DE LORD BYRON. (continued 3)
Paulin Paris translation
«Sa tête était extraordinairement belle, et ressemblait beaucoup à celle de Pope dans sa jeunesse.
«Son frère Henry, si Henry est bien le nom de celui de King's college, rappelle fortement sa voix, ses traits et sa manière de rire. Sa passion pour boxer était si grande, qu'il voulait absolument que je le misse aux prises avec Dogherty, pour lequel j'avais parié contre Tom Belcher, et je les vis s'essayer ensemble dans ma chambre avec les gants. Comme il paraissait y tenir opiniâtrement, j'aurais parié, pour lui plaire, en faveur de Dogherty; mais le combat n'eut pas lieu. Bien entendu que c'eût été un combat particulier dans une chambre particulière.
«Un certain jour que le tems ne lui permettait pas de retourner s'habiller chez lui, un ami, M. Basley, je crois, l'équipa d'une chemise et d'une cravate extrêmement à la mode, mais tant soit peu exagérée. Il se rendit à l'opéra, et prit place dans Top's Alley. Pendant l'entr'acte, entre l'opéra et les ballets, une de ses connaissances vint s'asseoir près de lui, et le salua. «Faites le tour, dit Matthews, faites le tour. Pourquoi ferais-je le tour? dit l'autre, vous n'avez qu'à tourner la tête, je suis tout près de vous. C'est précisément ce que je ne peux pas faire, répondit Matthews; ne voyez-vous pas l'état dans lequel je suis?» montrant du doigt son col de chemise savamment empesé, et son inflexible cravate. Et il se tint là pendant tout le spectacle, sa tête conservant toujours la même position perpendiculaire.
«Un soir après avoir dîné ensemble, comme nous allions à l'opéra, je me trouvai avoir un billet disponible, comme souscripteur à une loge, et j'en fis présent à Matthews. «Voilà, dit-il quelque tems après à Hobhouse, un procédé courtois de la part de l'Abbé: un autre ne se serait jamais avisé de penser que je pouvais faire meilleur emploi d'une demi-guinée que de la jeter à un portier de spectacle; mais lui, non-seulement il m'invite à dîner, mais il me donne encore un billet d'opéra.» Ce n'était qu'une de ses singularités, car nul n'était plus libéral, plus grand que lui dans toutes ses manières. Il nous donna, à Hobhouse et moi, avant notre départ pour Constantinople, un festin magnifique, auquel nous fîmes amplement honneur. Une de ses idées était d'aller dîner dans toutes sortes de lieux étranges. Quelqu'un le découvrit un jour dans je ne sais quelle obscure taverne du Strand; et que croyez-vous qui l'y attirait? c'est qu'il payait, je crois, un shilling pour dîner le chapeau sur la tête. Il appelait cela sa maison à chapeau, et de vanter les avantages qu'il avait à prendre ses repas la tête couverte.
Comme déjà avant sa liaison avec M. Matthews, Lord Byron avait commencé à s'enfoncer dans l'abîme du scepticisme, il serait injuste d'attribuer au premier dans les opinions de son ami plus de part qu'il n'a dû en résulter de l'influence naturelle de l'exemple et de la sympathie; influence qui, éprouvée également des deux côtés, rendait en grande partie réciproque la contagion de leurs doctrines. Outre cette communauté de sentimens sur de tels sujets, ils étaient tous deux tourmentés par le goût dangereux de la satire. Les hommes les plus pieux même ne peuvent pas toujours résister à cette disposition d'esprit qui nous entraîne presque malgré nous à déverser du ridicule sur tout ce qu'il y a de plus saint et de plus grave. Il n'est donc pas étonnant que dans une telle société, les opinions du noble poète aient pris avec plus de rapidité une direction vers laquelle elles tendaient naturellement; et quoique l'on ne puisse pas dire qu'il ait eu alors des doctrines bien arrêtées, puisque ni à cette époque ni à aucune autre de sa vie il ne se montra incrédule décidé, il apprit sans doute à sentir moins fortement l'horreur du scepticisme, et à y mêler de la légèreté et de l'amour-propre. Dès le commencement de sa correspondance avec M. Dallas, nous le voyons proclamer ses sentimens sur tous les sujets de cette nature, avec une légèreté et un aplomb bien différens du ton avec lequel il présentait autrefois ses doutes. Cela même forme un contraste frappant avec cette tristesse fiévreuse d'un cœur désolé de perdre ses illusions, qui respire dans chaque vers des prières qu'il avait tracées moins d'un an auparavant.
