← Table of contents
Les réprouvés et les élus (t.2)

III Encore Marc.

Reading edition

Le départ de Françoise après la disparition de M. Michel et l’absence de Marc, toujours retenu à l’hôpital, avaient laissé le portier de la rue des Morts dans un complet isolement. Il restait encore, sans doute, dans la maison de l’entrepreneur beaucoup d’habitants, mais ce n’étaient point de ceux que le petit bossu appelait ses locataires. Il n’était associé ni à leurs afflictions, ni à leurs joies. Au milieu de cette réunion de travailleurs indigents, Marc, M. Michel et Françoise formaient un groupe de réprouvés près duquel le mépris qui frappait son infirmité lui avait naturellement assigné une place. Mais une sorte de fatalité avait subitement désuni et dispersé ce faisceau de misères fraternelles, de sorte que maintenant il restait seul livré au ridicule et au dédain.

L’absence de la jeune ouvrière lui fut surtout pénible, non-seulement parce qu’elle partit la dernière, mais parce que l’habitude de sa présence avait, pour le bossu, quelque chose de plus doux, de plus nécessaire; il trouvait, dans cette affection, le charme caressant que la femme communique à tous les liens. M. Brousmiche avait besoin de voir Françoise, d’entendre sa voix sans qu’il s’en fût jamais rendu compte; c’était, comme l’air, un élément de vie et de bien-être dont on ne comprend la nécessité que lorsqu’on l’a perdu.

En descendant plus au fond de lui-même, il eût peut-être trouvé la cause de ce besoin longtemps ignoré; mais sans pouvoir donner de nom au sentiment particulier qui l’attachait à la fleuriste. Ce n’était point de l’amitié, car l’amitié n’a point cette ardeur; c’était encore moins de l’amour, car l’amour a des désirs, des espérances, des jalousies; c’était plutôt un mélange de ces deux affections; un sentiment confus, incomplet et singulier comme celui qui l’éprouvait.

Malgré l’abattement dans lequel la tristesse avait jeté le petit bossu, il visitait Marc le plus souvent qu’il le pouvait. Craignant de nuire à la guérison du blessé, il lui cacha quelque temps le départ de Françoise et la disparition du duc; mais, pressé par ses questions, il finit par tout avouer. Dès ce moment le garçon de bureau ne songea qu’à quitter l’hôpital, et il sollicita son billet de sortie avec tant d’instances que le médecin finit par céder.

Son premier soin fut de courir à l’hôtel de la comtesse où il apprit le mariage d’Honorine. Bien que ce coup fût prévu, il en demeura d’abord terrassé. Ainsi tous ses avertissements avaient été sans résultat, tous ses efforts inutiles! Le duc de Saint-Alofe lui-même n’avait pu rien empêcher, et, selon toute apparence, son intervention lui avait été fatale.

Du reste, toutes les questions faites par Marc pour découvrir ce qu’il était devenu, furent vaines, et il se décida à des recherches suivies.

Mais avant de les commencer, il fallait savoir comment Honorine supportait sa nouvelle position. Plus que jamais peut-être, elle avait besoin de dévouement et de conseils. Marc résolut de la voir.

Il apprit à l’hôtel de madame de Luxeuil que le mariage d’Arthur avait été suivi de discussions violentes entre le fils et la mère. Cette dernière qui se vantait d’avoir tout conduit, s’était flattée que la fortune d’Honorine serait une proie commune; mais arrivé au but, Arthur oublia l’auxiliaire qui lui avait assuré la réussite et voulut profiter seul de la victoire. La comtesse indignée accusa son fils d’ingratitude, celui-ci répondit en demandant des comptes de tutelle qui ne lui avaient jamais été rendus; on s’aigrit des deux côtés, on se menaça et tout finit par une rupture. Le jeune homme quitta sa mère pour aller habiter avec Honorine, rue de Lille, l’ancien hôtel du général Louis.

