XVI Soirée de grisette.
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C’est une étrange existence que celle de la femme qui choisit le théâtre, non pour y cultiver un art, mais pour y exposer sa beauté. Si elle réussit, vous la voyez subitement transportée de la loge ou de la mansarde au milieu de tous les raffinements de l’opulence. Hier, son cercle ne se composait que de commis marchands et de clercs d’avoué, aujourd’hui la voilà mêlée, par la galanterie, à ce que la naissance, la richesse ou la politique ont de plus renommé.
Comme tous les parvenus, du reste, elle apportera dans cette fortune inattendue, une exagération de luxe, d’égalité et de manières qui trahira son ancienne condition. Trop longtemps pauvre pour avoir appris à compter, elle sèmera l’or avec l’insouciance qu’elle mettait autrefois à semer les gros sous; trop longtemps confondue dans les derniers rangs pour savoir tenir sa place dans les premiers, elle outrera le ton de l’aristocratie. Quoi qu’elle fasse, la liberté et le naturel manqueront toujours à ses grands airs; on y sentira le rôle appris. Elle-même s’en lassera parfois. Ennuyée de ces plaisirs dispendieux qui ne lui rappellent rien, elle regrettera les joies faciles de ses pauvres années, cette vie de bohémien passée sous les toits, au milieu de la senteur des giroflées et du gazouillement des hirondelles, alors qu’on avait une seule robe, lavée le samedi soir pour la partie de campagne du dimanche, une seule collerette qu’on repassait dans un livre, et un chapeau de paille cousue dont on devait encore les rubans.
Ah! quelles belles promenades, quelles joyeuses parties! Que de danses, de rires, de chants, de plaisanteries! Si le cœur a tressailli une seule fois, c’est dans ces années de liberté et d’insouciance. Aussi, le souvenir en est-il toujours resté charmant. Aussi, vienne l’occasion, et la grande dame se refera grisette quelques heures pour retrouver ses folles gaietés, boire du cidre et faire des farces.
C’était à une fantaisie de ce genre qu’il fallait attribuer le singulier désordre dans lequel se trouvait le logement de Clotilde. L’actrice, fatiguée des soupers fins et des roués de la fashion, avait voulu revenir à un de ses plaisirs d’autrefois, alors qu’elle chantait l’opéra-comique à la classe de M. Ponchard, et donnait, dans la loge de sa mère, des thés composés d’eau sucrée et de marrons. Les invités avaient été choisis en conséquence. C’étaient, outre Floridor, la nièce du cocher, grande élève du Conservatoire, noire et laide, mais qui avait adopté la danse pour faire valoir des formes capables de compenser tout le reste; une modiste du troisième, moins occupée de coiffures que de bals masqués; deux musiciens de Valentino et un jeune étudiant dentiste, récemment arrivé de Normandie; tous trois locataires des combles.
Euphrosine, liée depuis peu avec le co-intéressé d’un agent de change, était arrivée par hasard au moment de la soirée et avait été retenue par Clotilde; enfin, la société particulière de madame Beauclerc complétait le cercle: c’étaient, outre le cocher, la portière qui l’avait remplacée au Marais et une garde-malade à qui elle donnait le titre de cousine.
Tout ce monde réuni dans l’élégant salon de l’actrice, formait trois groupes principaux et distincts. Au fond se trouvait d’abord l’ex-portière avec ses chiens et sa compagnie; les chiens dormaient dispersés sur deux divans et la compagnie jouait aux cartes en buvant du vin cacheté. La conversation était sur ce point peu active et se bornait à quelques réflexions philosophiques de madame Beauclerc, entrecoupées, de loin en loin, par les grognements du cocher ou par les dictons égrillards de la garde-malade.
Le second groupe était composé de la future danseuse, qui interrogeait Euphrosine sur son Monsieur, d’un des musiciens lutinant la modiste, et du jeune Normand uniquement occupé de rougir et de chercher ce qu’il pourrait faire de ses mains. Après les avoir successivement employées à brosser son chapeau, à battre le rappel sur ses genoux et à effiler les glands du canapé, il venait enfin de suspendre ses deux pouces dans les emmanchures de son gilet, attitude qui lui donnait, pensait-il, un air d’aisance tout à fait parisien.
