← Table of contents
Les réprouvés et les élus (t.2)

XIV Le sorcier.

Reading edition

Quelques heures après l’entrevue de Vorel et du Parisien, celui-ci descendit seul, à la tombée du jour, un des petits sentiers qui traversaient le fourré placé au sommet de la colline. Il s’arrêtait de temps en temps avec hésitation pour regarder autour de lui, puis reprenait sa route, comme s’il eût aperçu des signes indiquant la direction qu’il devait suivre. Cependant, il eût été difficile de rien remarquer, dans le taillis, qui pût servir de reconnaissance ou d’avertissement. Sauf quelques petites branches brisées çà et là par le vent, quelques touffes d’herbes arrachées par les chèvres qui s’échappaient parfois dans le fourré, rien ne pouvait y frapper l’œil le plus attentif. Ceux que nos guerres de chouannerie avaient initiés à ces mystères de la vie des bois auraient seuls observé peut-être que ces branches n’étaient point brisées à rencontre du vent, et que les touffes d’herbe se trouvaient arrachées seulement de loin en loin, là où Jacques changeait de direction.

Il fit d’assez longs détours, et la nuit était complétement venue lorsqu’il s’arrêta à la lisière du taillis, dans un endroit singulièrement sauvage. Plusieurs rochers ombragés de buissons rabougris, nés dans les fentes de la pierre, y étaient groupés de manière à présenter, de loin, l’apparence d’une tour en ruine; mais les ronces et les orties ne permettaient point de reconnaître si le centre de ce groupe formait un espace libre comme l’extérieur pouvait le faire supposer. Le problème offrait, du reste, assez peu d’intérêt pour que personne, dans le pays, n’eût songé à le résoudre, et l’on n’y connaissait guère les Grandes Mercs que pour les digitales et les épines blanches que les enfants allaient quelquefois y cueillir.

Cet amas de pierres servait pourtant de limites à la propriété de la mère Louis, et c’était là ce qui lui avait valu le nom de Mercs, employé par les Normands pour désigner les bornes qui séparent les héritages. Au-dessous commençaient les terres du Vrillet, dont les vergers s’étendaient jusqu’au groupe de rochers.

Jacques en fit deux fois le tour, afin de s’assurer qu’il était bien seul, puis se baissant pour examiner de plus près les arbustes qui bordaient les Grandes Mercs, il s’arrêta devant un buisson de houx dont une branche pendait brisée, plaça ses deux mains, réunies en porte-voix, devant sa bouche et fit entendre le cri du hibou, si longtemps employé comme signal parmi les chouans.

Aucun cri ne répondit, et il y eut un assez long intervalle avant que Jacques fît entendre de nouveau son appel.

Cette fois une sorte de glapissement qui rappelait imparfaitement celui du renard, retentit au milieu des ronces qui couvraient les Grandes Mercs; bientôt les broussailles s’agitèrent, et un petit chien griffon parut sous les branches d’un houx.

—Ah! c’est toi, Sapajou, dit Jacques à voix basse; eh bien! bonne bête, le juif ne sort donc pas de son trou?

Pour toute réponse, le chien fit entendre un léger grognement et rentra sous les buissons. Le Parisien le suivit en rampant sur les mains et sur le ventre jusqu’à ce qu’il eût atteint une sorte d’enceinte, d’environ dix pieds carrés, où l’attendait Moser.

Celui-ci portait un déguisement dont la forme étrange rappelait à la fois le costume de Méphistophélès et celui de Crispin. Il donnait à la grande taille de l’Alsacien quelque chose de si bouffon, que Jacques ne put s’empêcher de rire.

—Ah! tu es donc déjà en habit de bataille, toi? dit-il à voix basse et en regardant son compagnon de la tête aux pieds; tonnerre! sais-tu que c’est une vraie bonne fortune d’avoir soulevé la malle de ce cabotin de Caen; ça te va comme un gant.

—Bas frai? dit Moser, qui se redressa et avança avec une certaine fatuité ses jambes maigres qui flottaient dans le maillot noir; bas frai que j’ai l’air gomme y faut?

—Tu as l’air d’un grand bâton de cire à cacheter, répliqua le Parisien.

—Eh pien! ça leur fait beur! reprit le Juif avec une expression d’orgueil souriant; y m’brennent pour le tiable!... Eh! eh! eh! frai, ça m’amuse! d’autres fois, je m’hapille en pierrot, et y m’brennent pour un revenant; d’autres fois je me change en fagot...

