XII Présages.
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Parmi tous les fléaux qui parfois frappent la population des champs, il en est un plus redouté qu’aucun autre, si redouté qu’elle ne peut se résoudre à l’attribuer à Dieu et qu’elle en accuse hautement l’esprit du mal; nous voulons parler des épizooties.
C’est que, pour le paysan, le troupeau n’est point une partie de la richesse, mais toute la richesse! c’est l’instrument sans lequel la charrue demeure immobile. Les laboureurs, privés d’attelages, ressemblent à ces archers auxquels le prince Noir fit couper les trois doigts de la main droite; la vie leur devient inutile. En 1815, des chefs de bande parcouraient les fermes de l’ouest en criant aux paysans:
—Envoie tes fils aux chouans ou nous tuons tes bœufs.
Et les paysans obéissaient.
Quand l’inondation ou l’incendie ravagent les campagnes, on peut leur disputer une part des richesses; quand le choléra décime les familles, ceux qui échappent se consolent par le travail ou la prière; mais, après l’épizootie, nulle ressource! Il faut rendre au maître la ferme qu’on ne peut plus cultiver et quitter la paroisse où l’on était connu pour aller demander, à son tour, le pain journalier que l’on donnait autrefois!
Or, ce fléau terrible menaçait le Bessin depuis plus de deux mois. Il avait été jusqu’alors combattu par un certain Roc Jallu, espèce de sorcier, étranger au pays, dont on racontait des merveilles. Mais le mal, arrêté par lui sur un point du département, reparaissait aussitôt ailleurs et tenait la population entière dans l’inquiétude.
Bien que par un heureux et singulier privilége Trévières eût échappé jusqu’alors à la contagion, on s’en préoccupait vivement dans la paroisse, non pour s’y préparer (la prévoyance est une vertu inconnue du peuple), mais pour en parler.
Un soir, tous les gens de la ferme se trouvaient réunis dans une salle basse où l’on prenait en commun les repas. La journée avait été orageuse; un brouillard pluvieux couvrait le ciel, et bien que l’on fût au mois de juin, la nuit était sans étoiles.
Un vent tiède et lourd grondait à travers les hangars vides ou faisait crier la girouette rouillée de la chapelle. Le feu allumé pour préparer le repas s’éteignait au foyer, et la puette (chandelle de résine) elle-même ne jetait qu’une clarté trouble qui donnait aux objets des formes incertaines. Il y avait enfin dans l’air je ne sais quoi de triste et d’étouffant qui oppressait toute expansion de vie, une atmosphère de plomb par laquelle on se sentait douloureusement alourdi.
Malgré l’insensibilité nerveuse ordinaire aux paysans, les gens de la ferme éprouvaient eux-mêmes l’influence de cette sombre soirée. La conversation était plus languissante et les funestes prévisions avaient remplacé les plaisanteries de la veillée.
On parlait depuis quelques jours de bestiaux morts à Balleroy; le tour de Trévières ne pouvait tarder à venir.
Un des garçons de charrue fit observer que M. Vorel était parti depuis la veille pour Bayeux où il était appelé, avec les autres maires de l’arrondissement, afin de chercher les mesures à prendre contre la mortalité des troupeaux. Le vieux berger Micou tira sa pipe, regarda le foyer et secoua la tête. C’était sa manière habituelle, toutes les fois qu’il voulait dire quelque chose de grave.
Anselme Micou, qui se trouvait à la ferme avant qu’elle eût été acquise par la mère Louis, appartenait à cette race de bergers sentencieux et songeurs auxquels la crédulité de nos paysans attribue une seconde vue. Il avait passé quarante années à parcourir les friches, à la suite de son troupeau, à voir les étoiles se lever et mourir, à observer le vol des hirondelles de mer, à écouter les mille voix du crépuscule ou du soir, et ces contemplations solitaires avaient amené chez lui une sorte d’exaltation intérieure. Il parlait rarement, mais ses paroles avaient toujours quelque chose de solennel, de prophétique.
