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Les réprouvés et les élus (t.2)

XXX Rencontre.

Reading edition

Bien que la baie de Cancale soit surtout estimée des gastronomes, elle ne mérite pas moins la visite des touristes et l’admiration de quiconque se laisse émouvoir par les grands aspects de la création. Vous ne trouvez point, comme sur les grèves du Finistère, ces promontoires de granit taillé par les vagues en colonnes, en cavernes, en portiques; ce ne sont point non plus les hautes falaises du Calvados avec leur verdure rase et serrée, se déroulant sur le sol comme un tapis velouté; ici, tout est plat et aride, c’est le désert avec ses sables mouvants et ses lignes d’horizons infinis. Mais d’un côté les flots grondent à la limite de ce Sahara maritime, de l’autre des villes apparaissent au loin dans les brumes; et vers le milieu s’élève ce rocher aux flancs duquel pend une prison et que couronne la vieille église de l’archange! A une certaine heure tout est désert, morne, immobile dans cette plaine aride: mais attendez seulement quelques instants: un murmure bruira dans l’espace, une ligne blanche frémira à l’horizon, et ce murmure, c’est la voix de la mer, cette ligne blanche, c’est le flux qui arrive; vous avez eu à peine le temps de le reconnaître, de le nommer, que la plage a disparu partout; le mont qui, tout à l’heure dominait les grèves, ne domine plus que les vagues; en quelques instants le continent est devenu une île.

Depuis son retour à la santé, Honorine avait entrepris plusieurs excursions avec Marc, Françoise et de Gausson. Une barque de pêcheur les transportait le matin sur quelque point de la baie, et après avoir marché tout le jour sans autre guide que leur fantaisie, et s’en remettant au hasard pour leur découverte, ils la rejoignaient le soir, fatigués mais joyeux, et regagnaient la Brichaie bercés par la lame et éclairés par les étoiles. Souvent Honorine élevait la voix au milieu du murmure des flots; elle répétait de vieux airs de son enfance, ou quelque chant plus nouveau, choisi parmi les plus simples et les plus doux: Marcel l’appuyait, à demi-voix, de son accent profond; et alors, le pêcheur ravi restait appuyé sur sa barre, l’oreille au vent et le sourire sur les lèvres. Françoise, touchée, sans savoir pourquoi, embrassait Jules qui s’était endormi dans ses bras, et Marc, la tête penchée sur sa poitrine, s’oubliait dans de longues rêveries. Les promeneurs s’étaient d’abord peu éloignés de la Brichaie; mais le succès de leurs excursions les enhardit. Voulant les étendre plus loin et dans une nouvelle direction, ils partirent un matin avant le jour, arrivèrent à l’embouchure du Couesnon, petite rivière qui séparait autrefois la Bretagne de la Normandie, et de là gagnèrent à pied Pontorson.

Une partie du jour fut employée à parcourir les campagnes voisines. Jamais Honorine ne s’était sentie l’esprit si libre, le cœur si léger. Le soleil commençait à tomber, lorsque Marc rappela qu’il était temps de rejoindre la barque, si l’on ne voulait point manquer la marée. On reprit donc la route de la grève. L’ancien chouan alla en avant, de ce pas égal et modéré que donne l’habitude de la marche. Honorine et de Gausson suivaient plus lentement. Animée par la course, l’œil souriant et les traits illuminés de joie, la jeune femme marchait un bras appuyé sur celui de Marcel, dont elle sentait battre le cœur. Son autre main tenait une branche de houx ornée de ses fruits, et de longues herbes cueillies par de Gausson ornaient sa capote de soie violette. Son écharpe, à demi-échappée de ses épaules, laissait voir sa taille cambrée: elle se tenait penchée un peu en avant et la tête tournée vers Marcel, dans cette attitude de confidence si gracieuse et si caressante! A chaque pas, quelque nouvelle remarque ralentissait leur marche. Elle montrait la mer, les nuages, une cabane de paysan, et tous deux s’arrêtaient jusqu’à ce que la voix de Marc les avertît de nouveau. Ces avertissements devinrent de plus en plus fréquents. Le ciel s’était assombri; l’ancien chouan paraissait inquiet.

—De grâce! hâtons-nous, dit-il enfin; le vent commence à s’élever, et je n’aime point ces nuages.

—Que craignez-vous? demanda Honorine.

—Je crains du gros temps.

—Qu’importe?

—Vous oubliez qu’il nous reste à regagner la Brichaie.

—Eh bien! nous aurons un orage; ce doit être si beau! J’ai toujours désiré savoir comment je me comporterais en pareille occasion: ce serait un moyen d’essayer mon courage.

Marc secoua la tête.

—Oh! vous croyez que c’est bravade, reprit Honorine en souriant; mais non, Marc, c’est confiance! Je me sens si forte... si heureuse...

—Que vous voudriez cesser de l’être?..... interrompit-il brusquement.

—Que je ne puis croire à un changement, reprit la jeune femme. Après tout, mon bon Marc, Dieu est juste! et c’est lui qui fait nos lots ici-bas. Quand on a été longtemps éprouvé, on doit avoir plus de confiance dans l’avenir; on a payé sa dette.

—Le malheur est toujours notre créancier, dit le chouan sourdement: il ne faut jamais lui rappeler que nous vivons.

—Oh! vous êtes triste, s’écria Honorine; je ne veux point vous croire: j’espère encore le beau temps...

Un éclair, suivi d’un sourd grondement de tonnerre, l’interrompit; elle fit un mouvement en arrière et pâlit.

