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Les réprouvés et les élus (t.2)

XXV L’accusation.

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Après le premier saisissement de douleur, Honorine avait suivi à la ferme ceux qui étaient venus la chercher. Elle voulut se rendre près de la morte où elle resta en prière jusqu’à l’arrivée de Vorel; il lui annonça la visite du juge de paix appelé pour remplir les formalités exigées par la loi et l’engagea doucement à se retirer. La jeune femme ne fit point de résistance. La présence des gens de la ferme, qui venaient témoigner successivement une douleur plus bruyante que profonde, l’avait jusqu’alors tenue dans une pénible oppression; elle sentait le besoin de se livrer seule et en liberté à son affliction. Elle déposa donc un dernier baiser sur les mains immobiles de sa grand’mère et courut s’enfermer dans sa chambre, où ses larmes purent couler sans contrainte. Ces larmes n’étaient que trop justifiées par la perte qu’elle venait de faire. Quelle que fût l’égoïste rudesse de celle qui lui était enlevée, elle n’avait point de plus sûre protection. La mère Louis l’avait aimée à sa manière, elle s’était parfois émue de son isolement, elle l’appelait d’un de ces noms familiers que rien ne remplace; c’était un anneau de famille qui se brisait, et, de fer ou d’or, il restait sans prix, car c’était le dernier! Puis la mort est un si puissant appel à la miséricorde! les défauts de l’être qu’on vient de perdre s’effacent si aisément dans notre souvenir! Émus de sa disparition, nous ne voulons nous rappeler que ce qui le rendait digne de notre attachement; nous formons un faisceau de tous ses mérites, nous dressons à sa mémoire un autel, et tout ce qu’il a pu nous faire souffrir est oublié. Dans les cœurs généreux, la moindre séparation éteint les ressentiments; mais pour les transformer en tendresses, il faut la grande absence, celle que nous savons sans espérance et sans retour!

Honorine passa plusieurs heures abandonnée à son affliction. La sincérité de ses regrets lui avait fait oublier les avertissements de Marc et tout le reste; elle ne songeait qu’à cette mort rapide qu’elle n’avait pu prévoir ni adoucir; elle se reprochait amèrement son absence dans un pareil instant; elle fondait en larmes à la pensée que sa grand’mère l’avait peut-être appelée au moment de fermer les yeux et ne l’avait point trouvée là! Elle était au plus fort de ses crises de regrets, lorsqu’on frappa à sa porte. C’était Françoise qui entra pâle, agitée, et referma vivement derrière elle. Honorine lui demanda la cause de ce trouble.

—Mon Dieu! je ne puis vous dire au juste de quoi il s’agit, répondit Françoise dont le regard se tourna vers la porte avec une sorte d’effroi; mais ils sont tous là dans la chambre de madame Louis... C’était d’abord M. Vorel et le juge de paix; puis on a envoyé chercher un autre médecin, puis M. Duclerc, le pharmacien; et enfin la plupart des gens de la ferme auxquels on a fait des questions... Moi-même on vient de m’interroger sur ce qui s’est passé depuis quelques jours.

—Et dans quel but?

—Je l’ignore! mais ils ont tous des figures... qui m’ont donné froid, et je ne sais pourquoi j’ai peur pour vous.

—Pour moi; que puis-je craindre?

—C’est qu’ils m’ont fait de si singulières demandes! et puis, quand on prononçait votre nom, tout le monde se regardait d’une manière... Soyez sûre qu’il se prépare quelque chose!... et, tenez, écoutez... on vient ici!...

