XI Amis et ennemis.
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Vorel s’était vite aperçu de l’influence acquise par Honorine et par Françoise; mais tous ses efforts pour y nuire furent inutiles: la fermière des Motteux étant une de ces natures pour lesquelles l’opposition est un stimulant, loin d’être un obstacle. En voyant le médecin combattre sa nouvelle préférence, elle y trouva, outre le charme de l’entraînement, celui de la contradiction, et elle s’y affermit.
C’était, d’ailleurs, pour elle, un moyen d’échapper à Vorel, que la nécessité lui avait longtemps imposé, et elle le lui déclara avec sa liberté habituelle. Le docteur ne témoigna nulle rancune apparente à sa nièce ni à Françoise, mais il ne négligea rien de ce qui pouvait leur nuire dans le pays.
L’humeur de la fermière amenait de fréquentes querelles de voisinage, des réclamations d’ouvriers, des débats d’intérêt dont le docteur était l’arbitre: qui avait à se plaindre de la mère Louis venait s’adresser à lui comme au seul intermédiaire qui pût faire entendre raison à la propriétaire des Motteux, et son intervention était toujours décisive. Mais, peu après l’arrivée d’Honorine, il affecta de refuser son entremise, en déclarant que la fermière avait renoncé à ses conseils, qu’elle était désormais sous de nouvelles influences, et qu’il n’y avait plus rien à espérer.
Les malheureux, ainsi éconduits, se retiraient le cœur gros de malédictions contre les deux Parisiennes, qui devenaient responsables, à leur insu, de toutes les injustices et de toutes les violences de la paysanne.
Celle-ci contribuait, de son côté, sans le vouloir, à grossir l’animadversion générale contre ses protégées. Justement préoccupée de tout ce qu’il y avait chez elle à louer, elle les citait sans cesse en exemple; elle s’en faisait une arme pour frapper, et un moyen de comparaison pour déprécier; les noms d’Honorine et de Françoise étaient devenus à Trévières ce qu’avait été celui d’Aristide à Athènes. Les plus vicieux les avaient prises en haine, et les meilleurs eux-mêmes se lassaient de les entendre appeler justes. Ajoutez l’hostilité instinctive des paysans pour tout ce qui vient de la ville, et surtout de la grande ville. Rien qu’en leur qualité de Parisiennes, les deux femmes étaient déjà des ennemies. Que venaient chercher ces étrangères? Pourquoi occupaient-elles à la ferme des places qu’auraient pu occuper des gens du pays? Ne suffisait-il pas de voir leur beauté, leur grâce, leurs manières polies pour deviner que toutes deux devaient être des intrigantes?...
Et avec cela elles se montraient fières. Elles évitaient de causer indifféremment avec tout le monde; elles ne faisaient point de visites aux voisins; elles ne prenaient part à aucun des commérages qui occupaient la paroisse: on ne les voyait qu’au travail pendant la semaine, et à l’église le dimanche! Pour se condamner à vivre ainsi isolées, il fallait avoir quelque chose de bien sérieux à se reprocher.
Ces calomnies et ces inductions passant de bouche en bouche, grossies par la sottise ou par la méchanceté, une sorte de ligue se forma contre les deux femmes: on les accusait sourdement de tout ce qui se faisait de mal à la ferme.
Mais, parmi les haines ainsi fomentées, il en était une plus dangereuse que toutes les autres: c’était celle de ce paysan entrevu par le lecteur lors de l’arrivée d’Honorine aux Motteux.
Romain, le fermier du Vrillet, passait depuis longtemps pour l’homme le plus redoutable du canton. L’opinion publique l’accusait même tout bas d’avoir occasionné la mort de sa sœur par ses violences; mais nul n’eût osé répéter hautement, et en sa présence, une pareille dénonciation. Capable de tous les excès quand il était poussé par la passion, il avait réussi à se faire une sauvegarde de ses emportements; la terreur qu’il inspirait lui tenait lieu d’innocence: personne ne l’avait pour ami, tout le monde évitait de se le rendre ennemi.
La propriétaire des Motteux partageait, sans l’avouer, la crainte générale. Elle se querellait bien, de temps en temps avec Romain, dont la ferme touchait à ses terres; elle le menaçait même par instants, mais tout s’arrêtait là, et le paysan, sûr d’obtenir ce qu’il voulait, pardonnait à sa voisine cette résistance plus bruyante que sérieuse.
L’arrivée d’Honorine changea cet état de choses. Affligée des débats qu’elle voyait, la jeune femme engagea la mère Louis à y couper court, en brisant tout rapport avec le fermier du Vrillet. En conséquence, les clôtures furent rétablies, un terrain qui se trouvait commun partagé, quelques comptes arriérés soumis à un arbitre et l’on cessa de se voir et de se parler.