—C’est une réponse, dit Marc, et qui vous persuadera mieux que moi, peut-être... Au nom du ciel, allons plus vite; j’ai peur qu’il soit déjà trop tard!

Ils pressèrent le pas et atteignirent enfin le pont du Couesnon, près duquel leur conducteur les attendait. Mais l’orage avait continué à grandir; le vent de mer chassait devant lui de lourds nuages chargés de pluie, et les éclats de tonnerre devenaient de plus en plus rapprochés. Après s’être concerté quelque temps avec le vieux marin, Marc déclara que l’on ne pouvait, sans imprudence, tenter la traversée.

—Mais que va-t-on penser à la Brichaie? s’écria Honorine.

—On devinera, j’espère, que le mauvais temps nous a empêchés de reprendre la mer, dit le chouan, et, en tout cas, mieux vaut l’inquiétude pour eux que le péril pour vous. Demain la bourrasque aura cessé, et nous pourrons nous rembarquer; mais, maintenant, nous n’avons qu’à gagner l’auberge la plus voisine, pour y passer la nuit.

Honorine n’accepta qu’à regret une pareille nécessité. Ce contre-temps avait fait envoler sa joie. Comme toutes les âmes ballottées par le flot de la passion, elle passa subitement de la confiance à l’inquiétude. Les nuages qui venaient d’envahir le ciel semblaient avoir un reflet dans son cœur. Contrariée et abattue, elle se laissa conduire à la petite hôtellerie que le pêcheur avait indiquée à Marc. Plusieurs touristes revenant du mont Saint-Michel les y avaient précédés et se trouvaient réunis dans une salle à manger séparée de la première pièce par une cloison vitrée à hauteur d’appui. On y entendait un bruit de couverts et de voix qui effraya la jeune femme. Désirant éviter la table d’hôte, elle envoya Marc pour lui faire préparer une chambre, et attendit son retour avec de Gausson dans l’espèce de parloir où on les avait fait entrer. L’orage, jusqu’alors suspendu, venait d’éclater dans toute sa violence; la nuit était subitement venue, et les deux amants ne tardèrent pas à se trouver plongés dans une obscurité presque complète. Honorine n’y prit point garde; le front appuyé contre les petites vitres de la fenêtre, elle regardait les gros nuages noirs qui accouraient traînant à leur suite un long voile de pluie qui semblait réunir le ciel à la terre. De Gausson se tenait à quelques pas, les yeux également fixés sur l’horizon. Attristés par cette bourrasque inattendue, tous deux gardaient le silence, et le bruit des voix leur arrivait directement du salon voisin entre chaque pause de l’ouragan.

Une de ces voix frappa plus particulièrement l’oreille de de Gausson, qui devint tout à coup attentif. Elle s’élevait au-dessus de toutes les autres, et son grasseyement criard la rendait facile à reconnaître. Marcel s’approcha vivement de la cloison vitrée, se baissa pour regarder dans la salle à manger, et aperçut debout près de la table Aristide Marquier, en costume de voyage. Devant lui se tenait Arthur de Luxeuil! Le jeune homme recula avec une exclamation involontaire.

—Qu’y a-t-il? demanda Honorine qui se retourna étonnée.

—Pas un mot, au nom du ciel! murmura de Gausson, en courant à elle et lui désignant du geste le salon voisin.

—Il y a là quelqu’un que nous connaissons?

—Votre mari!

Elle fit un geste d’épouvante.

—Etes-vous sûr? demanda-t-elle.

Marcel la conduisit doucement jusqu’au vitrage; elle écarta le rideau, jeta un regard dans la pièce voisine, et se redressant épouvantée, fit un mouvement pour fuir; de Gausson la retint; Arthur et Marquier venaient d’ouvrir la porte du salon! Honorine recula jusqu’au coin le plus sombre du parloir. Celui-ci était plongé dans une obscurité presque complète; le banquier et son compagnon le traversèrent sans prendre garde qu’il y eût quelqu’un; mais, au moment où ils sortaient, Marc parut sur le seuil une lumière à la main. Il y eut pour tous un premier mouvement de stupéfaction. De Luxeuil, qui s’était arrêté en apercevant l’ancien chouan, se retourna au cri jeté derrière lui, et aperçut Honorine, dont Marcel tenait encore la main. Il ne put retenir à son tour une exclamation répétée sur un autre ton par le banquier. Quant à Marc, il était resté à la même place, un bras en avant. Tous gardèrent un instant le silence, comme s’ils eussent voulu s’assurer qu’ils ne se trompaient pas. Enfin de Luxeuil fit un pas vers la jeune femme.

—Vous ici, Madame! s’écria-t-il; pardieu! je dois remercier le hasard, car il me sert mieux que toutes les recherches.

—C’est un vrai coup du ciel! ajouta Marquier; notre voyage eût été inutile sans cette heureuse rencontre...

—D’autant plus heureuse, reprit de Luxeuil, que le docteur Darcy nous avait, à ce que je vois, alarmé sans raison.

—Quoi! interrompit Honorine, le docteur vous a dit...

—Qu’il vous avait laissée mourante, acheva Arthur; mais il est évident que la science a été mise cette fois en défaut, et que Madame a trouvé un médecin plus habile que M. Darcy.

Ces mots, prononcés d’un accent ironique, furent accompagnés d’un regard provocateur lancé à de Gausson. Honorine ne permit point à ce dernier de répondre.

