II Une mère.
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Lorsqu’il revint une demi-heure après, Françoise était tombée dans une somnolence entrecoupée de plaintes sourdes; elle n’ouvrit point les yeux à son approche et répondit à peine à ses questions.
Cet état s’aggrava encore pendant les heures qui suivirent. Brousmiche avait fait avertir la femme de ménage du pharmacien qui avait été garde-malade, et dont l’expérience lui inspirait une grande confiance. Celle-ci examina Françoise, lui proposa tour à tour du café, de la pâte de guimauve, une rôtie au vin, et, sur le refus de la jeune femme, déclara que son état réclamait les soins du médecin.
Il fallut courir trois heures avant d’en trouver un; car Paris est la ville du monde où il y a, en même temps, le plus de médecins qui manquent de malades, et de malades qui manquent de médecins. Enfin, vers le soir, il en arriva un qui déclara que madame Charles était atteinte d’une congestion cérébrale, dont il décrivit en termes scientifiques les caractères et les dangers. A chaque mot incompréhensible, Brousmiche levait les yeux au ciel, comme si on lui eût enlevé une espérance, tandis que l’ex-garde-malade faisait un signe de tête pour saluer d’anciennes connaissances.
Après cette petite leçon de clinique, réclame obligée par laquelle le médecin constate sa science aux yeux des ignorants, vinrent les prescriptions données en langage plus humain, et que le portier promit de suivre scrupuleusement.
Mais, malgré ses soins et l’appropriation du traitement, le mal ne parut point céder. L’état de Françoise, sans devenir plus grave, resta aussi inquiétant. Le médecin s’efforça en vain de déterminer quelque crise décisive, il ne put arracher les puissances vitales à leur engourdissement. On eût dit que la mort et la vie se sachant de force égale campaient vis-à-vis l’une de l’autre, comme deux ennemies qui n’osent risquer une bataille.
Cette espèce d’attente se prolongea plusieurs jours; enfin, pourtant, les symptômes les plus fâcheux disparurent, mais sans que Françoise retrouvât l’activité de ses perceptions. A la torpeur de la maladie, succéda un anéantissement que rien ne put surmonter. Toute l’énergie de cette vigoureuse nature avait été sourdement usée par ce combat de quelques jours; elle demeura vaincue, épuisée et n’ayant plus que les apparences de la vie.
Les jours, les semaines s’écoulèrent sans rien changer à la situation de Françoise. Guérie en apparence, elle demeurait ensevelie dans sa langueur indifférente: n’entendant jamais qu’après plusieurs appels, répondant par monosyllabes, elle restait des heures entières dans la position qu’on lui avait donnée, les mains à plat sur ses genoux, les yeux fixes devant elle, la respiration courte, mais égale. Brousmiche montait vingt fois par jour à la chambre de la convalescente, et redescendait chaque fois, le cœur serré.
—Tout est fini, mam’Berton, disait-il à la femme de ménage du pharmacien; mieux vaudrait qu’elle fût enterrée que de vivre ainsi comme une morte.
—Faudrait essayer la jarlatine, répliquait madame Berton, qui répétait l’avis du pharmacien; ça se compose avec des os de morts, ça se prend en bain et ça fait l’effet d’un grand bouillon qui restaure tout l’individu.
Mais le bossu secouait la tête.
—J’ai bien peur que tous les remèdes n’y fassent rien, mam’Berton, reprenait-il tristement; on dirait, voyez-vous, que la pauvre femme vit encore sans s’en apercevoir, et que son âme est déjà partie.
A ces mots, l’ex-garde-malade, que ses relations avec les hommes de la science avaient rendue esprit fort, haussait les épaules en répliquant:
—Dites donc pas de ces bêtises-là, monsieur Brousmiche; l’âme, c’est un préjugé des gens sans éducation.
Et elle revenait à la gélatine indiquée par le pharmacien, qui en vendait.
Mais la crise dont on désespérait devait venir d’ailleurs, et par un moyen inattendu.
