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Les réprouvés et les élus (t.2)

XXVII La punition.

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En revenant de la cérémonie funèbre, Vorel avait ordonné à la Sureau de se rendre à la ferme où l’on pouvait avoir besoin d’elle, et lui recommanda de ne revenir que le lendemain. Il avait saisi ce prétexte pour rester sans témoins. Après les coups terribles qui venaient de le frapper, il avait, en effet, besoin de silence et de solitude. Obligé de maintenir devant la foule le masque de douleur résignée qu’il avait adopté, il le sentait près de tomber malgré tous ses efforts; il avait épuisé le reste de sa patience et de son courage; il éprouvait, comme le tigre blessé, le besoin de rugir sa douleur.

On croit les hypocrites à l’abri des ferventes passions, parce qu’on ne voit que le dehors fardé qu’ils montrent; mais qui pourrait lire au fond de ces âmes sans issues demeurerait frappé de stupeur. Oh! si l’on savait ce qui s’agite de tempêtes sous ces surfaces paisibles, quelles flammes sous cette froideur, que de grincements de dents derrière ces sourires! Malheureux damnés qui brûlent et doivent conserver la face des anges! quelles que soient les passions, quand elles s’épanchent, elles peuvent donner une âcre et fiévreuse jouissance, une ivresse de quelques instants! mais renfermer en soi-même tous les venins corrosifs, couver ses désirs comme une nichée de serpents, et, à mesure qu’ils grandissent, laisser ronger un morceau de son cœur pour leur donner place, quel plus hideux et plus horrible supplice? Aussi qui peut dire l’emportement de l’hypocrite qui éclate enfin? qui pourrait résister à ses tempêtes grossies et renfermées; comment arrêter la colère tant de fois remise?

Vorel l’éprouva pour lui-même. Resté seul, il ferma les portes et les fenêtres par un reste de prudence, comme si l’habitude de son rôle appris ne pouvait l’abandonner entièrement au plus fort de sa passion; puis, laissant un libre cours à son désespoir furieux, il se mit à parcourir sa chambre en renversant les meubles et en poussant des cris mêlés de blasphèmes. Avoir tout perdu, sans compensation, sans espoir de retour à jamais, et ne pouvoir même se venger sur quelqu’un de ce désastre! Rester malgré lui dépouillé, inoffensif, muselé; cette idée le rendait fou! Aussi après avoir tout bouleversé, s’arrêta-t-il avec un rugissement de colère désappointée. Ces objets inanimés sur lesquels s’exerçait sa furie ne pouvaient l’assouvir; ils ne sentaient pas ses coups, il ne pouvait leur faire partager sa souffrance. Il demeura debout devant son bureau, les mains crispées, les lèvres convulsives et écumantes. Mais tout à coup son regard s’arrêta sur un papier plié en forme de lettre et qui y avait été sans doute déposé par la Sureau en son absence. Il le saisit, en regarda l’écriture qui lui était inconnue, et, brisant brusquement le cachet, lut ce qui suit:

«Monsieur Vorel,

»J’ai à converser avec vous pour plusieur choses qui vous intéresse; mais comme j’ai queq’raisons pour ne pas paraître dan le pays, je ne viendrais que le soire. Ayez donc la bonté de laissé la petite porte du bas du jardin ouverte; je sifflerais pour avertir que je suis là.

»Jacques.»

Le médecin relut deux fois ce billet sans pouvoir en pénétrer le sens. Pour oser revenir vers lui après ce qui s’était passé, il fallait que le Parisien eût un motif bien grave ou bien pressant. Quel qu’il fût, du reste, Vorel résolut de le connaître. La passion qui le dominait faisait taire sa prudence accoutumée. Il avait une vague espérance que ce Jacques lui apporterait quelque moyen inattendu de réparer son échec ou du moins de se venger. Or, il se trouvait dans un de ces moments où les âmes corrompues cèdent à je ne sais quel délire du mal et arrivent à aimer le crime pour lui-même. Vous avez vu après les pluies d’orage la terre subitement inondée de reptiles ou de larves immondes; leurs hideux essaims couvrent les herbes abattues, les arbustes brisés, les fleurs flétries; tout ce que le sol recélait dans son sein de vénéneux ou d’horrible apparaît et cache le reste! La tempête qui venait d’agiter le cœur du médecin y avait opéré le même prodige. Toutes les haines acharnées, tous les désirs infâmes, toutes les espérances criminelles avaient surgi et se tordaient à sa surface.