—Le docteur s’était effectivement effrayé outre mesure, dit-elle; le temps et le repos ont suffi pour ma guérison.

—Il est certain que Madame ne m’a jamais paru plus éblouissante de santé! fit observer Marquier avec une intention visiblement galante.

—Aussi est-ce pour moi une bonne fortune inattendue, reprit de Luxeuil; je venais offrir des soins, et, loin de là, je puis en demander.

—Des soins!

—Non pas pour moi, Madame, mais pour ma mère affaiblie, souffrante, et qui vous réclame.

—Quoi! madame de Luxeuil?... interrompit de Gausson.

Arthur lui jeta un regard hautain, et s’adressa de nouveau à Honorine, sans lui répondre:

—J’espère n’avoir pas besoin de recommencer ici les fâcheuses explications que j’ai dû donner aux Motteux, continua-t-il; j’engage seulement Madame à se rappeler et à réfléchir! notre chaise de poste sera demain à ses ordres.

L’arrivée de la servante qui venait annoncer que la chambre d’Honorine était prête, coupa court à la conversation; celle-ci parut un instant indécise, puis faisant signe à Marc, elle sortit avec lui. De Gausson attendit que la lumière qui les éclairait eût disparu dans l’escalier. La fatale rencontre qui replaçait Honorine dans l’horrible alternative dont on l’avait déjà menacée aux Motteux, venait de lui inspirer une résolution extrême. Resté seul avec Marquier et Arthur, il s’approcha de ce dernier.

—J’ai eu l’honneur d’adresser tout à l’heure la parole à M. de Luxeuil sans qu’il ait daigné me répondre, dit-il à demi-voix.

—En effet, Monsieur, répliqua Arthur froidement.

—Ainsi, le silence de M. de Luxeuil n’a été ni un oubli ni une distraction?

—Ni l’un, ni l’autre.

—Alors c’est une insulte dont j’ai droit de lui demander raison.

De Luxeuil regarda Marcel avec une sorte d’étonnement.

—Ah! c’est vous qui prenez l’initiative, dit-il d’un ton railleur; mais avez-vous bien réfléchi, monsieur de Gausson, à ce que vous allez faire? Avez-vous averti... la personne intéressée à cette affaire, et vous a-t-elle donné la permission de vous battre?

—Ceci, Monsieur, est une seconde insulte, dit Marcel d’une voix animée.

—Vous croyez, reprit Arthur; j’aurais pensé que c’était à moi de me fâcher; mais j’accepte que vous soyez l’offensé.

—Et à ce titre, reprit Marcel, j’ai le choix des armes?

—Ah! voilà le mot de l’énigme! s’écria de Luxeuil, parbleu! cher Monsieur, offenseur ou offensé, il eût suffi de me demander cet avantage, mais puisqu’il vous plaît d’intervertir les rôles, veuillez me dire comment vous désirez vous battre?

—A bout portant, Monsieur; l’un des pistolets chargé, et l’autre vide.

Arthur redressa la tête.

—Je comprends, dit-il en regardant de Gausson, vous voulez être sûr d’en finir, et que madame de Luxeuil soit définitivement délivrée de son mari ou de son amant... mais je puis refuser un pareil duel?

—Ici peut-être, reprit Marcel, ici où personne ne vous voit, mais je vous suivrai à Paris, Monsieur; là je dirai que vous n’avez point voulu égaliser les armes en vous remettant du succès au hasard, et l’on saura ce que l’on doit penser de votre réputation de courage...

—J’espère vous épargner cette fatigue, interrompit brusquement Arthur; votre heure, Monsieur?

—Demain, au point du jour.

—Je serai prêt.

Tous deux se saluèrent, et de Gausson gagna la chambre qui lui avait été préparée. Il ne voulut s’interroger ni sur ce qu’il venait de faire, ni sur le résultat qu’il pouvait craindre ou espérer. Arrivé à l’un de ces moments où tout regard jeté en arrière devient inutile, il ne songea qu’à faire ses dispositions pour le lendemain. Après avoir écrit ses dernières volontés, et un billet adressé à son homme d’affaires, il commença une longue lettre pour Honorine dans laquelle il épancha tout ce qu’il ne lui avait dit jusqu’alors qu’imparfaitement et par aveux entrecoupés. Suprêmes adieux qui contiennent notre cœur tout entier et que nous adressons à ceux qui nous aiment au moment de les quitter pour toujours! Il écrivait les dernières lignes, lorsque l’on frappa doucement à sa porte; il courut ouvrir; c’était Marc! L’ancien chouan paraissait plus sombre qu’à l’ordinaire. Il vit les lettres écrites par de Gausson, s’assit, demeura quelques instants les bras croisés, puis enfin regarda le jeune homme, et dit lentement:

—Ainsi vous vous battez demain?

—Qui vous l’a dit? demanda Marcel étonné.

—Ce banquier qui suit M. de Luxeuil, et qui est venu me trouver pour me prier d’empêcher le duel.

—C’est impossible, interrompit de Gausson; il faut qu’il ait lieu et toutes les représentations seraient inutiles.

Marc secoua la tête.

—Oui, dit-il; quand cet homme m’a raconté ce qui s’était passé, j’ai compris tout de suite que vous vouliez rendre la liberté à... ELLE..., et que, pour cela, vous aviez fait le sacrifice de votre vie. Mais, avez-vous bien vu le résultat? Si votre adversaire vous tue, ELLE reste à sa discrétion, avec la douleur de vous avoir perdu; si vous le tuez, cette mort même qui la délivre la sépare de vous à jamais.

