XXXI La grève de Saint-Michel.
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De Gausson était parti avec le vieux pêcheur à l’heure convenue; de Luxeuil et Marquier ne tardèrent pas à descendre; le banquier tout frissonnant et tout pâle se plaignait du froid du matin.
—J’ai bien peur, mon cher, que le froid ne soit point dans l’air, mais en vous-même, fit observer Arthur, dont l’accent était plus railleur et l’air plus hautain que de coutume; cependant, vous serez ici parfaitement en sûreté.
—Il s’agit bien de moi, reprit Marquier, quand vous allez vous exposer...
—De grâce ne vous occupez pas des dangers que je cours, interrompit de Luxeuil, et songez seulement à tenir votre promesse.
—Ne craignez rien; je vous réponds que madame Honorine ne quittera point l’auberge.
—J’espère que vous me tiendrez parole, vu qu’il s’agit seulement de tenir tête à une femme. J’emmène tous ceux dont la présence eût pu vous embarrasser... même ce monsieur Marc.
—Le voici.
L’ancien chouan venait en effet d’entrer. Il était enveloppé d’un caban de peau de chèvre et tenait une lanterne à la main.
—Monsieur de Luxeuil est-il prêt? demanda-t-il d’une voix brève.
—Vous voyez que je vous attends, dit Arthur qui boutonnait ses gants.
Marc ouvrit en grand la porte qui donnait sur la rue et fit un pas au dehors.
—Au revoir donc... ou adieu... dit de Luxeuil au banquier en allumant un cigare; dans une heure vous aurez de nos nouvelles.
Marquier voulut répondre; mais Arthur lui imposa silence du geste, affermit son chapeau sur sa tête, plaça le cigare entre ses lèvres et suivit son conducteur.
Les premières lueurs du jour blanchissaient seulement l’horizon; les brouillards de la mer couvraient le rivage, et l’on apercevait à peine le sentier qu’il fallait suivre. Marc allait en avant, éclairant de sa lanterne les pas de son compagnon. Ils descendirent d’abord jusqu’au pont du Couesnon, puis gagnèrent la grève. Le vent était froid et humide; de Luxeuil pressa le pas sans s’en apercevoir, de manière à marcher de front avec Marc. Le duel dont il allait courir les chances ressemblait trop peu à ceux dont il était précédemment sorti victorieux pour qu’il n’éprouvât pas, malgré lui, quelque chose de cette inquiète impatience qui s’éveille chez tout homme à l’approche du danger. Son sang circulait plus vivement, une agitation involontaire parcourait ses nerfs, il chantait sans s’en apercevoir; il eût voulu parler, et le silence de son compagnon l’oppressait; enfin, quelle que fût sa répugnance, il se décida à lui adresser la parole.
—Sommes-nous bientôt à l’endroit où M. de Gausson doit nous attendre? demanda-t-il.
—Non, répondit le chouan.
Il y eut un court silence.
—C’est, il me semble, une étrange idée d’avoir choisi un rendez-vous si éloigné, reprit Arthur; tout pouvait se décider à dix pas de l’auberge.
—En exposant madame Honorine à entendre le coup de pistolet et à voir le cadavre, répliqua Marc.
De Luxeuil fit des épaules un mouvement ironique.
—C’est juste, reprit-il, ce n’est pas tout de se faire tuer pour les dames, il faut encore le faire de manière à ménager leurs nerfs!... Mais en tout cas, les précautions ont été exagérées; l’on pouvait aller moins loin.
Marc ne répondit pas.
—Je crains, de plus, que nous ne suivions pas la bonne route, reprit de Luxeuil un instant après; voyez, le sable cède sous nos pas.
—Ne craignez rien, Monsieur, nous arriverons au but, reprit Marc dont le regard semblait chercher à l’horizon.
De Luxeuil, fatigué de ce laconisme, jeta son cigare avec humeur et pressa le pas. Les premières clartés du soleil levant commençaient à percer le brouillard qui enveloppait la grève; la brise devenait plus vive, le murmure des flots plus distinct, les sables plus mouvants. De Luxeuil, qui marchait avec peine, et dont le regard se promenait à l’horizon pour découvrir son adversaire, s’arrêta tout à coup.
—Sur mon âme! dit-il, si nous étions sur la bonne route, on voit maintenant assez loin pour apercevoir M. de Gausson!
—Vous ne voyez donc rien? demanda Marc d’une voix étrange.
—Rien qu’une ligne blanche qui tremble là-bas dans le brouillard.
—Et vous ne devinez pas ce que ce peut être?
—En aucune façon; à moins qu’il n’y ait là quelque banc de rocher ou de sable éclairé par le soleil levant.
Marc, qui s’était arrêté, secoua la tête.
—Ce ne sont ni des sables, ni des rochers, répondit-il, car la ligne grossit, elle avance!...
—Mais qu’est-ce donc alors? s’écria de Luxeuil.
—La mort!
Arthur recula.
—J’ai voulu délivrer la femme qui portait votre nom, reprit le chouan, la rendre libre pour qu’elle pût encore être heureuse.
—Ah! misérable, c’est un assassinat, interrompit de Luxeuil.
—Non, dit Marc tranquillement, c’est un duel, un duel à mort pour tous deux, car aucun de nous ne sortira désormais vivant de cette place.