Il ne faut pas cependant oublier ici sa propension à exagérer tout ce qu'il pouvait y avoir de mauvais en lui. Dans sa première lettre à M. Dallas, nous voyons un exemple de cette étrange ambition, complètement opposée à l'hypocrisie, qui le porta à rechercher plutôt qu'à éviter la réputation de libertin, et à présenter sans cesse sous le jour le plus défavorable son caractère et sa conduite. Son nouveau correspondant lui faisant compliment sur les sentimens de morale et de charité qui respiraient dans l'un de ses poèmes, avait ajouté que cela lui avait rappelé les ouvrages d'un autre noble auteur, qui était non-seulement grand poète, grand orateur et grand historien, mais encore l'un des plus profonds raisonneurs qui aient établi la vérité de cette religion, dont le pardon des offenses est l'un des premiers principes; (le grand et le bon lord Littleton, dont la réputation ne périra jamais.) Son fils, ajoutait M. Dallas, auquel il avait transmis son génie, mais non ses vertus, a brillé un moment pour disparaître bientôt comme un météore passager, et avec lui son titre s'est éteint. C'est à cette lettre que Lord Byron fit la réponse suivante:
LETTRE XX.
À M. DALLAS.
Hôtel Dorant, Albemarle-street, 20 janvier 1808.
Monsieur,
«Votre lettre ne m'est parvenue que ce matin, probablement parce qu'elle m'était adressée à Nottingham, où je n'ai pas résidé depuis le mois de juin dernier; comme elle est datée du 6 courant, je vous prie d'excuser le retard de ma réponse.
«Si, comme vous dites, le petit volume dont vous parlez a fait quelque plaisir à l'auteur de Perceval et d'Aubrey, je suis plus que récompensé par cet éloge. Quoique nos censeurs périodiques se soient montrés d'une indulgence peu commune, je confesse que l'approbation d'un homme d'un génie aussi reconnu est encore bien plus flatteuse pour moi; mais je perdrais, je le crains, tous droits au titre d'homme candide, si je ne refusais pas des éloges que je ne mérite point. Je suis fâché d'ajouter que ce serait ici le cas.
LETTRE XXI.
À M. DALLAS.
Hôtel Dorant, 21 janvier 1808.
Monsieur,
«Dans quelque tems que vos loisirs et votre disposition d'esprit vous permettent de me favoriser d'une visite, je serai sensiblement flatté de faire une connaissance personnelle avec quelqu'un dont l'esprit m'était déjà connu depuis long-tems par ses ouvrages.
«Je suis, etc.»
Quoique telle fût sans doute à cette époque la tournure générale de ses opinions, il faut se rappeler, avant d'ajouter trop d'importance à cette profession de ses sentimens, d'abord qu'il ne résista jamais à la tentation de montrer son esprit aux dépens de sa réputation, ensuite qu'il écrivait ici à une personne bien intentionnée, sans doute, mais en même tems à l'un de ces officieux, de ces donneurs d'avis, toujours contens d'eux-mêmes, que Byron s'est fait dans tous les tems un plaisir d'étonner et de mystifier. Les tours qu'il joua étant enfant au charlatan du Nottinghamshire, Lavender, n'étaient que les premiers d'une longue série de mystifications qu'il fit toute sa vie aux nombreux charlatans que sa célébrité et son humeur sociable attiraient autour de lui.
On peut penser que les souvenirs pénibles que quelques poètes ont conservés de leur vie de collége ont leur origine dans cette antipathie pour les entraves de la discipline, antipathie que l'on observe assez souvent comme un des traits caractéristiques de génie: c'est comme une sorte d'instinct ou de préservatif, s'il est vrai (comme quelques-uns l'ont dit) qu'une éducation classique nuise à la fraîcheur et à l'élasticité de l'imagination. Un écrivain, membre du clergé, et par conséquent peu suspect de vouloir déprécier les études académiques, non-seulement pose cette question: «Les formes ordinaires de notre système d'éducation ne sont-elles pas plus nuisibles qu'utiles aux vrais poètes?» mais encore il paraît fortement pencher pour une solution affirmative. Pour exemple à l'appui de son opinion, il choisit le classique Addisson qui, dans quelques essais originaux d'un genre sévère ou allégorique, paraît n'avoir pas été dépourvu des talens qui révèlent un esprit supérieur, talens qui furent tellement comprimés et énervés par son étude constante et superstitieuse des classiques anciens, que dans le fait il est demeuré un poète très-ordinaire.
C'est sans doute sous l'impression de l'influence maligne de l'atmosphère scholastique sur le génie, que Milton, en parlant de Cambridge, s'écrie: «C'est un lieu où les disciples de Phébus ne sauraient vivre,» et que Lord Byron, répétant en vers une pensée déjà exprimée dans la lettre à M. Dallas, que nous venons de citer, dit: «Son Hélicon est plus pesant et plus fangeux encore que sa rivière de Cam.»
Ce n'est pas seulement le génie qui se rebelle contre la discipline des écoles; le goût, naturellement moins impérieux, et dont l'objet avoué est de cultiver les études classiques, se montre quelquefois rétif au gouvernement pédantesque qu'on veut lui imposer. Ce ne fut qu'après avoir été déchargé de l'obligation de lire Virgile comme une tâche, que Gray se sentit capable d'apprécier et de goûter les beautés de ce poète. Byron, jusques à la fin, s'efforça de vaincre un préjugé de la même nature contre Horace, dont le nom s'associait toujours dans son esprit au souvenir des ennuis de l'école.