—Je le sais, je le sais! s’écria Marcel; mais que pouvais-je faire? Fallait-il donc la laisser au pouvoir de cet homme, demeurer moi-même sous sa menace, et recevoir de lui le droit de vivre comme une aumône! Ah! je ne me suis point senti la force d’accepter, pour tous deux, cette honteuse servitude: mieux vaut un malheur connu, et dont on voit la limite; mieux vaut mille fois la mort!

—Aussi ne suis-je pas venu pour vous proposer de rester sous le joug de M. de Luxeuil, dit Marc; non, qu’il vous tue plutôt, et que madame Honorine meure!... Mais il y a peut-être un autre moyen.

—Lequel?

Le chouan ne répondit pas sur-le-champ; il était tombé dans une sorte de rêverie; enfin il reprit tout à coup en regardant de Gausson:

—Si elle était votre femme... êtes-vous sûr de la rendre heureuse? demanda-t-il.

—Pourquoi cette question? dit Marcel.

—Répondez-moi, reprit-il avec instance; mais en regardant bien dans votre cœur. Je ne vous demande pas si vous l’aimez comme on peut aimer beaucoup de femmes... mais assez pour n’avoir pas d’autre désir sur la terre que de la voir contente de vivre, assez pour vous consoler de tout quand elle sourit... même du mépris...; assez pour vous sacrifier à un autre qu’elle aimerait, et pour dire: C’est bien! Si ce n’est pas ainsi que vous l’aimez, c’est trop peu, et vous pouvez vivre sans elle.

—Vous-même avez pu vous assurer du contraire, fit observer de Gausson, étonné de l’exaltation du chouan.

—Oui, reprit celui-ci en se parlant à lui-même...; ils ne pouvaient vivre séparés...; ils ont besoin l’un de l’autre... ils s’aiment... Ah! si j’étais bien sûr...

Il appuya son front sur ses deux mains, et demeura longtemps ainsi. Marcel, ému, n’osait l’interroger. Enfin il releva la tête.

—Si c’est bien pour elle-même que vous l’aimez, reprit-il, fût-elle pauvre, méprisée, elle ne vous serait pas moins chère?

—Je n’ose dire qu’elle me le serait davantage, répliqua de Gausson, et cependant combien de fois je lui ai souhaité moins de dons, rêvé quelque disgrâce qui pût donner le charme du désintéressement ou du dévouement à ma tendresse.

Marc se leva brusquement.

—Eh bien!... écoutez-moi, s’écria-t-il avec une sorte de désordre; à vous... je dirai tout!... Il y a sur sa naissance un secret que je connais seul... qui devait mourir avec moi... vous le saurez!...

—Et quel est-il?

L’ancien chouan regarda fixement Marcel, et dit très-lentement:

—Honorine... n’est pas la fille... du général Louis!

De Gausson recula.

—Que dites-vous! s’écria-t-il. La baronne... vous osez l’accuser!...

—Non! interrompit précipitamment Marc. Oh! malheur à qui l’accuserait!

—Mais comment expliquer alors?... D’où avez-vous su?... Qui êtes-vous donc enfin?...

—Qui je suis? s’écria Marc... Oui, c’est là ce que je dois vous dire d’abord... C’est un cruel récit, Monsieur... mais je vous l’ai promis...; et d’ailleurs, il le faut pour ELLE.

Il y eut encore une pause, comme s’il eût voulu recueillir ses souvenirs; puis il commença d’une voix basse et souvent interrompue.

—Je n’ai jamais eu de famille, Monsieur. Tout ce que j’ai pu savoir, c’est que le jour de ma naissance, on me laissa devant la margelle d’un puits, au village de Noyant, en Maine-et-Loire, et que les premiers qui me trouvèrent là me ramassèrent pour m’apporter à l’hospice, d’où l’on m’envoya chez une nourrice de campagne. J’étais chétif, mal soigné; j’aurais dû mourir, et ma mort n’eût fait pleurer personne! Justement pour cela, je pris le dessus, je grandis et je devins fort. Ma force eût pu me servir à travailler; mais les garçons de mon âge me méprisaient à cause de ma naissance; on m’appelait bâtard! J’employai ma force à les faire taire. Alors on se mit à me haïr, et personne ne voulut me donner du travail. J’allai ailleurs, ce fut de même. Partout il y avait des gens qui me tourmentaient, et ceux qui étaient meilleurs laissaient faire; car les bons sont toujours plus timides que les méchants. Les choses continuèrent ainsi pendant quelque temps; je passais pour une mauvaise tête qui ne savait pas endurer la plaisanterie, et c’est pourquoi on me donna le sobriquet de Rageur. J’avais fini par tirer gloire de mon défaut, parce qu’il me faisait craindre; mais je vivais misérablement. Vers ce temps-là, des chefs royalistes arrivèrent dans l’Anjou pour soulever les campagnes. Je n’avais jamais pensé au roi ni à l’empereur; mais, dans ma position, je préférais nécessairement ce qui n’existait pas à ce qui était établi; je me mis dans une bande de braconniers et de vagabonds, dont je fus bientôt le capitaine. On nous adjoignit une dizaine de vauriens embauchés à Paris, parmi lesquels se trouvaient Jacques et Moser. Le marquis de Chanteaux, qui commandait plusieurs cantons, envoyait de préférence notre bande quand il y avait quelques mauvais coups à faire. Je me troublai un peu d’abord; mais, à défaut de goût vint l’habitude. Je voyais autour de moi les deux partis brûler et tuer sans pitié; je fis comme les autres. C’était d’ailleurs une guerre; il y avait du danger à faire le mal, ce qui le rendait moins répugnant: on égorgeait, on était égorgé, la cruauté avait l’air d’être du courage. Notre bande devint la terreur du pays. Je ne vous raconterai pas toutes ses expéditions, Monsieur, pendant ces trois mois du luttes; j’arrive sur-le-champ à la dernière, la seule qui puisse vous intéresser. C’était vers la fin des Cent-Jours; je me trouvais dans les taillis de Longué, avec une cinquantaine d’hommes, quand on vint nous avertir qu’une voiture, escortée par des cavaliers, paraissait sur la levée. Je courus avec mes gens, et j’aperçus, en effet, une chaise de poste et un peloton de chasseurs d’Angers commandés par un officier. Dès que celui-ci nous reconnut, il fit faire halte et eut l’air de se consulter avec quelques-uns de ses hommes; je m’étais approché en avant de ma bande, embusquée des deux côtés de la route. L’officier agita son mouchoir, comme s’il eût voulu parlementer, et nous cria:

—Ne tirez pas! royalistes. Vivent les Bourbons!

Nous pensâmes que c’étaient des gentilshommes du pays qui avaient revêtu l’uniforme de l’armée, comme cela leur arrivait quelquefois pour certaines expéditions. Mes hommes remontèrent sur la chaussée, et nous nous avançâmes tous sans défiance! mais, au moment même, l’officier reprit la tête du peloton, en criant de charger, et les vingt cavaliers se précipitèrent au galop, en sabrant tout devant eux. Le mouvement avait été si prompt et si inattendu qu’une dizaine de nos hommes tombèrent, tandis que le reste prit la fuite en se précipitant le long des berges. Mais la première surprise passée, les plus hardis profitèrent de leur position qui les mettait à l’abri des cavaliers et commencèrent un feu de tirailleurs. Une de leurs balles alla frapper le postillon qui avait voulu, pendant le tumulte, faire passer sa chaise de poste, et les chevaux privés de guide s’arrêtèrent. De leur côté les chasseurs assaillis à droite et à gauche avaient perdu leur avantage; ils battirent d’abord en retraite, puis, voyant leurs rangs s’éclaircir de plus en plus, ils mirent leurs chevaux au galop et disparurent. Je courus aussitôt à la voiture que quelques-uns de nos gens étaient déjà occupés à piller et dans laquelle se trouvait une femme évanouie. Nous regagnâmes avec elle l’auberge de Longué où je la confiai à l’hôtesse. Mais la trahison dont nous venions d’être victimes avait exaspéré mes compagnons. Des cris de mort s’élevèrent contre la prisonnière. Bien que partageant leur colère, il me répugnait de laisser égorger une femme; je demandai à boire dans l’espérance de la faire oublier. Le moyen ne réussit que peu de temps: avec l’ivresse revinrent les idées de vengeance et les menaces; une révélation d’un de nos compagnons blessé les rendirent plus furieuses. Il avait entendu un soldat crier au postillon:—Sauvez la femme du commandant! L’officier qui nous avait tendu un piége était donc le mari de notre prisonnière et nous pouvions nous venger sur cette dernière de sa perfidie! Cette découverte finit par justifier à mes propres yeux les représailles. Échauffé par le vin, je me sentais gagner à la rage de mes compagnons; je m’associai malgré moi à leurs désirs. Cependant, au moment où les plus furieux se levèrent pour courir à la chambre de la prisonnière, je les retins en déclarant que je me chargeais moi-même de venger les morts. Le Parisien me passa son pistolet et je montai l’escalier qui conduisait à la pièce occupée par l’étrangère. La nuit était venue; je suivis à tâtons le long corridor au bout duquel se trouvait une porte entr’ouverte et faiblement éclairée. Je la poussai du pied et j’aperçus la femme que je cherchais. Elle était couchée sur le lit le visage caché dans l’oreiller. Au bruit que je fis en entrant, elle se releva à demi, et dans ce mouvement, sa robe, délacée par l’hôtesse pendant son évanouissement, glissa de son épaule nue. J’étais entré étourdi par l’ivresse et chaud de colère, mais sans projet arrêté... Une fatale inspiration traversa mon esprit à cette vue. Je pensai que l’honneur de la femme était le bien le plus précieux du mari; que je pouvais le punir par la honte de celle qui portait son nom; mes sens s’éveillèrent. Je posai sur un fauteuil l’arme qui m’avait été donnée et je refermai la porte derrière moi.

Ici, Marc s’arrêta un instant comme s’il eût manqué de paroles pour continuer; il tenait les yeux baissés et la rougeur couvrait ses joues; enfin, faisant un effort visible:

—J’étais seul avec la prisonnière, reprit-il sans lever les yeux; elle se trouvait en mon pouvoir..... et quand mes compagnons arrivèrent, attirés par ses cris..... elle était déshonorée!.....

De Gausson fit un geste d’horreur.