Ce fut là que Marc se présenta déguisé en commis coureur pour les parfumeries. Ainsi qu’il l’avait prévu, il ne put arriver la première fois jusqu’à Honorine; mais il laissa au concierge une carte sur laquelle il écrivit son adresse et son nom avec prière de la remettre à madame Arthur de Luxeuil, et en avertissant qu’il reviendrait le lendemain. Il était sûr qu’ainsi prévenue, la jeune femme donnerait ordre de le recevoir.

Il allait partir, lorsque le tilbury d’Aristide Marquier s’arrêta devant le seuil de l’hôtel qu’il était près de franchir. Marc, tremblant d’être reconnu, se rejeta en arrière et enfonça son chapeau jusqu’à ses yeux; mais le banquier tout occupé de se débrouiller des rênes, pour les remettre au nouveau groom qu’il s’était donné depuis peu, ne prit point garde à ce mouvement. Il fit quelques recommandations à l’enfant, sauta du marche-pied à terre avec une affectation de légèreté, et passa en fredonnant, devant Marc, qui se hâta de franchir le seuil.

Depuis sa désagréable aventure avec Françoise, Marquier avait senti la nécessité de se réhabiliter aux yeux de la fashion par un redoublement de luxe. Il avait acheté un tilbury, pris un groom et loué un quart de loge aux Italiens. Il s’était même lancé dans les paris aux dernières courses, où il prétendait avoir perdu trois cents louis, c’est-à-dire, selon de Luxeuil, trois fois plus qu’il n’y avait engagé. Du reste, le banquier apportait à ces prodigalités l’espèce de rage des avares qui se mettent en dépense; il avait l’air d’essayer à s’étourdir lui-même, de repousser la réflexion et de vouloir se ruiner de parti pris.

Cette étourderie de bon ton ne l’empêchait pourtant ni de continuer les affaires, ni de profiter de tous les avantages que pouvait lui donner son habileté ou le hasard. Le loup cervier avait eu beau changer d’apparence, à la première occasion il reprenait sa nature et s’élançait à la curée. Ses gants paille, ses bottes vernies et son lorgnon n’étaient qu’un déguisement; comme l’habit de berger dont parle La Fontaine, ils lui servaient à s’approcher plus facilement du troupeau.

La modification apportée à ses habitudes s’était étendue jusqu’à ses sentiments. Instruit par son aventure avec Françoise, il avait renoncé aux amours de grisette, et s’était décidé à tenter quelque liaison qui pût le relever du passé et lui donner une position dans le monde galant de la fashion. Après avoir cherché quelque temps ses yeux s’arrêtèrent sur la femme d’Arthur.

Négligée par son mari dont l’éloignait évidemment une répulsion invincible, et de plus assez retirée du monde pour ne pas être en position de choisir son consolateur, Honorine semblait une conquête facile. Ce qui faisait sa défense se trouvait en elle et ne pouvait être deviné par Marquier; il ne vit que la position apparente et ne douta point du succès.

Arthur facilitait d’ailleurs toutes les tentatives. Trop insouciant pour garder Honorine et dédaignant trop Marquier pour le craindre, il n’opposait aucun obstacle à l’intimité de ce dernier.

Quant à la jeune femme, son indifférence même favorisait cette intimité. Elle acceptait les soins du banquier, avec cette distraction des âmes endolories, lui laissant prendre, sans s’en apercevoir, des habitudes chaque jour plus familières; elle l’employait pour tous ces riens dont on charge un commis dans les affaires, mais qui, dans le monde, sont le privilége du cavalier servant.

Incapable de deviner la véritable cause de cette confiance passive, Marquier y voyait les présages assurés de son prochain empire et affectait déjà, devant les tiers, des airs victorieux.

En passant près de la loge, il demanda d’un ton dégagé si madame de Luxeuil était à l’hôtel, moins pour s’en assurer que pour constater le privilége qui le faisait recevoir en visite du matin. Le concierge lui répondit d’une manière affirmative, et ajouta, comme preuve, que Madame n’avait point encore fait prendre ses lettres.

—Je les lui porterai, dit Marquier, dont le dévouement pour Honorine aimait surtout à s’exprimer par ces petites prévenances de mauvais goût.