Après avoir regardé de nouveau la date du billet afin de s’assurer que le rendez-vous était bien pour cette nuit, Vorel descendit au jardin, ouvrit la petite porte désignée par Jacques, puis regagna la maison. Il se promena longtemps dans sa chambre, se penchant, de loin en loin, à la fenêtre ouverte pour entendre le signal annoncé. Mais tout à coup il lui sembla que l’on montait l’escalier. Il se rappela alors qu’il n’avait point fermé, en dedans, la porte de la maison, courut à celle du palier et heurta le Parisien.

—Vous deviez m’avertir de votre arrivée, dit-il brusquement; pourquoi ne l’avoir point fait?

—Je vous ai aperçu du dehors, répliqua Jacques. Alors j’ai pensé que je pouvais monter.

—C’est une imprudence, un domestique eût pu vous rencontrer.

—Y a pas de danger, reprit le Parisien d’un air singulier; personne ne m’a vu; nous pourrons causer sans être dérangés.

—Qu’avez-vous à me dire?

Avant de répondre, le Parisien, qui avait réussi à entrer dans la chambre, promena un regard rapide autour de lui.

—Ce que j’ai à vous dire, répéta-t-il, ça demande pas mal d’explications, vu qu’il s’agit d’une affaire conséquente.

—Venez-vous recevoir mes remerciements de ce que vous avez fait il y a trois mois? demanda le médecin.

—Eh bien quoi! répliqua Jacques insolemment, est-ce notre faute si cet animal de Romain ne sait pas travailler! Dire qu’à trois ils n’ont pas pu noyer une femme! Si j’avais supposé la chose, j’aurais donné un coup de main.

—Vous vous y étiez engagé et vous avez reçu le paiement de ce que vous n’aviez point fait.

—Qué’q’ chose de chenu! reprit Jacques; trois cents balles pour un extrait mortuaire qui devait faire de vous un milesoudier (millionnaire), comme ils disent dans le pays.

—C’était plus qu’il ne vous était dû, puisque vous avez eu la maladresse de tout manquer.

—La maladresse! répéta Jacques évidemment blessé; facile à dire, quand on n’a qu’à regarder les coups. Mais lorsqu’il faut mettre la main à la pâte!... C’est comme aux cartes, voyez-vous; on a beau bien jouer, faut la chance. Eh bien, c’était la petite qui l’avait; à preuve que vous n’avez pas mieux réussi que nous.

—Moi!

—Oui, dans votre second essai.

—Je ne sais ce que vous voulez dire.

Jacques jeta au médecin un regard effrontément narquois.

—Vrai! dit-il; eh bien, c’est que vous avez la mémoire courte, pour lors. Je veux dire, bourgeois, qu’en voyant l’affaire manquée avec la dame de Paris, vous avez voulu, comme on dit, tirer d’un autre tonneau. Vous vous êtes débarrassé de la mère Louis.

—Moi!

—Avec l’espérance qu’on soupçonnerait sa petite-fille.

Vorel affecta de sourire en haussant les épaules.

—Et c’est pour me faire ce conte ridicule que vous êtes venu? demanda-t-il sèchement.

—Ridicule, c’est possible, répliqua le Parisien; mais, en tout cas, je n’en suis pas l’inventeur: l’honneur en appartient à un particulier qui a été aux premières loges pour voir l’affaire; c’est le juge de paix du canton.

Cette fois le médecin ne put réprimer un tressaillement.

—Tu mens, misérable! s’écria-t-il vivement; M. Beaumont n’a pu dire... Comment le saurais-tu d’ailleurs?

—De fait, c’est un hasard, reprit Jacques; je me trouvais dans la voiture de Saint-Lô avec deux voyageurs, et comme j’avais entendu dire qu’un d’eux était juge, je dormais pour me donner une contenance, quand j’ai entendu ces messieurs, qui parlaient bas, prononcer le nom de madame Louis; alors j’ai ouvert les oreilles tout en continuant à ronfler, et M. Beaumont a raconté ce qui s’était passé à la ferme.

—Et il... il a exprimé des soupçons.

—Il disait qu’il y avait eu, sans aucun doute, du poison de donné.

—L’autopsie de la mère Louis a prouvé le contraire.

—C’est bien ce qui l’embarrassait, reprit le Parisien; mais tout en les écoutant parler, j’ai fait, moi, une réflexion.

—Laquelle?

—C’est qu’il y a eu deux morts, celle de la fermière et celle de votre fils.