Cette rupture, dans laquelle Romain eut tout à perdre, l’enflamma de haine contre la dame de Paris qui en avait été la conseillère innocente mais avouée. Seule, elle avait secoué ce joug de terreur qui, après avoir fait la sûreté du paysan, était insensiblement devenu son orgueil, et elle l’avait fait sans effort, sans bruit, avec une facilité indifférente qui augmentait son dépit. Aussi, lorsqu’assis à sa porte, il voyait passer cette jeune femme frêle et timide en apparence, qui avait réussi à débarrasser la mère Louis de ses exigences, son front ne manquait jamais de se plisser; ses lèvres se tordaient autour de la courte pipe serrée entre ses dents et il se demandait en lui-même comment il pourrait se venger.
Honorine ne soupçonnait ni cette rancune ni ce danger. Ne connaissant point Romain, elle n’avait pu prévoir l’effet que produiraient sur lui les mesures conseillées; son audace n’avait été que de l’ignorance et elle y persistait.
Cependant, parmi tant d’ennemis, la jeune femme avait un allié; c’était le fils même de Vorel.
Le grand Jodane, comme on l’appelait, avait trouvé chez sa cousine une bienveillance compatissante qui l’avait d’autant plus touché qu’elle était, pour lui, toute nouvelle. Chaque jour plus assidu près de la jeune femme, il retrouvait, à ses côtés, quelques lueurs de son intelligence avortée; il comprenait ce qu’elle disait, il avait pour elle des prévenances qui prouvaient un reste de mémoire et de raisonnement; il s’apercevait de sa gaieté et de sa tristesse; il la partageait! L’âme de l’idiot semblait prendre des forces au contact de celle d’Honorine, comme l’enfant au sein de sa mère; c’était une sorte d’allaitement spirituel qui, momentanément, renouvelait chez lui la vie et donnait à son intelligence une énergie passagère.
La jeune femme se plaisait à faire jaillir ainsi quelques étincelles de ce foyer presque éteint; elle y soufflait doucement, elle y entretenait le reste de flamme vacillante qui retenait encore son cousin dans l’humanité; elle le disputait à l’abrutissement avec une caressante sollicitude!
Contrairement à ce qu’on eût pu craindre, Vorel favorisa cette intimité de son fils avec Honorine.
Quant à celle-ci, ignorant l’orage qui la menaçait, elle s’était peu à peu accoutumée à sa nouvelle situation.
Trois mois s’écoulèrent sans y rien changer. Une lettre de Marc lui avait appris que de Luxeuil, lancé plus que jamais dans les hasards du turff, s’y soutenait grâce à des paris toujours heureux, et ne pensait point à elle; d’un autre côté, la mère Louis continuait à lui montrer une confiance croissante, et Françoise entrait chaque jour plus avant dans son affection.
Elle était donc aussi tranquille qu’elle pouvait l’être, lorsque, se trouvant un dimanche matin dans l’avenue des Motteux, avec la grisette, qui lui racontait son histoire, le petit Jules, occupé à cueillir des fleurettes, se redressa tout à coup au milieu de l’herbe et montra du doigt un cavalier qui venait de tourner l’avenue. Les deux femmes levèrent les yeux en même temps, et poussèrent deux cris, l’un de joie, l’autre de saisissement. Le cavalier était Marcel de Gausson.
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Après la première surprise et les premières questions échangées, Françoise avait pris la bride du cheval de Marcel pour le conduire à la ferme et avertir madame Louis. Le jeune homme et Honorine restèrent seuls.
Celle-ci venait de prendre sur ses genoux le petit Jules, et passait les doigts dans ses cheveux bouclés; Marcel, debout devant elle, la regardait sans parler.
Il y eut une assez longue pause pendant laquelle on n’entendit que le gazouillement des oiseaux et de l’enfant. Enfin, de Gausson laissa échapper un geste douloureux.
—Et c’est ici que je vous retrouve, dit-il, comme s’il achevait tout haut une pensée commencée tout bas; vous ici, mon Dieu!...
—C’était mon seul asile, murmura Honorine.
—Ainsi, tout ce que j’avais craint s’est accompli! Ah! si j’avais pu vous parler avant mon départ, avant ce mariage....
—Ne rappelons point le passé, interrompit précipitamment Honorine; à quoi bon revenir sur ce qu’on ne peut changer? Parlez-moi de vous, de vos projets...