Des pas venaient en effet de retentir dans le corridor, on s’arrêta devant la porte de la chambre et on frappa. Honorine alla ouvrir, c’était une des servantes de la ferme, accompagnée du greffier, qui venait la chercher. La jeune femme déjà saisie par les avertissements de Françoise, les suivit sans savoir ce qu’on voulait d’elle ni où on la conduisait. Ils la firent entrer dans la chambre mortuaire où toutes les personnes précédemment indiquées par la grisette se trouvaient réunies. A leur vue Honorine s’arrêta; le juge de paix l’invita par un signe à s’avancer, puis parla bas à Vorel et au pharmacien. Il y eut une courte pause. Les garçons et les servantes des Motteux se tenaient groupés à l’une des extrémités de la chambre et dirigeaient sur la jeune femme des regards étranges; celle-ci embarrassée de sa position, inquiète sans savoir pourquoi, jeta autour d’elle un coup d’œil rapide et tressaillit en apercevant la morte immobile au fond de l’alcôve. Son mouvement n’échappa point au juge de paix qui venait de se retourner.

—Cette vue vous trouble, Madame, dit-il, en indiquant du doigt le lit funèbre.

Honorine ne put répondre, ses pleurs avaient recommencé à couler malgré elle et étouffaient sa voix.

—Ce serait, sans doute, dans votre position, une douleur naturelle, reprit le juge, si vous n’aviez précédemment prouvé votre indifférence pour la malade, en l’abandonnant au dernier instant.

—Ah! ne me le rappelez point, Monsieur! s’écria la jeune femme, au milieu de ses sanglots; je me suis déjà fait plus de reproches que vous ne pourriez m’en adresser... si j’avais prévu... mais rien ne pouvait me faire craindre un malheur si prompt. Quelqu’un... me demandait...

—Quelqu’un, que madame n’a point l’habitude de faire attendre? ajouta le juge de paix avec intention.

La jeune femme rougit et voulut balbutier une réponse, mais il l’arrêta du geste.

—Nous reviendrons sur ce sujet, dit-il; pour le moment il s’agit d’autre chose. Veuillez reprendre votre sang-froid, Madame, et répondre clairement aux questions que je vais avoir l’honneur de vous adresser: elles ont pour vous une importance capitale.

A ces mots, il se retourna vers le greffier qui s’était assis près d’une table sur laquelle il se préparait à écrire; il lui fit, à demi-voix, quelques recommandations, et s’adressant de nouveau à Honorine, il lui demanda ses noms, prénoms, et la date de son arrivée aux Motteux. Elle fit à toutes ses demandes des réponses que le greffier inscrivit. Enfin le juge de paix, qui laissait un intervalle après chaque question afin de donner le temps d’écrire, arriva à l’interroger sur ses rapports avec la mère Louis. Honorine ne répondit que par des expressions de reconnaissance. Elle rappela avec attendrissement les marques d’affection qu’elle avait reçues de sa grand’mère à différentes reprises. Le juge fit un signe affirmatif.

—Nous savons, en effet, dit-il, que madame Louis a longtemps montré une préférence qui rendait votre volonté toute puissante aux Motteux; mais cette amitié n’avait-elle point faibli depuis quelque temps?

—Il se peut que la maladie y eût apporté quelque altération, répliqua Honorine qui ne faisait cet aveu qu’avec effort.

—Ainsi, vous convenez que votre grand’mère se montrait mécontente, irritée?

—Par suite de ses souffrances, Monsieur.

—N’avait-elle point même fini par ne vous garder près d’elle qu’à regret, et ne venait-elle pas de déclarer l’intention de vous frustrer de son héritage?

—Je l’ignore.

—Vous en êtes sûre?

—Monsieur, une pareille supposition...

—Doit d’autant moins vous surprendre, Madame, que vous avez hier renvoyé le notaire qui se présentait pour recevoir les dernières volontés de la mourante.

—Parce que je ne soupçonnais point la gravité de son mal, Monsieur, et que je craignais de troubler son sommeil!

—C’est effectivement la raison que vous avez alors donnée... On aura plus tard à l’apprécier! Passons maintenant à un autre ordre de faits. Vous avez écrit ce billet à M. Duclerc, ici présent?

—Il est vrai.

—Il vous a envoyé le médicament demandé?

—Sans doute.

—Et qu’en avez-vous fait?

—Je l’ai donné à la malade, Monsieur.

Le juge de paix redressa la tête.

—Ainsi, vous l’avouez, s’écria-t-il.

—Pourquoi le nierais-je, répliqua la jeune femme; j’ai fidèlement suivi l’ordonnance de M. Vorel.