—C’était une lâcheté infâme, reprit vivement le Chouan; je le compris à l’instant même! Le crime, à peine commis, me fit rougir. Dégrisé par la violence d’un désespoir dont j’étais la cause, je ne pus le supporter et j’allais m’échapper, lorsque j’entendis à la porte la voix du Parisien et des autres qui me criaient d’ouvrir. L’imminence du danger me rendit ma présence d’esprit: s’ils entraient, la prisonnière était perdue. J’avais déjà honte de ma violence; je voulus la racheter au moins en sauvant celle qui en avait été victime. L’enlevant dans mes bras, je courus à une seconde porte d’où je gagnai un escalier extérieur qui conduisait à la cour de l’auberge. La chaise de poste avait été dételée, mais les chevaux étaient restés à la porte des écuries. Je m’élançai sur le porteur, et, plaçant l’étrangère devant moi, je pris au galop la route de Beaugé. Tout cela avait été aussi rapide que la parole. Un seul mot, murmuré à l’oreille de la prisonnière, lui avait fait comprendre mon intention. Une fois à cheval, je continuai au galop jusqu’aux premières maisons du faubourg; arrivé là, je sautai à terre.

—Où suis-je? demanda celle que je conduisais.

—Dans un cantonnement de bleus, répliquai-je, à Beaugé.

Au même instant, un bruit de pas se fit entendre; je frappai le cheval qui partit, puis, franchissant le fossé qui bordait le chemin, je regagnai Longué à travers les champs et les prairies. Quand j’y arrivai, mes compagnons venaient d’être avertis de l’approche d’un détachement, et s’étaient dispersés. Quelques jours après, la capitulation de Paris fut connue, le retour des Bourbons proclamé et nos bandes licenciées.

Je me trouvais comme par le passé, sans état, sans ressources, et avec des habitudes de violence de plus! Plusieurs des hommes dont j’étais le capitaine avaient résolu de continuer, pour leur compte, la guerre faite jusqu’alors au profit d’un parti; je refusai d’abord de les suivre; l’impossibilité de vivre finit par vaincre mes répugnances, j’avais été chouan par occasion, je devins voleur par nécessité. Cependant, ce ne fut pas sans résistance. Plus d’une fois j’essayai de rentrer dans l’ordre, de retourner au travail; mais ceux qui ne me haïssaient pas me craignaient; nul ne voulait avoir pour serviteur un homme qui avait manié le fusil et tenu le pays sous sa volonté; on s’excusait de m’employer ou l’on me refusait, de sorte que la faim me repoussait toujours dans le mal. Ce fut ainsi que je me retrouvai associé malgré moi à Jacques et à l’Alsacien. Ils avaient préparé une affaire qui devait, disaient-ils, faire notre fortune. Il s’agissait d’entrer dans une maison isolée qu’habitait une femme malade avec une nourrice et un enfant; on prit toutes ces mesures, et, vers le milieu de la nuit, nous étions tous trois sous le balcon. Je devais monter le premier pour ouvrir, mais une fois entré, je me sentis troublé; en voulant me hâter, je pris une porte pour l’autre, et, au lieu d’arriver à l’escalier, je me trouvai dans une chambre éclairée. Au fond était un berceau sur lequel la mère s’était penchée et endormie. Je reculai précipitamment; la femme se redressa au bruit, et je demeurai immobile de saisissement. C’était l’étrangère de Longué!

Elle me reconnut également, car elle poussa un grand cri. Je tendis les mains pour lui imposer silence, mais elle redoubla ses appels. Presqu’au même instant j’entendis la voix de mes deux compagnons, et je les aperçus qui accouraient le couteau à la main, je n’eus que le temps de refermer la porte et de pousser le verrou. Elle aussi les avait aperçus; égarée, elle étendit les bras vers le berceau, saisit l’enfant endormi et me le présenta en s’écriant:

—Sauvez votre fille!

De Gausson, qui écoutait palpitant, se leva avec un cri.

—Votre fille! balbutia-t-il, achevez... et cette femme était...

—La mère de madame Honorine de Luxeuil.

Marcel demeura les mains appuyées sur ses genoux et les veux fixés sur le chouan; l’excès de son étonnement lui avait ôté la force de l’exprimer par aucune exclamation ni par aucun geste.

—Répétez, dit-il après un silence, répétez encore.

—Oui, reprit Marc, dont l’œil brillait d’une inexprimable tendresse, ma fille, c’était ma fille! Ah! je ne puis vous dire ce que ce cri de mère me fit éprouver; mon cœur fondit.... j’étendis les mains... et je tombai à genoux sans pouvoir répondre, sans pouvoir rire ni pleurer.... c’était une émotion trop forte.... je me sentais près d’étouffer....

—Et la baronne!

—La baronne... oh! ce souvenir me mouille les yeux!... le cœur des femmes est un abîme de miséricorde!... la baronne, quand elle vit mon attendrissement, pencha l’enfant vers moi, et je sentis ses cheveux sur mon front... ce fut comme une bénédiction, Monsieur: il me sembla que quelque chose de l’innocence de cette douce créature coulait en moi; je me relevai avec un cœur nouveau.

—Et pendant ce temps vos compagnons qui voulaient prendre la fuite avaient été arrêtés?

—Grâce à l’arrivée de M. le docteur Darcy et de la comtesse de Luxeuil. Près d’être surpris à mon tour, je n’eus que le temps de me réfugier dans un cabinet obscur placé contre l’alcôve de la baronne. Ces dernières émotions avaient achevé de la tuer; bientôt commença son agonie. La comtesse en profita pour détruire le testament qui assurait les dernières volontés de la mourante qu’elle abandonna ensuite...

—Et qui, par votre entremise, put tout réparer.

