XXIV Le Gendre et la Belle-Mère.
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Un soir que la malade était plus abattue que d’habitude, Honorine voulut essayer quelques nouvelles représentations; mais la souffrance avait mal préparé la mère Louis à la soumission; elle répondit aux conseils de sa petite-fille par des emportements, et enfin lui ordonna de sortir. Honorine, craignant d’augmenter son irritation en prolongeant le débat, se retira les larmes aux yeux. Son départ n’apaisa point la malade; elle continua à se plaindre amèrement des persécutions de la dame de Paris, qui prétendait la gouverner à sa guise.
—V’là comme c’est reconnaissant! ajouta-t-elle en frappant de son poing sur le lit; ça commence par vous demander un pauv’coin par charité, et quand vous l’y avez donné, ça veut toute la maison. Ah! mais non, mais non! j’suis pas encore tombée en enfance, j’suis trop cœurue pour qu’on me marche sur la tête... Faudra en finir, et plus vite que ça.
Vorel s’efforça de l’apaiser, mais en termes qui eurent pour résultat d’allumer plus vivement sa colère. Enfin, il lui fit observer, d’un ton peiné que, si un pareil état de chose se prolongeait, il était à craindre que l’incompatibilité des caractères ne nécessitât, quelque jour, une rupture fâcheuse. Tout cela était dit avec des circonlocutions et des pauses qui ne pouvaient qu’exalter l’impatience emportée de la mère Louis; aussi déclara-t-elle, en l’interrompant, que ce jour-là était venu, qu’elle voulait être la maîtresse à la ferme, et qu’elle était décidée à prier la dame de Paris de chercher un autre gîte. Le médecin objecta la difficulté d’une pareille séparation et l’espèce de droit acquis par Honorine de rester aux Motteux... qu’elle pouvait regarder comme sa propriété future! A ce dernier mot la mère Louis fit un bond.
—Sa propriété, répéta-t-elle; c’est-à-dire qu’elle me croit déjà morte! Ah! c’est pour ça qu’elle veut tout faire de son esto (mouvement) et que je suis comme un second manche à une cognée? Eh ben, j’connais le moyen de lui ôter son idée; pas plus tard que demain, mon mière, vous amènerez ici le notaire. J’veux lui chanter une chanson, et quand elle sera sur du timbré, on verra si la Parisienne est aussi glorieuse.
Vorel affecta de ne point prendre au sérieux la recommandation de sa belle-mère afin de la faire insister, et, après une résistance destinée à la raffermir dans son projet, il promit de remplir ses intentions. Anselme Micou entra dans ce moment en avertissant que le boucher d’Isigny venait d’arriver, et le médecin descendit afin de traiter avec lui pour la vente d’un certain nombre de moutons.
La fermière retint le vieux berger et lui adressa plusieurs questions sur le troupeau et sur la culture. Mais sa récente colère l’avait mise dans une agitation qui l’empêchait de bien suivre les réponses d’Anselme.
—Cette malheureuse m’a fait ensangmêler, dit-elle; je sais plus ce que je dis, ni ce que j’entends... Dis donc, grand Jodane, es-tu là?
L’idiot, qui se tenait assis près de la fenêtre, releva la tête.
—Viens ici, reprit la fermière, en tirant une clef de dessous son oreiller, ouvre la grande armoire... bon... Maintenant regarde derrière la pile de draps, y doit avoir une bouteille de cassis. C’est ça, apporte ici; mais prends bien garde... donne-moi ma clef... et les verres qui sont sur la cheminée. A vous, père Micou, c’est du doux!
Elle avait versé dans deux verres; elle en prit un, le vieux berger prit l’autre et but à la santé de sa maîtresse. L’idiot les regardait.
—Et moi... moi... bégaya-t-il d’un ton avide et pleureur.
—Toi, répéta la mère Louis, ah! liqueréi (friand)! Eh ben, approche.
