprimer par des paroles. Trois mois s’écoulèrent dans un inexprimable enchantement; les épreuves du passé rendaient encore plus enivrantes les délices du présent. Honorine ne pouvait s’accoutumer à tant de bonheur. Parfois, au milieu des extases silencieuses qui suivaient ces longs entretiens, elle laissait échapper tout à coup un léger cri; des larmes venaient mouiller ses longs cils, et elle serrait la main de Marcel en disant:
—Ah! je suis trop heureuse, j’ai peur!
Ces craintes ne tardèrent pas à être justifiées par un malheur prévu, mais qu’ils devaient sentir douloureusement. La santé du duc de Saint-Alofe déclinait de jour en jour; bientôt commença pour lui cette agonie sans souffrance et sans affaiblissement d’esprit, rare privilége accordé à certains vieillards. La vie le quittait lentement, comme une eau qui fuit; il la sentait lui échapper; il assistait par l’intelligence à cet anéantissement du corps, et, semblable à Socrate, il continuait à proclamer d’une voix ferme, quoique affaiblie, les grandes doctrines auxquelles il avait voué sa vie. Enfin, un matin du mois d’août, il se fit transporter à la lisière du bosquet de sapins, près de la tombe de Marc. Il aimait ce lieu élevé d’où l’on apercevait les bois et la mer. A demi couché sur un tapis étendu à terre, il regarda longtemps l’horizon. Son visage amaigri était plus pâle, ses cheveux plus rares, ses mains plus tremblantes, mais la même flamme brillait dans son regard plein de douceur. Honorine et de Gausson, debout près de lui, le surveillaient avec une tendresse inquiète. Il releva la tête vers eux, essaya de sourire, et dit d’une voix faible:
—La terre est toujours aussi verte, le ciel aussi bleu, et vos regards nagent dans la joie... Où pourrais-je m’éteindre plus doucement?
—Ah! pourquoi ces pensées? interrompit Honorine en se penchant vers le vieillard avec des larmes dans les yeux.
Le duc prit sa main, qu’il retint dans les siennes.
—Que peuvent-elles avoir de triste? dit-il doucement. La mort qui brise une vie dans sa fleur, ou des projets à peine commencés, peut affliger l’homme qui la subit; mais quand la tâche est remplie, on se repose sans regrets. J’ai élevé jusqu’au faîte l’édifice que je voulais bâtir; un homme ne pouvait en faire davantage.
—Mais cet édifice est encore invisible pour le plus grand nombre, fit observer de Gausson; il vous reste à le faire connaître.
—Je n’ai plus le temps, dit le vieillard; mais je vous remercie d’y avoir pensé... Vous me rendez ainsi plus facile la demande que je voulais vous faire.
—Ah! parlez! s’écrièrent à la fois les deux époux; nous accomplirons tous vos désirs; que voulez-vous?
—Ce que je veux, reprit le duc, dont la voix s’anima, c’est que le fruit de longues études ne soit point perdu pour le bonheur des hommes. S’il ne m’a point été donné de voir lever ce soleil dont j’aperçois les lueurs à l’horizon du monde, je n’ai point pour cela cessé d’y croire; non, j’en prends Dieu à témoin, je meurs avec la foi de l’avenir! Mais cette terre promise dans laquelle doivent s’établir nos fils, il faut en indiquer la route à la foule; je l’ai cherchée trente ans...
—Et vous l’avez découverte! interrompit vivement de Gausson.
—Alors, montrez-la à tous, reprit le vieillard; promettez-moi que ces longues études ne demeureront point ensevelies dans l’oubli, et que, grâce à vous, elles seront publiées.
—J’en prends l’engagement! s’écria Marcel.
Le vieillard lui tendit la main.
—J’étais sûr de votre réponse, dit-il; vous trouverez tous mes manuscrits en ordre dans la cassette d’ébène donnée par Honorine... Si je ne me suis point trompé, le jour de la justice viendra pour mon œuvre. Quelque longue que soit l’attente, le germe conservé ne périra pas. Quelqu’un l’apercevra un jour et lui donnera assez de terre, d’eau et de soleil pour qu’il s’élève et s’épanouisse.
—Ah! vous verrez ce jour! dit Honorine, en s’approchant du vieillard avec une émotion croissante; pourquoi ne point espérer dans la bonne foi et dans la bonne volonté des hommes?
—Parce que je les connais depuis soixante années! répliqua le duc avec une légère nuance d’amertume; ne sont-ce pas eux qui ont flétri mes espérances dans l’avenir du nom de folie? Avez-vous donc jamais oublié le gibet du Golgotha? Toutes les royautés spirituelles doivent passer par la couronne d’épines. Heureux seulement les martyrs qui tombent en laissant leur vie dans d’autres âmes. Cette joie ne m’a point été donnée! Je meurs sans avoir pu communiquer mon souffle à aucun apôtre; il ne restera de moi qu’un livre où ma pensée dormira immobile comme ces corps dérobés à la décomposition par l’art égyptien. Ah! cette douleur... j’aurais voulu me la cacher à moi-même... vous avez forcé mon cœur à s’ouvrir... Que m’eût importé de mourir si d’autres avaient continué ma vie!... Mais je meurs tout entier... Mon âme ne laisse point de fils sur la terre, et il n’y aura pour elle, comme pour mes os, qu’une épitaphe!