Au geste bien connu qu’il venait de faire, tous les regards s’étaient tournés vers lui; le vieux Micou demeura quelque temps muet, puis, retournant vers les gens de la ferme son visage tanné et plissé de rides:
—Les monsieurs de Bayeux auront beau faire, dit-il, y n’empêcheront pas les malheurs qui se préparent pour le pays.
—Y a donc eu des signes, vieu Anselme? demanda une jeune servante effrayée.
—Y a toujours des signes pour ceux qui voient, répliqua Micou.
—Et vous avez vu qué’q’chose? reprirent plusieurs voix.
—J’ai vu que le diable vellinait (rôdait) autour de la paroisse: la nuit dernière il était chez Romain.
Tous les assistants se regardèrent.
—Comment donc que vous savez ça? demanda le garçon de charrue.
Le berger secoua les cendres de sa pipe éteinte.
—Vous connaissez bien tous la viette (sentier) qui conduit de la route d’Isigny aux Motteux? demanda-t-il.
—Oui, répliqua la jeune servante; elle passe devant la maison de Romain.
—Pour lors donc, je revenais hier dans la serence (soirée) de conduire au boucher les moutons que mam’Louis avait vendus et j’allais passer le riolet (petit ruisseau), quand je vois tout à coup je ne sais quoi dans le sombre, ça allait sans pieds et sans rien, à travers l’herbe, jusqu’à la petite cour de Romain.
Plusieurs exclamations d’étonnement l’interrompirent.
—J’m’étais arrêté tout coi, reprit le berger avec son calme habituel, j’attendais d’voir la chose là où y avait d’la lune; ça glissa tout doucettement le long d’la grange et ça arriva en pleine clarté!.... C’était un buisson.
—Un buisson qui marchait? répéta tout le monde.
—Ça en avait la mine du moins, continua Micou, ça avait d’la branche et d’la feuille; mais j’ai ben compris su l’moment c’qu’en était et j’ai fait autour de moi, avec mon bâton, le cercle de conservation; alors le buisson s’est approché des étables et il est entré dedans.
—Dans l’étable?
—Où il est resté cunché (caché) un tantinet; après quoi j’l’ai vu ressortir, il a passé devant moi en halaisant (haletant) comme un être de chair et y s’est perdu dans les vignots (joncs marins).
Les paysans se regardèrent avec une expression dans laquelle l’étonnement se mêlait à l’inquiétude.
—Quoi donc qu’ça peut être? demanda le garçon de charrue; on n’a jamais entendu parler de rien d’pareil dans le pays; c’est ni un varou ni le rongeur d’os de Bayeux.
—Dans mon pays, fit observer une des servantes qui portait la coiffure des environs de Falaise, y a ben tarane et farloro; mais y paraissent avec des figures comme le monde vivant et tout brillants de flammes.
—Chez nous, ajouta un gars de Domfront, on s’défie surtout de la Mazarine qu’est la mère de tous les mauvais esprits, mais toutefois et quantes on la voit, c’est avec l’air d’une housta (femme-hommasse) et non pas d’un buisson.
—Quoi donc qu’ça peut être? reprirent en chœur les assistants, dont les regards s’arrêtèrent sur le berger pour lui demander l’explication de sa vision.
—On ne l’saura ben que trop tôt! répliqua Micou d’un air triste. Quand les choses vont pas à l’ordinaire, voyez-vous, c’est que l’bon Dieu s’est écaré (impatienté) contre ceux d’en bas et qu’y veut effriter (effrayer) par un exemple. Romain est dur avec les pauvres gens, il a donné un mauvais coup à sa sœur qui en est morte; le bon Dieu n’oublie pas ça, non; et il faudra ben que le fermier du Vrillet ravoue (répare) ses mauvaisetés.
Honorine, placée à quelques pas du cercle de paysans, près de la mère Louis, qui sommeillait dans son fauteuil de jonc, et de Françoise, occupée à bercer son fils sur ses genoux, n’avait jusqu’alors pris aucune part à la conversation. Mais à ces derniers mots, elle se tourna vers Micou et lui dit en souriant:
—Alors vous pensez que la punition s’arrêtera à Romain, vieil Anselme, et que les braves gens n’auront rien à craindre?
—Perjou! s’écria le garçon de charrue: ça ne serait pas juste si nous étions housqués (punis) pour l’homme du Vrillet; faudra que le malheur s’arrête à lui et à son fait.