L’idiot avança un verre, but une gorgée de la liqueur et fit entendre un grognement de joie.
—Dirait-on pas que c’est le lait de sa mère, reprit la paysanne, qui s’amusait de l’avidité du grand Jodane; après ça, y n’a pas d’autre plaisir! encore un coup, vieu’ Anselme.
Le berger tendit son verre et but à la santé de sa maîtresse.
—Ah! oui, la santé, reprit madame Louis en avalant par gorgées. Ce serait la plus grande fortune pour moi à c’t’heure! Si seulement j’pouvais sortir, faire quéq’ visites chez les voisins!
—Y en a un qu’est venu tout à l’heure à la ferme, fit observer le berger.
—Qui ça donc?
—Le monsieur de Vertbec.
—Ah! le grand brun!
—Y voulait savoir si Madame était toujours aussi malade.
—Moi! ah ben oui! y venait pour la Parisienne; y s’cherchent comme la paille et le vent.
—Faut pas s’étonner, après l’service que le Monsieur a rendu à notre jeune maîtresse, dit Micou; sans lui, elle aurait maintenant une robe de terre.
—Oui, oui, reprit la mère Louis, en posant son verre près d’elle; mais à c’t’heure, c’est moi qui ai eu le malheur! sans cette nuit-là, j’serais encore sur mes pieds.
Micou prononça quelques paroles d’encouragement, et prit congé de la fermière. Mais celle-ci, dont les idées venaient de prendre un nouveau cours, continua à parler seule et à demi-voix.
—C’est tout de même quéqu’chose de mirou (étonnant), murmura-t-elle, qu’on n’ait jamais pu deviner pourquoi qu’on avait voulu egohiner (égorger) la mezette, et qu’est-ce qui avait fait le coup... Ça m’a toujours tourné le sang, moi.
Elle demeura la tête baissée sur sa poitrine, roulant avec distraction le coin de son drap de toile à demi-rousse. La nuit était venue, et la faible lueur qui éclairait encore la chambre pénétrait à peine jusqu’à l’alcôve. L’idiot, dont l’avidité était éveillée, et qui n’avait point détourné les yeux de la liqueur placée près de la malade, se glissa, en rampant, jusqu’à la bouteille, qu’il saisit, et dont il porta le goulot à ses lèvres. La mère Louis, tout entière aux souvenirs que le vieux venait de réveiller en elle, n’y prit point garde. Ce succès encouragea le grand Jodane à recommencer, jusqu’à ce que l’effet de la liqueur se fît sentir: son sang commença à circuler plus rapidement; une rougeur inaccoutumée colora son visage blafard; ses yeux devinrent plus brillants, sa pensée plus active, et il se mit à chantonner à demi-voix. La paysanne retourna la tête et aperçut la bouteille qu’il tenait à deux mains avec une expression de gaieté tendre.
—Eh ben! qu’est-ce que tu fais là, failli gouras (gourmand), s’écria-t-elle en avançant la main pour reprendre la liqueur; veux-tu bien me rendre mon bère (boisson)!
L’idiot recula avec le grognement d’un dogue auquel on veut enlever sa proie.
—Encore... boire, bégaya-t-il, encore!
—Ah! méchant halabre, si je vais à toi... Laisseras-tu cette bouteille?
Le grand Jodane se réfugia à l’autre extrémité de la chambre et reporta le goulot à ses lèvres. La fermière, indignée, voulut se lever pour aller à lui; mais elle sentit les forces lui manquer. Henri, qui s’était arrêté, éclata de rire en voyant son impuissance.
—Elle peut pas, la hanne (vieille femme), dit-il, enhardi par une demi-ivresse... Ah! ah! ah! j’ai pas peur de ses griches.
La mère Louis lui montra les deux poings.
—Ah! si je te tenais! s’écria-t-elle.... et dire qu’on me laisse seule!... Eh! mezette... Madame Honorine! Attends, attends, va, méchant Gauplumé, la dame de Paris va venir!