Enfin, près du foyer, se trouvaient l’autre musicien, Floridor, et Clotilde qui avait fait apporter une poêle dans le salon, et qui confectionnait des beignets aux pommes, en canezou de dentelle et en robe de soie.
Il y avait entre ce dernier groupe et le second un échange continuel de remarques, de rires et de plaisanteries, au milieu desquels Floridor lançait, comme d’habitude, ses quolibets, tout en mangeant sournoisement les beignets les mieux réussis.
Clotilde s’en aperçut.
—Eh bien! qu’est-ce qu’il fait donc, s’écria-t-elle en retirant vivement l’assiette; il dévore tout, ce grand squelette-là? Tu ne peux pas attendre que j’aie fini mes beignets?
—Tu ne veux donc pas qu’ils finissent par la faim? objecta le comédien, en appuyant sur le mot pour faire sentir le calembour.
—Je veux que nous mangions tous ensemble, reprit l’actrice; dis donc, Phrosine, prépare le couvert, ma petite, voilà que j’ai bientôt plus de pâte.
—Faut alors que j’aille chercher une table? demanda la jeune fille.
—Non, non, reprit Clotilde; une table serait un genre trop vertueux; faut faire un repas de grisette; mets la nappe là, sur le divan.
—Je veux bien, s’il y avait une nappe.
—Est-elle princesse au moins, depuis qu’elle a son tiers d’agent de change; prends la première chose venue.
—Un tire-botte ou un faux-col? fit observer Floridor.
—Je ne vois que ton écharpe de velours.
—Eh bien! est-ce que c’est pas bon? reprit Clotilde, qui fit jaillir la friture autour d’elle; approche seulement le cidre qui est là-bas.
—Et des verres?
—Parbleu! ma chère, regarde, cherche ce qui pourra servir. S’il faut te dire tout, alors y a pas de plaisir.
—Attendez, reprit la modiste qu’une pratique journalière avait rendue habile dans cette science d’expédients; je vas vous aider. Quand on a un peu d’idée, on trouve toujours moyen de s’arranger. J’ai donné le mois dernier un déjeuner de six couverts avec deux assiettes. Dans le petit Dunkerque nous trouverons tout ce qu’il faut.
Les deux musiciens se joignirent à la modiste et trouvèrent en effet sur les étagères de curiosités, les éléments d’un service complet. Les coquilles d’huîtres perlières et les cocos sculptés tinrent lieu de verres; les assiettes furent remplacées par des fragments de mosaïque, et l’on servit à chacun, en guise de fourchettes, une belle flèche madécasse armée de son arête. L’étudiant dentiste seul fut favorisé d’un couvert chinois composé d’un cure-dents et de ses petits bâtons d’ivoire.
Un grand couteau en silex, destiné à découper, et deux urnes lacrymatoires métamorphosées en sucriers, complétèrent le service.
A sa vue Clotilde éclata de rire.
—A la bonne heure donc, s’écria-t-elle; voilà un couvert! Cristi! un carabin de septième année n’aurait pas mieux fait la chose. Y vous manque seulement des flambeaux, vu que le soleil se couche; eh bien! mes enfants, voici une manière de candélabre, qui servira en même temps de surtout. A ces mots elle apporta une mandoline indienne incrustée d’ivoire et percée de plusieurs ouvertures, dans lesquelles on plaça des bougies allumées. Floridor frappa trois coups sur un gong chinois pour avertir que tout était prêt, prononça le benedicite de Sardanapale, arrangé à l’usage du dix-neuvième siècle: et chacun s’assit par terre autour du divan. On avait déjà commencé à entamer le plat de beignets, lorsqu’on frappa à la porte du salon.
—Tiens, qu’est-ce qui vient là? demanda Clotilde sans se déranger.
—Passez votre chemin, bonhomme, on a donné à votre père, cria Floridor.
—Il n’y a personne, ajoutèrent les deux musiciens.
On frappa de nouveau.