Quoique le tems ait accoutumé mon esprit à méditer sur ce que j'avais appris alors, telle est la force du préjugé né de l'impatience qu'ils m'ont fait éprouver dans mes premiers ans, que, perdant pour moi l'attrait de la nouveauté, les auteurs dont j'aurais peut-être cherché la lecture avec avidité, si j'avais été libre dans mes choix, m'inspirent toujours une sorte de dégoût, et que ce que je détestais alors je l'abhorre encore aujourd'hui. Adieu donc, Horace, que je détestais tant, c'est ma faute et non la tienne. C'est un grand malheur d'entendre les mots dont tu t'es servi pour exprimer tes idées poétiques, sans être en âge d'apprécier ces mêmes idées, et de comprendre tes vers, trop tôt pour pouvoir jamais les aimer. (Childe Harold, chant iv.)
Aux grands poètes qui nous ont laissé un témoignage de leur désapprobation du système anglais d'éducation il faut ajouter les noms distingués de Cowley, Addisson et Cowper. Tandis que parmi les exemples qui, comme ceux de Milton et de Dryden, démontrent l'espèce de raison inverse qui peut exister entre les honneurs du collége et le génie, il ne faut pas oublier ceux de Swift, Goldsmith et Churchill, qui ne furent jugés que de médiocres écoliers dans les universités dont ils honorent aujourd'hui les annales. À la suite de cette longue série de poètes qui ont quitté les universités, entachés d'une note déshonorante et pleins de sentimens haineux contre elles, nous ajoutons des noms tels que ceux de Shakspeare, de Pope, de Gay, de Thomson, de Burns, Chatterton, etc., qui tous ont atteint leur degré de gloire respective sans avoir passé par aucun collége. Nous verrons que le plus grand nombre de nos poètes n'a rien dû à cette influence puissante que les universités sont censées exercer sur le développement du génie, dans les pays qui en sont pourvus.
Les lettres suivantes, écrites à cette époque, contiennent quelques particularités qui peut-être ne seront pas sans intérêt pour le lecteur.
LETTRE XXII.
À M. HENRY DRURY.
Hôtel Dorant, 13 janvier 1808.
Mon cher Monsieur,
«La stupidité de mes domestiques ou du portier, en ne vous disant pas de monter dans mon appartement, où je vous aurais rejoint à l'instant, m'a privé du plaisir de vous voir hier matin. J'espérais vous rencontrer le soir dans quelque lieu public, mon étoile ne l'a pas permis; c'est ainsi qu'elle me refuse les faveurs, et généralement les faveurs qui me seraient le plus agréables. Vous eussiez été, je crois, fort étonné en me revoyant; j'ai perdu 50 liv. depuis notre dernière entrevue; je pesais alors 181 liv., je n'en pèse plus maintenant que 130. Je me suis débarrassé de mon superflu, au moyen de l'exercice violent et de l'abstinence. ............................................................................................................................................. .......................................................................................................................................................
«Si vos occupations à Harrow vous permettaient de venir en ville d'ici au premier février, je m'estimerais heureux de vous recevoir dans Albemarle-street. Si je ne puis pas avoir cet avantage, je tâcherai d'aller vous voir une après-midi à Harrow, tout en tremblant que votre cave ne contribue pas beaucoup à ma guérison. Quant à mon digne précepteur, le docteur Butler, notre rencontre chez vous n'empêcherait pas ces petites douceurs que nous étions dans l'habitude de nous prodiguer mutuellement. Nous ne nous sommes parlé qu'une fois depuis mon départ de Harrow, 1805, et dans cette occasion il dit poliment à Tatersall que je n'étais pas un compagnon convenable pour ses élèves. C'était avant ma première échauffourée poétique; et, en bonne prose, si j'avais été plus vieux de quelques années, j'aurais gardé le silence sur ses perfections; mais j'étais couché sur le dos quand j'écrivis ou plutôt quand je dictai ces folies d'écolier. Je ne m'attendais pas à en revenir jamais; mon médecin avait reçu les honoraires de seizième visite, et moi j'en étais à sa seizième ordonnance; je ne pouvais quitter la terre sans laisser à Butler un souvenir de constant attachement, en retour de tous ses bons offices. J'avais intention de descendre à Harrow en juillet; mais pensant que ma visite, immédiatement après la publication, pourrait être interprétée comme une insulte, je dirigeai mes pas ailleurs; j'avais, de plus, appris que plusieurs des élèves s'étaient procuré mon opuscule, et cela, bien certainement, contre mes intentions; car je n'en ai pas donné une seule copie avant le mois d'octobre, époque à laquelle, cédant à des instances réitérées, je ne pus en refuser une à un jeune homme qui depuis a quitté l'école. Vous me pardonnerez de vous entretenir si longuement sur ce sujet; vous l'aviez abordé, dès-lors une explication devient nécessaire. Je n'essaierai point de me justifier, hic murus aheneus esto, nil conscire sibi, etc., comme lord Baltimor lors de son jugement pour un rapt. Je suis demeuré assez long-tems au collége de la Trinité pour avoir oublié la fin du vers; mais si je ne finis pas ma citation, je finirai du moins ma lettre, en vous priant de me croire, avec autant d'affection que de reconnaissance, votre, etc.