—Ça m’est égal, dit l’idiot, la dame de Paris n’est pas gavaste (brutale) comme vous.
—Elle appellera ton père.
—Il est parti, dit l’idiot avec ce geste de bravade des esclaves qui savent que leur maître ne peut les entendre.
—Il reviendra avec une branche de fesselaron (houx).
—Il est parti, répéta Henri qui but une nouvelle gorgée.
Et il se mit à chanter.
—Ah! maudit gogaile (imbécile), reprit la paysanne, je te ferai mettre au pain et à l’eau.
Il chanta plus fort.
—Tu seras matrasé (assommé).
L’idiot but un nouveau coup et dansa. La mère Louis frappa la muraille et appela encore Honorine; mais se rappelant tout à coup les craintes superstitieuses de l’idiot elle se retourna vers lui et reprit:
—Tu ne veux pas laisser la bouteille?
—Non, murmura Henri.
—Eh bien! je vais appeler les huards (lutins).
L’idiot parut inquiet.
—Ils vont venir avec le grand Varou pour t’emporter!
Il se rapprocha de l’alcôve.
—Je n’ai qu’à faire un signe, continua la fermière, et ils te prendront comme ils ont pris ta cousine pour la jeter dans le petit tourbillon.
La première menace de la fermière avait évidemment effrayé l’idiot, mais l’exemple ajouté pour l’effrayer davantage produisit un effet contraire. Il laissa échapper un de ces éclats de rire vagues et saccadés qui lui étaient ordinaires.
—Ce n’est pas le Varou qui a emporté ma cousine, reprit-il d’un air de confiance.... Ils étaient deux hommes.
La fermière tressaillit et se rappela l’indication déjà donnée par l’idiot, le jour même du crime.
—Deux hommes! répéta-t-elle étonnée de cette persistance de souvenir... tu es sûr de les avoir vus?
—Dans le jardin... ils ont dit:—Tout est fini. Et alors le mière les a payés.
—Comment! Qu’est-ce que tu dis? Ton père?
—Oui.... alors il ont voulu avoir plus.... parce qu’il serait seul à hériter!
La mère Louis ne put retenir un geste de saisissement. Ces mots de Henri venaient de faire passer devant ses yeux une horrible lumière; elle se redressa sur son séant, se pencha vers l’idiot, et baissant la voix:
—Rappelle-toi bien, reprit-elle vivement, et je te laisserai boire tant que tu voudras. Ces hommes ont dit à ton père que maintenant il hériterait seul. Voyons, et après il faut ne rien oublier, mon Jodane.
—Après, répéta l’idiot, chez qui le souvenir était si vivement réveillé qu’il semblait voir et entendre ce qu’on lui rappelait; après il a dit:—Non... et ils ont repris:—Il n’y a plus qu’à en finir avec la grand’mère.
—Et lui, demanda la mère Louis palpitante, qu’est-ce qu’il a répondu?
—Il a répondu tout bas... On est venu sonner à la porte, et les deux hommes se sont sauvés.... Mais ce sont pas des huards.... aussi, j’ai pas peur.
Et pour le prouver il acheva la bouteille d’un seul trait. Au même instant le bruit d’un pas qui se dissimulait fit craquer le plancher. La mère Louis releva la tête et vit une ombre passer sur les rideaux à demi fermés de l’alcôve.
—Qui est-là? cria-t-elle.
On ne lui fit aucune réponse, et l’ombre et le bruit s’éloignèrent. Elle poussa un cri d’épouvante auquel accourut Honorine, qui venait d’entrer dans la chambre voisine.
—Il y a quelqu’un dans le corridor! dit précipitamment la mère Louis.
La jeune femme y regarda, et répondit qu’elle ne voyait personne.
—Demande de la lumière et cherche partout, reprit la fermière, je suis sûre d’avoir entendu marcher; je veux savoir qui est-ce qui nous écoutait.