—Oui, dit Marc, dont l’émotion semblait croître à chaque parole; j’ai eu cette dernière joie! ah! quand je vivrais mille années je n’oublierai jamais cette entrevue. D’abord elle ne voulait point m’entendre; elle me maudissait; elle regrettait des espérances perdues... et que j’ai connues plus tard. Mais la vue de sa fille adoucit tout à coup son désespoir; elle la prit dans ses bras en pleurant sur elle, et moi... je n’osais parler... mais je pleurais aussi; jusqu’à ce qu’elle étendît la main de mon côté, en s’écriant:

—Aidez-moi à la sauver.

—Hélas! que faut-il faire? demandai-je; mon sang est à elle et à vous.

Elle eut l’air touché, et elle voulut écrire: c’était son testament: quand elle eut achevé, elle me regarda, et dit:

—Si j’osais vous le confier?...

—J’appuyai ma tête sur le bord du lit en pleurant, et je répondis:

—Pourquoi ne pouvez-vous me croire? Jusqu’à présent je n’ai su faire que le mal; vous ne pensez pas que je veuille faire le bien, et cependant je sens que je ne suis plus le même homme. Ah! demandez une preuve, Madame, demandez une preuve: que faut-il faire pour vous et pour elle? S’il suffisait de se battre... de travailler... de souffrir...! Ah! je voudrais vous donner ma vie, mon sang, pour vous faire croire...

—Je crois, me dit-elle; il le faut... Oui, vous veillerez sur elle; vous lui rendrez en dévouement ce que vous m’avez ôté en bonheur, oui, je vous crois... et je vous pardonne!

Alors elle me parla de sa fille; elle me dit quels projets d’avenir elle avait formés pour elle; de quels ennemis on devait la défendre; quels sentiments il fallait lui donner. Elle parla tant qu’elle eut de force, puis, quand elle sentit qu’elle ne pouvait en dire davantage, elle me montra une porte dérobée par laquelle je pouvais m’échapper. Il fallut avoir le courage de partir. Je lui demandai encore une fois son pardon; je baisai la main de l’enfant qui s’était endormie, et je m’enfuis éperdu. Mais quand je me présentai quelques jours après devant le conseil de famille pour remettre le testament de la baronne, la nourrice me reconnut, et je fus envoyé au bagne avec mes complices. J’aurais dû achever de m’y perdre comme tant d’autres; mais j’emportais avec moi un souvenir qui devait me servir de sauvegarde. Dans ce monde, dont j’avais été rejeté, restait une enfant au bonheur de laquelle j’avais promis de veiller. Cette idée me prit tout entier: c’était ma première affection; j’y reportai tout ce que mon cœur avait jusqu’alors économisé de tendresse. Peut-être aurez-vous peine à comprendre cette passion, Monsieur; moi-même je ne l’ai jamais essayé, et je ne saurais vous l’expliquer. Tout ce que je puis vous dire, c’est qu’à partir de ce jour je ne me trouvai plus étranger à la société des hommes; je ne m’estimai plus leur ennemi; j’avais parmi eux un intérêt. L’image de cette enfant flottait partout devant moi, comme on dit que l’image du Christ flottait autrefois devant les saints; j’y rapportais toutes mes actions. Acceptant ma captivité sans révolte, de peur de la prolonger, je m’étudiai à vaincre mes emportements, à obéir, à me soumettre. Ma bonne conduite m’avait fait placer au jardin botanique de l’hôpital maritime: le jardinier en chef me prit en amitié; il me donna des conseils, des leçons. Grâce à lui je pus acquérir l’instruction première qui m’avait fait défaut jusqu’alors; enfin, lors de l’incendie qui dévora l’arsenal, j’eus le bonheur d’être utile; une demande en grâce fut adressée en ma faveur, et l’on me rendit la liberté. Je savais la baronne au couvent de Tours; j’y courus, et, en déguisant mon âge, je réussis à m’y faire recevoir comme jardinier. Ce furent les deux plus douces années de ma vie entière. Je voyais l’enfant tous les jours, je lui parlais, elle m’appelait son ami! J’aurais voulu prolonger cette heureuse intimité au prix de tout mon sang!... Hélas! elle touchait à son terme. Un jour, attiré par les cris d’une des sœurs, j’arrivai assez à temps pour sauver Honorine qui se noyait, mais les efforts et le saisissement me firent perdre connaissance, et quand je revins à moi, le médecin appelé pour me donner des soins, avait aperçu la marque infâme qui dénonçait la honte de mon passé. Il fallut quitter le couvent. J’espérai en vain pouvoir rester dans le voisinage; lorsque j’avais quitté le bagne une résidence m’avait été imposée; arrêté en rupture de ban, je dus subir un nouveau jugement et une nouvelle détention. Ainsi ma captivité continuait sous une autre forme; on avait seulement élargi ma prison! Condamné à ne point franchir les limites qui m’avaient été prescrites, je ne pouvais espérer ni de voir la fille de la baronne, ni de veiller sur elle comme je l’avais promis! Un seul moyen me restait d’échapper à cette servitude; j’en avais horreur et pourtant je l’acceptai, c’était pour elle!... Muni d’un permis provisoire je partis pour Paris et j’entrai dans la police de sûreté. Le reste doit vous être connu. Vous savez comment mes efforts pour empêcher le mariage de Monsieur de Luxeuil avec sa cousine furent rendus inutiles, et quelles en ont été les suites. Hier encore j’espérais que notre retraite pourrait nous sauver... qu’elle prolongerait au moins ce temps de repos et de joie qui vous dédommageait du passé. Le hasard a déjoué tous mes plans, le moment suprême que j’espérais toujours reculer est venu. Notre existence à tous va se décider dans quelques heures! Voilà pourquoi j’ai parlé, Monsieur, et maintenant que j’ai tout dit, je vous répète ma demande et je vous conjure d’y répondre sans réticence, sans détour. Avez-vous dans votre cœur le même amour pour celle que j’ai osé nommer ma fille? Vous sentez-vous capable de lui tenir seul lieu de toute famille et de lui faire oublier à force de bonheur ce qu’elle a souffert jusqu’à ce jour?