—Entrez, dit Euphrosine, qui grignotait le beignet piqué à sa flèche malgache.
La porte s’ouvrit et Marquier parut. Le petit homme qui avait la vue basse fit d’abord quelques pas sans rien distinguer; mais il s’arrêta tout à coup devant l’étrange couvert et les convives qui l’entouraient. Un hourrah général l’accueillit.
—Offre donc à Monsieur ses talons pour s’asseoir, dit Floridor en montrant le parquet.
—Monsieur est tambour de la garde nationale, ajouta un des musiciens.
—Donnez vos buffleteries, Mesdemoiselles.
—Et joignez-y ma bénédiction.
—Avec le moyen de s’en servir.
—Comment! s’écria Marquier étourdi et lorgnant autour de lui; vous avez un raout, ma belle, et vous ne nous aviez point avertis.
—Non, dit le comédien, qui commençait son quatrième beignet, elle n’a pas voulu d’hommes comme il faut... par décence et vu qu’il se trouvait des demoiselles.
—Eh bien! pardieu! je m’invite, reprit Marquier.
—Servez une flèche à Monsieur et faites-lui place, dit Clotilde; je vous avertis seulement, mon petit, que nous prenons tous au même plat, comme les amis de Saint-Antoine.
—Monsieur en est, fit observer Floridor qui donna place au banquier près de lui.
—Je vois que c’est une orgie de grisette, reprit celui-ci en s’asseyant sur le tapis.
—Juste, cria Clotilde, on a droit d’être mauvais genre et on danse le cancan; passez donc le plat au petit gros, vous autres.
—Ce sont des beignets? demanda Marquier qui cherchait à en piquer un avec sa flèche sans pointe.
—Beignets de potiron au racahout, reprit gravement Floridor, communément nommés beignets des sultanes, vu l’emploi que les lorettes du grand seigneur font de ce légume savoureux.
—C’est moi qui les ai faits, interrompit Clotilde.
—Et le fauteuil rouge a tenu la queue de la poêle, acheva Floridor.
Marquier, qui était enfin parvenu à s’emparer d’un beignet, le déclara excellent. L’actrice versa à boire, et la gaieté devint de plus en plus expansive. Le cidre fini, on passa au vin muscat et du vin muscat au vin de Champagne. Les musiciens, qui étaient gris, se livraient à des plaisanteries équivoques; le jeune Normand, rouge comme une pêche en espalier, se défendait à chaque instant plus mal contre les agaceries de la nièce du cocher. Floridor seul avait conservé sa même figure blafarde et son même flegme effronté. Il continuait à manger, à boire, à lancer ses quolibets avec une continuité mécanique, tandis que Clotilde, folle de gaieté, dansait une polonaise des plus hasardées avec Marquier. Mais après trois ou quatre tours de salon, elle se laissa tomber sur un divan en s’éventant avec un coussin.
—Ah! bah! vous n’avez pas le chic, s’écria-t-elle, on dirait que vous avez peur de vous échauffer.
—Près de vous, cela se comprend, dit le banquier avec une galanterie égrillarde.
Clotilde le regarda par-dessus son épaule nue.
—Ah! si vous retombez dans le genre pair de France, merci! dit-elle; j’en ai assez comme ça.
—En effet, reprit Marquier qui jeta un coup d’œil dédaigneux sur la réunion; je vois que vous vous ennuyez de la bonne compagnie.
—Tiens, c’est étonnant peut-être? vous ne parlez que de chevaux et de Bourse. Vous, surtout, vous êtes amusant comme un almanach de cabinet.
—Ah! ah! est-elle méchante, dit Marquier en s’efforçant de rire, vous voulez me taquiner, mais j’ai toujours été cité pour mon bon caractère, ma belle; je ne me fâche jamais... mal à propos, et, la preuve c’est que je veux vous rendre un service.
—Avec combien de commission? demanda l’actrice hardiment.
—De commission, répéta Marquier un peu déconcerté; pardieu! vous m’y faites penser; au fait, j’ai droit à une commission, je la réclame.
—Voyons d’abord le service.
