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Les réprouvés et les élus (t.2)

XXVIII Une recette.

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On ne peut jeter les yeux sur une carte du département de la Manche, sans remarquer la vaste échancrure creusée par la mer au sud-ouest de ce département. Elle forme un arc régulier dont Granville et Cancale occupent les deux extrémités. Du côté de cette dernière ville, la baie n’a pour encadrement que les grèves basses et arides, à l’entrée desquelles s’élève le mont Saint-Michel; mais en remontant vers le nord, après avoir dépassé Tombelene, le rivage s’élève doucement et prend un aspect plus riant jusqu’à ce que l’on rencontre la vallée de Sartilly, verdoyante, ombreuse et encadrée de coteaux du sommet desquels apparaît un des plus magnifiques paysages que l’œil puisse embrasser. C’est dans cette vallée que se trouvent dispersées les maisons de campagne de la bourgeoisie de Granville, riantes demeures d’été, abritées par des bois et entourées de jardins, de vergers ou de prairies; mais la plupart avoisinent la route d’Avranches vers l’embouchure du vallon: aux bords de la mer elles deviennent plus rares et l’on ne trouve guère que de pauvres fermes ou quelques maisonnettes de pêcheurs. Cependant quiconque a côtoyé la baie doit avoir remarqué une vieille habitation bâtie au flanc de la falaise et à moitié masquée par un bouquet de pins rabougris. Bien que l’architecture ne permette guère d’assigner une époque fort reculée à cette construction bâtarde, le site et l’abandon lui ont imprimé un singulier caractère de vétusté. Le corps du bâtiment, peu élevé, ne présente que quatre fenêtres de façade; mais deux longues ailes qui s’étendent par derrière triplent en réalité le logement apparent. Entre ces deux ailes commence un jardin qui se prolonge dans une sorte de fente ouverte au milieu du coteau et qui, par une pente insensible, va en rejoindre le sommet. Malgré l’aridité de tout ce qui l’environne, ce jardin doit à sa position abritée du côté du nord une fertilité dont le contraste frappe et étonne le regard. Du reste triste, isolée, et n’ayant pour voie de communication avec la ville que les barques de pêcheurs, la Brichaie était depuis longtemps demeurée déserte. Depuis deux mois seulement un étranger l’habitait, sans autre serviteur qu’une vieille paysanne chargée de garder l’habitation; et cet étranger n’était autre que le duc de Saint-Alofe.

En quittant la maison de santé de Bel-Air, il avait mis à profit la confidence de Marc, forcé le marquis à le laisser libre, et gagné Granville, puis la Brichaie, dont l’isolement devait faire une sûre retraite. C’était de là qu’il avait écrit à Marc cette lettre renvoyée de Paris à Trévières, et dont nous avons précédemment parlé. L’arrivée d’Honorine lui causa autant de surprise que de joie; mais celle-ci fut bientôt tempérée par la révélation de tout ce que la jeune femme avait eu à souffrir, et de ce qu’elle avait à craindre. Il y eut entre lui et Marc une longue conférence, à la suite de laquelle ce dernier repartit avec une procuration en blanc signée par Honorine. Son absence, qui devait être courte, se prolongea plusieurs semaines. Le duc passait ses journées à méditer et à écrire; la vieille paysanne, qui était sourde, ne parlait que pour faire les questions indispensables, ou pour y répondre; Honorine, toujours seule et silencieuse, n’avait donc d’autre occupation, d’autre compagnie que ses souvenirs; circonstance fatale, qui devait enraciner plus profondément sa douleur. L’activité, succédant aux cruelles épreuves qu’elle venait de traverser, eût empêché son esprit de se les rappeler; distraite de sa souffrance, elle eût pu arriver à se résigner sinon à se guérir; mais l’oisiveté et la solitude la laissèrent livrée à toute l’amertume de ses regrets; elle porta de ce côté ce qu’il y avait en elle de force et d’ardeur; chaque semence douloureuse laissée dans son cœur put y germer, se développer, grandir, et quand Marc revint, il fut effrayé des progrès que le mal avait faits pendant son absence. Pour comble de malheur, il apportait de fâcheuses nouvelles. Irrité du départ d’Honorine, de Luxeuil avait attaqué le testament de la mère Louis, qui, selon lui, portait atteinte au droit d’administration que lui donnait son titre de mari, et un procès allait se trouver engagé. Honorine dut signer de nouveaux pouvoirs, et écrire pour se procurer les fonds nécessaires. Elle le fit avec une répugnance nonchalante qui affligea profondément l’ancien chouan. Elle semblait ne point comprendre la nécessité de disputer cet héritage qu’elle eût voulu abandonner; désintéressée de la vie, elle ne demandait qu’à ne plus entendre ses bruits et qu’à se plonger plus profondément dans la retraite. Marc espéra vaincre cette espèce de torpeur en peuplant et en égayant la Brichaie: il repartit donc pour Paris d’où il revint avec Françoise et avec M. Brousmiche qui relevait d’une maladie à la suite de laquelle on lui avait retiré sa place de portier. A la vue de la grisette, Honorine eut en effet un élan de joie qu’augmentèrent encore les larmes de la mère et les caresses du fils.

