XIII Projets de vengeance.
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La première visite du docteur fut à la ferme. La mère Louis se trouvait dans la chambre qu’elle occupait au rez-de-chaussée, et où elle venait de toucher le prix d’une vente de fourrages. En reconnaissant la voix du médecin, elle rejeta l’argent dans le sac de toile et le fourra au fond de son armoire, qu’elle referma; prudence de paysan fondée sur cette morale normande, que notre main gauche ne doit point savoir ce que notre main droite a compté d’écus.
Cependant, quelle qu’eût été sa promptitude, le docteur en vit assez, sans doute, pour deviner, car il dit en souriant:
—Maintenant, je sais où est le magot, mère Louis.
—Eh bien! de quoi? Est-ce que vous voulez le voler? demanda la fermière avec une maussaderie brutale. Y en a assez d’autres qui s’en occupent, allez.
—Vous avez donc découvert quelque nouveau gavaillage (gaspillage)? dit Vorel.
—Pardi! y a pas besoin de chercher, répliqua la paysanne, les voleries, c’est comme le gloria patri, on en trouve partout... sans parler du malheur qui est sur le pays à c’t’heure.
—Et dont vous avez été heureusement préservée? fit observer Vorel.
La mère Louis haussa les épaules.
—Belle avance! reprit-elle; faudra bien que notre tour arrive; et alors Dieu sait ce que nous deviendrons tous. Si ça continue, voyez-vous, nous n’aurons plus qu’à prendre le bissac et le bâton blanc.
—Ne croyez donc pas cela! dit Vorel en souriant; j’espère, d’abord, que cette prétendue contagion va s’arrêter; on a fait des découvertes qui ont donné certains soupçons... Enfin, j’attends demain deux de mes confrères et le vétérinaire du département. Nous examinerons les animaux morts...
—Et y resteront toujours morts! interrompit brusquement la paysanne; mières pour hommes, mières pour bêtes, c’est toujours de la même farine; ça vous égohine (assassine) en vous disant de grands mots. Non, non, le malheur, pour moi, c’est que j’aie pas vendu l’an dernier tout mon bétail.
—Vendu votre bétail, dit le médecin étonné; mais quand je suis parti, il y a huit jours, vous étiez décidée à l’augmenter!
—Moi?
—A telles enseignes que vous m’avez chargé de vous chercher trois paires de bœufs maigres.
—Et vous les avez trouvées?
—On doit vous les amener aujourd’hui.
La mère Louis, qui était assise, frappa sur ses genoux.
—Ah! ça me manquait, s’écria-t-elle; trois paires de bœufs maigres... Et vous croyez que je les recevrai?
—J’ai donné des arrhes, objecta Vorel.
—Ça vous regarde! s’écria la vieille femme; vous avez fait le marché, vous le déferez. Trois paires de bœufs! ici!... quand les bêtes meurent comme mouche! un mière qui va se mettre à faire le harivelier (marchand de bestiaux); mais c’est donc exprès pour me ruiner; vous voulez donc tous ma mort? pourquoi donner des arrhes? pourquoi acheter des bœufs? qui vous l’a demandé? Ce dernier mot, qui pour le geste et le ton, pouvait être regardé comme la parodie du fameux qui te la dit d’Hermione, produisit sur Vorel le même effet que sur Oreste. Il resta d’abord étourdi.
—Qui l’a demandé? s’écria-t-il; mais c’est vous, ici, il y a cinq jours; vous ne pouvez l’avoir oublié?
—C’est-à-dire que je mens? interrompit la mère Louis.
—Mais rappelez-vous donc?...
—Ah! je mens, répéta la fermière, qui se hâtait de prendre le rôle d’offensée, afin de n’avoir pas à donner de raisons, eh bien! alors vous garderez les trois paires de bœufs à votre compte; oui! je n’en veux plus entendre parler; je dirai que vous n’aviez pas d’ordre... que vous avez voulu faire votre esbrouffe (important). Y s’arrangeront avec vous à leur idée; je ne paierai rien.
Le sang monta au visage de Vorel. Quelle que fût chez lui la domination habituelle du calcul sur la sensation, il arrivait des instants où la violence de cette nature s’échappait malgré lui.
Depuis l’arrivée d’Honorine, il avait refoulé dans son âme tant de mouvements de dépit, que cette âme, refermée sur sa haine, ressemblait aux mines trop chargées; une étincelle suffisait pour qu’elle éclatât. Il tordit convulsivement la cravache qu’il tenait à la main, et ses lèvres se tendirent.