Il y eut un grand mouvement parmi les spectateurs. Tous les yeux se tournèrent vers le médecin, qui avait fait un geste d’étonnement dont le naturel valait la plus énergique protestation.

—Moi! répéta-t-il en regardant Honorine, j’ai donné une ordonnance... Dans ce cas, madame de Luxeuil l’a conservée?

—Mais sans doute, dit Honorine; la voici.

—Quoi! ce billet de votre main...

—Je l’ai écrit sous votre dictée.

—Et vous en avez envoyé une copie à M. Duclerc...

—Sur votre recommandation.

Vorel se retourna vers le pharmacien.

—Vous ne m’accuserez plus d’empiéter sur vos attributions, Monsieur, dit-il avec une ironie affligée, vous voyez que je vous adresse des acheteurs.

—Ce serait la première fois, objecta aigrement le pharmacien.

—Je regrette que madame de Luxeuil n’ait pas trouvé d’explication plus vraisemblable, reprit Vorel d’un accent d’indignation triste qui émut les auditeurs. Je comprends maintenant son aveu. Désespérant de cacher les faits, elle a pensé qu’il suffirait de m’en attribuer la responsabilité. La manœuvre est ingénieuse, mais heureusement facile à déjouer. Je vois pourquoi mademoiselle Françoise vient de sortir tout à l’heure: elle a voulu avertir sa maîtresse de ce qui se passait, et lui donner le temps de préparer sa défense.

Le greffier déclara qu’il avait, en effet, trouvé la grisette chez Honorine. Vorel jeta au juge de paix un regard expressif, plia les épaules et poussa un soupir. Il était évident qu’il regardait une plus longue défense comme inutile. Tous les spectateurs partagèrent sans doute son opinion, car les regards se tournèrent de nouveau vers la jeune femme, comme si on eût attendu d’elle quelque explication plus vraisemblable. Elle demeura d’abord étourdie devant le médecin.

—Vous niez! s’écria-t-elle enfin, et pourquoi? Quel était ce breuvage?... Qu’est-il donc arrivé? Au nom de Dieu, répondez: que me reproche-t-on enfin?...

—Ah! vous comprenez qu’il s’agit d’un reproche? dit le juge avec un regard scrutateur.

—A quoi bon sans cela cet interrogatoire! reprit vivement Honorine; on m’accuse, mais de quoi? Ah! parlez, je le veux, Monsieur... Je vous en conjure à mains jointes.

Le juge garda un instant le silence, puis la regardant en face il dit lentement:

—Madame Louis, votre grand’mère, est morte empoisonnée!

Le cri poussé par Honorine fut si horrible qu’il fit tressaillir tous les spectateurs. Ce n’était ni une exclamation de surprise ni un gémissement de douleur; mais une de ces protestations sans nom qui sortent quelquefois du fond des entrailles et semblent résumer, dans une syllabe, tout ce que les langues humaines ne peuvent exprimer. Aussi lui fut-il impossible de rien ajouter. Après l’avoir poussé elle demeura droite, muette, les deux mains pressées l’une contre l’autre et les yeux immobiles. On eût dit que, foudroyée par les paroles du juge, elle avait exhalé son âme entière dans ce cri suprême. Mais son anéantissement fut court. Elle en sortit par un second cri plus bas, plus douloureux, plus indigné. Ses regards cherchèrent autour d’elle, et courant à Vorel qui gardait son attitude affligée:

—Avez-vous entendu, Monsieur, bégaya-t-elle avec égarement... Morte... empoisonnée... est-ce vrai... est-ce vrai?

—Trop vrai, murmura le médecin en secouant la tête.

Honorine fit un pas en arrière.

—Mais alors c’est vous qui l’avez tuée! cria-t-elle éperdue.

—Encore! dit Vorel qui se redressa.