—C’est bon, interrompit Jacques, dont la gaieté avait duré peu de temps; en voilà assez pour le quart d’heure...

—J’sais pien, dit Moser; puisque te foilà, y faut plus tonner de boudre aux pêtes, bour que t’aies l’air de jasser la maladie.

—Il s’agit bien de maladie, reprit le Parisien; la boutique est enfoncée, monsieur Jérusalem, il y a un gredin qui connaît nos couleurs.

—Pach!

—Si bien qu’il nous faut trousser bagage.

—Ah! mein godd! alors ma beine y sera berdue?... et ma boudre aussi!

—Oui.

—Mein Godd, mein Godd!... mais on beut bas même attendre... pour faire un beu de gommerce?

—Je te dis qu’il faut partir! seulement avant de filer nous travaillerons... dans l’ancien genre.

—Ah! et y aura cras?

—Pas trop: mais il faut que l’affaire se fasse... à moins que nous ne voulions être raccourcis.

—Faut bas, faut bas, interrompit gaiement Moser; on n’est jamais trop crand.

—Excepté quand il faut mettre les pantalons des autres! fit observer Jacques, en regardant le maillot de l’Alsacien, qui ne pouvait rejoindre la veste; du reste l’affaire en question n’est pas commode; il y aura des précautions à prendre. Et d’abord, dis-moi, tu es allé à la ferme des Motteux?

—Rien qu’une fois; y a là une betite, tu sais pien, celle que nous affons vue à l’hôtel des Étranchers; elle m’a regonnu et j’ai bas osé retourner.

—Mais il y a aussi une jeune dame de Paris.

—Ah! foui, matame Honorine? J’ai là une lettre bour elle.

—Une lettre, d’où te vient-elle?

—C’est une varce, reprit Moser en riant; une cholie varce. Imachine-toi que c’matin en refenant de faire ma tournée, je bassais près du vercher qui est là, plus pas, quand je fois un pourcheois qui sort du pois, tout toucement, tout toucement; il recarte s’y a bersonne, y gourt au bommier qui est au port du gemin et pouff! y chette une lettre dans le fieux tronc.

—Tiens!

—C’est ce que j’ai dit: diens! mais guand il a été barti, je me suis abroché du bommier.

—Et tu a pris la lettre?

—Chuste!

—Donne-la.

—Bourquoi faire, tu beux bas lire la nuit?

—Ah! c’est vrai, mais tu l’as lue, toi?

—Foui, foui; faut pien faire quéq’chosse bendant le jour; on beut pas touchours tormir?

—Eh bien! qu’est-ce qu’elle chante?

—Elle jante la romance:

Faut que vous m’aimiez, mon betit cœur.

—Ah! diable!

—Et buis y s’blaint.... y temande à foire matame Honorine; y la brie d’aborter sa rébonse au bommier.

—Et sais-tu si elle l’a portée?

—Non, non, c’est blus tard, en refenant de gontuire la betite oufrière. Je la fois basset tous les chœurs à dix heures.

—Et elle est seule?

—Toute seule.

Le Parisien parut réfléchir.

—Ce serait une bonne occasion, murmura-t-il; mais ce soir, c’est impossible, il y aura par-là des gens qui nous empêcheraient de travailler.

—Quelles chens?

—Les hommes du Vrillet: ils m’ont demandé de chasser le mauvais air de leur ferme, je leur ai donné rendez-vous dans la cabane du verger pour la cérémonie.

—Ah! pon, s’écria Moser réjoui; ça fera un betit goup de gommerce afant de bartir; compien qu’ils ont bromis?

Jacques ne répondit pas. La tête baissée et les poings appuyés sur ses genoux, il concentrait évidemment toutes les forces de son intelligence sur une idée qui venait de surgir dans son esprit: le Juif qui le comprit respecta sa méditation, et il y eut un assez long silence.

Enfin il se leva résolûment et frappant la terre du pied:

—J’ai notre affaire, monsieur Jérusalem, dit-il avec un éclat de gaieté farouche.

—Un noufeau brochet? demanda Moser.