—Prenez garde à ce que vous ferez, dit-il en regardant fixement la mère Louis; voilà longtemps que je souffre, sans rien dire, ce qui se passe ici; mais il ne faut pas me pousser à bout. Je me suis engagé sur votre prière; vous ferez honneur à ma parole, ou sinon...
—Eh bien! quoi? demanda la fermière en l’interrogeant d’un regard de défi.
—Sinon je vous y forcerai! s’écria Vorel avec emportement; et la preuve, c’est que vous allez me compter tout de suite la somme que je dois payer pour vous: tout de suite, entendez-vous bien?
Les yeux du médecin lançaient des éclairs, et il avait saisi le bras de la mère Louis; mais la paysanne se dégagea brusquement.
—Laissez-moi! s’écria-t-elle pâle de colère; vous êtes bien hardi d’oser me toucher.
—Finissons! murmura Vorel les dents serrées et comme ayant peine à se maîtriser.
La fermière recula d’un pas, le regarda en face et son visage vulgaire s’éclaira de je ne sais quelle audace vaillante.
—Et si je n’veux pas finir, moi! cria-t-elle énergiquement; non, je n’veux pas. Ah! v’là donc q’vous montrez enfin vot’naturel... Eh bien! j’aime mieux ça que des lousses (tromperies); mais faut pas croire seulement q’vos menaces pourront m’effriter (effrayer); ah! mais non, mais non! vous vous croyez le bourgeois ici, parce qu’un temps je vous ai laissé tout faire; mais c’temps-là est passé et y n’reviendra pas.
—Peut-être, murmura Vorel sourdement.
La mère Louis tressaillit.
—Au fait y sera un jour le maître, reprit-elle comme frappée d’un souvenir subit.... avec cet acte qu’y m’ont fait signer...
—Mon Dieu, il ne s’agit point de cela, dit le médecin précipitamment; je voudrais seulement vous faire comprendre...
—Qu’l’autre n’a plus de droit, n’est-ce pas? interrompit la fermière, vous m’avez entortillée tezi-tezant (tout doucement), j’ai signé le papier; mais j’irai voir le notaire...
Et s’interrompant tout à coup.
—C’est-à-dire non, s’écria-t-elle; j’ai même pas besoin de lui.
Elle courut à son armoire, l’ouvrit vivement, fouilla sous une énorme pile de draps, jaunis faute d’usage, et retira un papier dont l’enveloppe soigneusement cachetée portait le mot TESTAMENT.
A sa vue Vorel fit un geste de saisissement.
—Vous n’saviez pas qu’on m’l’avait rendu, dit la fermière d’un air de triomphe; mais le v’là.
—Et que voulez-vous faire? s’écria le médecin.
—J’veux rendre justice à tout l’monde! répliqua la mère Louis; avec ça vous comptiez houquer (voler) sa part à la petite de Paris, et ben faut en faire vot’deuil.
L’action avait accompagné la parole et le testament était déchiré avant que le médecin eût pu s’y opposer. Au cri qu’il jeta, la paysanne tourna vers lui un regard de vengeance satisfaite et continua son œuvre de destruction.
—Ah! tu me menaces, méchant halabre, reprit-elle avec un acharnement haineux; tu oses mettre la main sur moi, eh bien, ça te coûtera gros. Tiens, tiens, en v’là une pluie de papier; autant de morceaux autant de lesches de terre perdues pour toi. Tu m’disais tout à l’heure de tout finir: v’là que j’finis: mais tu vois bien que c’est toi qui paies les trois paires de bœufs, et un bon prix encore; vingt mille écus de rente pour six bêtes maigres. Ah! ah! ah! ça t’apprendra qu’y faut pas faire le maxi (méchant) avec la mère Louis.
Le premier mouvement de Vorel avait été de surprise, le second fut de rage. Il demeura un instant devant la fermière les poings fermés, le corps rejeté en arrière, l’œil flamboyant comme la bête fauve prête à s’élancer: enfin, au moment où elle jeta à ses pieds les débris du testament, une exclamation furieuse monta de son cœur à ses lèvres, un nuage passa sur ses yeux; il fit un pas en avant, un reste de raison l’arrêta!... Effrayé de lui-même, il tourna la tête, chercha la porte et s’élança hors de la ferme dans un inexprimable transport de colère.
