VII Femme et Maîtresse.
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L’avertissement de Marc surprenant Honorine au milieu de son enchantement, l’avait rejetée dans toutes les anxiétés du doute. L’accusation portée contre Arthur était-elle véritable, ou n’était-ce qu’une vengeance de l’homme qu’il avait peu auparavant démasqué?
La jeune femme résolut de s’éclairer par tous les moyens. Elle avait appris aux dépens de sa vie entière la nécessité de la prudence; elle se promit de ne s’engager qu’après de plus amples renseignements.
Ainsi qu’il l’avait promis, de Luxeuil se présenta le lendemain avec l’acte d’emprunt qu’elle devait signer.
—Eh bien! dit-il en souriant, avez-vous bien pensé, depuis hier, à notre projet?
—Beaucoup, répondit Honorine.
—Et l’espérance de remplacer la princesse dans sa douce royauté vous paraît-elle toujours aussi charmante?
—Toujours, Monsieur, pourvu qu’elle puisse s’accomplir.
Arthur lui montra l’acte.
—Voici le talisman qui vous en donne l’assurance, et au moyen duquel vous deviendrez reine.
—Cet acte ne peut rien sans la volonté de la princesse Goriska, fit observer Honorine, et, avant tout, il faudrait au moins s’en assurer. Je viens de lui écrire à ce sujet.
De Luxeuil tressaillit.
—Vous avez fait partir la lettre? s’écria-t-il.
—Elle partira dans un instant, reprit la jeune femme; mais avant toute proposition, il reste à s’assurer de l’exactitude de nos calculs, et à savoir si nous pourrons faire face aux obligations que nous voulons contracter. Je veux consulter pour cela M. des Brotteaux.
De Luxeuil, sur les traits duquel s’étaient succédé les expressions de l’étonnement, de l’impatience, du dépit, s’avança tout à coup, et, regardant Honorine en face, il lui dit brusquement:
—Vous avez vu quelqu’un qui vous a prévenue contre le projet que vous aviez accepté hier? reprit-il plus vivement.
—Vous vous trompez, Monsieur, interrompit Honorine, qui saisit le moyen offert de déplacer la question: je ne désire pas moins qu’hier la réussite de ce projet. Je veux savoir seulement si son exécution est possible...
—Dites qu’on a éveillé vos soupçons, reprit impétueusement de Luxeuil; ne cherchez pas à le nier.
—Je ne nie rien, Monsieur... mais quoi que l’on ait pu m’apprendre, je vous le répète, mes désirs ne sont point changés. Je ne demande qu’un délai, indispensable pour m’éclairer.
—Et moi, je ne puis l’accepter, s’écria Arthur poussé à bout par cette résistance inattendue: ma parole est engagée; l’argent doit être remis aujourd’hui même, voici l’acte, vous allez le signer.
Il s’était fait dans le ton de M. de Luxeuil un changement dont la jeune femme fut saisie. C’était son accent d’autrefois, dur, méprisant, impérieux; il y avait de la menace dans son attitude, et son regard exprimait la haine.
Elle sentit revenir toutes ses répugnances.
—Vous ne persisterez pas dans une pareille exigence, dit-elle avec fermeté; là où je suis seule responsable, votre parole ne peut être engagée, et je ne comprends pas bien la nécessité que l’argent vous soit remis aujourd’hui même.
Elle appuya sur ces mots qui l’avaient frappée.
—Que voulez-vous dire, Madame? demanda Arthur d’une voix troublée.
—Je veux dire, reprit-elle, en le regardant pour étudier l’effet de ses paroles, qu’une telle précipitation à emprunter ne pourrait être justifiée que par un besoin immédiat de satisfaire à des obligations ou à des promesses secrètes.
Arthur pâlit.
—Qui vous a appris?... demanda-t-il.
—C’est donc vrai? acheva vivement Honorine.
Il fit un geste violent. La contrainte qu’il s’imposait depuis tant de jours avait épuisé sa patience. Mal à l’aise et honteux sous son masque hypocrite, il l’arracha lui-même dès qu’il se vit reconnu, et s’écria avec explosion:
—Marc vous a parlé, Madame! vous savez tout!
—Oui, dit Honorine.
—Alors les détours sont superflus, continua-t-il avec emportement; laissons là nos rôles et finissons sur-le-champ. Je ne sortirai point avant que vous ayez signé ce papier.
—Et moi, Monsieur, je refuse, dit Honorine troublée, mais résolue.
De Luxeuil posa l’acte sur le bureau, prit une plume et la présenta.
—Croyez-moi, signez, Madame, reprit-il d’un accent bref et strident: ne me poussez pas à bout; ne me forcez point à chercher quel droit peut avoir sur votre volonté le misérable dont vous écoutez les conseils. Signez sur-le-champ, je le veux; entendez-vous, Madame, je le veux!
Il avait forcé Honorine à prendre la plume qu’il lui présentait, et l’avait entraînée de force vers le bureau.
—Monsieur! s’écria la jeune femme en résistant, vous ne voudriez point employer la violence.
—Signez! répéta de Luxeuil, qui serrait avec rage sa main et qui la conduisait jusqu’au papier.
Honorine se dégagea par un effort violent et courut à la porte.
—Arrêtez, Madame, s’écria Arthur en lui barrant le passage; songez bien à ce que vous allez faire.
—Faut-il appeler à mon secours, Monsieur? interrompit la jeune femme indignée.
