X Adieux.
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Honorine suivit la mère Louis, et trouva Marc et Françoise assis devant une table, sur laquelle la fermière avait fait entasser tout ce qui pouvait se manger à la ferme. Il était évident qu’elle tenait à rétablir sa réputation aux yeux de sa petite-fille, et à racheter, à ses propres yeux, son oubli de la veille. C’était de l’hospitalité, exaltée par le remords!
—Vois-tu, dit-elle en entrant, les voilà qui s’empaffent (se rassasient) à discrétion; vous dérangez point, braves gens; table servie doit être amie. Vous voyez que ce matin la petite est gaillarde comme le moisson d’arbanie (le moineau).
—Madame est-elle vraiment comme elle le souhaitait? demanda Marc, qui s’était levé et dont le regard interrogateur donnait un double sens à ses paroles.
—Oui, dit Honorine avec intention, ne vous inquiétez point pour moi, monsieur Marc, tout ira bien.
Le garçon de bureau parut respirer plus librement.
—J’en réponds que ça ira bien, reprit la mère Louis, qui n’avait vu, dans la question et dans la réponse échangées, qu’une allusion à l’indisposition de la veille; avant un mois je parie vous l’engraisser que vous ne la reconnaîtrez plus. Je me charge de sa santé, moi! Pas vrai, petite, que tu me laisseras être ton mière? Oh! c’est qu’elle n’a plus peur de moi; nous sommes toutes deux maintenant à pain et à pot; mais remettez-vous donc à table!
—Faites excuse, Madame, dit Marc, nous avons fini; mais puisque vous nous êtes si bonne, ça m’enhardit à vous adresser une demande.
—Qu’est-ce que c’est?
—Voici une jeune femme qui a besoin et bonne volonté de gagner sa vie. On lui a dit qu’elle trouverait du travail à la ferme, et alors elle est venue...
—Ah! c’est pour ça, dit la mère Louis, qui changea subitement de ton et jeta sur Françoise un regard inquisitorial, et qu’est-ce qu’elle fait, votre protégée?
—Tout ce qu’on m’ordonnera, Madame, dit Françoise avec soumission.
—Ce qui veut dire que vous ne savez rien, reprit la fermière rudement; ça ne peut pas nous aller, ma chère; d’ailleurs, vous avez les mains trop blanches pour nous autres gens de la campagne; vous vous êtes trompée de maison.
—Pardonnez-moi, dit Marc, elle était adressée à la ferme par une personne qui lui a remis une lettre.
—Qui ça?
—Un Monsieur bien bon, reprit Françoise en présentant le billet; il m’a dit qu’il était le voisin de Madame.
—Donnez à la mezette; j’ai pas d’assez bons yeux pour lire l’écriture de main... Un voisin des Motteux?... Qui donc que ça peut être?
Honorine ouvrit le billet, regarda la signature et tressaillit.
—M. de Gausson, s’écria-t-elle.
—Ah! c’est le beau brun, reprit l’ancienne meunière; c’est différent; je l’aime tout plein.
—Il est donc ici? demanda Honorine agitée.
—Mais certainement, reprit la mère Louis; il demeure à son vieux pigeonnier de Vert-Bec; est-ce que tu le connais aussi?
—Je l’ai vu à Paris.
—Tiens, c’est juste, il en est... eh ben, comme ça se trouve... y vient souvent aux Motteux, vous pourrez refaire connaissance; mais voyons donc ce qu’elle chante sa lettre.
Honorine lut:
«Chère madame Louis,
»Je vous adresse une pauvre femme que je recommande à votre bon cœur. Procurez-lui du travail; elle paraît douce, pleine de zèle et de bons sentiments. A mon retour, j’irai vous remercier de ce que vous aurez fait pour elle.
»Je vous avertis que le gros Lorry a vendu ses foins 37 francs le millier.
«De Gausson.»
—Voyez-vous, s’écria la mère Louis, frappée surtout de ce dernier renseignement qui formait comme la péroraison de la supplique de Marcel; 37 fr. le millier, quand mon gendre voulait me les faire livrer à 34; c’est comme ça qu’y prend mes intérêts! on ne peut compter sur personne.
—Sauf sur M. de Gausson, fit observer Honorine en souriant.