—Eh bien! la reconnais-tu, mon petit Jules? répétait Françoise, qui riait et pleurait en même temps; c’est la bonne dame, ainsi que tu l’appelais. Ah! si vous saviez comme il vous aime..... et comme il m’a parlé de vous! C’était si souvent que quéq’fois j’en ai pris de l’humeur... oui... j’en étais presque jalouse!

Honorine souriait attendrie et serrait l’enfant dans ses bras.

—Et pourtant j’aurais dû comprendre ça, reprenait la grisette; moi qui trouvais si triste de ne plus vous voir et qui avais tant besoin de ramener votre nom en causant.... Demandez à M. Brousmiche; pas vrai, monsieur Brousmiche, que j’en rabâchais?

—C’est un terme que mademoiselle Françoise peut seule se permettre à l’égard d’elle, répliqua le petit bossu avec sa politesse ordinaire; mais il est certain que nous avons pris bien souvent la liberté de nous entretenir de Madame... quoique n’ayant pas l’honneur de la connaître ni d’être connu d’elle.

—Vous vous trompez, monsieur Brousmiche, reprit Honorine; je vous connais depuis longtemps déjà.

Le petit bossu parut étonné.

—Croyez-vous donc que je ne sache pas ce que vous avez fait pour le duc, pour Marc, pour Françoise? continua la jeune femme d’un accent affectueux; nous sommes de vieux amis sans nous être jamais vus, et je vous demande pardon de ne pas m’être encore informée de Lolo et de Fanfan.

—Hélas! Madame, répondit le petit bossu, dont le visage s’altéra à ces derniers mots; vous êtes trop bonne.... mais tous mes soins ont été inutiles... cela a fini par un malheur...

—Ah! je suis désolée de vous l’avoir rappelé, interrompit gracieusement Honorine... je voulais vous prouver seulement qu’en disant vous connaître je ne me vantais pas! Mais, pardon, vous devez être fatigués, je vais vous montrer les chambres que l’on a fait préparer pour vous.