C’était en effet plus que n’en pouvait supporter cette âme déjà gonflée de venin et ulcérée d’avarice. Perdre en une seule fois tout le prix de tant de ruse, de tant de patience! Voir tomber l’épi d’or cultivé pendant quinze années, être dépouillé, non de vingt mille écus de revenus, comme l’avait dit la fermière qui connaissait mal ses propres ressources, mais de cinquante mille écus peut-être! Cette seule pensée soulevait en lui des flots de désespoir et de rage. Violentées de bonne heure par la loi sociale, toutes les énergies de cette nature absorbante s’étaient tournées vers la richesse. C’était le seul but permis à son ambition et il y tendait avec l’âpreté farouche de toutes les ardeurs qui grandissent à l’ombre de la dissimulation. Pour l’atteindre il eût tout brisé devant lui sans hésitations, sans regrets; c’était son goût, sa foi, son besoin.
Aussi, en quittant la ferme ne laissa-t-il point son esprit flotter dans de vains ressentiments; sa logique prit en bride sa colère. Sans s’occuper de la mère Louis, il retourna toute sa haine contre la rivale qui lui avait enlevé la domination et qui pouvait seule profiter de ses dépouilles.
Mais cette haine ne se borna point à des malédictions intérieures: sa pensée roulait mille projets sinistres.
Arrêtée sur l’image d’Honorine, elle cherchait le point pour frapper, comme ces magiciens qui tuent de loin leur ennemi, en perçant au cœur son simulacre.
Là, en effet, se trouvait le véritable obstacle. Délivré d’Honorine, Vorel était sûr de recouvrer son influence et de ressaisir cette fortune qu’elle seule pouvait lui disputer. Tout sans elle, rien avec elle, peut-être! L’alternative était trop pressante pour laisser aucun doute: le médecin voulait tout.
Mais le moyen, le moyen! il le cherchait en suivant la route du manoir. Qui eût pu lire, dans ce moment, au fond de ce cœur ténébreux, eût peut-être reculé d’épouvante; mais à l’extérieur, rien ne trahissait ses pensées. Protégé par son masque souriant, Vorel s’avançait d’un pas lent et la tête baissée, comme un homme livré à une méditation paisible.
Ce fut seulement en arrivant à sa porte qu’il sortit de sa rêverie. La Sureau vint lui ouvrir, et l’avertit que Richard l’attendait depuis longtemps avec le fameux sorcier Roc Jallu, qu’il avait demandé à voir aussitôt son arrivée. Cette annonce sembla donner un nouveau cours aux idées du médecin; il passa dans le salon que le lecteur connaît déjà, et dit à la servante de lui amener le sorcier sans son conducteur.
Un instant après, Roc parut.
C’était un homme déjà vieux et portant un costume qui pouvait également appartenir au paysan et à l’ouvrier. Il s’arrêta près de la porte, salua le médecin avec une certaine brusquerie, et lui demanda en quoi il pouvait le servir.
Vorel remarqua que son accent n’avait rien de normand.
—Je vous ai fait appeler comme maire, dit le médecin, dont le regard scrutateur restait attaché sur l’étranger.
—Alors, ce sont mes papiers que vous voulez? dit Jallu.
Et il tira de sa poche un portefeuille usé dans lequel il chercha un passe-port, qu’il présenta à Vorel.
Celui-ci le prit, mais ne l’ouvrit point et continua à observer le sorcier.
—Vous faites profession de guérir les animaux atteints par la contagion? reprit-il; vous vous présentez à Trévières dans ce but?
—Je ne me suis pas présenté, répliqua Roc sans répondre directement; on est venu me chercher à Isigny.
—Comment vous y trouviez-vous?
—Eh bien!... pour mes affaires, donc!
—Pour quelles affaires?
Roc parut embarrassé.
—Cela me regarde, dit-il; mes papiers sont en règle, et je peux aller où il me convient.
—Et il vous convient d’aller où la maladie se déclare? ajouta Vorel.
—Quand cela serait, répliqua le sorcier, qu’est-ce qu’il y a d’étonnant?
—Ce qu’il y a d’étonnant, reprit le médecin, dont le regard ne quittait point Jallu, je vais vous le dire: c’est que, d’après la remarque faite dans plusieurs autres cantons, partout où la maladie éclate, on vous voit arriver dès le lendemain, comme si vous connaissiez d’avance son invasion! C’est que vous employez, pour arrêter le mal, des moyens illusoires, et que cependant le mal s’arrête, dit-on, à votre commandement; c’est qu’enfin les vétérinaires de Ryes et de Creuilly ont cru reconnaître, dans plusieurs des animaux morts, la trace du poison.