De Gausson qui avait écouté la longue confidence du chouan avec un trouble mêlé d’horreur et de pitié, releva la tête. Il était très-pâle, mais il n’y avait dans son regard aucune hésitation. Il étendit la main comme s’il eût voulu prêter un serment et répondit d’une voix ferme:

—Sur ma vie et sur mon honneur, j’ai plus d’amour pour celle que vous avez nommé votre fille, sur ma vie et sur mon honneur je me sens capable de lui tenir lieu de tout et de la rendre heureuse.

—Alors rien n’est désespéré, reprit Marc avec effort... demain... je parlerai à monsieur de Luxeuil.

Et comme il vit que de Gausson voulait l’interrompre.

—Oh! ne craignez point d’essai de conciliation, continua-t-il plus vivement; je sais que ce serait une tentative inutile... non... il faut que toute incertitude finisse... que votre avenir se décide, et il se décidera...

—Et par quel moyen? demanda Marcel.

—Vous le saurez... plus tard, répliqua le chouan qui s’était levé... pour ce soir, c’est assez... Dormez, Monsieur, afin d’avoir demain toutes vos forces; dormez, et bon courage.

Il fit de la main un signe à de Gausson, qui salua, et il s’avança vers la porte; mais au moment de l’ouvrir, il se retourna les yeux baissés et dit d’une voix oppressée:

—Je ne vous ai rien caché, et après avoir écouté, vous vous êtes tu! Je comprends ce silence, c’était, sans doute, tout ce que je pouvais espérer de votre justice. A vos yeux, le repentir n’a pu expier le crime... et vous n’éprouvez pour moi que haine et mépris!...

—Non, dit Marcel avec quelque effort, si mon premier sentiment a été l’indignation... ensuite... il a cédé... à la pitié! et maintenant je vous plains.

Marc le regarda.

—Vous le pouvez, dit-il d’un accent sourd, plaignez-moi, plaignez-moi! Si mon plus cruel ennemi savait ce que j’ai souffert, il renoncerait à la vengeance. Ce secret que je viens de dire... voilà vingt années qu’il pèse là, sur ma poitrine, qu’il me déchire, qu’il m’étouffe! vingt fois, il a failli m’échapper; vingt fois, quand j’étais près d’elle, quand elle me remerciait; vingt fois, j’ai failli lui dire:—Je suis ton père!... mais elle eût répondu par un cri de douleur; elle eût rougi... Je me suis tu. Oh! Monsieur, n’avoir qu’une pensée et ne pouvoir l’avouer, n’avoir qu’un amour et le tenir caché comme un crime. Ne jamais espérer de retour... C’est ma fille, Monsieur... Eh bien! savez-vous... je mourrai sans l’avoir embrassée!

L’accent avec lequel ces mots avaient été prononcés émut de Gausson.

—Pourquoi vous arrêter sur ces tristes pensées? dit-il d’un ton radouci. Songez plutôt à cette expiation si courageusement entreprise et qui doit vous relever à vos propres yeux. Si vous n’avez pas les droits d’un père, vous en avez eu le dévouement, et, autant que vous l’avez pu, vous en avez mérité le nom.

—Le pensez-vous sincèrement? demanda Marc, les regards fixés sur le jeune homme. Ai-je vraiment reconquis ce titre usurpé par un crime? Ah! si vous le croyez, montrez-le moi par un signe. Prouvez-moi qu’à vos yeux j’ai réellement racheté ma faute, que je ne suis plus pour vous un objet de mépris.

De Gausson lui tendit la main. Marc poussa un cri de joie, et la saisit.

—C’est donc vrai, s’écria-t-il au milieu de ses larmes... Vous m’avez pardonné... vous... vous... être pur et loyal... J’ai donc conquis le droit de presser une main sans souillure! ah! laissez-la moi, laissez-la moi, monsieur Marcel... Songez... elle aussi, elle l’a pressée. Cette main lui appartient... comme le cœur... en la sentant... c’est à elle que je pense; c’est elle que je vois!

Il avait approché la main du jeune homme de ses lèvres et la baisait avec des sanglots et des larmes. De Gausson attendri s’efforça en vain de l’apaiser par de douces paroles; l’horloge qui sonnait minuit, put seule le rappeler à lui-même. Il laissa aller la main de Marcel, essuya ses yeux et se redressant:

—Assez, dit-il, comme s’il se parlait tout haut; assez maintenant... et merci à vous, monsieur Marcel; je m’en vais raffermi, heureux! Je ne crains plus rien désormais. Avant de venir j’avais vu M. de Luxeuil, tout est convenu. De peur qu’on ne soupçonne quelque chose, vous sortirez demain avec le conducteur de notre barque; il connaît les chemins et vous vous rendrez ensemble au carrefour des Pierres noires, tandis que votre adversaire vous rejoindra par un autre chemin; je le conduirai moi-même. Le banquier demeurera à l’auberge afin de veiller sur madame Honorine; c’est M. de Luxeuil qui l’a exigé. Adieu! ayez confiance.

Il serra encore une fois la main du jeune homme et sortit.

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