«P. S. Je n'abuserai pas de vos loisirs en sollicitant la faveur d'une réponse, de peur que vous ne disiez, comme dit Butler à Tatersall, auquel j'avais adressé une lettre assez imprudente, à l'occasion du propos dont j'ai parlé plus haut: «Je voudrais l'entraîner dans une correspondance avec moi.»
LETTRE XXIII.
À M. HARNESS.
Hôtel Dorant, Albemarle-street, 11 février 1808.
Mon cher Harness,
«Comme je n'ai pas eu occasion de vous les exprimer verbalement, j'espère que vous voudrez bien recevoir mes remercîmens écrits, pour l'opinion flatteuse que vous avez bien voulu exprimer au mois de novembre dernier, sur quelques-unes des productions de ma pauvre muse. Au plaisir que j'éprouve à me voir loué par un ancien camarade d'école se joint le besoin de vous rendre justice, car j'avais entendu l'histoire avec quelques légères variantes. En vérité, quand nous nous rencontrâmes ce matin, Wingfield ne m'avait pas encore détrompé, mais il vous dira que je n'ai témoigné aucun ressentiment en citant le jugement qu'on vous prêtait, quoique je ne sois pas fâché d'avoir découvert la vérité. Peut-être vous vous rappelez à peine qu'il y a quelques années nous avons été liés d'une amitié trop courte, mais bien vive. Pourquoi cette amitié n'a-t-elle pas duré plus long-tems? je n'en sais rien. J'ai encore en ma possession un souvenir de vous, qui m'empêchera toujours de l'oublier. Je me souviens aussi d'avoir été favorisé de la lecture de plusieurs de vos compositions. Il est plusieurs autres circonstances que je pourrais vous rappeler, si je ne craignais de fatiguer votre mémoire; mais je vous prie de croire à la sincérité de mes regrets quant à la courte durée de mon amitié, et aux espérances que je nourris de la voir se renouveler, etc.» BYRON.
J'ai déjà parlé de l'amitié qui unit de bonne heure ce gentleman et Lord Byron, aussi bien que de la froideur qui lui succéda. L'extrait suivant d'une lettre dont M. Harness voulut bien m'honorer, en mettant à ma disposition celle de son noble correspondant, expliquera les circonstances qui amenèrent à cette époque leur réconciliation. Le tribut d'éloges qu'il paie dans les dernières phrases à la mémoire de Lord Byron, ne paraîtra pas moins honorable pour lui-même que pour son ami.
«Bientôt après, notre liaison se refroidit, comme le dit Byron dans la première des lettres ci-jointes, et nous ne nous parlâmes plus durant la dernière année qu'il passa à Harrow, ni jusqu'après la publication de ses Heures d'Oisiveté; il était alors à Cambridge, et moi encore à l'école, mais dans une des formes les plus avancées. Il arriva que dans une amplification anglaise je citai quelque chose de son ouvrage, et je le fis avec éloge. On rapporta à Byron que j'avais au contraire parlé en mauvaise part et de l'ouvrage et de l'auteur, pour m'attirer les bonnes grâces de notre maître le docteur Butler, contre lequel un de ses poèmes renfermait une satire. Wingfield, depuis lord Power's court, notre ami commun, le désabusa de son erreur, et ce fut là l'occasion de la première lettre de ce recueil. Notre commerce se renouvela, et continua de ce moment jusqu'à celui où il quitta l'Angleterre; quelques torts que Lord Byron puisse avoir eu envers d'autres, sa conduite envers moi a toujours été uniformément affectueuse. J'ai eu à me reprocher bien des négligences, bien des petites choses envers lui; mais je ne puis me rappeler, pendant tout le cours de notre liaison, aucun exemple de caprice, aucun manque d'amitié de sa part.»
Au printems de cette année 1808, parut, dans la Revue et Édimbourg, la fameuse critique sur les Heures d'Oisiveté. Qu'il eût d'avance quelque idée de ce qui se préparait contre lui de ce côté, c'est ce que rend évident la lettre suivante à son ami M. Becher.
LETTRE XXIV.
À M. BECHER.
Hôtel Dorant, 26 février 1808.