—Eh bien! voici, ma belle, continua-t-il en se penchant vers elle et baissant la voix. J’ai cru m’apercevoir depuis quelque temps que vous étiez moins contente d’Arthur; madame Beauclerc m’a même fait entendre que vous ne seriez pas éloignée de rompre; ce qui ne m’étonne pas... vu que j’ai moi-même à me plaindre de lui.
—Après?
—Eh bien! vous vous rappelez sans doute un Belge que je vous ai présenté il y a quinze jours.
—Ce monsieur qui a l’air d’un bonhomme de pain d’épice?
—Il a deux cent mille écus de rente.
—C’est pas trop pour sa boule.
—Outre un million dans les fonds publics.
—Qu’est-ce que ça me fait?
—Cela peut vous faire beaucoup, si vous voulez.
—A cause?
—A cause de l’effet que vous avez produit sur M. Vankrof qui est prêt à vous offrir ses hommages.
—Pour de bon! interrompit madame Beauclerc, qui venait de quitter le jeu et de s’approcher.
—Pour tout de bon! répondit Marquier.
—Et y fera les choses... comme y faut?
—Il souscrira à tous les désirs de votre fille!
—Si tu manques encore celui-là, n’y a plus qu’à aller se jeter dans la Seine! dit la grosse femme avec énergie.
—Un bain de rivière, je n’en suis pas, répliqua l’actrice.
—Mais songe donc, malheureuse!... reprit la mère Beauclerc.
Clotilde interrompit.
—Ah! si vous allez recommencer vos monologues, je file, dit-elle avec humeur; ça m’ennuie à la fin d’entendre toujours répéter la même chose. C’est vous qui m’avez mise avec Arthur, après tout.
—Parce qu’alors il avait de quoi, reprit l’ancienne portière; mais maintenant c’est fini; tu le sais bien; si tu le gardes, c’est qui t’a ensorcelée.
—Lui!
—Tu en as besoin comme une nouvelle mariée de son mari.
—Ah! par exemple! s’écria Clotilde visiblement blessée; voilà qui est un peu foncé de couleur! moi je suis amoureuse! ah! ah! ah! mais vous me croyez donc bête à bâter?
—Pourquoi est-ce que tu tiens au Luxeuil alors?
—Qui vous a dit que j’y tenais?
—Puisque tu le gardes!
—Parbleu! on garde bien ses vieilles pantoufles... quand on les a.
—Alors tu consentirais à rompre?
—Je m’en moque pas mal.
—Eh bien, nous allons voir, reprit vivement madame Beauclerc, si tu n’as pas menti: tu vas écrire tout de suite au monsieur pour lui dire de chercher fortune ailleurs; aussi bien tu es dans ton droit, voilà deux mois qu’y ne t’a pas payé la pension.
—Et vous ne devez plus espérer qu’il la paie, fit observer Marquier, ses affaires sont dans un état désespéré; moi-même je me trouve compromis pour une somme énorme.
—Entends-tu ça? dit madame Beauclerc, en posant sur le guéridon tout ce qui était nécessaire pour écrire; voudrais-tu garder un homme ruiné..... pour qu’y te mange tout... et que tu deviennes la dernière des dernières?... faudrait avoir bien peu de cœur.
Clotilde prit la plume sans répondre. En voyant tarir le flot d’or dans lequel Arthur l’avait jusqu’alors laissée puiser, elle s’était dit à elle-même toutes ces choses, et l’ouverture faite par Marquier la trouvait beaucoup mieux disposée qu’elle ne voulait le paraître et que sa mère ne semblait le supposer. Sous son apparence légère, Clotilde cachait, comme toutes ses pareilles, une avidité native qui réglait tous ses goûts. Ce n’était pas de l’avarice, car l’avarice suppose l’esprit de conservation, mais cet instinct des courtisanes qui les tourne vers la richesse comme le fer se tourne vers l’aimant.
Elle trempa la plume dans l’écritoire et écrivit avec quelque lenteur les lignes suivantes:
«Mon pauvre Tutur,
»Y me dize tous, depuis si l’ontan, qu’y faut nous séparé, que sa m’en donn la migrainn; n’y a pas moien autrman d’avoir du repau; aussi je me résign; fée com’ moi, et cherche ailleur une bonne fille qui remplace ta fidèle amie,
»Clotilde.»