Elle les y conduisit en effet; mais Françoise ne voulut prendre aucun repos qu’elle n’eût visité le jardin, la maison et le petit bois de sapins. Tout lui parut charmant, et, chemin faisant, elle communiqua ses projets d’arrangements et d’améliorations. Elle déclara qu’elle aurait une basse-cour, trouva un vieux grenier d’appentis excellent pour des pigeons, énuméra tout ce qu’il faudrait semer dans le jardin, et finit par déclarer que l’on pourrait avoir une couple de chèvres qui brouteraient l’herbe rase de la dune. Brousmiche s’associait à tous ces plans en y ajoutant quelques menus détails, toujours proposés sous la forme du doute et toujours acceptés avec empressement par la grisette. Mais, arrivés au bout du jardin, tous deux s’arrêtèrent pour regarder la mer qui s’étendait à l’horizon. Le petit bossu qui l’avait aperçue, il y avait quelques heures, pour la première fois, ne pouvait se rassasier de la regarder et s’inquiétait de savoir d’où pouvait venir tant d’eau, tandis que Françoise, plus familiarisée avec ce spectacle, faisait observer que l’on trouvait sur les rochers des coquillages et des crabes et que ça pouvait être encore une ressource. Quant à Honorine, elle jouait avec l’enfant qu’elle élevait dans ses bras pour qu’il pût atteindre les pommes de pin, et qu’elle conduisait sur les grèves de sable brillant ou vers le banc de cailloux polis par la mer. C’était une occupation nouvelle et charmante fournie à son oisiveté. Le petit Jules qui n’avait jamais connu, pour ainsi dire, qu’elle et sa mère les confondait dans ses expansions enfantines; il avait pour toutes deux une part presque égale de mots tendres et de baisers. Il cessa de donner à Honorine le nom de la bonne dame pour l’appeler l’autre maman.

Mais là où le cœur est troublé les sources de la joie elles-mêmes s’aigrissent. Cette affection d’enfant qui, au premier moment, avait été pour Honorine une consolation, devint insensiblement un motif d’amertume. En écoutant le nom qu’il lui donnait, de nouvelles aspirations s’éveillèrent dans son âme; cette maternité adoptive lui rappela qu’elle n’en connaîtrait jamais de plus complète; que privée des bonheurs de l’épouse elle le serait encore de ceux de la mère; que le ciel lui avait refusé jusqu’à cette tardive consolation donnée aux femmes les plus éprouvées, de rajeunir et de revivre dans un être qui est encore une part d’elles-mêmes! Oh! si à bout de tout espoir elle avait pu du moins espérer pour son enfant! lui préparer une place dans la vie, le voir heureux par elle et réchauffer sa vieillesse au soleil de sa prospérité! Mais ne trouver que l’isolement dans le présent, l’isolement dans l’avenir; n’avoir aucune raison de vivre, aucun but à poursuivre! Cette pensée l’écrasait. Alors, au milieu de son découragement, le souvenir de Marcel lui revenait plus douloureux. La persuasion qu’il avait quitté la France et qu’elle ne devait plus le revoir, la jetait dans un désespoir sans mesure; elle s’indignait de vivre, elle appelait la mort comme une libératrice! Le duc, livré à ses préoccupations, ne s’apercevait de sa tristesse que par intervalles; Françoise et Brousmiche qui la voyaient tous les jours, avaient fini par s’y accoutumer, mais Marc, dont les absences étaient fréquentes, s’effrayait de la retrouver, à chaque retour, plus muette, plus indifférente à tout. Il s’attrista d’abord, puis l’inquiétude succéda, lorsqu’il vit la jeune femme pâlir et perdre ses forces. Tous les essais tentés pour combattre cette langueur furent inutiles. Les médecins appelés parlèrent d’affection nerveuse, mot vague et immense dans lequel la Faculté embrasse tout ce qui est inconnu. Quelques-uns émirent des doutes plus précis en prononçant le mot de phthisie! Marc, frappé d’épouvante, voulut conduire la jeune femme à Paris, où il espérait que la science se montrerait plus éclairée; mais il ne put l’y déterminer. Croyant sentir l’approche d’une mort qu’elle souhaitait, Honorine se déclara incapable de quitter la Brichaie et supplia de ne point exiger d’elle un effort inutile.