Mon cher Becher,
«... Passons à Apollon: je suis charmé que vous me continuiez votre indulgence, et que le public veuille bien approuver mes essais. Je suis devenu un personnage si important, qu'une violente attaque se prépare contre moi dans le prochain numéro de la Revue d'Édimbourg. Je sais cela d'un ami qui a vu la copie et l'épreuve de cette critique. Vous n'ignorez pas que le système de ces messieurs est de tout désapprouver. Ils ne louent personne, et ni le public ni les auteurs ne s'attendent à trouver dans leur feuille rien qui ressemble à des éloges. Il y a ici cependant quelque chose de remarquable, attendu qu'ils font profession de ne donner de jugement que sur des ouvrages dignes de l'attention publique. Vous verrez cet article quand il paraîtra: il est, m'a-t-on dit, de la plus extrême sévérité; mais pour moi, j'en suis prévenu; et pour vous, j'espère que vous ne vous en offenserez pas.
»Dites à Mrs. Byron de ne pas se chagriner pour cela, et de s'attendre aux plus grandes hostilités de leur part. Cela ne me peut faire aucun tort, ainsi j'espère qu'elle ne s'en tourmentera pas trop. Ces messieurs manquent leur but en injuriant indifféremment tout le monde; ils ne louent jamais que les partisans de Lord Holland et compagnie; ce n'est rien d'être critiqué et insulté, quand Southey, Moore, Lauderdale, Strangford et Payne Knight partagent le même sort.
»J'en suis fâché, mais il faut retrancher les Souvenirs d'Enfance dans la première édition. J'ai changé conformément à vos avis, les allusions trop personnelles dans la sixième stance de ma dernière ode.
»Et maintenant, mon cher Becher, il me reste à vous offrir mes remercîmens pour tout l'intérêt que vous avez bien voulu prendre à moi et à mes mauvaises rimes. Croyez que je ferai toujours grand cas de vous et de vos amis: je suis bien sincèrement, etc., etc.»
Bientôt après cette lettre, parut l'article redouté, article qui, s'il ne renferme pas beaucoup d'esprit en lui-même, eut du moins le mérite incontestable d'exciter l'esprit des autres; jamais en effet article dicté par la plus juste critique n'obtint la célébrité que celui-ci dut à son injustice elle-même. Aussi long-tems qu'on gardera le souvenir de la courte mais glorieuse carrière qu'a parcourue le génie de Byron, on ne saurait oublier l'odieuse critique qui lui donna son premier élan.
Il n'est que juste cependant de remarquer, sans prétendre justifier en rien le ton méprisant qui règne dans cette critique, que les premiers vers de Lord Byron, tout gracieux et tendres qu'ils sont, étaient peu propres à faire attendre ces miracles brillans de poésie dont, par la suite, il enchanta le monde étonné. Si les vers composés dans sa jeunesse ont un charme particulier à nos yeux, c'est que nous les lisons pour ainsi dire à la lueur de la gloire immortelle qu'il acquit dans la suite.
Il est cependant un point de vue sous lequel ces productions offrent un intérêt profond et instructif. Images fidèles de son caractère pendant cette période de sa vie, elles nous permettent de juger ce qu'il était par lui-même avant que des désappointemens eussent jeté de l'amertume dans son esprit ardent, et donné de l'activité aux défauts qui se rencontraient dans son naturel énergique. En le suivant dans toutes ces effusions de son jeune génie, nous le voyons se peindre des mêmes traits dont chaque anecdote de son enfance nous avait déjà fait la confidence: orgueilleux, entreprenant, colère, plein de ressentiment de la moindre injustice, plus encore dans la cause des autres que dans la sienne, et cependant, malgré son impétuosité, doux et facile sous la main de ceux à qui l'affection donnait le droit de le guider. Lui-même n'a que faiblement rendu justice à cette disposition aimante que l'on aperçoit à chaque page de ce volume; sa jeunesse tout entière, dès sa plus tendre enfance, n'est qu'une série d'attachemens les plus passionnés, de ces épanchemens de l'ame dans l'amitié et dans l'amour, que l'on éprouve rarement, et auxquels les autres répondent plus rarement encore, et qui, repoussés et refoulés vers le cœur, ne sauraient manquer de se tourner en amertume.
L'on reconnaît aussi dans quelques-uns de ses poèmes non publiés, même à travers les nuages dont le doute commence à les couvrir, les sentimens de piété auxquels une ame comme la sienne ne pouvait demeurer étrangère, mais qui, détournés de leur canal légitime, trouvent bientôt dans le culte poétique de la nature une sorte de compensation à celui de la religion dont la superstition les éloigne. Quant à tous ces traits de caractère que nous trouvons çà et là répandus dans ses premiers poèmes, nous le voyons jeter dans l'avenir un coup-d'œil tantôt plein d'un noble orgueil, tantôt plein de tristesse, comme s'il sentait déjà en lui les élémens de quelque chose de grand, mais qu'il doutât que la destinée lui permît d'en développer jamais le germe. Il n'est pas étonnant qu'ayant présente à la pensée toute sa noble carrière, nous contemplions ses premiers essais sous l'influence d'une gloire qui ne leur est pas propre, mais qui est comme le reflet de celle qu'il acquit dans la suite; et alors, dans notre indignation contre l'aveuglement stupide du critique, nous oublions qu'il n'a point écrit sous le charme dont se revêt aujourd'hui pour nous tout ce qui se rattache de loin ou de près au poète.