—Rappelez-vous vos recommandations, reprit vivement la jeune femme. C’était dans la chambre voisine. La malade venait de refuser vos soins. Vous m’avez prié de lui cacher que le remède était donné par vos ordres. Vous ne pouvez avoir oublié toutes ces circonstances. S’il y a eu erreur, imprudence, ayez le courage de l’avouer, Monsieur; ne me laissez point sous le coup de cette horrible accusation; vous ne le pouvez pas, vous ne le devez pas; j’en appelle à votre honneur!

Elle parlait avec une véhémence qui donnait à ses paroles une irrésistible autorité. Vorel s’en aperçut, et sa tristesse étudiée parut faire place tout à coup à un élan involontaire.

—C’est aussi trop d’audace! s’écria-t-il en se levant; j’aurais voulu garder le silence, mais puisque vous en appelez à mes souvenirs, puisque vous me forcez à parler, je vous dirai, à mon tour, ce qui se passe ici depuis trois mois. D’abord vos correspondances avec M. de Gausson, vos entrevues chaque soir...

—Que dites-vous?

—Une seule fois on s’est aperçu à la ferme de votre absence; l’alarme a été donnée; on a commencé les recherches de tous côtés; mais, avertie à temps vous avez pu inventer, pour justifier votre disparition, ce prétendu enlèvement par des inconnus...

—Quoi, vous doutez?...

—A partir de ce jour votre grand’mère conçut des doutes; son affection se refroidit, et... tomba subitement malade.

—Ah! c’est horrible! balbutia Honorine, écrasée par tant d’audace.

—Horrible, en effet, répéta Vorel avec une expression profonde: car, à partir de cet instant, les souffrances de madame Louis sont toujours allées croissant. Mes conseils eussent pu l’éclairer peut-être, j’ai été écarté! Une seule fois la malade demanda à me voir, elle vint au manoir; je lui prescrivis un régime, des remèdes qui pouvaient encore la sauver! Au sortir de chez moi, madame la conduit à Vertbec, d’où elle la ramène mourante, et, de peur que des soins pussent la rappeler à la vie, elle cache à tout le monde son état; elle ne permet à personne la vue de la malade; elle la veille seule pendant la nuit!... Le reste est connu de tout le monde! Le matin même, sûre d’avoir atteint son but, madame quittait la morte au point du jour, et vous savez où les gens envoyés à sa recherche l’ont trouvée!... J’aurais voulu ne rien révéler de tout cela, laisser à d’autres le soin de découvrir la vérité... mais on m’a forcé de tout dire... et madame ne doit s’en prendre qu’à elle-même!

Les accusations de Vorel étaient si précises, il y avait dans son accent une sincérité si pénétrante, et une si douloureuse conviction, que les derniers doutes parurent s’effacer dans l’esprit des auditeurs. Il s’éleva parmi les gens de la ferme un premier murmure qui confirmait toutes les assertions du médecin, puis un second plein de reproches et de colère. Quant à Honorine, elle semblait partager l’impression générale. Atterrée par la vraisemblance des accusations, elle ne songeait plus à nier ni à se défendre; toute sa présence d’esprit l’avait abandonnée, elle ne voyait plus autour d’elle que des nuages, au milieu desquels s’agitaient des visages ennemis et courroucés; il fallut que le juge lui adressât par deux fois la parole, pour l’arracher à cette espèce d’étourdissement.

—Vous avez entendu, Madame? dit-il d’un ton plus sévère qu’au début. Après les explications du docteur, vous ne pouvez persister dans un système de défense aussi dangereux qu’invraisemblable. Je vous adjure donc de vous résoudre enfin à la déclaration de la vérité.

Honorine essaya de répondre; mais elle ne put que balbutier quelques mots sans suite. Le juge attendit encore un moment, puis se retournant vers les deux médecins, il leur parla un instant tout bas et enfin se leva.

—Mes fonctions ne me permettent point de pousser cette affaire plus loin, Madame, dit-il; les magistrats supérieurs seront avertis et feront leur devoir. Attendez-vous à les voir demain et à subir un interrogatoire plus sérieux. D’ici là vous êtes libre.