La mère Beauclerc, qui avait mis ses lunettes pour lire par-dessus l’épaule de sa fille, battit des mains.
—Bravo! ma biche! s’écria-t-elle; c’est tourné comme aurait pu le faire un rédacteur-écrivain public. S’il se fâche après ça, c’est qu’il a un bien mauvais caractère. Ah! mais, minute; avant de fermer, redemande-lui ton collier, qu’il avait pris pour le faire réparer: les bons comptes, comme on dit, font les bons amis.
L’actrice reprit la plume et écrivit:
P. S. «Renvoie-moi le collié de perle fine aveq le fermoire d’émail. Je tien à tout se qui me rapèle ton souvenire chérie.»
Elle écrivit ensuite l’adresse, et donna la lettre à la grosse femme, qui la baisa au front.
—Va, tu es une fille raisonnable, dit-elle avec attendrissement; aussi le bon Dieu t’en récompensera. Je vas descendre moi-même pour jeter ton billet dans la boîte; maintenant, tu peux t’amuser, ma biche; tout ira bien.
La mère Beauclerc sortit, et Clotilde rejoignit ses invités, qui jouaient à la main chaude à l’autre extrémité du salon. La gaieté était bruyante, et chaque incident amenait quelque quolibet de la part de Floridor, dont les gravelures devenaient de plus en plus transparentes. L’intervention de Clotilde et de Marquier donnèrent au jeu un nouvel essor.
Autant le banquier avait l’air gauche dans le monde aristocratique où le hasard l’avait implanté, autant il semblait à l’aise dans un autre milieu. Le mauvais ton lui était si naturel, que pour le prendre il n’avait qu’à se laisser aller; aussi, au bout de quelques instants, était-il devenu le héros de la réunion. Heureux de faire jouer à l’étudiant-dentiste le rôle qu’il avait l’habitude de jouer lui-même, il le prit pour but de ses plaisanteries, et lui retourna toutes les mystifications apprises ailleurs à ses propres dépens. Quand il fallut se séparer, il envoya le Normand complétement hébèté à l’omnibus de la barrière du Trône, en lui persuadant qu’il logeait à Vincennes. Pendant ce temps, un des musiciens reconduisait chez elle la nièce du cocher, et Floridor regagnait sa chambre garnie dans la calèche d’Euphrosine. Au moment de prendre congé de Clotilde, Marquier lui demanda quand il pourrait lui conduire M. Vankrof.
—Venez quand vous voudrez, répondit l’actrice; demain, si le cœur vous en dit: je n’ai pas de répétition.
—Alors vous serez ici?
—Tout le jour.
Le banquier promit de venir avec son protégé, et salua pour partir; mais, en ouvrant la porte, il parut se raviser.
—Pardon, dit-il, je fais une réflexion; demain, Arthur aura votre lettre; dès qu’il l’aura lue, il ne peut manquer d’accourir. Si, en conduisant ici mon ami Vankrof, j’allais le rencontrer?...
—Eh bien!...
—Je crains que cela n’amène quelque scène désagréable...
—C’est-à-dire que vous avez peur, mon petit homme.
—Moi! quelle plaisanterie! De quoi pourrais-je avoir peur, ma belle? Ce que j’en dis, c’est pour vous... et pour mon ami Vankrof. Si vous pouviez nous recevoir le soir dans votre loge... Arthur n’y vient jamais.
—Je le veux bien, mais alors il faut que je vous donne un billet de passe.
—Comment?
—Ce polisson de directeur ne veut plus nous laisser recevoir au théâtre que nos parents.
—Ah! bah!
—Je vais attester que vous êtes deux cousins... du côté de mon père... ce qui est possible, vu que je ne l’ai jamais connu. Si la portière vous dit quelque chose, vous lui fermerez la bouche avec une pièce de cent sous. Elle n’a jamais su résister à ça, la mère Lampou.