L’accent du vieillard était devenu tremblant, son œil s’était voilé; il se laissa retomber sur un de ses bras et referma les paupières. Honorine et de Gausson, profondément touchés, se regardèrent; tous deux avaient la même inspiration. Il leur suffit de ce regard pour se comprendre. Ils se penchèrent en même temps, et soutenant dans leurs mains réunies la tête du vieillard:
—Non, votre souffle ne s’éteindra point tant que nous vivrons, dit Honorine avec un attendrissement religieux, car vous nous avez pénétrés de votre foi et échauffés de votre amour.
—Oui, ajouta Marcel d’un ton de fermeté émue, dites ce que nous devons faire et nous le ferons.
Le duc rouvrit les yeux, se releva sur le coude, et son pâle visage parut s’éclairer.
—Vous! répéta-t-il; est-ce bien vrai.... vous vous feriez les apôtres d’une croyance pour la populariser et la défendre, vous renonceriez à votre bonheur?
—Non, dit Marcel, car ce bonheur vient de notre amour et rien ne peut nous l’enlever; mais nous voulons le mériter et le sanctifier par le dévouement. Ah! ne nous jugez pas trop sévèrement pour ces premiers mois d’oisiveté et de rêverie! tant de traverses nous avaient désaccoutumés de la joie! nous avions besoin de nous y reprendre, de nous assurer d’un bonheur si longtemps espéré! Mais maintenant cette convalescence d’un long malheur est achevée; nous nous sentons forts et nous voulons être utiles. Ne dédaignez donc point notre bonne volonté et acceptez pour vos apôtres ceux qui sont déjà vos enfants.
Il avait plié le genou et Honorine l’avait imité. Le mourant se redressa brusquement comme si la vie se fût tout à coup réveillée en lui; il étendit ses deux mains tremblantes, les posa sur la tête des époux et deux larmes coulèrent sur ses joues flétries.
—Allez donc, reprit-il lentement, et suivez vos bons désirs. Tu as dit vrai, Marcel... la lutte ne peut rien vous enlever de votre bonheur; vous vous appuierez l’un sur l’autre; vous vous serez réciproquement une Providence. C’est l’isolement qui fait la faiblesse et le désespoir.
Il les attira alors plus près de lui et commença d’une voix tantôt familière, tantôt exaltée, une de ces improvisations sublimes que la mort inspire quelquefois. Il résuma avec une lucidité rapide tous les éléments de la doctrine nouvelle qui devait régénérer la terre, et ses deux auditeurs fascinés écoutaient sans oser faire un mouvement. Enfin, sa voix s’éteignit, ses forces étaient épuisées. Il se recoucha doucement, et referma les yeux.
Honorine et Marcel troublés demeurèrent à la même place, les mains enlacées. Les paroles du vieillard venaient, pour ainsi dire, d’agrandir leur amour en l’arrachant à son égoïsme. Maintenant ils sentaient le besoin de le répandre sur tout, d’en faire un foyer de chaleur et de lumière pour les cœurs aveugles ou glacés, de lui donner une occupation, un but! quelque chose de grave s’était tout à coup mêlé à leur joie; c’était toujours le même enivrement, mais plus noble et plus serein. Pensifs, ils attendirent le réveil du duc, jusqu’au moment où les derniers rayons du soleil vinrent se jouer sur son front et dans ses cheveux. Surpris de son immobilité, ils se penchèrent alors sur lui... Le duc était mort sans plainte et avec un sourire sur les lèvres! De Gausson et Honorine furent fidèles à leur promesse. Tous deux reparurent dans le monde, non pour prendre part à ses vains plaisirs, mais pour féconder les idées dont le dépôt leur avait été confié, pour appuyer les faibles, éclairer les forts et appeler à l’œuvre les hommes de bonne volonté.
Les obstacles surgissent chaque jour devant leurs pas, les injures et les calomnies germent sur leur route comme l’herbe des chemins, mais leur amour est une cuirasse impénétrable contre laquelle viennent s’émousser tous les traits. Après dix mois de laborieuses épreuves, tous deux s’échappent de Paris, chaque année, pour venir puiser de la patience et du courage à la Brichaie. Là, près du tombeau de Marc et du duc de Saint-Alofe, ils retrempent leurs âmes dans la solitude et amassent des forces pour retourner dans la mêlée. Françoise, dont le fils grandit, chante alors du matin au soir, et le vieux Brousmiche croise les mains lorsqu’il les voit passer, en répétant que ce sont des saints. Mais après avoir puisé des forces dans la retraite, tous deux repartent à l’heure indiquée. Semblables à ces plongeurs qui, revenus sous le ciel pour respirer, s’enfoncent de nouveau dans l’abîme, tous deux rentrent dans la Babylone où les attendent les mêmes sarcasmes; généreux réprouvés d’un monde pour lequel ils sont près de mourir comme le Christ en disant: «Pardonnez-leur, mon père, car ils ne savent ce qu’ils font!» Quant à madame la comtesse de Luxeuil et à M. de Chanteaux, ce sont toujours des élus dont le noms se trouve inscrit en tête de toutes les œuvres pieuses; Marquier vient d’arriver à la députation, et l’on parle du mariage de mademoiselle Clotilde avec M. Vankrof, auquel un journal a dernièrement décerné le titre de Mécène de l’Escaut.
FIN DU DEUXIÈME ET DERNIER VOLUME.