Pour bien comprendre l'effet que cette critique produisit sur lui, il faut d'abord se faire une juste idée de ce que la plupart des poètes éprouveraient en se voyant en butte à une telle attaque, et puis avouer que Byron avec son caractère et sa sensibilité devait en ressentir l'amertume dix fois plus qu'aucun autre. Nous avons vu avec quelle anxiété fiévreuse il attendait le jugement des revues inférieures; et la joie qu'il montra de se voir louer par des journalistes moins connus, peut nous faire juger combien son cœur a dû saigner sous les coups dédaigneux de ceux qui, à cette époque, tenaient le sceptre de la critique. Un ami qu'il trouva dans le premier moment d'émotion, après la lecture de l'article, s'empressa de lui demander s'il venait de recevoir un cartel, ne sachant comment expliquer autrement la colère et l'indignation qui se peignaient dans ses yeux. Il serait en effet difficile pour le sculpteur ou pour le peintre d'imaginer un sujet d'une beauté plus effrayante que la belle figure du jeune poète au moment de cette crise, où toute son énergie se déployait: son orgueil avait été piqué au vif et son ambition humiliée; mais ce sentiment terrible ne dura qu'un moment: la réaction de son esprit, le besoin de repousser l'attaque, lui révélèrent à lui-même tout son génie; et la douleur et la honte de l'injure se turent dans son cœur devant la noble certitude de la vengeance.
Entre autres effets moins poétiques de l'article de la Revue sur son esprit, il disait souvent que le jour qu'il le lut, il but pour sa part après dîner trois bouteilles de vin de Bordeaux, et que rien ne le soulagea jusqu'à ce qu'il eût donné en vers carrière à son imagination; mais qu'après les vingt premiers, il se trouva beaucoup mieux; en effet, son premier soin, après que la satire eut paru, fut, comme avant qu'elle ne vît le jour, d'alléger autant qu'il le pourrait l'effet qu'elle devait produire sur sa mère, qui, n'ayant pas le même génie, le même sentiment d'une prompte et juste vengeance, devait souffrir cruellement de cette attaque contre sa réputation, et s'en indigna, en effet, beaucoup plus que bientôt il ne le fit lui-même. Mais on verra mieux dans la lettre suivante l'état de son esprit dans ce moment critique.
LETTRE XXV.
À M. BECHER.
Hôtel Dorant, 28 mars 1808.
«J'ai reçu dernièrement de Ridge un exemplaire de la nouvelle édition, et il est bien tems que je vous remercie de la peine que vous avez prise de la surveiller: je le fais bien sincèrement, et je regrette seulement que Ridge ne vous ait pas secondé autant que je l'aurais désiré, au moins quant au papier, à la reliure, etc., etc., de mon exemplaire; peut-être ceux destinés au public sont-ils plus satisfaisans sous tous ces rapports.
»Vous avez nécessairement vu la Revue d'Édimbourg. Je regrette que Mrs. Byron ait pris la chose si fort à cœur. Pour ma part, ces petites boulettes de papier m'ont appris à voir le feu en face; et comme, somme toute, j'ai eu assez de bonheur, mon repos ni mon appétit n'en ont point été altérés. Pratt le glaneur, l'auteur, le poète, etc., etc., m'a adressé une longue épître en vers sur ce sujet, en forme de consolation; mais comme elle est assez mal faite, je ne vous l'enverrai pas, quoique son nom eût pu lui mériter cet honneur. Ces messieurs de la Revue d'Édimbourg n'ont pas bien rempli leur tâche, c'est du moins l'avis de plusieurs hommes de lettres; je pense que je pourrais écrire sur moi-même une critique plus mordante que toutes celles qui ont été publiées jusqu'ici. Ainsi, au lieu de la remarque assez méchante, mais sans esprit, sur Macpherson, j'aurais dit si j'avais été à leur place: «Hélas! cette pièce ne fait que prouver la vérité de l'assertion du docteur Johnson, que beaucoup d'hommes, de femmes et d'enfans pourraient écrire des poésies comme celles d'Ossian.»