Honorine appela Françoise, qui arriva avec une puette (chandelle de résine), mais toutes leurs recherches furent inutiles. La mère Louis demeura tremblante. La révélation de l’idiot l’avait bouleversée. Au milieu de toutes ses variations de conduite, il y avait en elle, contre Vorel, une répugnance instinctive qui se taisait par instants, mais que la première occasion faisait renaître. Circonvenue par le médecin, lorsqu’elle revenait à lui c’était le fait de la fascination bien plus que de la sympathie; elle se laissait prendre, elle ne se livrait pas, et, au milieu de ses abandons les plus entiers, elle conservait une sourde défiance. Aussi, la confidence de Henri éveilla-t-elle dans son esprit moins d’incrédulité que de soupçons: mise sur la voie, elle donna libre carrière à son imagination; elle rapprocha des circonstances, se rappela des détails, et plus l’examen avançait, plus les preuves devenaient évidentes et multipliées! Honorine, frappée du trouble dans lequel elle avait retrouvé la malade, essaya de l’interroger; mais la mère Louis ne répondit que par des phrases inintelligibles. Elle répétait que, pour l’honneur de la famille, il ne fallait rien dire, qu’elle voulait d’abord s’assurer de la vérité; que le lendemain, le notaire devait venir et qu’il connaîtrait son projet! Elle ne s’expliqua point davantage; encore tout cela était-il entrecoupé de plaintes, d’imprécations, de marques de pitié pour la jeune femme. Celle-ci regarda l’exaltation de sa grand’mère comme du délire, elle allait faire chercher Vorel lorsqu’il arriva. A sa vue, la mère Louis poussa une exclamation de terreur et se rejeta dans la ruelle du lit.
—N’approchez pas, s’écria-t-elle, je n’vous ai pas demandé; j’ai besoin de rien.
Le médecin parut surpris et s’arrêta devant l’alcôve.
—Vous souffrez davantage ce soir? demanda-t-il d’un air paterne.
—Je ne souffre pas! interrompit la fermière; demain je serai bien... et je m’informerai... je saurai... enfin, je m’entends... le moment d’hériter n’est pas encore venu... ni celui d’hériter seul, non!... Tenez... ne me faites pas causer... Allez-vous en, mon gendre, ça vaudra mieux, allez-vous-en.
—Je crois, en effet, qu’il serait dangereux pour vous de trop parler, dit Vorel sérieusement; tâchez de vous calmer; je reviendrai... plus tard.
—Mais n’y a-t-il rien à faire? demanda Honorine visiblement inquiète.
—Je ne ferai rien; je ne veux point de ses remèdes! interrompit précipitamment la mère Louis. Qu’y s’en aille, le malheureux! c’est le notaire que je veux voir.
Honorine voulut insister; Vorel lui imposa silence de la main; il regarda fixement la malade, dont le visage était enflammé, jeta un coup d’œil autour de la chambre pour chercher l’idiot, et, ne l’apercevant point, sortit en faisant signe à la jeune femme. Celle-ci se hâta de le suivre.
—Ma grand’mère a le délire, dit-elle avec agitation.
—Il est impossible de s’y tromper, répondit le médecin, dans l’accent duquel il y avait un peu de trouble; nous touchons au moment d’une crise qui peut être heureuse ou fatale.
—Et ne peut-on rien faire pour qu’elle soit favorable?
—On peut beaucoup; mais, vous l’avez entendue déclarer qu’elle ne voulait aucun remède venant de moi.
—Je parviendrai peut-être à lui persuader...
—Ne l’espérez pas: combattre sa manie ne servirait qu’à l’y raffermir.
—Mon Dieu! de quelle manière s’y prendre, alors?
—Je ne sais; peut-être, avec de l’adresse, réussirait-on à lui donner le change.
—Comment?
—En mêlant le remède aux boissons qu’elle préfère.
—Ah! vous avez raison; c’est le plus sûr moyen.