Marc, désespéré, employa en vain toutes les prières; ensevelie dans sa torpeur, la jeune femme se défendait par le silence. Enfin, ne pouvant rien obtenir, il prit un parti extrême, partit subitement pour Paris et se présenta chez le docteur Darcy. La réputation de celui-ci avait encore grandi dans ces derniers temps, et ses soins étaient une faveur que l’on se disputait à force d’argent et de patience. Marc trouva trois salons remplis de clients qui venaient le consulter. Tous les âges et toutes les classes étaient là momentanément confondus par l’égalité de la souffrance et attendant le moment de parler à M. Darcy comme ils eussent attendu la guérison. On voyait des malheureux se traînant à peine et sortis du lit pour obtenir un conseil; car, ce n’était plus lui qui se transportait près de la couche du malade, mais le malade qui quittait sa couche pour se transporter près de lui; le temps du savant était plus précieux que la vie de celui qui souffrait. Marc attendit plusieurs heures et fut renvoyé avant que son tour fût arrivé; le lendemain il fut plus heureux et put pénétrer dans le cabinet du docteur. Ce cabinet était une vaste pièce entourée de bibliothèques que décoraient les bustes des médecins matérialistes les plus célèbres. Trois bureaux y étaient disposés, et à chacun de ces bureaux se trouvait assis un secrétaire qui écrivait. M. Darcy se tenait au milieu devant une table couverte de livres et de lettres.

Au moment où Marc entra, il dictait à l’un des secrétaires:

«Le traitement proposé se composera: 1º de frictions opiacées...»

Marc salua; Darcy lui jeta un regard de côté en disant:

—Quelle est votre affection, Monsieur?

Et, se retournant vers le secrétaire, il continua:

«De frictions opiacées sur toutes les régions soumises à la douleur...»

Puis, adressant de nouveau la parole à Marc, il reprit:

—Parlez, Monsieur, je vous écoute.

Et tout en écoutant, il continuait:

«2º Des applications de sinapismes journaliers...»

Marc était demeuré immobile. La pensée que l’on dictait ainsi la vie ou la mort comme s’il se fût agi d’une facture réglée sauf erreur, lui causa un tel saisissement qu’il resta d’abord indécis. Il venait le cœur plein de trouble et de larmes consulter sur une vie plus précieuse pour lui que le monde entier, et il voyait ces consultations données au milieu d’une conversation, presque sans y prendre garde! Après un instant de stupeur, il fit un mouvement instinctif pour se retirer. Le docteur, qui avait achevé de dicter, et qui prenait le papier pour signer, leva la tête.

—Eh bien! où allez-vous donc? demanda-t-il étonné, j’attends que vous me parliez. Qu’éprouvez-vous? Quelle est votre affection?

—Je ne venais pas pour moi, Monsieur, répliqua Marc en hésitant; mais pour une personne qui habite loin de Paris... et dont j’aurais voulu vous parler sans témoins.

Le docteur se leva et fit passer Marc dans une pièce voisine.

—Ici, nul ne peut nous entendre, dit-il lorsque la porte fut refermée.

Le garçon de bureau le regarda en face.

—Vous souvenez-vous, Monsieur, dit-il d’une voix basse et légèrement émue, d’un voyage fait, il y a vingt ans, avec madame la comtesse de Luxeuil?

—En Touraine.

—A Château-la-Vallière.

—Pardieu! nous arrivâmes pour voir mourir sa sœur, la baronne Louis.

—Oui, reprit Marc, visiblement troublé par ces souvenirs; mais la baronne laissa une fille...

—Mademoiselle Honorine! qui a plus tard épousé son cousin... et qui a été forcée de le fuir... Je me rappelle parfaitement... une charmante brune... tempérament bilio-sanguin... magnifique constitution...

—Eh bien... elle est mourante, Monsieur!

Darcy releva brusquement la tête.

—Mademoiselle Honorine? répéta-t-il, qu’est-ce que vous me dites-là? Que lui est-il donc arrivé? Quel est son mal?

Marc raconta sommairement au médecin les derniers événements qui avaient obligé Honorine à quitter les Motteux (en lui taisant toutefois ce qui avait rapport à de Gausson), et dans quelle langueur la jeune femme était tombée depuis son arrivée à la Brichaie. Le docteur écoutait avec une attention qui devenait à chaque instant plus sérieuse. Il adressa plusieurs questions à Marc, lut deux consultations données par des médecins de Granville, puis se mit à parcourir la chambre d’un air soucieux.

—Prostration des forces... pâleur... dégoûts, murmura-t-il... diable! diable!