Il avait appuyé sur ces mots avec une intention qui n’échappa point à la jeune femme. C’était une invitation détournée à la fuite, seule chance de salut qui parût désormais possible pour elle! Ce dernier témoignage d’intérêt fondit, pour ainsi dire, l’enveloppe glacée qui retenait la vie d’Honorine comme suspendue. Elle poussa un gémissement, porta les deux mains à son front, et s’écria:

—Ainsi... personne ne veut croire!... Ah! Monsieur... Monsieur, ne me quittez pas ainsi, ayez pitié de moi... dites ce qu’il faut faire pour vous persuader. Oh! ne pouvoir donner aucune preuve!... c’est impossible... quelqu’un doit savoir!... quelqu’un doit avoir entendu!... quoi, pas un mot, pas un fait qui puisse me justifier!... personne qui veuille venir à mon secours!

Elle s’était tournée vers les gens de la ferme, le regard suppliant et les mains tendues! tous baissèrent les yeux ou détournèrent la tête. Elle fit un geste de désespoir.

—Personne, répéta-t-elle; non, ils m’accusent tous.

Et se tournant vers la morte avec une douleur égarée:

—Avez-vous entendu, ma mère? continua-t-elle, en courant vers le lit funéraire et se laissant tomber à genoux près du chevet; c’est moi qu’ils accusent de vous avoir tuée... moi qui eusse donné ma vie pour vous faire vivre... moi qui n’avais plus que vous au monde pour me protéger... ils m’accusent... et je n’ai rien à leur répondre... Ma mère, ô ma mère, justifiez-moi, défendez-moi!

Elle s’était penchée sur le cadavre qu’elle couvrait de baisers et de larmes; mais tout à coup elle se rejeta en arrière avec un grand cri!... La morte venait de se soulever et de tourner vers elle ses yeux à demi entr’ouverts! Tous les spectateurs reculèrent glacés d’épouvante. La mère Louis se redressa avec effort sur son coude. Ses lèvres s’agitèrent sans pouvoir faire entendre aucun son; enfin, une de ses mains se détacha du lit, s’avança lentement et vint se poser sur le front d’Honorine.

—Ah! elle a témoigné pour la jeune dame, s’écria Micou, qui était tombé à genoux avec tous les autres gens de la ferme.

—Oui, murmura la ressuscitée d’un accent si faible qu’il parvenait à peine jusqu’aux auditeurs; pour elle... qui est injustement accusée... car... j’ai tout entendu.

—Vous! s’écria Vorel stupéfait.

—Tout! répéta la vieille femme avec plus de force, et pendant qu’on l’accablait, j’essayais en vain de donner un signe; je restais morte malgré moi! ce n’est qu’en sentant ses caresses que je me suis réveillée... ah! que Dieu soit béni, pour m’avoir permis de revivre encore une fois!

—Nous devons tous le remercier doublement de ce miracle! dit le juge d’une voix troublée, car il sauve deux existences...

—Peut-être! interrompit la mère Louis, qui se ranimait; faites retirer tout ce monde, monsieur Beaumont, je veux, parler à la mezette... et à mon gendre... plus tard, je vous appellerai.

Le juge de paix fit ce que lui demandait la malade, et celle-ci se trouva seule avec Honorine et le médecin. Vorel n’avait pu revenir encore de son saisissement. Ses traits décomposés laissaient deviner la rage et la frayeur qui se partageaient son âme. A la demande faite par la mère Louis il avait tourné les yeux vers la porte comme s’il eût voulu échapper par la fuite à cette explication; un reste d’audace le retint. Il demeura à la même place jusqu’au moment où le dernier des spectateurs eut disparu. La mère Louis fit alors un signe à Honorine.

—Vois s’ils ont bien fermé les portes, dit-elle avec une gravité sombre.

La jeune femme alla s’en assurer.

—Y a-t-il quelqu’un dans l’autre chambre? demanda encore la paysanne.

Honorine répondit négativement.

—Ainsi personne ne peut nous entendre?

—Personne!

La mère Louis se retourna alors vers Vorel; mais la vue du médecin sembla produire sur elle un effet électrique et ses yeux s’allumèrent.