—Oui, mon vieux, reprit Jacques, à qui son idée souriait évidemment d’une façon toute particulière; quelque chose de neuf, d’étourdissant. Ca vaudra mademoiselle Georges dans Lucrèce Borgia. Tu te rappelles Lucrèce Borgia?

—Barfaitement; c’est une bièce où nous afons fait un pracelet.

—Oui.

—Un pien pel ouvrage, Barisien, le pracelet y fallait cent écus.

—Eh bien! mon ouvrage à moi nous en rapportera quatre cents, vieux squelette, sans nous exposer à aucun désagrément.

—Gomment que tu feras tonc?

—Je vas te dire ça, reprit le Parisien en regardant le ciel. Mais il doit être déjà neuf heures; nous allons filer jusqu’à la lisière du fourré pour que tu me montres le pommier qui sert de boîte aux lettres et là je t’expliquerai tout. Envoie Sapajou en avant; il nous servira d’éclaireur.

Moser appela le chien griffon qui, sur un signe, s’élança dans l’espèce de corridor par lequel Jacques était entré. Les deux compagnons prirent bientôt le même chemin et atteignirent l’enceinte extérieure des Grandes Mercs.

Bien que le ciel fût sombre pour la saison, on pouvait encore distinguer les objets d’assez loin. Une lueur morne qui filtrait à travers l’atmosphère grisâtre, jetait sur la campagne une teinte pâle mais uniforme, au milieu de laquelle les rochers, les arbres, les maisons, se dessinaient en masses vigoureusement sombres. On entendait encore à l’horizon quelques roulements de charrettes et quelques bêlements de troupeaux, mais ni chants, ni cris d’appel, car la contagion avait suspendu les réunions dans les fermes et les rondes dansées devant les seuils. Chacun demeurait renfermé chez soi, oppressé par la tristesse.

Moser et le Parisien purent donc atteindre les vergers du Vrillet sans faire aucune rencontre.

Arrivés là, ils s’abritèrent derrière un massif de noisetiers toujours gardés par Sapajou qui faisait sentinelle à quelques pas, l’oreille droite et le museau au vent.

Là, Moser désigna à son compagnon l’arbre choisi pour la correspondance établie entre Honorine et Marcel. C’était un de ces pommiers appelés Marin-Onfroy, du nom de leur introducteur en Normandie, et qui, à en juger par son apparence de vétusté, pouvait dater de l’époque même de cette introduction. Le tronc miné par les ans ne conservait de sève qu’à sa surface, et les branches desséchées pour la plupart, n’avait plus pour ornement que la verdure parasite du gui.

A environ trente pas du vieil arbre s’élevait une de ces huttes en torchis, recouvertes de paille, destinées à abriter un gardien pendant la récolte. C’était là que Jacques avait donné rendez-vous aux gens du Vrillet. Il les aperçut déjà rassemblés à la porte et attendant son arrivée.

Après avoir examiné avec soin la disposition des lieux qu’il trouva favorable à son projet, et donné à Moser toutes les instructions nécessaires, il quitta le massif de noisetiers, fit un long détour et rentra enfin dans le verger par un côté opposé.

Ceux qui l’attendaient l’aperçurent et vinrent à sa rencontre.

Il y avait là outre Romain, son oncle Pierre Fareu, vieil avare au cœur d’acier, son jeune frère Richard, chez qui les superstitions populaires étouffaient toute conscience, sa femme et sa fille âgée de douze ans.

Le Parisien les compta du regard, puis entra sans rien dire dans la hutte.

Le choix qu’il avait fait de cet abri écarté pour l’accomplissement de ses sortiléges, avait d’autant moins surpris les gens du Vrillet, qu’il était en tout conforme à la tradition. C’était toujours dans un lieu solitaire et inhabité, que de pareilles opérations devaient s’accomplir. Pierre Fareu se rappelait avoir assisté, dans sa jeunesse, à une de ces évocations magiques, entreprise pour démasquer un voisin soupçonné d’avoir le cordeau[B], et elle avait lieu dans une bergerie abandonnée. Instruit par les leçons d’un mendiant de Falaise, longtemps voué à la profession de sorcier, et qu’il avait eu pour compagnon de chaîne à Toulon, le Parisien connaissait toutes les formes usitées pour ces incantations, et ce qu’il y mettait de sa propre inspiration, selon les besoins du moment, ne faisait qu’ajouter à l’infaillible effet produit sur son auditoire. Cette fois surtout, l’importance du but à atteindre l’engagea à plus de soins et d’efforts.