—Vous trouvez ces symptômes alarmants, n’est-il pas vrai, Monsieur? dit Marc palpitant.

—Je les trouve surtout incertains, reprit Darcy en continuant à se promener; s’il s’agissait d’un homme on pourrait avoir une opinion, mais avec une femme on ne peut rien décider. Les femmes sont les plaies de la médecine, Monsieur, elles échappent à toutes les observations, contrarient tout principe: la veille vous les croyez perdues et le lendemain on les trouve au bal. Vous les déclarez guéries et on vous adresse une invitation pour leur enterrement. Il semble qu’elles ne vivent et qu’elles ne meurent que par caprice et sans s’inquiéter des règles de la physiologie... Aussi empêchent-elles tous les progrès de la science... tant qu’il y aura des femmes, on ne pourra arriver à aucune certitude en médecine.

—Mais votre impression, Monsieur? demanda Marc, dont cette incertitude augmentait l’angoisse.

—Je veux être pendu si j’en ai une, reprit Darcy, tout ce que je vois là peut également indiquer un état désespéré ou une crise passagère... il faudrait s’assurer... examiner par soi-même. Peut-être suffirait-il d’un régime raisonnable pour la sauver.

—Ah! vous la sauverez alors! s’écria Marc en joignant les mains.

—Ce serait de tout mon cœur, reprit Darcy; mais le moyen de la voir: elle ne peut, dites-vous, venir à Paris?

—Il est trop vrai.

—Vous comprenez que de mon côté je ne puis partir pour la Normandie, reprit Darcy d’un ton qui ne permettait même point de discuter la possibilité de ce voyage.

Marc laissa retomber ses mains et baissa la tête.

—C’est juste, dit-il avec abattement; dans la position de M. le docteur, il ne peut se déranger... pour nous!... et cependant, mon Dieu! penser qu’il suffirait peut-être d’une visite pour la faire vivre; que si, au lieu d’être une pauvre femme, abandonnée de tout le monde, elle avait son rang, sa famille, monsieur eût pu céder à des prières plus puissantes! Mais moi, il ne me connaît pas, je n’ai le droit de lui rien demander; et ceux qui auraient dû protéger madame Honorine l’aiment mieux morte que vivante... vu qu’ils héritent! aussi bien, qui sait si elle ne sera pas plus heureuse de s’en aller! Une fois dans le cimetière elle pourra dormir tranquille du moins; on ne lui en voudra plus de ce que Dieu lui a donné. Après l’avoir tuée on prendra son deuil!... et s’il y a quelqu’un qui la regrette trop... il pourra la rejoindre!... Monsieur excusera mon importunité.

L’accent de Marc était devenu entrecoupé; des larmes tremblaient dans sa voix; il fit un pas vers la porte, Darcy le retint. L’émotion de l’ancien chouan l’avait gagné.

—Un moment! reprit-il, que diable, il ne faut pas se désespérer ainsi. J’espère qu’il y a encore de la ressource... et, dans tous les cas, j’en veux avoir le cœur net, je partirai avec vous.

Marc poussa un cri de joie.

—Vous consentiriez! dit-il. Ah! Monsieur, laissez-moi serrer vos mains. Oui, j’ai eu tort de perdre courage; je devais tout espérer de votre cœur.

—Il ne s’agit point de cœur, interrompit le docteur, qui tenait à maintenir sa réputation d’insensibilité; la position de madame Honorine peut donner lieu à de curieuses observations, et ce que j’en fais est dans l’intérêt de la science... Seulement il ne faudrait point de retard, et nous partirons... Voyons, il faut d’abord que je consulte mon carnet.

Il appela un des secrétaires qui lui apporta un petit registre dont il examina les dernières feuilles.