—Il faut que vous m’écoutiez! reprit de Luxeuil les bras croisés sur la poitrine; il faut que vous sachiez que cet argent m’est nécessaire; que lui seul peut me sauver; que je le dois enfin!... Oh! je sais ce que vous pouvez me répondre. Vous n’êtes pas responsable de mes prodigalités; ma ruine n’est point la vôtre! mais l’honneur du moins nous est commun. Ecoutez donc bien, Madame, et tâchez de comprendre! Vous êtes résolue à m’abandonner, n’est-ce pas, à me pousser du pied dans l’abîme au lieu de me tendre la main! Eh bien! moi, je suis résolu à vous y entraîner avec moi! Le nom que vous refusez de mettre au bas de cet acte, je l’écrirai!
—Mon nom? s’écria Honorine.
—Oui, reprit de Luxeuil qui avait posé l’acte sur la table; vous aurez à choisir entre l’argent et le scandale, car si vous protestez contre cette signature la honte rejaillira sur vous!
Il avait saisi la plume; Honorine s’élança vers lui en poussant un cri.
—Non, dit-elle, vous ne ferez point cela, Monsieur!... ce serait un crime!
De Luxeuil se pencha sur l’acte sans répondre.
—Au nom de votre honneur, Monsieur!...
Il approcha le papier.
—Eh bien! reprit Honorine, donnez!...
Elle tendait la main vers la plume... Arthur se redressa et la lui présenta. Mais ce mouvement fut si prompt, l’éclair de triomphe qui traversa ses yeux si subit, que la jeune femme fut comme illuminée. Elle s’arrêta en regardant de Luxeuil:
—Ah! c’était encore un piége, s’écria-t-elle, je ne signerai pas!
Arthur qui était déjà pâle devint livide. Les dents serrées, l’œil dilaté et les poings fermés, il demeura un instant comme paralysé par la violence même de sa colère. Cette subite intuition de la jeune femme avait plongé jusqu’au fond de sa bassesse; de nouveaux détours étaient désormais impossibles; il se trouvait deviné tout entier!
L’élan de rage dont il fut saisi à cette pensée lui donna le vertige; il fit un pas vers Honorine, qui s’était réfugiée près de la fenêtre avec une exclamation d’épouvante; mais il s’arrêta tout à coup, passa la main sur son front, revint vers la table, y prit l’acte qu’il froissa avec une sourde fureur, puis se tournant vers la jeune femme:
—Aussi longtemps que vous vivrez, dit-il d’un ton bas, vous vous rappellerez cette heure, Madame! Tout ce que je pourrai vous faire subir de tourments et d’humiliations, je le ferai! A partir de cet instant, je suis votre ennemi!...
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Le jour commençait à tomber, mais de Luxeuil, les deux pieds posés sur ses chenêts, les bras croisés et la tête penchée, ne s’en apercevait point. Plongé dans une rêverie sombre, il repassait confusément les souvenirs de ces dernières années, et toujours sa pensée, après quelques détours, revenait se heurter à son dernier échec. Alors une rougeur rapide lui montait au visage; il s’agitait avec une crispation de colère et cherchait comment il pourrait se venger.
Ce qui venait de se passer entre Honorine et lui avait brisé leurs derniers liens. Elle l’avait surpris dans son mensonge, dédaigné dans ses menaces; il s’était inutilement avili! La plus vivace de ses passions, la vanité, était désormais intéressée à sa haine. Décidé à rendre au centuple l’humiliation qu’il avait eu à subir, il cherchait avec une ardeur furieuse, le point par lequel il pourrait frapper ce cœur et le faire saigner...
Il fut interrompu dans sa recherche par le valet de chambre qui lui annonça qu’une dame voulait lui parler. De Luxeuil étonné allait demander son nom, lorsque la porte fut ouverte brusquement et lui laissa voir Clotilde, en grande toilette de ville.
Il se leva stupéfait.
—Ah! tu ne t’attendais pas à ça, mon petit, dit l’actrice, en éclatant de rire, en v’là une farce, hein? Avoir osé pénétrer dans le domicile conjugal!
—Toi ici, s’écria Arthur, qui ne pouvait comprendre une pareille démarche, que viens-tu faire?
—Je passais avec de la société, reprit Clotilde, j’ai reconnu ton domestique à la porte de l’hôtel, alors on a dit:—C’est là que ton monsieur demeure; tu devrais l’emmener dîner avec nous; j’ai tout de suite fait arrêter et je viens te chercher.
—Tu n’es donc pas seule?
—Non, il y a avec nous Léa; tu sais bien, la grosse qui est tant sur sa bouche, puis Phrosine, que je veux lancer, enfin le grand Derval.
—Qu’est-ce que c’est que le grand Derval?
—Ah! oui, tu ne l’as jamais vu! C’est un farceur, premier numéro. Il a joué toutes espèces de rôles en province; maintenant il va dans les soirées pour faire des scènes de ventriloque et de physionomies. Il imite à votre choix Napoléon, Odry, Lepeintre jeune et le gladiateur mourant. Du reste, tu le verras, mais dépêche-toi, car ils t’attendent.
—J’en suis fâché, dit Arthur, qui était encore sous l’influence de son irritation et peu disposé à s’amuser; mais je n’irai pas.
—Par exemple! tu as donc une affaire?
—Oui.
—Eh bien! tu la remettras; je veux que tu viennes. Voyons, Fifi, soyez gentil; vite vos gants, votre chapeau, et ne serrez pas les lèvres comme si vous jouiez de la clarinette.
Elle avait appuyé un de ses bras sur l’épaule d’Arthur, et penché sa figure pour qu’il l’embrassât; il voulut résister à cette avance.