»Je suis maigre, et prends beaucoup d'exercice. J'espère vous voir ce printems ou cet été. On dit que lord Ruthen quitte Newstead en avril... Aussitôt qu'il l'aura quitté pour toujours, je vous serais infiniment obligé d'y faire un tour à cheval, d'examiner la propriété et de me donner franchement votre opinion sur le meilleur parti à prendre quant à la maison. Entre nous, je suis diablement enfoncé; mes dettes, tout compris, s'élèveront à neuf ou dix mille livres sterling avant l'époque de ma majorité. Mais j'ai des raisons de penser que je me trouverai cependant plus riche que l'on ne le croit généralement. Je n'ai que peu d'espoir de conserver Newstead; mais Hanson, mon agent, me dit que ma propriété dans le Lancashire vaut trois fois plus. Je crois que nous la recouvrerons, et que la partie adverse ne refuse de la rendre, que dans l'espoir de prolonger l'affaire jusqu'à ma majorité; ils veulent sans doute alors proposer quelques arrangemens, supposant que je préférerai alors une somme d'argent comptant à une réversion. Pour Newstead, je puis le vendre, peut-être ne le ferai-je pas; nous aurons le tems d'en parler plus tard. Je viendrai en mai ou en juin...
»Votre bien affectionné.»
D'après les raisons que nous venons d'en donner, les écarts auxquels il se livrait à cette époque étaient bien moins nombreux et bien moins grossiers que ceux de la plupart de ses condisciples; cependant, soit à cause de la véhémence que leur donnait leur concentration, sur un seul objet, ou plutôt de cet étrange orgueil qui l'a toujours porté à afficher ses erreurs, il arrivait qu'une seule de ses folies faisait plus de bruit que mille de celles des autres; nous en avons un exemple à peu près à l'époque dont nous parlons, et à laquelle je serais porté à croire que se rapportent les allusions mystérieuses que nous venons de citer. Un amour, si l'on peut honorer de ce nom une intrigue passagère que d'autres eussent bientôt oubliée ou auraient eu la prudence de cacher, fut changé par lui en une liaison publique et d'une certaine durée. Il fit loger avec lui à Brompton la personne qui le lui avait inspiré, et l'emmena ensuite à Brighton déguisée en homme. Elle se promenait ordinairement à cheval avec lui, et il la présentait comme son jeune frère. Feu P.... qui se trouvait à Brighton à cette époque, et qui soupçonnait la vraie nature de leurs rapports, dit un jour au prétendu cavalier: «Quel joli cheval vous montez!--Oui, répondit celui-ci, en faisant une faute grossière de langue, c'est mon frère qui me l'a donna (it was gave me by my brother).»
Beattie nous dit de son poète idéal: «Il ne trouvait ni plaisir ni orgueil dans les exercices de force ou d'agilité.» Bien différens étaient les goûts de notre poète réel; et parmi les exercices auxquels il se livrait, il faut compter d'abord les moins romantiques de tous peut-être, celui de boxer et de prendre part au combat du coq. Ce goût lui fit rechercher de bonne heure la connaissance du plus célèbre professeur de cet art, M. Jackson, pour lequel il conserva, toute sa vie, la plus grande considération. Un de ses derniers ouvrages contient un tribut affectueux d'éloges, non-seulement pour les talens de cet ornement, de cette gloire du pugilat, mais encore de ses qualités sociales. Pendant le séjour que Byron fit cette année à Brighton, Jackson fut un de ses visiteurs les plus assidus, les frais de la voiture du professeur, pour l'allée et le retour, étant toujours à la charge de son noble élève. Il honora aussi de sa familiarité d'Egville le maître de ballet et Gimaldi; il envoya, dit-on, à ce dernier, le jour de son bénéfice, un présent de cent guinées. M. Jackson ayant eu l'obligeance de me donner copie du petit nombre de lettres qu'il a conservées parmi un bien plus grand nombre que Lord Byron lui avait adressées, j'en insérerai ici une ou deux qui portent la date de cette année. Quoique les sujets dont elles traitent soient de peu d'importance en eux-mêmes, elles donneront peut-être des habitudes et de la vie actuelle du jeune poète une idée plus complète qu'on ne pourrait tirer de correspondances d'un genre plus relevé. Elles montreront au moins combien les premiers goûts et les premiers passe-tems de l'auteur de Childe-Harold étaient peu romanesques. Si nous les rapprochons des occupations et des amusemens moins romantiques encore de la jeunesse de Shakspeare, nous verrons combien le principe vital du génie, peut, sans s'affaiblir, traverser l'atmosphère, même, en apparence, la plus hétérogène et la plus contraire à sa nature.
LETTRE XXVI.
À M. JACKSON.
Newstead-Abbey, 18 septembre 1808.
Mon cher Jack,
«Je voudrais que vous me fissiez savoir ce que Jekyll a fait à Snoane-Square, n° 40, concernant le pony que j'ai renvoyé comme vicieux.
«Je désire aussi que vous passiez chez Louch, à Brompton, pour lui demander quelle diable d'idée il a eue de m'envoyer une lettre si insolente à Brighton. Dites-lui bien en même tems que je ne prétends pas du tout accepter le compte ridicule qu'il me présente pour de prétendues détériorations.