—Bien, murmura-t-il; je ne vois rien d’absolument indispensable. Le vieux duc de Clairvaut! il mourra parfaitement sans moi. M. d’Escar, il peut encore bouloter trois ou quatre jours sans danger, et il a son confesseur pour lui faire prendre patience. Madame de Chanteaux: depuis que de Cillart est parti avec cette danseuse, elle se dit malade pour faire quelque chose... Ah! le prince Dovrinski; il faudra envoyer lever son appareil. La marquise m’a écrit ce matin qu’il avait renoncé à se rebrûler la cervelle. Pour le reste, vous enverrez Mullin à ma place; il indiquera aux malades le traitement, et le hasard les guérira. Je vais achever de signer quelques consultations, faire mes préparatifs, et dans deux heures nous serons sur la route de Normandie.

Marc se retira en promettant d’être exact. Il employa le peu de temps qui lui restait à voir l’homme d’affaires chargé des intérêts d’Honorine, puis revint chez Darcy avec lequel il monta en chaise de poste pour Granville.

L’arrivée du médecin causa à la jeune femme un premier saisissement qui fut bientôt suivi d’une crise de larmes. Sa vue lui rappelait tout un passé vers lequel sa pensée ne pouvait retourner sans émotion. Darcy s’efforça de la calmer par d’affectueux encouragements. Il feignit de ne point la trouver changée et parut à peine s’occuper de sa santé. Mais sous cette tranquillité apparente se cachait une réelle inquiétude. L’examen le plus attentif ne put rien lui apprendre sur la cause de la souffrance qui minait Honorine: aucune lésion sérieuse ne semblait justifier son dépérissement. Le mal était évidemment une de ces influences intérieures qui tarissent la vie à sa source même. Après avoir passé une partie du jour à chercher la solution de ce problème, Darcy fit quelques recommandations, indiqua une hygiène, puis prit congé d’Honorine. Mais avant de le laisser repartir, Marc le prit à l’écart.

—Eh bien? demanda-t-il.

Le docteur plia les épaules et répliqua d’un ton désappointé qu’il ne pouvait rien dire.

—Ah! elle est perdue, s’écria Marc.

—Que je me fasse moine si j’en sais rien! reprit Darcy; il y a évidemment chez elle un mal profond et qui se cache; mais où est-il? quel est-il? Je l’ignore. On dirait qu’outre tous ses chagrins elle couve une affliction particulière; quelque chose comme une passion comprimée. Si c’est cela, il n’y a qu’un remède, et vous le connaissez aussi bien que moi; tâchez de lui redonner envie de vivre, tout le reste est inutile.

A ces mots le docteur remonta en chaise de poste et partit. Mais ses dernières paroles avaient fait une profonde impression sur Marc, et dès le lendemain il quitta de nouveau la Brichaie. Son absence ne dura que trois jours. Il reparut un matin au moment où Honorine, tentée par la beauté du jour, venait de sortir pour gagner la lisière du petit bosquet de sapins. Le soleil brillait doucement, la brise gazouillait dans les feuilles, et l’Océan immobile semblait une plaque d’azur frangée d’argent. La jeune femme était assise sur un pliant de bambous, et Françoise, accroupie à ses pieds, tenait le petit Jules debout devant ses genoux. L’enfant lui montrait des coquillages ramassés sur la grève, et la malade lui répondait par des signes caressants. Elle était vêtue de noir: ses cheveux, relevés sans soin par un peigne d’écaille, donnaient à sa physionomie quelque chose de plus naïf et de plus jeune encore. Mais cette jeunesse n’avait rien de fort ni de riant. Pâles et amaigris, les traits d’Honorine avaient pris cette délicatesse maladive des fleurs nées sans soleil; c’était quelque chose de plus tendre, de plus élégant, de plus suave peut-être, mais de profondément triste. Le regard flottait dans une vague expression, les lèvres à peine colorées restaient doucement entr’ouvertes, les contours moins arrêtés avaient je ne sais quoi d’incertain, et son teint, plus transparent, semblait éclairé d’un reflet bleuâtre. Elle regardait devant elle, écoutant les causeries de l’enfant et de Françoise, comme ces douces rumeurs de flots ou de vent qui vous charment sans qu’on les comprenne, lorsque Marc s’avança vers elle; à sa vue elle fit un mouvement.