—Non, reprit-il d’un ton bourru; je ne veux pas sortir.
—Alors, dit l’actrice, c’est que tu dînes en famille?
De Luxeuil fit un signe négatif.
—Ou que tu conduis ton épouse en soirée?
Il haussa les épaules.
—Non plus? répéta Clotilde; dans ce cas, mon cher, vous n’avez pas d’empêchement; c’est un caprice.
—Quand cela serait!
—Ah! tu l’avoues! s’écria-t-elle; tu n’as d’autre raison que:—Je ne veux pas! Une vraie raison de directeur. Eh bien! mon bon, moi je te répondrai que je le veux, et je te déclare que je ne m’en irai qu’avec toi!
—Alors tu ne t’en iras pas, dit Luxeuil qui étendit les pieds sur le garde-feu.
—Est-il aimable! reprit mademoiselle Beauclerc après une courte pause; moi qui avais promis qu’il nous ferait dîner au Rocher de Cancale. Il faut donc maintenant que j’aille les désinviter?
—Comme tu voudras.
—Eh bien! non, s’écria l’actrice avec une résolution subite; je vais les chercher pour les amener ici.
—Comment!
—Puisque tu ne veux pas nous conduire au restaurant, je fais invasion dans le domicile légitime et je demande à dîner; tant pis s’il y a de l’esclandre.
La menace de Clotilde était une plaisanterie, et n’avait d’autre but que de décider Arthur; mais, à son grand étonnement, celui-ci redressa la tête comme s’il eût pris la chose au sérieux.
—Dîner ici, répéta-t-il... pardieu! c’est une idée... et j’accepte!
L’actrice le regarda.
—Tu veux te moquer? dit-elle.
—Va chercher les autres, reprit de Luxeuil en se levant.
—Quoi, vrai? tu nous recevras?
—Je vous recevrai.
—Mais la bourgeoise est donc absente?
—Non.
—Et tu n’as pas peur que ça la vexe?
—Va les chercher! te dis-je.
—J’y vais, j’y vais, dit Clotilde. Ah bien! en voilà un apologue! venir manger à la table légale! c’est un peu fort de café, mais pas commun; aussi ça me sourit; je reviens tout de suite, mon petit.
De Luxeuil sonna pour donner les ordres nécessaires et mademoiselle Beauclerc reparut bientôt avec Léa, Euphrosine et le grand Derval.
La première seule était connue d’Arthur. Actrice comme Clotilde, et citée quelques années auparavant pour sa beauté, elle avait acquis depuis un développement de formes qui menaçait d’en faire quelque jour une reproduction de madame Beauclerc. Son embonpoint avait pourtant quelque chose de maladif et de factice. On l’eût dit victime d’un de ces engraissements artificiels, appliqués par les Anglais à leurs troupeaux. Au moral, Léa qui avait joué le drame de l’école moderne avait des tendances avouées à la mélancolie et affectionnait le style échevelé. Les détails gastronomiques pouvaient seuls l’arracher à son rôle d’ange exilé; à table ce n’était plus qu’un ange à l’engrais.
Euphrosine était une jolie brune de dix-huit ans, sortant du Conservatoire et attendant, comme Cendrillon, la fée bienfaisante qui devait lui donner des cachemires, des diamants et un équipage.
Quant au grand Derval, ce qu’en avait dit Clotilde suffisait pour le faire comprendre. Parasite doublé d’un bouffon, il appartenait à cette classe de Falstaffs contemporains, riant également des vices, de la vertu, d’eux-mêmes, et qui, à force d’indifférence, arrivent parfois à la profondeur. Son visage était maigre et pâle, sa voix cassée, son costume d’une propreté douteuse. Tout en lui révélait enfin je ne sais quelle effronterie flegmatique dont on demeurait frappé dès le premier abord.
—Nous voici, s’écria Clotilde en entrant, ils ne voulaient pas me croire quand je leur ai dit que nous restions à l’hôtel.
—Nous n’avions aucun droit pour être reçus au foyer domestique de M. de Luxeuil, fit observer Léa.
—Alors vous devez me payer mon hospitalité, ma belle, dit Arthur qui essaya de l’embrasser.
Léa voulut se défendre.
—Laisse, laisse, ma chère, dit Derval tranquillement, tu n’es pas ici chez les montagnards écossais où l’hospitalité ne se vend jamais, mais dans cette belle France qui a dit par la bouche de Cambronne: Les dîners se paient et ne se donnent pas.
—Alors réglez la carte tout de suite, ajouta Clotilde.
Et elle poussa Euphrosine vers de Luxeuil qui l’embrassa également.
—Après la grosse pièce le dessert, acheva Derval toujours flegmatique.
—Tu ne la connaissais pas, reprit l’actrice en désignant la jeune fille; c’est la sœur de Rose avec qui j’ai fait ma première communion; aussi je veux tâcher de la servir.
—Je vous aiderai, dit Derval; je connais justement un marquis.
—Vous!
—Oui, ma belle, un vieux.
—Quel âge a-t-il?
—Quarante mille livres de rentes.
—Est-il généreux?
—Il est affreusement laid.
—Tiens, ça pourrait convenir alors, dit Clotilde; faudra que tu nous reparles de ça, mon chéri; l’enfant a des dispositions; il suffit de la lancer; après, ça ira tout seul.
—Je crois plutôt que ça ira en compagnie.
—Allons, farceur! dites pas de bêtises, voyons; faut penser que nous sommes dans une maison décente. Vous aurez de la tenue à table, Floridor.