Le concierge lui remit les lettres avec plusieurs cartes, parmi lesquelles se trouvait celle de Marc, et le banquier monta à l’appartement occupé par madame de Luxeuil.

Mais celle-ci n’était point encore visible et le fit prier d’attendre; Marquier profita de ce retard pour passer chez Arthur qui occupait l’autre côté du même étage.

Il le trouva avec de Cillart qui lui racontait une intrigue galante dans laquelle il se trouvait lancé depuis quelques jours et qu’il espérait conduire prochainement à bonne fin par l’entremise d’un certain Moreau, ancien employé au bureau de recensement de la ville de Paris et qui exerçait, sur une grande échelle, l’industrie équivoque à laquelle nous avons déjà vu l’Alsacien Moser se livrer sous le nom de monsieur Hartmann. Grâce à lui, l’ex-garde-du-corps avait appris, en vingt-quatre heures, le nom des parents de la jeune fille qu’il poursuivait, leurs antécédents et l’état de leur fortune. Vingt-quatre heures après il avait réussi à faire parvenir une lettre et quarante-huit heures plus tard il avait reçu une réponse. A la vérité, le prix des services était proportionné à la rapidité avec laquelle ils étaient rendus, et monsieur Moreau gagnait, disait-on, chaque année, à ce jeu, quelque chose comme dix mille écus.

—Dix mille écus! s’écria Marquier émerveillé; mais c’est une spéculation superbe.

—Il faut l’entreprendre, mon bon, dit Arthur sérieusement; ce serait un moyen d’exploiter vos relations.

—Fi donc! interrompit le petit homme, scandalisé par cela même que la supposition n’était pas assez invraisemblable pour lui paraître plaisante; vous me prenez certainement pour un autre...

—Songez donc, cher ami, insista de Luxeuil, gagner dix mille écus!

—Mon Dieu! reprit Marquier, on peut les gagner autrement, sans exercer une industrie que tout le monde méprise...

—Et dont tout le monde se sert à l’occasion, ajouta de Cillart, vous le premier.

—Lui! s’écria Arthur; ah! je vous garantis le contraire! avez-vous donc oublié son horreur pour les galanteries dispendieuses?

Le banquier se mordit les lèvres.

—Allons, toujours la même histoire! reprit-il en s’efforçant de rire, décidément vous vous répétez, mon cher.

—Non, non, ce n’est pas Aristide Marquier qui paiera des agents pour faciliter ses amours, continua de Luxeuil sans l’écouter; il est accoutumé à conduire ses affaires lui-même... par économie. D’ailleurs, il est occupé pour le moment.

—En vérité, dit de Cillart, est-ce encore une grisette?

—Du tout, du tout; il s’agit, cette fois, d’un amour du grand monde.

—Bah! et qui donc est l’objet...

Arthur regarda le garde-du-corps.

—Vous le savez aussi bien que moi, dit-il en haussant les épaules.

—Nullement, répondit de Cillart.

—Allons, vous voulez faire le discret.

—Je vous jure que j’ignore.

—Vrai?

—Parole d’honneur.

—Eh bien!... c’est madame Arthur de Luxeuil!

Ce dernier nom avait été prononcé avec une si singulière bonhomie que de Cillart et Marquier tressaillirent, le premier de surprise, le second de peur.

—Votre femme! répéta le garde-du-corps; pardieu! la confidence est charmante.

—Charmante! répéta Marquier, en s’efforçant de rire pour cacher son trouble; charmante... comme dit de Cillart... Seulement je dois à la vérité... de protester!

—Pourquoi cela, interrompit de Luxeuil avec une nonchalance impertinente; me croyez-vous jaloux par hasard, et jaloux de vous?

—Je ne me flatte pas d’un tel honneur... balbutia le banquier, qui cherchait à rire plus fort à mesure que son malaise devenait plus grand.

Arthur le mesura d’un regard ironiquement pacifique qui devait être le comble de la rancune ou le comble du dédain.

—Ne vous gênez donc pas, mon bon, reprit-il d’un ton léger; continuez à vous montrer assidu près de madame de Luxeuil. Il n’y a rien de fâcheux comme le vague pour les femmes. La mienne passe sa vie à s’ennuyer sans savoir pourquoi; quand vous êtes là, il y a du moins une cause...