—Ah! vous voilà! dit-elle avec un pâle sourire; je ne vous espérais pas si tôt.

Marc, qui paraissait éprouver quelque embarras, répondit que l’affaire pour laquelle il était parti s’était arrangée plus vite qu’il ne l’avait d’abord supposé, et avertit Françoise qu’on la demandait au logis. La grisette prit son fils dans ses bras et partit en chantant. Marc la regarda aller.

—Bonne et tendre fille, dit-il à demi-voix; Dieu ne lui a donné pour la dédommager de tout qu’une affection, et c’est assez pour la rendre heureuse.

—Ah! c’est que pouvoir jouir d’une affection, c’est vivre, dit Honorine doucement; il n’y a de véritablement à plaindre que ceux qui restent sans liens.

Marc la regarda.

—Ainsi c’est là ce qui vous fait mourir? dit-il brusquement.

La malade tressaillit; une rougeur subite traversa sa pâleur; c’était la première fois que le chouan faisait allusion à son amour pour de Gausson et à la séparation qui avait brisé leur joie. Elle porta une main à son cœur comme si elle y eût senti le contre-coup de ces brusques paroles.

—Je n’ai point... parlé... de moi!... balbutia-t-elle blessée.

—Ah! ne cherchez point à me donner le change, reprit Marc, dont l’embarras se traduisait par une rudesse inaccoutumée... Vous souffrez, parce que votre isolement vous tue. Aux Motteux vous supportiez tout; il y avait dans l’air quelque chose qui vous donnait de la force!

—Pourquoi me le rappeler? murmura Honorine, qui serra son mouchoir sur ses lèvres...

—C’est donc vrai, bien vrai, reprit Marc rapidement; tout votre mal vient de là! Répétez-le moi, je vous en prie.

—Ne m’interrogez pas, dit la jeune femme, dont les paupières se gonflèrent de larmes. A quoi bon me demander... ce que je ne veux point savoir moi-même? Jusqu’à ce moment vous aviez eu pitié de moi; vous m’aviez épargné des explications inutiles... Laissez les choses suivre leur cours... Je ne me suis pas plainte! Pourquoi vouloir me consoler? Ce qu’il y avait dans l’air des Motteux, comme vous le dites, aucune puissance humaine ne peut le mettre dans celui de la Brichaie...

—Qu’en savez-vous? dit Marc.

Elle releva vivement la tête, regarda fixement son interlocuteur, joignit les mains et s’écria:

—Vous avez vu Marcel?

—Je l’ai vu! répondit-il.

—Ainsi... il n’a point quitté la France?

—Non...

—Et... il est près d’ici... car votre absence a été courte... Où est-il? Que vous a-t-il dit? répétez-moi tout, ne me trompez pas; oh! parlez, parlez, je vous en conjure.

Elle avait saisi la main de Marc; son œil brillait, sa voix était palpitante; on eût dit qu’un flot de vie élancé de son cœur venait d’inonder tout son être; Marc serra sa main dans les siennes.

—Oui, reprit-il ému, je l’ai vu... et il ne m’a parlé que de vous... Il ne peut supporter plus longtemps cette séparation. Lui aussi il languit; et pour revivre il ne demande qu’à vous voir.

—Ah! qu’il vienne! cria Honorine en se levant.

Elle n’acheva pas! Son nom venait d’être prononcé dans un cri... et Marcel était à ses pieds. Incapable de supporter une pareille émotion, elle laissa tomber sa tête sur son épaule, à demi évanouie de bonheur. Quand elle revint à elle, Marc avait disparu, mais de Gausson se tenait à ses côtés, les regards sur les siens, pâle d’inquiétude et de douleur. Elle ferma les yeux, puis les rouvrit afin de s’assurer qu’elle n’était point le jouet d’un rêve. La voix de Marcel dissipa ses doutes; il répétait son nom, il parlait du bonheur de la revoir en mots entrecoupés; il jurait de ne plus la quitter... et Honorine enivrée écoutait sans répondre; s’il s’arrêtait, elle murmurait tout bas:

—Parlez encore! parlez encore!