—C’est vrai qu’il est bien gentil d’avoir pensé à moi, reprit la mère Louis; du reste, je l’ai toujours dit, c’est un fel gars.
—Aussi vous ne refusez point sa protégée, ma mère, continua la jeune femme; il la recommande à votre bon cœur, et il doit venir vous remercier à son retour, il faut bien, pour cela, que vous fassiez quelque chose.
—Tu crois, dit la fermière adoucie; eh bien! nous verrons. Mais qu’est-ce qu’on peut faire de quéqu’un qu’a un enfant sur les bras!... encore si elle pouvait coudre... laver!
Françoise se hâta de répondre qu’elle le pouvait.
—Alors on vous prendra... mais rien qu’à l’essai! dit la fermière qui, au milieu même de ses entraînements, gardait quelque chose de la prudence normande; vous demeurez à Trévières, pas vrai?
—Elle est arrivée hier, fit observer Marc, et ne demeure encore nulle part.
—Ah! elle est sur le pavé, reprit la mère Louis avec brusquerie, mais en jetant à Françoise un regard plus attentif; il faut bien pourtant qu’elle trouve une niche pour elle et son petit.
—Je chercherai, Madame...
—Oui, mais y faut un ménage, et m’est avis que vous portez tout votre faix dans votre bonnet de nuit! Y a bien ici, au bout du petit bois, la turne de l’ancien garde qu’on pourrait vous prêter.
—Ah! Madame! s’écria Françoise attendrie, comment vous remercier...
—C’est qu’en attendant, je vous avertis, reprit la mère Louis toujours précautionneuse, si j’trouve à la louer plus tard, faudra déménager... mais pour le moment vous serez toujours à l’abri avec le petit... Quel âge qu’il a vot’gars?
—Trente mois, Madame.
—C’est éveillé comme un jacquet (écureuil), donnez-le moi donc un peu.
—Mon Dieu! je vous demande bien pardon, dit timidement Françoise, mais il est si accoutumé à moi qu’il ne veut point me quitter... Veux-tu aller à madame?
L’enfant regarda la fermière, et, trompé sans doute par son costume qui lui rappela son ancienne nourrice, il se jeta dans ses bras avec un cri joyeux.
—Vous le voyez qu’il veut bien venir, dit la mère Louis en le faisant sauter.
—C’est la première fois! répliqua Françoise étonnée, et madame est la seule personne qui ne lui ait point fait peur.
—Et pourquoi donc que je lui ferais peur à ce pauvre friquet, dit la paysanne visiblement flattée de l’exception faite en sa faveur par l’enfant; ces petits, ça sent le monde, voyez-vous; ça a l’instinct de connaître les bons des maxis (méchants); pas vrai, mon jacquet; allons, gazouille; grimpe sur ma falle (estomac); a-t-y l’air dégoté au moins; je veux que nous soyons bons amis. Dites donc, ma fille, comment qu’on vous appelle?
—Françoise, Madame.
—Eh bien, Françoise, faudra que vous preniez tous les soirs une guichonnée de lait à la ferme pour le petit.
—Ah! Madame, que de bontés!...
—Je vous dis pas que ça sera une rente à perpétuité, au moins; mais pour le quart d’heure l’enfant en profitera.
Honorine se joignit à Françoise et à Marc pour remercier la mère Louis, dont leur reconnaissance exalta la bonne volonté, et qui voulut établir sur-le-champ la grisette dans l’ancienne maison du garde.
Celle-ci, placée à la lisière du taillis, sur le penchant du coteau qui domine au nord la rivière d’Esque, avait quelque chose de sauvage, qui formait contraste avec les autres habitations du pays. Sa vue, bornée de tous côtés par les fourrés, ne s’étendait que sur une friche semée de rochers et de touffes de chênes, tandis qu’un peu plus bas, le coteau, soigneusement cultivé, présentait à l’œil des vergers, des champs de blé vert et des prairies entrecoupées de maisonnettes blanches.