—Et c’est moi qu’on accuse de le leur avoir donné? s’écria Roc; je prouverai que j’étais absent du pays; qu’ils étaient malades avant mon arrivée; que je ne les ai pas approchés! Ah! je comprends la chose maintenant; ce sont les médecins de bêtes qui m’en veulent, parce que je suis plus recherché qu’eux; mais je ne les crains pas: on ne peut pas dire que j’exerce leur métier, puisque je ne donne aucun remède; que je ne suis venu que pour le bien; et si on ne veut pas de moi à Trévières, je ne demande pas mieux que d’en partir.
Il fit un mouvement pour sortir; mais, tout en parlant, le médecin s’était placé, sans affectation, entre lui et la porte; il l’arrêta du geste.
—Il faut auparavant que tout s’explique, dit-il, et d’abord, je ne sais pourquoi, plus je vous regarde, et plus il me semble vous avoir vu ailleurs.
—C’est impossible! interrompit Roc visiblement troublé.
—Vous n’êtes point Normand?
—Non, Bourguignon, il n’y a qu’à voir mes papiers.
Vorel ouvrit lentement le passe-port, mais, pendant que ses yeux le parcouraient machinalement, sa pensée continuait à fouiller dans le passé et à y chercher quelque réminiscence qui pût aider sa mémoire. Enfin, en relevant la tête, son regard rencontra le portrait du général suspendu vis-à-vis de la fenêtre!
Ce fut pour lui comme un éclair dans la nuit! son souvenir alla, par un enchaînement rapide, du général à la mère d’Honorine, et de la mère d’Honorine à la Maison verte!... Il regarda de nouveau son interlocuteur, tressaillit et recula jusqu’à la porte.
Le sorcier, qui remarqua ce mouvement, parut inquiet.
—Est-ce que tout n’est pas en règle? demanda-t-il en désignant du doigt le passe-port.
—A peu près, dit Vorel, dont l’œil alla chercher l’un des casiers de sa pharmacie portative; il y a seulement une légère erreur.
—Dans le signalement?
—Dans les noms et qualités du signataire.
—Comment?
—On a écrit ici Roc Jallu, exerçant la profession de marchand de bestiaux.
—Eh bien! qu’est-ce qu’il fallait donc écrire?
—Il fallait écrire, dit Vorel qui le regarda en face, Jacques dit le Parisien condamné pour vol à Château-Lavallière.
Le sorcier changea de visage: il avait reconnu, dès son entrée, le médecin pour l’un des témoins appelés à déposer contre lui dans l’affaire de la Maison verte, mais l’espoir que le temps aurait fait oublier ses traits à ce dernier l’avait d’abord rassuré: en se voyant découvert, il demeura un instant saisi, puis regarda autour de lui. La pièce n’avait d’autre issue que la fenêtre garnie de barreaux de fer, et la porte contre laquelle le médecin se tenait appuyé! Les lèvres de Jacques se serrèrent; il enfonça sa main dans la poche de sa veste.
—Monsieur le maire se trompe, dit-il d’une voix brève: et, en tous cas, il ne peut me retenir; il n’a point de mandat d’arrêt: qu’il me rende mon passe-port, et je quitte le pays.
—Vous n’êtes point seul ici? demanda Vorel en le regardant.
—Peut-être, reprit le Parisien; c’est une raison pour ne pas chercher à m’ostiner... Rendez-moi mon passe-port, mille noms!
—Il ne vous appartient pas, dit le médecin en le repliant.
—Ainsi, vous le gardez! s’écria Jacques dont l’œil devenait plus farouche.
Vorel fit un signe affirmatif.
—Et vous ne voulez pas me laisser passer?
—Non.
—Vous êtes décidé?
—Décidé.
Le Parisien tira brusquement un couteau de la poche de sa veste et voulut s’élancer vers le médecin; mais celui-ci, qui avait étendu la main dans le casier, lui présenta le bout d’un pistolet armé.
—Ah! tu joues toujours à ce jeu là, vaurien, dit-il d’un ton qui n’exprimait ni crainte ni colère; ton nouveau métier ne t’a pas fait renoncer à l’ancien.
—Ne me poussez pas à bout! dit le Parisien, qui avait reculé d’un pas et qui se tenait à demi replié sur lui-même, le couteau en arrière et comme prêt à l’attaque; j’ai juré de ne pas retourner au pré (bagne), et, si vous ne me laissez pas passer, il y aura du sang versé.
—Tu passeras, dit Vorel, mais à une condition.
—Laquelle?
—C’est que tu me rendras un service.
Le Parisien le regarda.
—Vous avez quelque ennemi? demanda-t-il en baissant la voix et d’un air d’intelligence.
Vorel posa un doigt sur ses lèvres, désarma son pistolet, et, rouvrant la porte, il fit signe à Jacques de le suivre au jardin.