Et insensiblement, ses joues se coloraient, son œil devenait plus brillant, son sein se gonflait; elle sentait le réseau de plomb qui pesait sur elle se soulever et le sang circuler plus librement dans ses veines; elle retrouvait sa force, elle vivait! La journée entière passa comme un rêve; le lendemain et les jours qui suivirent ce fut le même enchantement. La guérison d’Honorine était désormais assurée; elle traversait toutes les joies de la convalescence. De Gausson était venu s’établir dans une petite maison de pêcheur réparée et meublée par les soins de Marc; elle se trouvait placée vis-à-vis de la chambre occupée par Honorine, et chaque matin les deux amants couraient à leurs fenêtres pour se saluer du regard et du geste. C’était à qui devancerait l’autre dans ce rendez-vous. Puis Marcel venait déjeuner à la Brichaie où le duc lui développait ses espérances de régénération sociale, ajoutant tous les jours quelque nouveau détail à ce poëme de l’avenir que poursuivait sa vieillesse. Le jeune homme écoulait ces nobles inspirations, les yeux fixés sur Honorine et le cœur épanoui de sa joie: il espérait avec le vieillard; il voyait comme lui poindre à l’horizon l’aurore d’un meilleur temps; son bonheur lui donnait la foi. Quant à la jeune femme elle avait repris son activité sereine; attentive près du duc, tendre pour Marcel, bonne envers les autres, elle était redevenue le soleil qui donnait à tous la lumière et la gaieté. Françoise avait recommencé à chanter comme une alouette; le petit Jules s’était remis à jouer avec la jeune dame, et Brousmiche, toujours au jardin, qu’il avait entrepris de cultiver, s’appuyait sur sa bêche lorsqu’il apercevait Honorine et de Gausson, et les regardait passer avec un sourire attendri.

Marc seul était demeuré grave, sinon triste: ange gardien de ce paradis, il tenait les yeux fixés vers l’entrée avec inquiétude, comme s’il eût craint quelque funeste apparition. Mais ses protégés n’y songeaient pas. Tout entiers à leur ravissement, ils laissaient passer les jours comme ces nuées qui voguent dans un ciel d’été. La lumière succédait à la lumière, l’azur à l’azur. Qui eût pu leur faire craindre la tempête? Ils parcouraient lentement les grèves, les promontoires, les vallées, appuyés l’un sur l’autre, regardant la mer et le ciel, écoutant le vent dans les sapins, foulant aux pieds les bruyères défleuries, le cœur si plein que leur enivrement débordait sur tout et ne leur faisait voir autour d’eux que charmes et délices. C’était la première fois qu’ils connaissaient cette plénitude d’existence, que l’avenir et le passé s’effaçaient du monde et qu’ils glissaient dans la vie, emportés sur leur bonheur comme sur une barque qui vous suit partout. Ah! quand lassé des épreuves qui traversent les plus belles destinées, on se plaint du mélange amer d’espérances et de désenchantements qui forme la trame de la vie, on a oublié ces rapides illusions de la jeunesse qui seules peuvent faire comprendre les joies immuables d’un autre monde; on ne se souvient plus du temps où l’on semait sa joie partout et où partout on la voyait germer et fleurir; de ces jours où les eaux, les bois, le ciel nous parlaient avec une seule voix, nous regardaient avec un seul regard, où toutes les divergences humaines venaient se confondre dans l’immense unité d’un amour partagé. Songe d’un jour qui ne laisse à sa suite que le regret et l’incrédulité. Honorine et de Gausson y étaient plongés! suffisamment heureux de s’aimer, ils ne désiraient rien, ils ne craignaient rien. Leur bonheur était trop complet pour qu’ils pussent le croire périssable! Et cependant l’orage était proche! Tandis que, comme le premier couple peint par Milton, ils traversaient leur Éden, enveloppés de leur amour, l’ennemi préparait ses embûches et cherchait l’entrée de la retraite où ils s’étaient abrités.

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