Le banquier promit de rappeler le moyen à son compagnon, et Clotilde lui écrivit l’autorisation nécessaire pour arriver le lendemain jusqu’à sa loge. Rentrée dans sa chambre, elle y trouva madame Beauclerc, qui, tout en la déshabillant, s’informa de ce que Marquier venait de lui dire, et de ce que l’on pouvait espérer de ce Melchior Vankrof. Clotilde ne l’avait vu que deux ou trois fois, mais elle en avait entendu parler à de Luxeuil et à ses amis comme d’un des plus riches étrangers de Paris. Son oncle, d’abord batelier sur l’Escaut, puis négociant-armateur, lui avait laissé en mourant une fortune de plusieurs millions que Melchior apprenait à manger noblement, c’est-à-dire à force de vices. Tous ces détails ravirent l’ancienne portière.
—C’est le bon Dieu qui t’envoie ce monsieur, ma biche, dit-elle avec une sorte d’onction; je savais bien qu’y t’arriverait comme ça quéq’bonne chance un jour ou l’autre... J’avais encore fait un cierge pour toi à Saint-Roch le mois dernier. On a beau dire, vois-tu, que c’est des superstitions de jésuites; moi j’ai toujours eu un fond de religion; aussi, tu vois que ça ne m’a pas trompée! Maintenant c’est à toi de profiter de l’occasion. Tu vas avoir une belle boule en main!...
—Une belle boule! répéta Clotilde; c’est pas celle de M. Vankrof, toujours, on dirait un potiron avarié.
—Y s’agit pas de plaisanteries, ma chère, interrompit la grosse femme choquée du peu d’effet produit par son discours; je parle sérieusement.
—Tiens, ça vous est égal à vous le physique de l’individu, reprit hardiment l’actrice; mais moi c’est autre chose. Après tout, Tutur était un beau garçon, tandis que ce M. Melchior est un vrai hérisson... Mon Dieu, ça ne m’empêchera pas de bien le recevoir, ajouta-t-elle en voyant le mouvement d’impatience de sa mère; on fera tout ce qu’il faudra, mais on a bien le droit de faire la différence peut-être!
Madame Beauclerc secoua la tête et poussa un gros soupir.
—Ah! les jeunesses, murmura-t-elle; ça a-t-il des idées petites! On voit bien, pauvres créatures, que vous ne connaissez encore rien de rien à la vie... ou plutôt, vois-tu, j’en reviens à mes moutons; tu as un faible pour ce monsieur de Luxeuil.
Clotilde haussa les épaules sans répondre, et acheva de se déshabiller en chantonnant. La vérité était qu’elle regrettait Arthur, non pour lui-même, mais par suite de la comparaison avec Melchior. Derrière le calcul de la courtisane il y avait le goût de la femme qui répugnait à l’échange, bien qu’en s’y soumettant. Puis, comme il arrive toujours, au moment de rompre cette liaison, elle y trouvait des charmes auparavant inaperçus: sa mémoire lui rappelait mille souvenirs endormis, réveillant mille riantes images!... La mère Beauclerc était déjà sortie depuis longtemps et l’actrice, demi-nue, continuait à rouler ses papillotes avec distraction, lorsque ses yeux, fixés sur le miroir, virent tout à coup la portière de velours se soulever doucement et la tête d’Arthur apparaître. Elle se retourna avec un cri...
—Chut! interrompit de Luxeuil en imposant silence de la main.
—Vous ici! reprit-elle stupéfaite.
—La femme de chambre causait dans l’escalier, reprit le jeune homme, la porte était ouverte, je suis entré comme un voleur.
—Alors personne ne t’a vu?
—Personne.
Une folle idée traversa l’esprit de l’actrice. Arthur n’avait point encore reçu sa lettre; il ignorait ses intentions: la rupture pouvait être remise au lendemain, et avant de tenter une nouvelle liaison, elle trouvait l’occasion de faire au passé un tendre et dernier adieu; le projet fut aussitôt accepté que conçu, et courant à la porte par laquelle de Luxeuil venait d’entrer, elle la referma vivement et poussa le verrou.