—Approche, dit-elle avec un geste impérieux: approche que je puisse voir de plus près le visage d’un assassin.

Vorel voulut l’interrompre.

—Ne parle pas! continua la paysanne hors d’elle, ou j’appelle le juge pour lui montrer le scélérat qui a d’abord voulu noyer la petite-fille, puis empoisonner la grand’mère.

Honorine fit une exclamation.

—Oh! tu ne savais pas ça, toi, reprit-elle; moi aussi j’ai été dupe... J’ai pas cru à l’instinct qui me disait de me garer de la vipère, et elle a voulu me mordre! mais le bon Dieu s’est fait mon second. Grâce à lui j’en suis sortie; et maintenant c’est à mon tour de me revenger.

—Oh! ne l’essayez pas, ma mère, interrompit Honorine: s’il est vrai que de tels crimes aient été commis, ce n’est pas à nous de les punir.

—Et à qui donc? interrompit la mère Louis avec une indignation qui ennoblissait sa brutalité accoutumée. Si ceux qui tiennent les meurtriers par la gorge les laissent vivre, qu’est-ce qui défendra les honnêtes gens? Sais-tu seulement tout ce qu’il a à sa charge. Demande-lui pourquoi il est devenu veuf si vite!... pourquoi son fils est idiot... pourquoi tu es orpheline... car c’est lui qui soignait ta mère quand ta mère est morte!

La jeune femme joignit les mains avec un cri étouffé.

—Non, non, reprit la fermière dont la colère grandissait; y ne sera pas dit qu’on se sera nourri du sang et de la chair des miens, sans que j’aie demandé vengeance. Je mettrai la corde dans les mains de la justice... et ce sera à elle de la tirer.

Vorel redressa lentement la tête. Il avait eu le temps de se remettre insensiblement, et les menaces de la mère Louis, loin de l’abattre, l’avaient ranimé. Ainsi poussé aux dernières extrémités, il se retourna subitement comme un loup traqué par les chiens et qui n’a plus d’espoir que dans une lutte désespérée!

—Réfléchissez à ce que vous allez entreprendre, dit-il d’un ton bas et menaçant, avec vous je ne tenterai point une défense inutile; votre prévention vous empêcherait de la comprendre; mais devant les juges je parlerai... et ce n’est point contre moi que tourneront les preuves!

—Et contre qui donc?

—Contre celle qui vous a préparé et offert le poison.

—A moi?

—Dans un breuvage dont le reste a été recueilli.

—Le reste, répéta Honorine, mais qui donc a pu boire?

—Attendez, s’écria la mère Louis en portant une main à son front... Le verre était là... près de moi... oui... cette nuit... je me rappelle..... quand je me suis réveillée j’ai vu quelqu’un le prendre...

—Dieu! et c’était?

—C’était l’idiot.

Vorel recula épouvanté.

—Henri, répéta-t-il, mon fils... vous êtes sûre.....

—Sûre, reprit la mère Louis, je l’ai même menacé et il s’est échappé de ce côté. Elle désignait un cabinet ménagé à l’extrémité de l’alcôve. Vorel et Honorine y coururent, mais à peine curent-ils repoussé la porte que la jeune femme s’arrêta avec un cri; l’idiot était étendu à terre roide et sans mouvement.

Le médecin se pencha vivement sur lui, consulta son pouls, écouta son haleine. Il était mort! Il y eut un moment de douloureuse stupeur pour Honorine et pour la mère Louis. Frappées de cette péripétie inattendue, elles se regardèrent en joignant les mains. Quant à Vorel, il s’était jeté à genoux près du cadavre de l’idiot qu’il avait soulevé dans ses bras, et il s’efforçait de retrouver en lui quelques restes de vie. En vain ne rencontrait-il que le froid de la mort, il ne pouvait y croire; il appelait Henri, il secouait sa tête flottante avec une rage désespérée. Mais enfin, sûr de son malheur, il la laissa retomber sur le plancher et se redressa avec une sorte de rugissement. Une si pénible attente, de si longs efforts, tant de crimes, tout cela inutile! inutile par sa faute! Il avait empoisonné son fils, et son fils mort, il n’héritait plus! Cette affreuse pensée envahit si violemment tout son être, qu’elle le jeta dans le délire. Il se mit à parcourir la chambre les bras en avant, et en poussant des cris insensés. Dans son égarement, il mêlait d’hypocrites expressions de douleur paternelle aux sincères lamentations de la cupidité déçue! On voyait à la fois le masque et le visage. Il pleurait son fils unique, sa seule affection; il supputait tout haut l’héritage qui lui échappait; il s’emportait en malédictions contre la mère Louis, contre Honorine..... Il prenait à deux, mains son front et le heurtait contre la muraille!