—Je n’en ai point, reprit de Gausson; ou plutôt, ceux de la veille sont détruits par les désirs du lendemain. Mon âme ressemble à ces malades qui cherchent une attitude moins douloureuse sans pouvoir la trouver. Il y a quelques jours encore, je songeais à partir, à quitter la France...
Honorine leva brusquement la tête.
—J’ignorais alors votre arrivée aux Motteux, continua Marcel; depuis.... j’ai réfléchi...
—Et vous avez renoncé à ce projet?
—Je veux le soumettre à votre décision.
—Comment?
—Rappelez-vous notre première entrevue, il y a trois ans, reprit-il en regardant la jeune femme; alors nous étions tous les deux libres, heureux, pleins d’espérances et je vous proposai d’associer nos joies... de devenir votre ami! Aujourd’hui tout est changé; nous voici enchaînés au passé, sombres, l’âme abattue; eh bien! je viens vous offrir de mettre en commun nos tristesses, de renouer cette amitié suspendue. Si vous acceptez, je reste, car ma vie aura retrouvé un but; je ne serai plus inutile et isolé; si vous refusez, au contraire, je pars, et cet entretien sera un adieu!
—Pourquoi une pareille alternative? dit Honorine émue; vous ne pouvez ignorer combien votre amitié m’est précieuse; mais cette amitié ne peut absorber votre vie tout entière. Vous avez d’autres joies à attendre. Qui vous oblige à devenir solidaire d’une destinée perdue, quand la vôtre est libre, riche d’avenir? Que pouvez-vous trouver dans cette association fraternelle où je n’apporterais que des afflictions sans remèdes?
—J’y trouverai... le bonheur de m’affliger avec vous, dit Marcel d’un ton plein de passion, celui de vous soutenir! Nous chercherons ensemble une distraction à vos chagrins; de bonnes actions à faire; quelque généreuse mission à remplir. Vous aurez la volonté, moi l’action. Je serai le serviteur dévoué de vos projets, et je vous rapporterai la joie de la réussite. Un jour, vous l’avez oublié peut-être, un jour vous m’avez dit:—Pourquoi ne suis-je pas votre sœur? Eh bien! ce que le hasard n’avait point voulu faire, le malheur l’aura fait; je deviendrai votre frère... Votre frère, comme les hommes sont les frères des anges.
—Hélas! c’est un beau rêve! dit la jeune femme, qui s’animait malgré elle à l’ardeur de Marcel; mais rien qu’un rêve!
—Pourquoi cela? demanda de Gausson étonné.
—Pourquoi? répéta Honorine avec une émotion embarrassée, parce qu’à la femme abandonnée le monde impose la solitude.
Le front de Marcel s’assombrit subitement, et il demeura muet. Depuis qu’il avait appris la présence d’Honorine aux Motteux, ce projet de rapprochement avait grandi en lui sans que son exaltation soupçonnât aucun obstacle. Les mots prononcés par madame de Luxeuil frappèrent ses espérances comme la flèche qui atteint l’oiseau dans les nuages. Il sentit une douleur aiguë lui traverser le cœur et demeura un instant paralysé; mais, trop loyal pour nier la vérité parce qu’elle renversait son édifice de bonheur, il reprit avec accablement:
—Vous avez raison, Madame; oui, le monde ne croit pas aux affections pures; la souffrance excite plutôt ses soupçons que sa pitié. Je ne pourrais venir à la ferme sans que mes visites fussent connues, calomniées. Ah! vous avez raison, il vaut mieux que je parte.
—Non, dit Honorine avec prière; si la malignité humaine nous défend l’intimité, elle ne nous impose point une séparation inutile. Demeurez près de nous. Je saurai du moins que vous êtes là; je vous verrai de loin en loin, j’entendrai prononcer votre nom, je penserai enfin qu’il y a, dans le voisinage, un ami qui ne m’oubliera pas, et que je puis appeler au besoin.
—Eh bien! soit, dit Marcel ranimé par cette espérance d’être encore, de loin, un protecteur pour Honorine; puisque vous le voulez, je resterai à portée de votre voix, sans me montrer; ne songeant qu’à vous, mais attendant votre appel. Seulement, laissez-moi la consolation des absents: celle de vous écrire...
Honorine voulut l’interrompre.
—Oh! ne me refusez pas! continua de Gausson avec impétuosité; songez que ce sera ma seule joie. Si le monde nous sépare, que nos esprits au moins puissent s’entendre à travers l’espace; que pouvez-vous craindre? Je ne vous écrirai que ce que vous m’auriez permis de vous dire, si j’avais pu vous voir. Je ne vous demande point de me répondre, mais de me lire, à vos heures perdues, comme vous liriez le journal d’un ami éloigné ou mort! Vous me le promettez, n’est-ce pas, Madame? Il le faut, il le faut, ou moi aussi je n’ai rien promis; si vous me refusez, je partirai. L’arrivée de la mère Louis empêcha Honorine de répondre.