En ne voyant plus M. Charles reparaître, le bossu comprit sans peine qu’une rupture avait eu lieu entre les deux amants le jour où la jeune femme était rentrée dans cet état d’égarement qui l’avait si vivement alarmé: il avait donc évité avec soin tout ce qui eût pu la ramener à ces douloureux souvenirs et il s’était même étudié à ne plus l’appeler que mademoiselle Françoise. Aussi éprouva-t-il un véritable embarras en recevant une lettre timbrée du village où son petit se trouvait en nourrice. Rappeler son enfant à la malade, c’était lui rappeler en même temps l’abandon du père et la séparation qui l’avait déjà si cruellement éprouvée; il hésita longtemps et ne se décida enfin que sur l’observation de madame Berton qu’il fallait bien ouvrir une lettre dont on avait payé le port.
Il monta donc chez Françoise qu’il trouva assise dans un grand fauteuil de jonc, acheté autrefois pour Charles.
La chambre de la jeune femme avait complètement changé d’aspect depuis sa maladie. A la propreté amoureuse et arrangée qui en faisait la principale élégance, avait succédé le désordre. Des tasses, des potions, des bouilloires étaient parsemées sur les meubles tachés; les plis des rideaux fermés, étaient couverts de poussière, les araignées avaient tendu leurs toiles dans tous les coins du plafond, et deux petites caisses de fleurs posées dans l’embrasure de la fenêtre, étaient encore garnies de plants de bruyère blanche, desséchés faute d’air et de soins; on eût dit une de ces chambres abandonnées à la hâte par suite de départ ou de mort.
Françoise elle-même complétait, pour ainsi dire, cet aspect désolé. A la voir assise dans le coin le plus obscur, immobile, muette et pâle, on eût pu la prendre, au premier coup d’œil, pour un de ces cadavres auxquels la folle science des embaumeurs prétend conserver une mensongère apparence de vie en éternisant une réalité apparente de mort.
Brousmiche s’approcha d’elle et s’informa de sa santé.
Françoise tourna lentement les yeux de son côté, fit un mouvement de tête qui semblait dire: bien, et rentra dans son immobilité.
Il lui demanda si elle ne voulait point essayer ses forces en faisant le tour de sa chambre; elle fit un signe négatif.
—Laissez-moi vous pousser au moins près de la fenêtre, mam’selle Françoise, reprit le bossu, qui ne pouvait s’habituer à cette torpeur; il fait aujourd’hui un soleil à faire rire les morts; ça vous ranimera.
Françoise ne répondit pas, et Brousmiche, regardant son silence comme un consentement, alla tirer les rideaux, ouvrit la fenêtre et y traîna le fauteuil sur lequel la jeune femme était assise.
Éblouie par la lumière et étourdie par l’air libre, celle-ci poussa d’abord un léger cri; elle baissa les paupières, aspira avec effort, et porta les deux mains à son front comme si elle eût éprouvé une sensation trop forte; mais insensiblement ses yeux s’accoutumèrent au jour, son oppression se calma, une légère teinte rosée monta à ses joues amaigries; elle releva lentement la tête et se pencha vers la rue.
Un soleil d’avril, clair et joyeux, glissait sur les toits voisins, en faisant étinceler les vitrages. On entendait les gazouillements des oiseaux qui se poursuivaient le long des corniches. De petites colonnes de fumée blanche et ténue s’épanouissaient au-dessus des cheminées et allaient se perdre dans le bleu grisâtre du ciel. Un vent frais apportait les senteurs des giroflées exposées sur les fenêtres des mansardes et les bruits de la rue arrivaient jusqu’à la malade avec leurs mille nuances. Françoise parut en ressentir l’influence. L’invincible réseau de glace qui tenait ses membres captifs se fondit, une tiède moiteur détendit ses muscles roidis, ses bras s’avancèrent vers la fenêtre, ses pieds s’appuyèrent au plancher, un long frémissement entr’ouvrit ses lèvres; ses prunelles dilatées se resserrèrent et reprirent leur mobilité; elle regarda au dehors, puis se regardant elle-même, elle referma sa robe dégrafée, redressa le petit châle qui couvrait ses épaules, déroula ses cheveux, les tordit avec un geste de femme inimitable et charmant, et les releva en arrière sous son peigne de corne ouvrée.
Le bossu contemplait cette espèce de résurrection avec un étonnement ravi.
—J’en étais bien sûr que le soleil vous aurait fait du bien, s’écria-t-il; voilà que vous vous ranimez à vue d’œil.
—Oui, dit la jeune femme, dont la voix était aussi faible, mais plus assouplie; je sens l’air... qui me coule dans les veines... Je vois, j’entends mieux... Il me semble... que je me réveille.