La hutte dans laquelle il se trouvait n’avait d’autre ouverture que la porte et une fenêtre sans volet, trop étroite pour que l’on pût y passer la tête. Il la parcourut d’abord en tous sens afin de s’orienter, puis se plaça debout au milieu, se dépouilla jusqu’à la ceinture, et commença à prononcer quelques paroles incompréhensibles, d’une intonation de plus en plus accentuée. Enfin il se pencha et traça sur la terre une ligne qui brilla quelques instants autour de lui comme un cercle de flamme; il jeta alors trois cris d’appel, et presque au même instant, un murmure semblable à celui d’une voix qui parle bas se fit entendre vers la fenêtre. Tous les regards se tournèrent de ce côté, mais sans rien apercevoir.

Jacques répondit en mots mystérieux, et l’entretien continua ainsi quelques instants, jusqu’à ce que l’être invisible, qui semblait parler dehors, eût poussé un rugissement accompagné d’une secousse dont la cabane fut ébranlée.

La petite fille cacha sa tête sur les genoux de sa mère, qui n’avait pu retenir une exclamation de saisissement; les trois hommes eux-mêmes pâlirent.

Quant à Jacques, il s’était accroupi avec toute l’apparence de la terreur; mais au bout d’un instant, il se redressa lentement, traça de nouveau, autour de lui, plusieurs cercles de feu, murmura quelques phrases cabalistiques, puis, respirant avec effort, il s’écria:

—Le grand Varou m’a parlé; je sais d’où vient le mal qui frappe le pays.

—Et d’où vient-il? demanda Romain qui était le moins effrayé.

—Il vient d’une personne qui a un pacte rouge avec le noir-velu; le pacte rouge lui donne le droit sur tout ce qui vit, depuis le moindre animal jusqu’à l’homme fait.

—Alors, c’est elle qui a enfantômé nos bêtes? reprit Fareu.

—Et elle les prendra toutes, y compris la gerce (vieille brebis), et le poulain.

Le vieux paysan joignit les mains d’un air consterné.

—Et après les bêtes, continua le sorcier, viendra le tour des enfants!

—Ah! Jésus! cria la femme de Romain en serrant sa fille entre ses genoux.

—Et après les enfants, le reste! acheva Jacques.

Les trois hommes se regardèrent.

—Mais ne peut-on rien faire pour empêcher le mal? demanda Richard.

—Pour sauver les bêtes? continua Fareu.

—Et les enfants, ajouta la paysanne.

—Si on connaissait seulement la magicienne, murmura Romain d’un air sombre.

—Quand on la connaîtrait, dit Jacques, ça empêcherait-il quelque chose?

—Oui bien, oui bien, reprit le fermier du Vrillet, dont la nature violente commençait à se révéler, car, dans ce cas, je la matrasterais.

—C’est le seul moyen d’échapper à son pouvoir, fit observer Richard.

—Et ça nous empêcherait d’être ruinés! continua Fareu.

—Faites-nous savoir quelle est la sorcière de malheur qui m’a enlevé mes banons[C], reprit le fermier du Vrillet avec une exaltation croissante; aussi vrai que v’là deux mains, je l’étranglerai comme une mauve (mauviette).

—Faut prendre garde de faire des promesses, objecta Jacques; si vous n’alliez pas les tenir, le grand Varou se vengerait sur vous et sur moi! peut-être qu’en connaissant la personne qui a amené la malédiction sur le pays vous n’oserez plus...

—Moi! s’écria Romain avec rage, j’oserai pas me revenger de celle qui m’a fait mourir une paire de bœufs! Dites donc, père Fareu, est-ce que vous croyez que j’oserais pas?

—Je t’aiderai, répliqua le vieillard, pour sauver ce qui nous reste! Perjou! si tu l’étrangles j’tirerai la corde.

—Et moi les pieds, ajouta Richard.

—Le nom seulement, dites le nom, reprit Romain; faut en finir tout de suite.

Jacques parut céder, mais déclara que ce qui allait se passer demandait certaines précautions. Il ordonna aux trois hommes de tirer leurs habits et leurs chaussures, de se noircir le visage avec de la poudre de charbon qu’il avait apportée; puis il recommença ses évocations.