—Oui, monsieur Derval, ajouta Léa prétentieusement; veuillez ménager mes oreilles de femme: il y a des paroles qui sont une souillure, et puis, à table, ça détourne de manger.
—Vous m’excuserez si je vous traite sans façon, fit observer Arthur; j’ai été pris à l’improviste.
—Connu! interrompit Clotilde; nous aurons le pot-au-feu de l’amitié.
—Cuisine bourgeoise; on porte en ville! ajouta Derval dit Floridor, comme s’il lisait une enseigne.
—Mais il y a la cave pour nous dédommager, fit observer Clotilde; faudra nous servir du Tokai... un vin qui vaut cinquante francs la bouteille, ma petite.
—Cinquante francs la bouteille! répéta Euphrosine d’un ton d’admiration mêlé d’envie.
—Tu nous en feras boire aussi quelque jour.
—Ah! je ne demande pas mieux. Si seulement je pouvais faire la connaissance de ce marquis! mais j’ai peur que ce soit une charge de M. Floridor.
—Pardonnez-moi, ma chère, répliqua le grand homme maigre, c’est une charge de l’État, vu que ledit vieillard est pair.
—Un marquis, duc et pair! s’écria Euphrosine; voilà qui serait une chance! il nous aurait donné des billets pour Fieschi!
—Nous verrons, nous verrons, ma chatte, reprit Clotilde d’un ton capable. Je t’ai dit que je te servirais de sœur; ainsi, n’aie point d’inquiétude, tu seras bien placée.
—En attendant, occupons-nous de dîner, interrompit Léa, qui venait d’entendre annoncer que l’on était servi.
De Luxeuil lui prit le bras, et tous passèrent dans la pièce voisine.
Arthur s’attendait à voir paraître Honorine dans la salle à manger, et il s’était préparé à jouir de sa surprise; mais à son grand désappointement, il apprit qu’elle se trouvait souffrante et qu’elle ne descendrait pas.
—Ah! c’est pour ça que tu nous a invités, dit Clotilde; du reste, j’en suis bien aise; on ne sera pas obligé de garder son quant à soi: en route, mon petit Floridor, tu peux faire tes farces à ta discrétion.
Mais le bouffon ne songeait pour le moment qu’à satisfaire son appétit. Ce fut seulement vers le milieu du repas qu’il retrouva sa gaieté, si l’on peut donner ce nom à la hardiesse cynique dont il avait l’habitude. Toujours de mauvais goût, mais souvent incisive, sa raillerie se promenait indifféremment sur toutes choses; il semait à tout propos les calembours et les anecdotes, mimait les personnages connus et jouait mille scènes bouffonnes: c’était une verve intarissable, mais sans élan, qui avait quelque chose de mécanique; une sorte de danse macabre de l’esprit, dans laquelle les images les plus lugubres ou les plus honteuses étaient audacieusement présentées sous une forme grotesque. On eût dit la personnification de ce scepticisme ironique, lèpre morale qui va, à notre époque, gagnant tous les esprits et enveloppant à la fois, dans sa mortelle contagion, le beau et le laid, le bien et le mal.
De Luxeuil et ses convives applaudissaient à cette gaieté étrange en remplissant et vidant leurs verres. Pendant que les vins étourdissaient leurs sens, la voix du bouffon étourdissait leurs esprits; les mauvaises passions entraient en fermentation, les instincts grossiers se faisaient jour, le repas tournait rapidement à l’orgie.
—Le tokai! verse le tokai, s’écria enfin Clotilde en avançant son verre.
—C’est juste, dit Floridor, voilà une heure que la bouteille est là demandant à être bue et chantant comme M. le curé: introibo ad altare Dei.
—Qu’est-ce que ça veut dire Dei? demanda Euphrosine.
—Ça veut dire l’estomac, ma chère, répondit gravement Derval.
—Dans quel langage?
—Dans le langage parlementaire.
—Eh bien! comment trouvez-vous le piqueton? demanda Arthur qui avait pris le ton de ses hôtes.
—Fameux! répliqua la petite élève du Conservatoire.
—Du pur hypocras, Monseigneur! ajouta Léa qui buvait avec recueillement.
—Faudrait que la bouteille ne coûtât que trente sous, acheva l’actrice, tout le monde pourrait en goûter.
—Le souhait a déjà été formulé par feu Couteaudier, fit observer le bouffon.
—Qu’est-ce que Couteaudier? demanda de Luxeuil.
—Un homme complet, répondit Floridor, qui demandait un ordre de choses où l’on pût s’enrichir en satisfaisant son attraction pour ne rien faire, et qui voyant sa pétition rejetée par la Chambre des députés, s’est trouvé poussé à nier l’ordre social, ou, selon l’expression plus vulgaire de ceux qui parlent pour qu’on les comprenne, à paraître devant la Cour d’assises.
—Ah! c’est la charge qu’il nous avait promise, interrompit Clotilde; voyons, mon vieux, il faut que tu nous contes ça.
—Alors, ouvrez les écluses, le moulin ne marche pas sans eau, dit Floridor en tendant son verre.
—Et moi, je n’écoute bien qu’en fumant, ajouta l’actrice, qui prit une des cigarettes placées autour de la cassolette; en uses-tu, Phrosine?
—Tout de même.
—Dans ce cas, prends, allume et silence; voici les trois coups, la toile se lève: bas le chapeau. A toi, Floridor.