Les deux femmes contemplaient ce hideux égarement avec une curiosité épouvantée; serrées l’une contre l’autre, elles suivaient d’un regard inquiet tous les mouvements du médecin, prêtes à appeler à leur secours. Mais elles n’en eurent point besoin. Après avoir parcouru cinq ou six fois la chambre en chancelant, Vorel se laissa tomber sur un fauteuil près de la fenêtre, cacha sa tête dans ses deux mains et pleura! C’étaient les premières larmes qu’il eût versées! La colère de la mère Louis fut ébranlée par cette expression de douleur inattendue. Elle ne se demanda point au juste ce que regrettait le médecin, elle ne vit que ses pleurs. L’idée de cet innocent mort pour elle et dont le cadavre était là avait d’ailleurs changé ses préoccupations; elle se sentit attendrie, passa la main sur ses yeux humides; puis se retournant du côté de Vorel qui se tenait toujours à la même place:

—Le bon Dieu a lui-même imposé le châtiment, dit-elle avec une gravité émue; les hommes n’ont rien à faire après lui. Cachez encore un peu la mort de votre fils; j’arrangerai tout avec les gens de justice.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

La mère Louis tint parole. La mort de l’idiot, déclarée seulement le surlendemain, n’éveilla aucun soupçon, et elle affecta de recevoir Vorel comme par le passé. Mais sortie de sa léthargie, elle avait retrouvé toutes ses souffrances; le médecin de Balleroi, consulté le lendemain par Honorine, déclara que ce retour à la vie était le dernier effort d’une organisation épuisée, et annonça l’agonie pour le soir même.

La malade devina cet arrêt et s’y résigna. Comme il arrive souvent, l’approche du moment suprême avait relevé cette nature. Dépouillée de ses grossières passions, et domptée par la douleur, elle se montrait plus compréhensive, plus tendre. Le prêtre et le notaire furent appelés. La mère Louis remplit ses devoirs avec un calme digne qu’Honorine ne lui connaissait point. Elle prit toutes les précautions pour assurer à sa petite-fille la totalité de son héritage, régla avec elle quelques comptes arriérés, lui donna de sages conseils, puis sentant diminuer ses forces, elle l’embrassa plusieurs fois et entra dans l’agonie! Celle-ci fut longue mais paisible. On eût dit un sommeil légèrement agité. De loin en loin, la mourante rouvrait les yeux avec un soupir, prononçait le nom d’Honorine, serrait sa main, puis retombait dans sa somnolence oppressée. Enfin, vers le soir, sa respiration devint plus sifflante, elle prononça des mots entrecoupés, poussa quelques cris étouffés et mourut. Honorine qui s’était jusqu’alors contenue éclata en sanglots. Les dernières heures de la vie de sa grand’mère avaient doublé sa tendresse; en croyant la perdre d’abord, elle avait pleuré par sensibilité et par devoir, mais en la perdant réellement cette fois, elle sentit son cœur se briser. Françoise essaya de la calmer.

—Laissez-moi, s’écria-t-elle en tombant à genoux près de la morte; je l’ai méconnue jusqu’au dernier instant, rien ne me consolera de cette douleur!

—Madame nous permettra au moins de la partager! dit une voix railleuse qui retentit tout à coup derrière elle.

Les deux femmes se retournèrent en même temps et demeurèrent frappées de stupeur devant Arthur de Luxeuil!

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