—Oui, s’il n’y a qu’un pécheur dans le pays, reprit Micou; mais si on les trouve à grouée (en quantité) faudra ben que le bon Dieu frappe partout. Ah! il y a longtemps que je dis qu’y s’lassera; mais on est calard (paresseux) pour sortir du mal; et ben v’là le jour où faudra faire ses comptes; y aura des signes...
Un éclair, suivi d’un cri terrible, interrompit le berger. Les paysans effrayés se retournèrent. Françoise pâle, le corps rejeté en arrière et enveloppant son enfant d’un de ses bras, comme pour le défendre, montrait de l’autre main la fenêtre ouverte. Tous les yeux prirent cette direction; mais l’éclair avait passé et l’on n’apercevait plus au dehors qu’un abîme obscur.
—Qu’est-ce qui a ripé (crié)? dit la mère Louis éveillée en sursaut.
—Quoi donc est-ce que vous avez, ajoutèrent les voix des domestiques?
—Je l’ai vu, bégaya Françoise, là, j’en suis sûre.
—Qui ça?
—Il était grand comme lui... et tout blanc...
—Blanc? Ah! Jésus! c’est un raparat (fantôme)! s’écrièrent les servantes.
—Non, reprit Françoise qui serrait son enfant contre elle; non... c’était un des assassins... de M. Marc.
—Un assassin! répétèrent toutes les voix.
Il y eut une courte pause, puis deux des garçons se levèrent.
—Faut voir, dirent-ils en décrochant, l’un une vieille hallebarde suspendue au mur, l’autre un fusil.
La mère Louis se leva également et saisit une fourche neuve que l’on venait d’emmancher.
—J’vas avec vous, mes gars, dit-elle; dans ces cas-là une femme peut servir, il n’y a pas de mauvais coups pour tuer une vipère.
Malgré sa terreur, Honorine voulut suivre sa tante et Françoise voulut suivre Honorine.
La petite troupe, accompagnée d’une des servantes, qui avait eu la bravoure d’allumer la lanterne, fit le tour de l’aire à battre, visita les granges, les étables, la buanderie sans rien découvrir. Enfin il fut bien constaté qu’il n’y avait personne dans l’enclos.
Cependant le chien de garde, dont les aboiements avaient d’abord semblé appuyer la déclaration de Françoise, faisait entendre maintenant des hurlements plaintifs et demeurait devant sa loge rampant sur le ventre et allongeant convulsivement les pattes sous son museau dont il creusait la terre. A la vue de la troupe qui rentrait à la ferme, il redoubla ses gémissements, se laissa aller sur le flanc et raidit tout son corps qui frissonnait.
La mère Louis s’arrêta saisie malgré elle.
—Eh ben, qu’est-ce qu’il a donc Castor? demanda-t-elle, en regardant le chien qui râlait.
—Il a le mal de la mort, dit Anselme Micou qui venait de s’approcher.
—Comment, mon chien va mourir! s’écria la fermière; mais il est venu quelqu’un alors?
—Il est venu le mauvais esprit! continua le berger, le même qui a visité la ferme du Vrillet. Faut qu’chacun songe à ses torts.
—Allons, tu nous assouis (étourdis) toi, interrompit brusquement la paysanne; v’là-t’y pas qu’on devrait faire sa confession générale parce qu’un chien est malade. Faut que tu n’as pas plus d’assent (raison) que tes bêtes.
—Que ceux qui ne croient rien ne craignent rien! dit le berger d’un air sombre; mais il viendra des enseignements!
—Prenez garde à vous, voisine! interrompit tout à coup la voix d’un paysan à cheval qui suivait le chemin du Balleroy.
—C’est Richard! s’écria le garçon de charrue.
—Le mauvais air est sur Trévières, continua la voix; toutes les bêtes sont mortes au Vrillet!...
A ces mots l’homme et le cheval disparurent rapidement dans la nuit!
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La nouvelle donnée par Richard se confirma, malheureusement, le lendemain; mais le fléau ne s’arrêta pas au Vrillet, il frappa successivement la plupart des fermes environnantes, et la contagion devint bientôt générale.