—Malheureusement, je me trouve pris au dépourvu, et il faudra envoyer à la pharmacie la plus voisine.
—Chez M. Duclerc. Voici ce qu’il faut pour écrire.
—Pardon; M. Duclerc me garde rancune, sous prétexte que je lui fais concurrence. Un billet de vous serait mieux reçu.
—Soit.
Elle prit la plume et écrivit sous la dictée de Vorel, qui lui donna toutes les instructions nécessaires sur l’emploi du remède demandé; il l’engagea seulement à l’envoyer chercher par quelqu’un de sûr, en lui faisant observer que la moindre indiscrétion mettrait la grand-mère sur ses gardes et les empêcherait d’employer une seconde fois le même subterfuge. Ayant ensuite cherché de nouveau le grand Jodane sans le trouver, il reprit la route du manoir, persuadé que l’idiot l’y avait précédé. La jeune femme courut jusque chez Françoise, lui remit le papier adressé à M. Duclerc en l’avertissant de ne rien dire à la ferme et revint à la hâte près de la malade.
L’exaltation de celle-ci ne faisait que grandir; son langage devenait de plus en plus incohérent et entrecoupé. Elle multipliait des questions dont Honorine ne pouvait comprendre le but, et réclamait le notaire avec tant de persistance que, malgré les recommandations de M. Vorel, la jeune femme se décida à envoyer chez lui, pour la tranquilliser. Sur ces entrefaites, Françoise revint avec le remède demandé. M. Duclerc avait d’abord fait quelques difficultés pour le lui livrer; mais ayant heureusement reconnu la main d’Honorine, qui avait eu occasion de lui écrire, au nom de sa grand’mère, il s’était décidé sur l’assurance que tout se faisait sous la surveillance du médecin. La jeune femme se hâta de suivre les prescriptions de ce dernier: elle mêla le médicament au vin que la malade venait de faire demander et le lui présenta. La mère Louis but une gorgée, posa le verre à portée de sa main et referma les yeux.
Depuis quelques instants, son agitation avait fait place à une torpeur fiévreuse. Honorine craignant de la fatiguer allait écarter la lumière et refermer les rideaux, lorsqu’elle aperçut l’idiot accroupi dans un coin de l’alcôve, et qui épiait ses mouvements. Elle lui fit signe de se lever pour la suivre, mais il répondit par un grognement de refus. Craignant d’engager un débat dont le bruit eût troublé le repos de la malade, elle se décida à le laisser où il se trouvait et à passer, avec la lumière, dans la chambre voisine. Dans ce moment arriva le notaire qui avait été demandé. Elle lui annonça que sa grand’mère venait de s’endormir, et l’engagea à revenir le lendemain.
Tous ces détails avaient pris plus de temps que nous n’avons pu leur donner d’espace dans notre récit. La nuit était déjà avancée et la fatigue commençait à se faire sentir à Honorine. Elle s’assit près de la fenêtre, les yeux fixés sur cet abîme sombre de la nuit, au fond duquel brillaient à peine quelques étoiles qui semblaient vaciller dans les nuages comme les feux de vaisseaux ballottés par la mer. Elle essaya d’abord de lutter contre la fascination endormeuse de cet aspect; elle pencha l’oreille vers l’alcôve pour guetter la moindre plainte ou le plus léger appel; mais tout était silencieux. Au dehors, on n’entendait que le frissonnement de la brise sur les vitres, au dedans que la respiration affaiblie de la mère Louis. Les paupières d’Honorine s’abaissèrent malgré tous ses efforts; elle flotta quelque temps entre la veille et le sommeil, puis sa tête s’affaissa sur sa poitrine et elle s’endormit. Mais son âme, en sortant de l’empire du réel pour entrer dans celui des songes, sembla déposer sur la limite toutes les tristes images