—Et vous ne vous trompez pas, chère demoiselle Françoise, reprit Brousmiche; vous vous réveillez, ou plutôt vous ressuscitez; car ce n’est pas vivre que d’être comme la maladie vous avait laissée. Mais il n’y a plus de danger; vous voilà partie: avec du repos et des consommés, ça va rouler tout seul maintenant... Ah! Dieu!... Je ne sais pas pourquoi, mais j’ai eu tant peur... que de vous voir... hors d’affaire... ça me laisse... ça me rend... c’est pourtant bien bête... à mon âge...
Et le petit bossu s’arrêta pour essuyer de grosses larmes qui roulaient sur ses joues, pendant que le rire était sur ses lèvres.
Françoise, encore trop faible pour comprendre toute la générosité de cette émotion, se contenta de répéter:
—Bon monsieur Brousmiche!
—C’est plus fort que moi, reprit le portier en se mouchant pour combattre son attendrissement; je m’attache à mes locataires comme s’ils étaient de ma famille. Après ça, vous me direz que c’est tout naturel. Quand on voit quelqu’un tous les jours, qu’on cause avec lui, qu’on lui rend de petits services... il finit par vous devenir nécessaire.. aussi, je n’aurais pu me consoler s’il vous était arrivé un malheur... surtout après la perte de ce cher monsieur Michel.
Ce nom parut réveiller la mémoire de Françoise.
—La perte! répéta-t-elle lentement..... Ah! oui, je me souviens... il avait disparu, et vous n’avez point eu de nouvelles?
—Aucune.
—Il y a longtemps, n’est-ce pas?
—Bientôt deux mois.
Françoise baissa la tête et redevint silencieuse; mais, à la contraction de ses sourcils et de ses lèvres fermées, il était aisé de voir qu’elle faisait effort pour ressaisir les fils rompus de ses souvenirs. Par instants un éclair illuminait ses traits, puis un nuage le faisait disparaître; c’était une lutte acharnée entre la volonté renaissante et la mémoire encore endormie. Celle-ci finit pourtant par se ranimer insensiblement. Des mots entrecoupés s’échappaient des lèvres de la jeune femme, comme si elle eût voulu aider par le son à ses souvenirs. Mais, tout à coup, un nom machinalement ramené par l’habitude, celui de Charles, la fit tressaillir. Ce nom était la clef magique devant laquelle devait se rouvrir le passé. Subitement assaillie par tous ses souvenirs, elle se redressa: ses mains se pressèrent sur sa poitrine, puis sur ses tempes, puis sur son front. On eût dit qu’elle voulait modérer les flots d’images douloureuses qui reprenaient à la fois possession de tout son être.
Cette crise terrible ne dura que quelques instants et se termina par un cri qui résumait, pour ainsi dire, tout le passé et tout l’avenir.
—Mon enfant! où est mon enfant? bégaya la malheureuse mère en tendant les mains.
Brousmiche qui était resté saisi d’épouvante, se rappela subitement le motif de sa venue.
—L’enfant est bien, mam’selle Françoise, s’écria-t-il, n’ayez pas d’inquiétude; voici de ses nouvelles:
Et il présentait la lettre.
Françoise la saisit précipitamment, l’ouvrit et voulut lire; mais les lignes flottaient sous ses yeux, les mots se confondaient; elle ne voyait plus! elle présenta le papier au bossu qui mit vivement ses lunettes, se rapprocha de la fenêtre pour mieux voir et lut avec un peu de difficulté ce qui suit:
MAIRIE DE GAILLON
«Madame,
»J’ai l’honneur de vous faire savoir que la nommée Désirée Leblanc, femme Moirier, qui s’était chargée de votre enfant, n’ayant point reçu le paiement des deux derniers mois dûs pour la nourriture de ce dernier et que vous aviez coutume de lui adresser par les voitures de Louviers, s’est présentée à moi, en déclarant qu’elle ne voulait plus continuer à garder votre fils.»
Françoise poussa une exclamation de saisissement...
«En conséquence,» continua le bossu, «j’ai dû reprendre de ses mains le nourrisson, qui a été déposé au tour des Enfants-Trouvés.»
La jeune femme se leva avec un cri si terrible que Brousmiche recula effrayé.
—Mon fils... balbutia-t-elle d’une voix étranglée, mon fils déposé au tour... des Enfants-Trouvés!... Il y a cela... vous êtes bien sûr...