—Pour lors, Messieurs, reprit celui-ci avec l’accent aigu d’un aboyeur de saltimbanques, nous disons que le théâtre représente une cour d’assises. Il y a l’avocat, le procureur du roi, la cour et une douzaine d’honnêtes gens appelés à régler le sort du criminel, vu qu’il doit être jugé par ses pairs. Le prévenu est enroué du larynx et le président enrhumé de l’esprit. L’huissier crie: Silence.
LE PRÉSIDENT. Accusé, levez-vous. (L’accusé se lève.) Vos noms et prénoms?
L’ACCUSÉ (d’une voix enrouée). Rue de la Huchette.
LE PRÉSIDENT (insistant). Je vous demande vos noms et vos prénoms?
L’ACCUSÉ. Numéro 23.
LE PRÉSIDENT (avec indulgence). Vous semblez ne pas bien saisir ma question; je désirerais savoir comment vous vous appelez.
L’ACCUSÉ. Ah! bon, Ernest, le bel Ernest, dit Couteaudier.
LE PRÉSIDENT. Accusé, soyez attentif à ce que vous allez répondre.
Ici un petit homme en perruque se lève et marmotte pendant trois quarts d’heure. En justice, ça s’appelle un greffier lisant l’acte d’accusation.
Quand il a fini, on interroge les témoins. Puis le président recommence.
LE PRÉSIDENT. Accusé, qu’avez-vous à répondre à ces dépositions?
L’ACCUSÉ (avec énergie). C’est pas vrai! C’est des gens qui veulent me faire arriver de la peine. Je suis une victime politique. Dans les journées 17 et 19 Transnonain, 12 et 13 mai, j’ai bousculé des réverbères, tutoyé des municipaux et marché sur les corps des sergents de ville. Voilà pourquoi on m’ostine. Le préfet de police prend prétexte d’un vieux, que j’aurais soi-disant maltraité, pour me faire avoir des mots avec le procureur du roi (se tournant vers les témoins), vous êtes tous des galopins.
LE PRÉSIDENT (avec impartialité). Ces raisons, quoique bonnes, sont étrangères à la cause qui nous préoccupe.
L’ACCUSÉ. La défense n’est pas libre. (Il se lève, le gendarme le force à se rasseoir.)
LE PRÉSIDENT. Je vous ferai observer, accusé, que vous avez été vu par plusieurs personnes sur le lieu du crime. Que faisiez-vous, à trois heures du matin, sur le quai des Invalides?
L’ACCUSÉ. J’attendais un omnibus.
LE PRÉSIDENT. Le prétexte est plausible; mais malheureusement d’autres témoins vous ont vu frapper la victime.
L’ACCUSÉ. Voilà comment la chose est arrivée, mon président. Je venais d’arriver sur la place de la Révolution...
LE PRÉSIDENT (le reprenant). De la Concorde.
L’ACCUSÉ. Oui... J’étais donc sur la place Louis XV...
LE PRÉSIDENT. Vous affectez de ne pas savoir le véritable nom de cette place. Pourquoi l’appeler place Louis XV?
L’ACCUSÉ. C’te farce! mais parce qu’on y a guillotiné Louis XVI!
LE PRÉSIDENT (d’un air satisfait). Ah! je comprends.
L’ACCUSÉ. Pour lors donc, j’enquille le pont de la chambre des députés, autrement dit des grands hommes.
LE PRÉSIDENT (avec sévérité). Accusé, je vous défends de plaisanter les représentants de la nation..... Je ferai observer de plus que vous ne parlez pas très-distinctement, et je vous engage, au nom de la société, à ôter le tabac que vous avez dans la bouche.
L’ACCUSÉ. Ma chique! pourquoi donc que j’ôterais ma chique? Est-ce que les Français ne sont plus égales devant la loi. Depuis une heure, vous avez prisé au moins une demi-once de régie; ça vous fait parler du nez et cependant je ne vous ai rien dit.
LE PRÉSIDENT (se tournant vers les juges). C’est juste, pardon, accusé, continuez.
L’ACCUSÉ. J’arrivais donc sur le quai des Invalides, quand j’aperçois un vieux en redingote verte, pantalon blanc, gilet blanc, cravate blanche, cheveux blancs! Je me dis, c’est un ennemi du gouvernement, un carliste! Qu’est-ce que vous auriez fait à ma place, monsieur le président?
LE PRÉSIDENT. Je l’aurais salué.
L’ACCUSÉ. Moi je l’y ai demandé l’heure! Pour lors il s’est mis à courir; mais je le rattrape, je le couche et je le fouille, et je ne trouve sur lui que trente sous... Trente sous! et encore y se met à crier parce que je les prends! Tapage nocturne, septième chambre; je lui ai donné un coup de vivacité pour le faire taire... et voilà!
LE PRÉSIDENT. C’est là tout ce que vous avez à dire pour excuser votre crime?
L’ACCUSÉ. Encore un mot, mon président: quand j’ai voulu passer la pièce de trente sous, elle était rognée... c’est une circonstance atténuante.
LE PRÉSIDENT. Vous vous trompez, accusé, l’altération de la pièce ne vous justifie pas d’avoir attenté à la vie d’un de vos semblables.
L’ACCUSÉ. Un de mes semblables! un vieux qui avait deux cautères et qui portait de la flanelle: mais il appartenait déjà aux pompes funèbres, votre protégé. Qu’est-ce qu’il pouvait avoir à vivre? quinze jours?..... trois semaines?..... je les rembourse et nous serons quittes.
LE PRÉSIDENT. C’est encore une erreur, accusé.
L’ACCUSÉ (l’interrompant). Ah! donnez-nous la paix, vous; ça me scie le dos à la fin; vous êtes un vieux serin.