Bientôt la voix se fit entendre de nouveau, et, a chaque repos, Jacques traduisait tout haut ce qu’elle lui avait dit.

—La personne qui jette le mauvais air est une femme... Elle n’est pas du pays... La ferme où elle demeure est épargnée par la maladie... Ce sont ses ennemis qui ont été les premiers frappés.

Ces désignations étaient trop claires pour laisser le moindre doute; aussi le nom d’Honorine sortit presque en même temps de toutes les lèvres.

Romain ferma les poings et ses yeux s’injectèrent de sang: au milieu de sa rage, il éprouvait une sorte de joie féroce à trouver l’intérêt de sa vengeance si bien d’accord avec l’inspiration de sa haine.

—Où peut-on la trouver maintenant? demanda-t-il.

—Sur ta terre, répondit Jacques; elle vient tous les soirs pour y jeter ses maléfices.

—Tous les soirs! et je ne l’ai jamais aperçue!

—Parce qu’elle se rend invisible; mais veux-tu que le grand Varou te la montre?

—Oui.

Le Parisien fit quelques signes magiques, puis, sur un léger glapissement qui se fit entendre derrière la hutte, il ouvrit brusquement la porte et les trois hommes qui avaient avancé la tête avec une avidité palpitante, demeurèrent immobiles de surprise.

Plongés dans l’ombre, ils apercevaient devant eux la campagne doucement éclairée par la lune, comme un tableau lumineux qu’encadrait la porte de la cabane. Au premier plan apparaissaient les arbres du verger projetant leurs ombres gigantesques; un peu plus loin, le pommier séculaire, et, tout au fond, le sentier qui côtoyait le fourré.

Or, dans ce sentier, au penchant du coteau, glissait une forme blanche qui s’avançait vers la pommeraie. Elle dépassa les derniers buissons du fourré, atteignit la ligne de lumière et les trois paysans la reconnurent.

—C’est elle, dit Romain.

—Elle traverse la viette.

—La voilà qui entre dans notre champ.

—Faut qu’elle y reste! reprit le fermier en faisant un mouvement pour sortir.

Sa femme se jeta devant lui.

—Prends garde, Romain, elle peut te reconnaître! s’écria-t-elle.

—Il est trop bien peint, murmura le sorcier.

—Mais demain, quand on la retrouvera dans notre verger...

—La rivière n’est pas loin, continua Jacques.

—C’est ça, la rivière! répéta Romain; c’est le plus sûr... Vous avez promis de m’aider, vous autres?

—Nous sommes prêts.

—Alors, c’est dit.

Il sortit suivi de Richard et de Fareu. Dans ce moment, Honorine avait dépassé le massif de noisetiers et arrivait près du vieil arbre, au creux duquel sa main plongea: elle parut surprise de n’y rien trouver, fouilla de nouveau, et, y déposant enfin sa lettre, voulut regagner le sentier. Elle atteignait déjà le détour du verger lorsque Romain, qui avait suivi le sillon à travers les blés, se dressa tout à coup sur son passage.

A la vue de ce noir visage, elle poussa un cri et voulut reculer; mais, au même instant, deux bras vigoureux la saisirent par derrière, une main s’appuya sur sa bouche, tandis que son écharpe, violemment serrée, lui ôtait la respiration; elle ne se débattit que quelques instants et tomba suffoquée aux pieds de ses meurtriers.

Le Parisien, qui avait tout regardé sans dire un mot et sans faire un mouvement, s’approcha.

—A l’eau, maintenant! murmura-t-il d’un ton bas et précipité.

Les paysans s’efforcèrent de soulever le corps immobile.

—Nous ne pourrons jamais la chiboler (transporter) jusque-là, dit Fareu.

—J’ai vu plus bas un cheval au vert, fit observer Jacques.

—Oui, à la friche! répéta Romain.

Tous trois prirent à gauche, et, gagnant un champ voisin où des bestiaux se trouvaient parqués, s’approchèrent du cheval, sur lequel ils déposèrent leur fardeau.

Le fermier du Vrillet monta lui-même par derrière, tandis que Richard se plaçait à côté.

—Prenez la quaire, mon oncle, dit-il à Fareu; nous allons au petit tourbillon.

Le vieux paysan détacha la corde qui retenait le cheval au piquet et ils se mirent en marche.

Notes in this chapter

Explore with AITake your curiosity a little further.

Reading settings