Tous les travaux furent suspendus, les hommes, réunis aux cabarets, rendez-vous ordinaire dans les afflictions comme dans les joies, se communiquaient les nouvelles arrivées des différents points du canton, tandis que les femmes se lamentaient devant les seuils ou allumaient des cierges bénits à l’église de la paroisse. La consternation croissait à chaque instant par l’annonce de quelque nouveau désastre et par la révélation des circonstances mystérieuses qui l’avaient précédé; car, soit vision, soit réalité, partout des apparitions étranges avaient effrayé les habitants des fermes isolées. Les uns avaient aperçu, comme Anselme Micou, le buisson marchant, d’autres, comme Françoise, un fantôme à figure sinistre, plusieurs parlaient d’un mendiant qui, après avoir rôdé autour de leur habitation, s’était échappé sans que l’on pût dire comment; quelques-uns enfin assuraient avoir aperçu un homme vêtu de noir et d’une grandeur démesurée, qui, en passant devant les étables, avait avancé la main par les étroites fenêtres, comme pour jeter un sort sur les animaux.
Mais quelle que fût la nature des visions aperçues, tous s’accordaient pour reconnaître une intervention mystérieuse et surhumaine; le pays était évidemment sous l’influence de quelque maudit, auquel l’esprit du mal avait dévolu sa puissance par un acte signé.
Les vieillards racontaient, à ce propos, une foule de faits transmis par la tradition et qui constataient les ravages exercés, à différentes reprises, dans le Bessin, par ces souffleurs de mauvais air. Certains auditeurs, échauffés par ces récits, communiquaient déjà leurs soupçons et hasardaient des noms! Les plus sages songeaient à demander ce Roc-Jallu dont le secours avait été si efficace dans les autres cantons, lorsqu’on apprit qu’il se trouvait précisément à Isigny. Romain partit aussitôt avec un autre paysan pour le chercher.
Le fermier du Vrillet était d’autant plus intéressé à l’arrivée du sorcier étranger qu’il avait été frappé le premier et le plus cruellement. Tous ceux de ses bestiaux qui n’avaient point succombé dès le premier jour, se trouvaient dans un état désespéré, et un miracle seul semblait pouvoir les sauver.
Par un inexplicable hasard, la ferme des Motteux avait été épargnée. L’apparition qui avait effrayé Françoise et la mort du chien n’avaient été suivies d’aucun nouvel incident; mais cette exception même, loin de rassurer madame Louis, la tenait dans une continuelle inquiétude: son bonheur l’effrayait. Elle se trouvait dans la situation d’un commandant de redoute qui, sachant tous les autres postes emportés par l’ennemi, attend que le sien subisse le même sort; bien qu’il ne s’agît point pour elle, comme pour ses voisins, d’une question de vie ou de mort, la pensée d’une perte qui pourrait amoindrir ses économies de l’année lui donnait le frisson.
L’enrichissement n’avait, en effet, rien changé à cette nature de paysan, âpre au gain, thésauriseuse et toujours en effroi devant la ruine. Menacée par l’épizootie qui désolait Trévières, elle se reprochait de ne l’avoir point prévue plus tôt; elle eût dû renoncer à l’élève des bestiaux, vendre ses foins, mettre ses terres labourables sous grains. Elle ne pouvait se consoler d’avoir placé son argent dans des choses vivantes, comme elle les appelait, au lieu de l’avoir employé en cultures, elle eût voulu s’en prendre à quelqu’un de cette faute commise par sa seule volonté. Aussi son inquiétude et ses regrets se traduisaient-ils en perpétuelles plaintes. A l’entendre, il y avait un complot général contre ses intérêts. Tous les gens de la ferme s’entendaient pour appeler sur elle la ruine. Elle n’était entourée que de paresseux, de voleurs, d’ennemis! Ses deux favorites, Honorine et Françoise, échappaient à peine à ce soupçon universel; la mère Louis ne formulait point encore contre elles d’accusations précises, mais elle avait déjà cessé de faire leur éloge.
Sur ces entrefaites, Vorel arriva de Bayeux, où le conseil d’arrondissement l’avait retenu.