LE PRÉSIDENT. Accusé, je dois vous avertir que vous prenez là un funeste système de défense et que vous aggravez votre position.
L’ACCUSÉ. Ça m’est égal, condamnez-moi à seize francs d’amende; je ne crains pas la mort!
Après le réquisitoire du procureur du roi et le plaidoyer de l’avocat, Couteaudier entend prononcer la peine capitale et sort en demandant le cordon.
Cette cynique parodie, merveilleusement mimée par l’ancien comédien, avait fréquemment excité le rire d’Arthur et de ses compagnes. Tous se levèrent enfin de table dans un demi enivrement et passèrent au salon voisin en dansant une sauteuse de bal masqué.
La beauté sensuelle de Clotilde avait encore grandi dans l’orgie. L’œil allumé, les lèvres humides, le sein palpitant, elle tournait entre les bras d’Arthur qui finit par aller tomber, avec elle, sur un divan.
—En voilà une soirée dans le genre Chicard, dit l’actrice, qui relevait ses cheveux dénoués, tandis que de Luxeuil baisait son épaule; sais-tu que c’est joliment commode ici, on pourrait danser un galop infernal, comme chez Musard. Elle est mieux logée que moi, ta femme.
—Est-ce que tu es jalouse, par hasard? demanda de Luxeuil, en lui enveloppant la taille d’un de ses bras.
—Tiens, c’est peut-être pas agréable d’habiter un hôtel; elle a son appartement de ce côté.
—Oui.
—Et elle y est?
—Oui.
—Quel dommage!
—Pourquoi?
—J’aurais été si contente de le voir.
—L’appartement de ma femme?
—Certainement.
—Je vais t’y conduire! s’écria Arthur qui se redressa brusquement et prit l’actrice par la main.
—Quelle farce! dit celle-ci, en haussant les épaules, puisque tu dis qu’elle y est.
—Raison de plus!
—Quoi! pour de bon!
—Viens, te dis-je.
L’actrice lui sauta au cou.
—Ah! si tu fais cela, tu es le roi des bons enfants, s’écria-t-elle: avez-vous entendu, vous autres? il me conduit chez son épouse.
—Et vous pouvez venir tous, reprit de Luxeuil qui, exalté par l’ivresse et par la haine, avait saisi avec transport l’occasion d’insulter Honorine.
Floridor offrit le bras à Léa en chantant l’air de la Parisienne:
En avant marchons... Contre leurs canons.
—Est-ce dans le quartier? Où faut-il prendre un omnibus? ajouta-t-il.
—Suivez-moi, dit Arthur, qui ouvrait la porte du salon.
Le bouffon tendit l’autre bras à Euphrosine, et reprit:
—Qui perce leurs masses profondes, Qui conduit leurs drapeaux saignants? C’est la liberté des Deux-Mondes, C’est la colonne en cheveux blancs!
Boum! boum! boum!
—Allons, donne-nous la paix, Floridor, interrompit Clotilde en se détournant, et tâche d’être meilleur genre.
—Le genre masculin est le plus noble, répliqua Floridor: Exemple: bonus, bona, bonum.
—Silence!
—C’est ce qu’eût dit mon père s’il avait été huissier.
Ils étaient arrivés au petit salon qui précédait la chambre d’Honorine, une camériste parut.
—Madame de Luxeuil? demanda Arthur.
—Elle est chez elle, dit la femme de chambre stupéfaite.
—Annoncez-nous alors.
—Pardon, Monsieur, qui faut-il annoncer?
—Madame de Montespan et sa société.
—Tiens, c’est vrai! s’écria Clotilde en éclatant de rire, c’est mon dernier rôle; faut-il que j’entre sur la ritournelle:
C’est moi, c’est moi, Quel doux émoi, Au cœur du roi!
De Luxeuil l’entraîna vers la porte que la femme de chambre venait d’ouvrir et entra au moment même où celle-ci répétait d’une voix mal assurée l’annonce de madame de Montespan et sa société.
Honorine, assise à l’autre extrémité de sa chambre, se retourna stupéfaite.
—Mille pardons de vous déranger, dit Arthur d’un ton léger; mais Madame désirait voir votre appartement, et je n’ai pu la refuser.
Honorine, qui s’était levée, regarda les visiteuses avec une surprise mêlée d’incertitude, et salua faiblement.
—Je ne devine point, dit-elle, l’intérêt que peut avoir un pareil examen pour ces dames auxquelles je suis inconnue...
—Cela leur procure l’avantage de faire votre connaissance, reprit de Luxeuil ironiquement. Du reste, comme vous me paraissez peu en train de faire les honneurs de votre logement, vous me permettrez de vous remplacer.
Et se tournant vers Clotilde:
—Comment madame la marquise trouve-t-elle l’appartement? demanda-t-il.
—Ça ne serait pas mal si c’était un peu plus gai, répliqua l’actrice.
—Cette gravité majestueuse convient à la mélancolie, fit observer Léa.
—Possible! reprit Clotilde, mais moi ça me tarabuste; on dirait une chambre de religieuse.
—Pourquoi de religieuse? demanda Euphrosine.
—Tu ne vois donc pas ce petit bénitier?
—Tiens! j’ai cru que c’était pour mettre des allumettes phosphoriques!
—Et dans la ruelle? Il n’y a pas seulement de glace.
—C’est trop froid à l’estomac; on préfère le lait de poule, fit observer Floridor.
—Y a que les rideaux du lit que j’aime, reprit l’actrice; ils ont un reflet qui doit être avantageux.