du passé. Il lui sembla qu’elle recommençait à vivre, non plus orpheline, mais protégée par sa mère, qu’elle voyait jeune et souriante, comme dans le portrait qui lui avait conservé ses traits. Elle se tenait aux pieds de cette douce protectrice qui berçait sa tête sur ses genoux et passait la main dans ses cheveux, tandis qu’un peu plus loin Marcel, debout et souriant, les regardait! Elle entendait sa voix et celle de sa mère résonner à son oreille comme une musique, et toutes deux arrangeaient son avenir sans qu’elle eût besoin de rien dire, car leurs yeux lisaient dans son âme comme dans un livre ouvert. Puis, une nuit passait sur ce tableau et elle se retrouvait près du jeune homme un bras sur son épaule, une joue sur ses cheveux, écoutant la baronne qui lisait des vers à quelques pas, et ce qu’elle lisait était une traduction fidèle de ce qu’ils sentaient tous deux. Ici le songe redevenait confus. Ce n’était plus qu’une succession d’images tendres, charmantes et à peine saisies, une sorte de revue de tous ces rêves de jeunesse auxquels manque une forme, un nom, et que la pensée suit comme l’œil suit le nuage. Cependant, au milieu de ce chaos de douces visions, flottaient toujours deux fantômes, sa mère et de Gausson! Elle les tenait chacun d’une main, et marchait avec eux emportée dans un tourbillon d’ivresse sereine. Leurs noms erraient sur ses lèvres; elle écoutait le sien que leurs voix tendres semblaient se renvoyer.
Mais tout à coup ces voix changèrent; elle n’en entendit plus qu’une inquiète, haletante, et ce n’était pas la même, c’était la voix de Françoise! Elle se débattit contre cette espèce d’hallucination, jusqu’à ce que les efforts de la lutte l’eussent arrachée au sommeil. Elle ouvrit les yeux, il faisait grand jour, et la grisette penchée sur elle l’appelait.
—C’est bien, Françoise! répéta-t-elle en s’efforçant de se reconnaître.
—Réveillez-vous, réveillez-vous, reprit la jeune fille oppressée.
—Ma grand’mère souffre-t-elle davantage? demanda Honorine.
—Non, elle dort, répliqua la fleuriste, mais quelqu’un vient d’arriver et veut vous parler.
—Quelqu’un?
—M. Marc.
—Ciel! il est ici?
—Ce matin, au point du jour, il est venu frapper à ma porte avec M. de Gausson.
—Et il veut me parler?
—Sans retard; il s’agit d’un avertissement important.
—Où est-il?
—Chez moi; il vous attend; personne n’est encore levé et vous pouvez sortir sans être vue.
—Mais ma grand’mère?
—Elle est tranquille; je veillerai, d’ailleurs, jusqu’à votre retour.
Honorine courut à l’alcôve et se pencha sur la malade qu’elle trouva enveloppée dans ses couvertures. Elle entendit le bruit d’une respiration faible et lente, mais sans oppression. Rassurée, elle jeta sur ses épaules un burnous de voyage, descendit légèrement, ouvrit la porte qui donnait sur la lisière des taillis et gagna la maisonnette de Françoise. De Gausson attendait sur le seuil de la cabane et vint vivement à la rencontre d’Honorine.
—Ah! Dieu soit loué! vous voilà, s’écria-t-il, je craignais que la maladie de madame Louis ne vous arrêtât.
—Elle repose, répliqua Honorine; on m’a dit que M. Marc me demandait?
—Entrez, on vous attend.
Elle franchit le seuil et aperçut le chouan qui s’était levé en attendant sa voix. Il avait la barbe longue, le visage pâle, les vêtements en lambeaux, et paraissait se soutenir avec peine.
—Grand Dieu! qu’avez-vous? s’écria la jeune femme qui s’arrêta saisie.
—Ne vous effrayez point... Ce n’est que de la fatigue, dit vivement de Gausson. Il marche depuis trois jours, après avoir réussi à s’échapper d’une maison de fous dans laquelle on l’avait enfermé.