—Comment, comment, mais c’est une épigramme! s’écria Marquier dont le rire tournait à la crispation.

—Sans compter que vous empêchez l’approche de poursuivants plus dangereux, continua de Luxeuil avec la même tranquillité.

—C’est-à-dire, reprit le banquier, en faisant beaucoup de gestes pour se donner l’air libre, que vous espérez faire de moi un plastron... mais je vous ferai observer, mon cher, que c’est vouloir me donner un ridicule.

—Qu’importe un de plus? D’ailleurs, vous avez aussi des dédommagements. Le rôle d’amant supposé donne une position; c’est comme une prélature in partibus infidelium; on est évêque sans évêché.

—Très-bien, très-bien, interrompit Marquier, qui ne pouvait soutenir plus longtemps son personnage d’homme battu et content; mais je vous déclare que je refuse de jouer ce rôle.

—Vous le jouez déjà.

—Moi?

—Qui sert d’écuyer cavalcadour à madame de Luxeuil quand elle va au bois; qui lui apporte la musique nouvelle...

—C’est-à-dire que deux ou trois fois...

—Qui s’occupe de lui procurer des billets de concert, de spectacle, de sermon?

—Permettez... je n’ai jamais...

—Et, tenez, interrompit de Luxeuil, en voyant les cartes et les lettres que le banquier tenait à la main, je parie que c’est encore une de ses commissions.

—Du tout, s’écria Marquier, du tout, mon cher; ceci m’a été remis en passant par le concierge... Voyez plutôt.

Et il éparpilla, sur le marbre de la cheminée, les papiers qu’il tenait. De Luxeuil jeta un regard indifférent; mais tout à coup son œil s’arrêta sur la carte de Marc, dont il crut reconnaître l’écriture; il se redressa, lut le nom, l’adresse et tressaillit.

—Qu’est-ce donc? dit le banquier étonné.

—Cette carte aussi se trouvait à la loge? demanda de Luxeuil.

—Probablement.

—Et, en vous la remettant, le concierge n’a rien dit?

—Rien.

Arthur la regarda encore un instant; puis, la réunissant aux lettres adressées à madame de Luxeuil, il sonna et remit le tout au valet qui entra.

Cette espèce d’épisode avait été si rapide, que de Cillart, qui feuilletait une Revue à quelques pas, n’y avait point pris garde. Le domestique venait de sortir lorsqu’il prit son chapeau.

—Vous nous quittez? demanda Arthur qui se leva.

—Dovrinski et d’Apolda m’attendent au manége de Cillart.

—Je vous prends alors dans mon coupé, j’ai précisément affaire au Luxembourg; Marquier nous accompagnera.

—Mille grâces, dit le banquier, mon tilbury est en bas.

—Ah! parbleu, il faut que je le voie; le mien me déplaît et je voudrais le changer..... passez donc, Messieurs.

Marquier n’osa point dire qu’il était venu pour madame de Luxeuil et descendit avec de Cillart et Arthur qui ne prirent la route du Luxembourg qu’après l’avoir vu partir.

Lorsqu’il déposa son compagnon à la porte du manége, de Luxeuil lui serra la main.

—N’oubliez pas de me tenir au courant de votre affaire Moreau, dit-il en riant.

—Vous aurez de mes nouvelles dans huit jours, répondit le garde-du-corps.

—Si tôt?

—Peut-être avant.

—Pardieu votre monsieur Moreau est un homme merveilleux, je vous demanderai son adresse.

—Auriez-vous quelque idée!...

—Il peut m’en venir.

—Alors, allez rue de Tournon, 8.

—Grand merci.

De Cillart fit un signe de la main et disparut.

Arthur se pencha vers le valet de pied qui se tenait debout près de la portière.

—Vous avez entendu l’adresse, Félix?

Le domestique s’inclina, referma la portière, et le coupé se dirigea vers la rue de Tournon.

Explore with AITake your curiosity a little further.

Reading settings