—A propos de rideaux, qu’est-ce que c’est que celui-là? interrompit l’élève du Conservatoire.
—Eh bien! tu ne vois pas qu’il cache un tableau?
—C’est donc quelque chose d’indécent?
—C’est le portrait d’Henri IV.
—Ah! bah!
—Ces dames demandent la toile! cria le bouffon.
—Oui! oui!
—Alors que l’honorable société ouvre l’œil; voici le moment, voici l’instant.
Tout ce dialogue avait été trop rapide pour qu’Honorine pût l’interrompre. D’abord incertaine, comme nous l’avons dit, puis frappée de stupeur, elle n’avait point compris sur-le-champ quelles étaient les femmes présentées par Arthur; mais les dernières paroles échangées ne pouvaient lui laisser de doute; aussi, lorsque Floridor s’avança pour écarter le rideau qui couvrait le portrait de la baronne, la jeune femme se jeta devant lui, pâle de honte et d’indignation.
—Emmenez ces gens, Monsieur, dit-elle en regardant de Luxeuil.
—Comment, ces gens! s’écria Clotilde; par exemple! Est-ce que Madame nous prend pour des servantes?
—Je suis chez moi, reprit la jeune femme palpitante; emmenez-les, Monsieur, je le veux.
—Vous voulez! répéta de Luxeuil qui appuya avec ironie sur chaque syllabe.
—La femme doit obéissance à son mari, article 213, murmura Floridor.
—Et elle ne doit point oublier que le domicile conjugal appartient à ce dernier, continua Arthur.
—C’est clair, nous sommes chez toi! dit effrontément Clotilde; puisque dans le mariage c’est l’homme qui est le maître... D’ailleurs Madame pouvait nous prier de la laisser sans nous appeler des gens.
—Surtout quand ce n’est le nom d’aucun de nous, ajouta Floridor.
—Et quand on se présentait en personnes bien nées! ajouta majestueusement Léa.
Honorine, appuyée au portrait de sa mère, écoutait et regardait avec stupéfaction; une pareille audace dépassait toutes ses craintes; elle pouvait à peine y croire! Elle porta les deux mains à son front, pour s’assurer qu’elle veillait, regarda les femmes qui se trouvaient devant elle, puis de Luxeuil et s’écria enfin:
—Je ne suis point folle pourtant; c’est vous, Monsieur, qui les avez conduites ici... mais si vous ne respectez rien autre chose, respectez au moins votre nom que je porte.
—Fi donc, interrompit Arthur, vous oubliez que votre honneur n’est plus le mien, madame; c’est vous qui avez établi le principe. Et désormais je veux le mettre en pratique. Puisque vous réclamez vos droits, je ferai valoir aussi les miens. A l’avenir vous voudrez bien vous soumettre à ce que j’aurai décidé, en faisant bon visage aux personnes qu’il me plaira de recevoir et cela parce que vous êtes chez moi, Madame, et parce que je le veux, entendez-vous. Je le veux!
Ce mot avait été prononcé d’un accent si absolu et accompagné d’un geste si violent qu’Honorine en eut froid jusqu’au cœur. Elle voulut répondre, mais elle ne put que bégayer quelques mots entrecoupés; de Luxeuil se tourna vers Clotilde et changea subitement de ton.
—Tu désires voir ce qu’il y a sous cette toile, ma belle, reprit-il; cela n’en vaut guère la peine; mais tu vas juger.
—Je vous en conjure, Monsieur, s’écria Honorine, en voulant l’arrêter.
Il haussa les épaules, tira brusquement le rideau, et montra à tous les yeux l’image de la baronne.
—Tiens, ce n’est qu’un vieux portrait de femme, dit Euphrosine étonnée.
—Ah! ciel! un costume de l’Empire! quelle horreur! interrompit Léa.
—Oui, mais voyez comme elle a des diamants! reprit l’élève du Conservatoire; ça vous relève joliment une figure.
—Ah bien! les goûts sont libres, interrompit Clotilde, j’aime mieux la mienne sans diamants.
—Et avec dix amants! ajouta Floridor.
Ce grossier quolibet fit rire les trois femmes; Honorine ne put se contenir plus longtemps. Elle avait supporté les humiliations, les railleries, les menaces, mais cette espèce de profanation du portrait de sa mère fut un coup trop fort pour son cœur navré; elle cacha son visage dans ses mains et fondit en larmes.
Cette explosion inattendue produisit sur les témoins un effet singulier. Les femmes se regardèrent avec un embarras ému, tandis que Floridor faisait une grimace d’étonnement grotesque, et que les traits d’Arthur s’assombrissaient.
—Une scène de larmes, dit-il durement; pardieu! Madame, vous ne pouviez mieux choisir votre moment; voici mademoiselle Léa qui a joué le drame et qui pourra apprécier votre talent.
—Taisez-vous donc! interrompit Clotilde à demi-voix; elle pleure tout de bon.
—Les pluies d’orage entretiennent la fraîcheur, marmotta Floridor.
—Et pourrait-on savoir d’où vient ce débordement subit de sensibilité? reprit de Luxeuil. Est-ce parce qu’on a vu ce portrait?
—Madame, assurément, aime trop la peinture, dit le bouffon.
—Mais parlez donc, reprit Arthur irrité; veuillez répondre...
—Et si elle ne le veut pas! s’écria Clotilde, touchée des pleurs de la jeune femme, et qui était passée, avec la mobilité habituelle à ces natures d’instinct, de la mauvaise humeur à l’intérêt. Faut pas non plus brusquer les gens comme ça! nous ferons mieux de nous en aller...