—Lui! comment?
—Il vous racontera tout; mais permettez d’abord qu’il vous dise en peu de mots ce qui l’amène; car vous n’avez pas de temps à perdre. Je vais veiller à ce que l’on ne puisse vous interrompre.
Il montra un siége à Honorine et ressortit.
—M. de Gausson a raison, dit Marc, le temps est précieux. Je vous avertis de vous mettre sur vos gardes, car vous avez ici un ennemi.
—Moi! répondit Honorine étonnée.
—Un ennemi mortel qui espionne vos actions, surprend vos secrets, intercepte vos correspondances.
—Que dites-vous?
—En voici la preuve.
Il présentait à la jeune femme les deux lettres qui lui avaient été remises par madame Beauclerc. En reconnaissant son écriture et celle de Marcel, elle ne put retenir un cri d’étonnement. Marc lui raconta alors par quel concours de circonstances son mari, à qui ces lettres étaient adressées, ne les avait point lues, et comment elles se trouvaient entre ses mains. Il lui apprit ensuite de quelle manière il avait quitté Paris pour la prévenir, et quelles avaient été les suites de sa rencontre avec M. le marquis de Chanteaux.
Ce récit, souvent interrompu par les exclamations et par les questions d’Honorine, s’était prolongé assez de temps pour que Marcel crût devoir rentrer, mais le trouble de la jeune femme lui avait fait oublier, pour un instant, tout le reste, et Marc, instruit par de Gausson du meurtre auquel elle avait failli succomber, n’était pas moins préoccupé de deviner l’ennemi caché qui s’acharnait à sa perte. Tous trois cherchèrent longtemps en vain. Enfin, accablée par la pensée de cette haine qui la poursuivait dans l’ombre sans qu’elle l’eût méritée et sans qu’elle pût rien faire pour s’en défendre, Honorine avait appuyé sa tête sur une de ses mains et laissait couler silencieusement ses larmes. Elle était arrivée à l’un de ces moments où la multiplicité des coups qui nous frappent brise les restes de notre courage, où, lassés de combattre, nous appelons nous-mêmes la défaite pour finir la lutte. Rappelant avec amertume les souvenirs de tant de pièges tendus à son repos ou à son bonheur, de tant d’inimitiés dont elle avait en vain cherché la cause; de tant de chocs humiliants ou douloureux, elle se sentit subitement découragée de la vie. A quoi bon, en effet, prolonger cette épreuve renaissante, marcher sous cette épée de l’inconnu, dont la pointe effleurait toujours son front, s’acharner dans cette existence chère à un seul homme qui ne pouvait en jouir? Ces pensées s’entassaient sur son cœur comme les nuées sur le ciel, et tout y devenait de plus en plus sombre. Elle n’écoutait plus ni les questions de Marc, qui continuait ses recherches, ni les encouragements de de Gausson, triste de sa tristesse. Immobile à la même place, elle demeurait ensevelie dans son accablement lorsqu’un bruit de pas et des cris d’appel l’arrachèrent à sa douloureuse torpeur. C’étaient les voix d’Anselme Micou et de plusieurs autres, parmi lesquelles on entendait la voix de Françoise troublée et suppliante. Tout à coup la porte fut brusquement poussée et plusieurs gens de la ferme parurent à l’entrée.
—Vous voyez bien que la dame de Paris y est, dit le berger à Françoise d’un ton de reproche.
—Seulement, elle s’trouve pas seule, ajouta à demi-voix un des garçons.
Honorine s’était levée en tressaillant.
—Que me voulez-vous? demanda-t-elle troublée.
—Faites excuse, dit Anselme d’un ton grave et triste, mais on a besoin de madame à la ferme.
—La malade me demande?
—Non.
—Qu’est-ce donc alors?
Micou se découvrit, et, faisant le signe de la croix, il dit avec une simplicité émue et pieuse:
—La grand’mère vient de mourir!