Mais après tant d’épreuves, l’aspect d’un toit qui pût abriter son fils ne pouvait manquer, quel qu’il fût, de réjouir Françoise. Douée d’ailleurs de cette heureuse souplesse, qui fait que les désirs s’abaissent ou s’élèvent selon la situation, comme une eau docile qui prend d’elle-même son niveau, la grisette n’avait à combattre ni le regret des biens perdus, ni l’ajournement des biens espérés. Elle recevait de Dieu son bonheur au jour le jour, sans se tourmenter de ce qu’il avait été la veille, de ce qu’il serait le lendemain. Aussi lorsque, après avoir mis en ordre le pauvre ménage de la maison des taillis, elle se retrouva, le soir, devant un feu de broussailles, et son enfant endormi sur ses genoux, sa pensée ne se reporta point vers les angoisses qu’elle venait de traverser, mais sur le secours inespéré qui lui était offert. Satisfaite d’avoir trouvé, comme l’oiseau du ciel, un nid et le repos du soir, elle ne porta pas plus loin ses regards et attendit tranquillement le sommeil.
Quant à Honorine, de retour à la ferme, elle y avait trouvé une réponse d’Arthur à la lettre écrite avant son départ.
Sans entrer dans aucune explication, de Luxeuil déclarait consentir provisoirement à son séjour près de sa grand’mère, et lui demandait une procuration qui lui permît d’exercer les droits qu’elle avait déclaré lui abandonner.
La lettre était courte, sans allusions, et ne laissait aucun moyen de deviner les intentions d’Arthur pour l’avenir.
En tous cas, le présent semblait assuré et la jeune femme pouvait espérer qu’emporté par le tourbillon du monde, son mari finirait par l’oublier. Trop de prévoyance d’ailleurs eût entraîné trop d’inquiétudes; elle résolut de se laisser aller au courant des événements, sans ajouter au poids de chaque jour celui d’un avenir incertain.
Rien ne retenait plus Marc à la ferme; il prit congé d’Honorine qui, au moment de le quitter, se sentit saisie d’un attendrissement mêlé d’angoisses. Malgré l’évidence du service reçu, la révélation d’Arthur continuait à la troubler: elle eût voulu réhabiliter dans son propre jugement celui dont elle avait obtenu le secours, ennoblir sa reconnaissance par l’estime, glorifier enfin un dévouement dont elle profitait sans pouvoir l’avouer!
Au moment où Marc se découvrit en répétant d’un accent ému, un dernier adieu, elle lui saisit la main et s’écria:
—Vous ne partirez pas ainsi sans m’avoir ôté mes doutes! on vous a accusé devant moi!... mais ce qu’on a dit était un mensonge, avouez-le, je vous en conjure à mains jointes; avouez-le, à moi, à moi seule! je ne vous demande pas d’explication, dites seulement: non! et je vous croirai.
Au premier mot prononcé par la jeune femme, Marc était devenu très-pâle; il retira sa main et répondit à voix basse:
—Madame n’a-t-elle point vu que je n’avais rien à répondre, quand monsieur de Luxeuil m’a accusé?
—Oui, dit vivement Honorine, mais quelque motif... que j’ignore... vous a sans doute forcé à vous taire.
Il secoua la tête.
—Je me suis tu parce qu’il disait la vérité, répliqua-t-il sourdement.
Honorine le regarda.
—Mais alors, reprit-elle troublée, si vous avez été.... si vous êtes... ce qu’il a dit, que peut-il y avoir eu de commun entre vous et ma mère? Pourquoi ce dévouement dont je ne puis désormais soupçonner la sincérité? Quel intérêt trouvez-vous à me défendre?
—Vous m’avez déjà fait cette question, murmura Marc.
—Et vous m’avez répondu: plus tard!
—Oui, plus tard..... peut-être... peut-être aussi jamais! cela dépendra de vous.
—De moi? comment faut-il vous supplier alors?
—Ne suppliez pas, c’est inutile... pour me faire parler il faut autre chose que vos désirs d’aujourd’hui... car je comprends bien, allez, pourquoi ces questions! Vous êtes triste d’être protégée par un réprouvé comme moi; vous voudriez ne pas être obligée de me mépriser, le mépris gêne la reconnaissance! mais je n’en attends pas; vous ne m’en devez pas!
—Que dites-vous?
—Non; tout ce que je vous demande c’est d’avoir confiance! c’est quand vous aurez besoin de moi, de me faire signe, c’est de me regarder comme votre chien, de me dire: va là, viens ici! et j’irai, je viendrai! de vous servir de moi sans vous inquiéter de moi; de me regarder comme une chose qui est à vous et dont vous pouvez tout faire pour votre bonheur.