—Je reste! dit de Luxeuil avec une sorte d’acharnement.
—Et moi je ne veux pas, reprit l’actrice résolûment; vous êtes un vrai sans-cœur... Qu’est-ce qu’elle vous a fait après tout pour la tourmenter? C’est nous qui avons eu tort de venir comme ça la braver... Allons-nous-en tout de suite.
—Allons-nous-en gens de la noce, Allons-nous-en chacun chez nous.
murmura Floridor entre ses dents.
Il avait repris le bras d’Euphrosine et de Léa; Clotilde prit celui d’Arthur et l’entraîna malgré lui.
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Il en est de certaines destinées comme de ces ballons captifs retenus à la terre par une seule corde: que le hasard ou la violence la brise, et le ballon s’élance exposé à tous les vents. Honorine l’éprouva pour elle-même. Arrêtée jusqu’alors dans la triste union qui lui avait été imposée par de fragiles liens qu’Arthur venait de rompre, elle se trouva tout à coup sans direction et sans but. Elle ne pouvait rester plus longtemps dans cette demeure où on lui refusait même un coin solitaire pour pleurer; mais à qui demander protection?
Elle s’était d’abord levée avec une seule pensée, fuir! et elle avait rassemblé à la hâte quelques vêtements, quelques objets précieux, quelques chers souvenir; puis la raison avait murmuré tout bas:—Où aller? Où aller, en effet, alors que sa tante l’avait vendue, que son tuteur était mort, que le duc avait disparu! Et cependant il le fallait! dût-elle partir exposée à toutes les chances de l’abandon, il le fallait; c’était le seul moyen de consentir à vivre.
Elle pria devant le portrait de sa mère, lui demandant conseil et appui, jusqu’à ce que la fatigue fermât ses yeux rougis de larmes.
Mais alors même, par un de ces phénomènes fréquents qui semblent constater l’indépendance de l’âme, celle-ci continua à rester éveillée et à chercher une voie de salut. Seulement, chaque pensée se traduisait en image, et tous ceux qui avaient laissé une trace au cœur d’Honorine, lui apparurent successivement dans son rêve. Elle vit ainsi la prieure, le jardinier Étienne, Marcel, le duc de Saint-Alofe; tous murmuraient des paroles d’affection, mais sans donner de conseil ni d’espérance.
Et à chaque vision, l’âme plus désolée invoquait un nouveau protecteur.
Enfin, il lui sembla qu’elle se trouvait dans la Maison-Verte à Château-la-Vallière. Les lieux dont elle ne gardait, éveillée, aucun souvenir, lui apparurent comme dans un miroir fidèle et avec tous leurs détails. Elle se voyait elle-même toute petite, debout sur le perron. Plus bas était un homme tenant à la main un bâton de voyage et près d’elle sa mère, qui tout en passant les doigts dans ses cheveux, disait:
—Mon enfant n’avait plus personne au monde, aussi je suis revenue, quoique morte, pour la sauver. Vous allez la prendre par la main et la conduire à sa grand’-mère qui aura peut-être pitié d’elle; et de peur que vous ne la perdiez ou qu’elle vous perde dans la foule, voici un anneau dont je vous donne à chacun la moitié.
Alors sa mère se pencha sur Honorine, posa les lèvres sur ses yeux, et comme l’enfant refusait de partir, elle la poussa doucement vers son guide, en lui disant:
—Va et crois en lui, car il a le signe!
A ces mots tout disparut et Honorine se réveilla.
Elle appuya son front sur ses deux mains, repassa dans sa mémoire tout le rêve et, redressant vivement la tête:
—Oui, ma mère, s’écria-t-elle en tendant la main vers la peinture adorée, oui, je croirai et j’irai.
Elle se leva aussitôt sans hésitation et écrivit un billet adressé à Arthur.
«Les derniers liens sont rompus entre nous; je pars pour les Motteux, où j’espère trouver asile et protection. Je vous laisse la libre jouissance de tout ce qui m’appartient. Tant que vous respecterez ma retraite, je m’interdirai toute réclamation de mes droits; si vous essayez de la troubler, j’en appellerai aux juges qui, en légitimant une séparation nécessaire entre les personnes, devront la prononcer également entre les intérêts...
»J’espère que vous comprendrez cette position et que vous éviterez un éclat qui ne pourrait tourner que contre vous-même.
»Adieu, soyez heureux si vous le pouvez; je pars sans rancune et sans haine.
»Honorine.»
Ce billet cacheté, elle chercha les objets qu’elle avait réunis la veille, prit une capote, un manteau de voyage et sortit de l’hôtel.
Le jour commençait seulement à paraître. Les premières rues qu’elle traversa étaient encore désertes; mais elle allait sans crainte et dans une sorte d’ivresse. Préparée par sa première éducation de couvent à croire possible l’intervention des êtres invisibles, elle avait accepté son rêve, non comme une symbolisation des pensées qui préoccupaient son âme, mais comme un avertissement surnaturel adressé par sa mère. Aussi n’avait-elle aucune des incertitudes que laissent les résolutions basées sur les raisonnements humains. Elle allait, conduite par une autorité irrésistible et sainte, ne sentant ni le poids de la responsabilité, ni la crainte du résultat. Les sages eussent peut-être regardé cette confiante audace comme une crise de folie; mais, aux yeux d’Honorine ce n’était que la foi dans l’ordre et les promesses de sa mère.
Sept heures sonnaient à l’horloge de Saint-Louis lorsqu’elle frappa à la porte de la maison de la rue des Morts.