—Eh bien?

—Eh bien, je me suis dit que si la première était naturelle, on pouvait bien avoir aidé à la seconde!

Vorel pâlit.

—En tout cas, il y aurait donc que’q’ chose qui ne serait pas conforme aux réglements, continua Jacques les yeux fixés sur son interlocuteur; que’qu’ manigance dans laquelle vous vous trouvez fourré.

—Après? dit le médecin.

—Après, j’ai pensé que ça vous serait nécessairement désagréable qu’on éclaircît la chose, et je suis, en conséquence, venu pour vous avertir.

Vorel qui tenait la tête baissée, la releva brusquement.

—C’est-à-dire que tu veux me proposer d’acheter ton silence? s’écria-t-il.

—On achète bien la parole des avocats! fit observer Jacques d’un ton cynique; chacun vit de son état.

—Et tu as pensé que je me laisserais effrayer par tes menaces?

—Du tout; je sais que vous n’êtes pas poltron, bourgeois, mais je sais aussi que vous êtes raisonnable! Vous comprendrez qu’il suffirait d’une petite lettre à la justice pour qu’on recherche de quoi votre fils est mort, et si on trouve qu’il a avalé une boulette, faudra bien savoir si c’est vous qui la lui avez jetée.

—Moi! s’écria Vorel; mais tu ne comprends donc pas, malheureux, que cette mort m’enlève tout droit à l’héritage de madame Louis; qu’elle me ruine, que je donnerais une partie des années qui me restent à vivre pour ressusciter mon fils!

—Bah! dit Jacques, persuadé par l’accent douloureux du médecin; mais si c’est pas vous qui avez fait le coup, pourquoi donc que vous n’avez rien dit, alors? La justice aurait bien trouvé ceux qui avaient intérêt à la chose.

—Intérêt! répéta le médecin frappé: il n’y avait que cette femme à en profiter.

—La petite Parisienne! Eh bien, puisqu’elle vous prend sur les nerfs, pourquoi ne pas lui avoir passé cette corde-là au cou?

Le front de Vorel s’éclaira subitement.

—La mère Louis morte, une explication devient impossible, murmurait-il; toutes les circonstances accusent Honorine... elle seule trouvait avantage à se débarrasser d’un cohéritier... Comment n’ai-je point pensé plus tôt!... Ah! la haine est aveugle! mais il est encore temps! Oui, quelles que soient les difficultés, j’entreprendrai cette tâche: je la poursuivrai jusqu’au bout; j’arracherai à cette femme l’héritage qu’elle m’a dérobé!

—Eh bien, c’est à moi que vous devrez ça, reprit le Parisien; je vous demandais de payer pour me taire; maintenant, j’y ai encore bien plus de droit, pour avoir parlé.

—Tu veux une récompense pour être venu me menacer, dit Vorel, à qui son espoir avait rendu une nouvelle énergie; vide la place, drôle, je fais déjà trop en te laissant ce que tu m’as volé.

—Prenez garde! dit le Parisien, dont le front s’était rembruni; faut pas être ingrat avec les amis. Je pourrais dire des choses...

—Qui te perdraient sans me nuire, car tu ne pourrais appuyer les déclarations d’aucune preuve. Cesse tes menaces qui sont ridicules, et va-t’en.

—Pas encore, cria Jacques en se précipitant sur le médecin, qui se sentit frappé au-dessous du bras.

Mais l’arme rencontra une côte qui la repoussa; le Parisien voulut redoubler; Vorel lui saisit la main et se jeta sur lui à corps perdu. La lutte se continua quelque temps entrecoupée de menaces et d’imprécations. Vorel qui ne pouvait espérer aucun secours, faisait des efforts désespérés; il poussa son adversaire jusqu’à la fenêtre. Celui-ci, qui se sentait faiblir, cria:

—A moi, Moser, à moi!...

Une grande ombre se leva tout à coup des plates-bandes. Le médecin l’entrevit. Comprenant que tout était perdu s’il donnait à un nouvel assaillant le temps d’intervenir, il se lança contre le Parisien par un élan suprême et le renversa sur le balcon; mais la balustrade céda avec un craquement sinistre et tous deux tombèrent sur le perron qui se dressait au-dessous. La tempe de Vorel alla frapper l’angle d’une des marches; il demeura où il était tombé, sans plainte et sans mouvement. Le Parisien se redressa avec un gémissement.

—L’Alsacien!... à mon secours!... bégaya-t-il.