—Tu mens, s’écria Arthur, en regardant autour de lui. Saint-Michel est là; je puis encore atteindre le chemin...
Il voulut s’élancer dans la direction du mont, dont la masse sombre commençait à se dessiner dans la brume; mais, dès les premiers pas, les sables mouvants cédèrent sous ses pieds... Il enfonça jusqu’aux genoux et étendit les bras en poussant un cri.
—Un pas de plus de ce côté, et vous êtes englouti dans les grèves, fit observer le chouan.
—Malheureux! tu ne me laisseras pas périr ainsi, reprit Arthur, qui faisait de vains efforts pour se dégager: aide-moi, il en est temps encore... Dis ce que tu veux et je te l’accorderai... Fais tes conditions, mais hâte-toi. Regarde, la mer vient!
La houle s’avançait en effet avec la rapidité d’un cheval de course: ligne imperceptible d’abord, puis flot grossissant: c’était une montagne écumeuse et mouvante qui roulait vers eux avec un immense rugissement; on distinguait déjà les vagues, on sentait la rafale fraîche et humide! Les cheveux d’Arthur se dressèrent sur son front; il fit un effort suprême et se dégagea à moitié; mais au même instant, l’écume salée lui jaillit au visage, et le flot le souleva; il poussa un cri si terrible qu’on l’entendit retentir au-dessus de tous les grondements de la mer. L’orgueil qui faisait son courage l’avait abandonné: il ne voyait plus qu’une mort inattendue, horrible, et il avait peur. Par un mouvement instinctif, Marc s’était rapproché et lui avait tendu la main; aidé par ce point d’appui, il acheva de se dégager des sables... et retenant le bras de son conducteur:
—Au nom de Dieu!... sauvez-moi! s’écria-t-il éperdu... Je renoncerai à mes droits sur Honorine... je renoncerai à me venger de M. de Gausson... sauvez-moi, et tout ce qui me reste vous appartient... Oh! vite... vite... regardez, le flot gagne, oh! je vous en conjure à mains jointes... mais ce que vous faites est infâme, c’est une trahison, une lâcheté... Vous voulez un duel, dites-vous?... eh bien, conduisez-moi hors d’ici et je me battrai... à telles conditions que vous voudrez... vous serez également satisfait... puisque vous voulez ma mort... mais que ce soit une autre mort... pas celle-ci... pas celle-ci... Dieu! le flot m’emporte.
Il s’était cramponné au chouan qui, appuyé à un tertre de sable, avait jusqu’alors résisté au roulis de la vague et ne fit aucun effort pour le repousser.
—Ne perdez point ces derniers instants en vaines supplications, dit-il gravement; aucune puissance humaine ne peut désormais nous sauver.
—Est-ce possible? bégaya de Luxeuil, les cheveux hérissés.
—Pensez à Dieu! reprit Marc d’une voix plus haute; demandez pardon dans votre cœur à celle dont vous avez si longtemps torturé la vie; il ne vous reste plus pour cela qu’un instant.
—Non, non, balbutia de Luxeuil, que la mer soulevait; je ne veux pas mourir... encore...
Il abandonna brusquement Marc et voulut s’élancer à la nage vers la rive; mais le chouan saisit une de ses mains et la retenant fortement dans les siennes:
—Priez! dit-il.
Et quittant le point d’appui qui l’avait jusqu’alors retenu, il se laissa emporter par le flot qui se précipitait avec plus de violence. Deux ou trois fois on vit sa tête et celle d’Arthur reparaître sur la crête des lames au milieu des écumes, puis tout disparut, et l’on n’aperçut que la grande mer roulant ses longs replis sur la grève envahie, tandis que le brouillard achevait de s’élever et que le soleil inondait la baie de ses splendides lueurs.
De Gausson qui attendait au rendez-vous, rentra à l’auberge pour s’informer des causes de ce retard. En apprenant de Marquier que son adversaire était parti peu après lui sous la conduite de Marc, un étonnement mêlé d’inquiétude le saisit. Il ressortit avec le vieux matelot pour faire des recherches, mais toutes furent inutiles. Enfin, comme ils regagnaient la Croix-Verte, ils rencontrèrent quelques paysans qui, en traversant la grève que la mer avait abandonnée, venaient d’y découvrir deux cadavres. De Gausson courut au lieu indiqué et reconnut Marc et de Luxeuil. Le premier tenait encore serrée dans ses deux mains la main de son compagnon; mais il avait le visage ferme et calme comme si la mort l’eût surpris au milieu d’un grand sacrifice librement accompli. Les autorités averties se rendirent sur les lieux et constatèrent officiellement les deux morts. L’événement était expliqué par trop d’exemples précédents pour qu’il pût surprendre. Il fut attribué à l’ignorance des localités et à l’imprudence des deux victimes. Marcel seul devina tout, mais garda le silence. Le corps d’Arthur fut transporté à Paris pour être déposé dans le tombeau de sa famille. Quant à celui de Marc, réclamé par de Gausson, il fut conduit à la Brichaie et enterré sous le bosquet de sapins qui regardait la mer. La barrière qui séparait les deux amants était désormais brisée, mais leur union ne pouvait avoir lieu que plus tard; le deuil d’Honorine devait durer une année. De Gausson comprit que sa présence à la Brichaie, pendant cette attente, donnerait trop d’avantage à leurs ennemis, et quelque cruel que fût pour lui le départ, il s’y résigna.