L’ex-meunière venait au-devant de Marcel avec cet empressement souriant qu’elle avait toujours pour les beaux gars. Elle conduisit de Gausson à la ferme, où elle le força d’accepter une collation et de visiter avec elle ses étables, ses granges, son courtil. Comme elle se faisait toujours suivre par Honorine, le jeune homme multipliait les questions pour prolonger la visite et s’extasiait sur tout. Aussi, au moment de se séparer, la mère Louis déclara-t-elle que le monsieur de Paris était né pour vivre à la campagne et pour conduire une ferme.
—Qué dommage qu’y lui aient mangé, là-bas, son saint frusquin, ajouta-t-elle, en s’adressant à demi-voix à Honorine; maintenant faut qu’il aille chercher fortune dans les colonies.
—Dans les colonies! répéta la jeune femme étonnée.
—Ou ailleurs, reprit la fermière; toujours est-il qu’une fois parti, nous n’aurons guère chance de le revoir!
Honorine tressaillit.
—Pas vrai, voisin, reprit la fermière plus haut, et se retournant vers de Gausson; pas vrai que la dernière fois vous m’avez parlé de quitter le pays?
—En effet, dit Marcel.
—Et vous êtes décidé sur l’endroit?
—Pardon, reprit le jeune homme, en regardant Honorine avec intention; j’ai tout à l’heure expliqué à Madame mes projets.
—Ah! eh bien, qu’est-ce que c’est, mezette, y part?
—Non, ma mère, balbutia Honorine émue, il reste!
En acceptant l’espèce de compromis proposé par de Gausson, la jeune femme n’avait pas seulement obéi à la crainte de le voir s’éloigner; elle avait aussi cédé, sans le savoir, à sa propre inclination. Ces lettres qu’il demandait à lui écrire, et qu’elle avait d’abord refusées, elle les désirait de toute l’ardeur de son amour et de son isolement.
La première qu’elle reçut la jeta dans une agitation inexprimable. Marcel la remerciait avec effusion d’avoir consenti à cette correspondance; il lui racontait la joie qu’il trouvait à lui écrire de son donjon à demi ruiné; il réglait, pour l’avenir, l’emploi de ses journées solitaires, et cette solitude était pleine du souvenir d’Honorine.
Ainsi qu’il l’avait promis, sa lettre ne renfermait aucun aveu; mais l’amour brillait à travers, comme ces lumières qu’enveloppe un globe d’albâtre.
Pendant la journée, Honorine s’échappa dix fois pour relire cette lettre qu’elle savait par cœur le soir, et qu’elle passa une partie de la nuit à relire encore!
Celle du lendemain ne la trouva ni moins empressée ni moins ravie. Les jours se succédèrent ainsi, apportant toutes les pensées, toutes les aspirations de Marcel. Bientôt Honorine sentit le besoin de répondre; ce fut d’abord pour se plaindre d’une lettre désespérée, pour rappeler de Gausson à la résignation, au courage; son billet n’était qu’un acte d’humanité vulgaire; mais la réponse de Marcel fut si expansive, qu’il y eût eu de la cruauté à ne point poursuivre une cure si heureusement commencée. La jeune femme continua donc sans s’apercevoir du changement de rôle, et que c’était le consolateur qui maintenant devait être consolé!
La correspondance d’abord limitée aux encouragements, devint bientôt plus variée et plus intime. Au monologue avait succédé le dialogue rapide, ardent, entrecoupé! Un courant électrique s’établit du donjon à la ferme et de la ferme au donjon. On avait d’abord employé pour faire parvenir les lettres, mille expédients que créait l’adresse ou que fournissait le hasard; mais quand l’échange se fut régularisé, il fallut trouver un moyen sûr et constant. On convint donc que les lettres seraient déposées, tous les matins et tous les soirs, au creux d’un vieux pommier qui s’élevait sur le coteau, au point où finissait le fourré et où commençaient les cultures. Caché par les taillis, Marcel pouvait y arriver sans être aperçu, et Honorine trouvait l’arbre presque sur son passage, en revenant de la cabane habitée par Françoise. Rien ne devait donc éveiller les soupçons.
Un intérêt trop grave préoccupait d’ailleurs depuis quelque temps les habitants de la ferme et ceux de Trévières pour qu’ils pussent songer à surveiller les deux amants.