—Me f’là! me f’là! dit Moser qui restait au bas du perron.

—Vite!

—J’ai beur que le pourgeois ne soit bas fini! reprit le Juif.

Et pour s’en assurer il ramassa l’arme que son compagnon avait laissé échapper, et en effleura le visage du médecin; mais le corps demeura immobile.

—Il a son gompte, dit-il plus résolûment; mais toi, bauvre Barisien, tu es pien malate, dis?

—Ah! brigand! interrompit Jacques, qui faisait des efforts inutiles pour se soulever sur les coudes; il a encore l’air de me plaindre... quand c’est lui qui est cause!...

—Foyons, foyons... nous fageons bas! dit Moser, qui voulut le prendre sous les bras; est-ce que tu beux bas te leffer?

—J’ai les jambes... brisées....

—Pah!... les teux?

—Oui...

Le Juif le laissa retomber sur la pierre.

—Eh pien! mais... gomment tonc que tu fas faire pour te sauffer! s’écria-t-il.

—Faut que tu m’emmènes, reprit Jacques qui se tordait dans d’atroces souffrances; Moser... je t’en prie... soulève-moi... porte-moi... ne me laisse pas ici... oh! oh! Moser... rien que jusqu’à la première maison... pourquoi ne réponds-tu pas?

Le Juif ne répondait point parce qu’il réfléchissait. Il avait compris l’impossibilité d’emmener son compagnon, et il se demandait s’il devait fuir sur-le-champ ou exécuter seul le projet de vol qui les avait amenés. Effrayé de son silence, le Parisien se redressa sur le ventre:

—Scélérat! balbutia-t-il, tu veux me laisser ici..... mais, prends garde... si tu m’abandonnes... je te dénoncerai...

—Qu’est-ce que tu tis? s’écria Moser en s’approchant.

—Oui... reprit Jacques d’un accent convulsif, sauve-moi ou je te perdrai... aussi... je dirai... tout.

—Tu tiras rien! interrompit le Juif.

Et il plongea à deux reprises dans la poitrine de son compagnon l’arme qu’il tenait. Celui-ci poussa un cri étouffé. Dans ce moment un bruit de voiture retentit dans le chemin; c’étaient Marc et Honorine qui regagnaient la route d’Isigny. Moser les laissa s’éloigner, puis entra au manoir dont la porte n’avait point été refermée. Il n’en sortit que deux heures après, chargé de tout ce qui pouvait être emporté, et se dirigea rapidement vers Carantan, d’où il gagna Saint-Lô, puis Coutance et Granville.

Cette direction n’avait point été prise par lui au hasard, il poursuivait un projet formé avec le Parisien, et que tous deux devaient accomplir après l’affaire Vorel. Maîtres d’une forte somme amassée par le vol et conservée par l’économie de l’Alsacien, ils avaient résolu de quitter la France dont le séjour leur devenait à chaque instant plus dangereux. Moser, qu’avait enrichi l’héritage de son compagnon, persista dans ce plan qui devait lui assurer la paisible jouissance de ce qu’il possédait. Descendu dans une des moindres auberges de Granville, il y rencontra le capitaine d’un petit navire portant le pavillon des États-Unis et lui communiqua son intention. L’Américain fit un tableau si séduisant de son pays, où l’on ne s’informait du passé de personne, et où chacun était classé d’après ce qu’il apportait de dollars, que le Juif se laissa persuader de le suivre. Tout ce qu’on lui disait réalisait, en effet, son idéal. Possesseur désormais d’un capital honnête, il pouvait rentrer dans la vie régulière, et appliquer au commerce permis les capacités jusqu’alors employées aux industries défendues. Il se voyait déjà citoyen estimé d’un grand État, et exploitant cette estime comme un escompte de son capital; défenseur de l’ordre établi, maintenant qu’il y avait trouvé sa place, et trouvant tout bien dès qu’il ne se trouvait plus mal. Il songeait même à reprendre une religion pour être plus respectable et à louer un commis qui sût l’orthographe à sa place. Bercé par ces rêves charmants, il s’embarqua dans la chaloupe américaine pour aller rejoindre le navire prêt à mettre à la voile. Comme il débordait, une petite barque glissa près de la sienne, et il aperçut à l’arrière un homme déjà vieux assis près d’une jeune femme à l’air accablé; c’étaient Marc et Madame Honorine de Luxeuil qui gagnaient le vieux manoir de la Brichaie.

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