—Bien sûr, dit le bossu en cherchant le passage... Voyez... «au tour des Enfants-Trouvés...»
Françoise s’appuya au dossier du fauteuil, mais resta debout.
—Il y a le nom de l’hospice, n’est-ce pas? demanda-t-elle d’un accent bref.
—Je pense, dit M. Brousmiche, en regardant à la fin de la lettre... Oui... voilà: «hospice de Louviers, département de l’Eure.»
—Bien, reprit Françoise, qui voulut regagner l’autre extrémité de la chambre en s’appuyant au mur... Je partirai ce soir... tout à l’heure.
—Vous! s’écria le portier.
—Vous connaissez la voiture de Louviers? continua la grisette, qui était arrivée à sa commode et s’efforçait d’ouvrir le tiroir où se trouvait l’argent, vous me direz où je dois la prendre...
—Mais vous n’y pensez pas! s’écria le bossu; partir aujourd’hui... Vous pouvez à peine vous soutenir...
—Aux Enfants-Trouvés, mon pauvre petit!... murmura la jeune femme avec une indicible expression de douleur contenue.
—Vous ne m’écoutez pas, mam’selle Françoise, reprit Brousmiche, qui s’approcha inquiet. Au nom de Dieu! songez à ce que vous voulez faire. Vous ne pouvez partir ainsi.
—Pourquoi? demanda-t-elle en comptant machinalement son argent.
—D’abord parce que les forces vous manqueraient.
—Je n’ai pas besoin de forces, j’irai en voiture. Voici de l’argent.
—Mais vous le devez! s’écria le bossu, qui crut avoir trouvé un moyen souverain de retenir la convalescente; vous ne pouvez partir sans payer les frais de votre maladie.
—Ah! vous avez raison! dit Françoise en pâlissant... Grand Dieu! je n’avais point songé... il faut que je paie.
—Et une fois tout soldé, il ne vous restera plus de quoi faire le voyage, ajouta Brousmiche.
Elle le regarda d’un air éperdu.
—Est-ce vrai? reprit-elle... Quoi! je ne pourrais pas aller retirer mon fils!... Oh! c’est impossible. J’irai, j’irai à pied... Mais non, j’arriverais trop tard... Je ne le retrouverais plus, peut-être!
Et, se ravisant tout à coup:
—Mais je suis folle! s’écria-t-elle... Tout ce qui est ici m’appartient... je puis tout vendre. Je vendrai tout; je veux quitter Paris pour ne plus y revenir. Il n’y a plus rien ici pour moi... que des souvenirs... dont j’aime mieux être loin. Mon pays à présent, c’est où est mon fils; j’irai le chercher; je l’emporterai dans mes bras; je l’aurai à moi, du moins, et je pourrai l’embrasser tant que le cœur m’en dira. Ah! pauvre chérubin, je crois le voir, le tenir là...
Et dans son délire de mère elle baisait ses propres mains, pleurant comme si elle eût baisé les joues de son enfant.
M. Brousmiche, troublé, voulut en vain élever de nouvelles objections; Françoise s’habillait sans l’écouter pour aller chercher un revendeur. Il fallut enfin venir à une transaction. Le bossu obtint de la jeune femme qu’elle s’occuperait seulement ce jour-là de régler ce qu’elle devait, et de faire ses préparatifs, tandis qu’il se chargerait, lui, d’avertir les acheteurs pour la vente du lendemain.
Il espérait que ce retard pourrait modifier les résolutions de Françoise; mais il ne fit que la raffermir dans son projet. Ainsi qu’elle l’avait dit au bossu, rien ne la retenait plus à Paris; tout l’en repoussait au contraire. Son enfant était devenu l’unique pôle vers lequel se tournait ce cœur blessé. Elle vendit tout ce qu’elle possédait, comme elle en avait annoncé l’intention, et après avoir laissé à M. Brousmiche sa cuiller d’argent en souvenir d’amitié et pour qu’elle servît à M. Michel s’il revenait jamais, elle embrassa le bossu avec la tendresse d’une sœur, et monta dans le cabriolet qui devait la conduire aux diligences de Louviers.
Le portier resta sur le seuil de la porte cochère tant qu’il put voir le cabriolet, puis, rentrant dans sa loge, il s’assit tristement entre son chat et son oiseau.