Honorine fut remuée jusqu’au fond du cœur. Le ton de Marc n’avait ni l’élévation ni l’élan que donne l’exaltation; il était bas, presque calme, mais profond. On sentait qu’il n’y avait là aucune surexcitation passagère; c’était l’expression d’un sentiment depuis longtemps maître de l’âme tout entière, et qui en était devenu pour ainsi dire l’état.
—Et vous pensez que je puis accepter un échange aussi inégal, s’écria-t-elle, les yeux fixés sur Marc! à vous tous les sacrifices; à moi la liberté de l’ingratitude! je repousse de pareilles conditions! si je ne dois être pour vous qu’une cause d’abnégation et de souffrance, je renonce à en profiter plus longtemps.
—Ah! ne dites pas cela! interrompit précipitamment Marc d’un accent douloureux: ce que je fais pour vous est désormais ma seule consolation; si je ne l’avais point, tout serait fini! Savez-vous, d’ailleurs, si ce n’est pas un moyen de me racheter... si je n’ai rien à expier!.... Ah! ne me faites pas de questions, mais laissez-moi continuer ce que j’ai commencé... Si ce n’est pas pour vous, que ce soit pour moi-même; j’en ai besoin et je..... je l’ai PROMIS!
Ce dernier mot fut accentué par Marc avec une sorte d’exaltation pieuse. Il semblait l’avoir prononcé sous l’obsession d’un souvenir toujours présent, et comme si quelque ombre invisible eût pu entendre ce renouvellement de serment. Honorine saisie garda le silence; il y eut une pause assez longue.
—Je retourne à Paris, reprit enfin Marc, c’est là surtout que vous avez besoin d’un serviteur dévoué. Je veillerai sur M. de Luxeuil; et, s’il est nécessaire, vous recevrez mes avertissements.
—Allez donc, dit la jeune femme, puisque vous voulez rester un bienfaiteur inconnu; allez, et quel qu’ait été votre passé, soyez béni pour ce que je vous dois.
Elle lui présenta les deux mains qu’il prit et qu’il baisa l’une après l’autre avec une humilité attendrie, puis il salua et partit.
Les premiers jours furent employés par Honorine à s’établir à la ferme. Marc lui avait recommandé Françoise avant son départ; mais cette recommandation était inutile. La protégée de Marcel était déjà celle d’Honorine.
Il y avait d’ailleurs, entre les deux jeunes femmes, des rapports de position qui devaient les rapprocher. Toutes deux meurtries par de douloureuses épreuves, toutes deux exilées dans un milieu nouveau et inconnu, elles sentirent le besoin de s’appuyer l’une sur l’autre. La similitude des souffrances avait fait disparaître l’inégalité des rangs, et à peine ces cœurs de même famille se furent-ils sentis, qu’ils s’adoptèrent avec ardeur.
Seulement, la différence des habitudes donna à chacune une position distincte. Honorine fut la maîtresse affectueuse et tendre, Françoise la servante reconnaissante et dévouée.
Toutes deux travaillèrent ensemble à conquérir les bonnes grâces de la mère Louis, non par calcul, mais par un besoin commun d’être aimées. La fermière, dont le grossier égoïsme s’était jusqu’alors agité au milieu des basses servilités ou des résistances brutales, se trouva comme enveloppée dans l’affectueuse complaisance de ces deux femmes. Leur zèle et leur patience désarmaient sa mauvaise humeur. Toujours dans son tort avec elles, sans qu’elles le fissent jamais sentir, la paysanne finit par reconnaître intérieurement son injustice. Ces coups, auxquels on ne répondait jamais que par le sourire ou les caresses, lui firent honte; elle mit les deux Parisiennes hors de la sphère où grondaient ses emportements, et n’eut plus pour elles que des paroles amicales. C’était comme un port où, après les tempêtes du ménage, elle venait respirer. Elle arrivait toujours près des deux femmes chargée de malédictions ou de menaces, et, tout en criant ses plaintes, elle se dégrisait de sa colère, se calmait insensiblement et finissait par redevenir tranquille et souriante. On eût dit une nuée d’orage entrant dans une atmosphère paisible où elle se déchargeait insensiblement de ses foudres.