«Ambroise a agi de la manière la plus scandaleuse dans l'affaire du pony. Vous pouvez dire à Jekyll que s'il ne me rend pas l'argent, je mettrai l'affaire entre les mains de mon homme de loi. Vingt-cinq guinées sont un fort bon prix pour un pony; et parbleu! dût-il m'en coûter 500 liv. st., je ferai un exemple de M. Jekyll, et cela immédiatement, à moins qu'il ne rende l'argent.
Croyez-moi, mon cher Jack, etc.
LETTRE XXVII
À M. JACKSON.
Newstead-Abbey, 4 octobre 1808.
Mon cher Jack,
«Si ce M. Jekyll n'est pas un gentleman, vous ferez avec lui le marché le plus avantageux qu'il vous sera possible; mais si c'est un gentleman, informez-m'en, car alors j'en agirai d'une tout autre manière. S'il ne l'est pas, tirez de lui le plus d'argent que vous pourrez, car j'ai trop d'affaires sur les bras pour commencer un procès. En outre, cet Ambroise devrait rendre l'argent; mais j'en ai fini avec lui. Vous pouvez payer L... avec la balance, et vous disposerez des bidets, etc., pour le mieux.
»J'aurais grand plaisir à vous voir ici; mais la maison est en réparation et pleine d'ouvriers. J'espère toutefois avoir cet avantage avant peu de mois. Si vous voyez Baldwabster, rappelez-moi, je vous prie, à son souvenir, et dites-lui que j'ai regretté la perte de Sydney, qui a péri, je le crains, dans ma garenne, car nous ne l'avons pas vu depuis quinze jours.
»Adieu, etc.»
LETTRE XXVIII.
À M. JACKSON.
Newstead-Abbey, 12 décembre 1808.
Mon cher Jack,
«Achetez le lévrier à quelque prix que ce soit, et autant d'autres de la même race que vous pourrez vous en procurer, mâles ou femelles.
«Dites à d'Egville que je lui renverrai son costume, et que je lui suis fort obligé du patron. Je suis fâché de vous donner tant de peines; mais je n'avais pas idée qu'il fût si difficile de se procurer les animaux en question; mon manoir sera terminé dans quelques semaines, et si vous pouvez me faire une visite à Noël, je serai charmé de vous voir.
«Croyez-moi votre, etc.»
Le costume dont il s'agit ici était sans doute nécessaire pour un théâtre de société qu'il montait à cette époque à Newstead, et sur lequel nous trouverons d'autres détails dans la lettre suivante, adressée à M. Becher.
LETTRE XXIX.
À M. BECHER.
Newstead-Abbey, 14 septembre 1808.
Mon cher Becher,
«Je vous suis fort obligé des informations que vous me donnez, et j'en ferai mon profit. Je vais monter ici une comédie, le vestibule nous fera une salle admirable. J'ai déjà distribué les rôles, et puis me passer de dames, ayant quelques jeunes amis qui feront d'assez bons substituts, à défaut de femmes. Nous n'avons besoin que de trois hommes, outre M. Hobhouse et moi-même, pour la pièce dont nous avons fait choix. Ce sera la Vengeance (the Revenge). Dites, je vous prie, au charpentier Michalson de venir me parler immédiatement, et faites-moi savoir quel jour vous pourrez venir dîner et passer la soirée avec moi.
»Croyez-moi, etc., etc.»
Ce fut dans l'automne de cette année, comme l'indiquent les lettres précédentes, qu'il fixa pour la première fois sa résidence à l'abbaye de Newstead. La maison, quand il la reçut des mains de lord Grey de Ruthen, était dans le dernier état de dégradation; il se mit aussitôt à réparer et à meubler quelques appartemens pour en rendre l'habitation plus commode, non à lui-même, mais à sa mère. Dans une de ses lettres à Mrs. Byron, publiée par M. Dallas, voici comme il explique ses vues et ses intentions à ce sujet.
LETTRE XXX.
À L'HONORABLE 100 MISTRESS BYRON.
Newstead-Abbey, 7 octobre 1808.
Chère Madame,
«Je n'ai point de lits à présent pour les H... ni pour aucun autre; ils couchent maintenant à Mansfield. Je ne sache point que je ressemble à J.-J. Rousseau. Je n'ai nulle ambition de ressembler à si illustre fou; mais ce que je sais, c'est que je vivrai à ma manière, et le plus solitairement qu'il me sera possible. Dès que mes appartemens seront prêts, je serai charmé de vous voir; jusque-là cela serait inconvenant et incommode pour tous deux; vous ne sauriez vous opposer raisonnablement à ce que je rende mon manoir habitable, malgré mon départ pour la Perse en mars ou au plus tard en mai. Vous serez propriétaire jusqu'à mon retour; et en cas d'accident, car j'ai déjà préparé mon testament pour le moment où j'aurai vingt-un ans, j'ai eu soin que la maison et le manoir vous restassent votre vie durant, outre une pension suffisante. Ainsi vous voyez que ce n'est pas l'égoïsme qui mes porte à faire des réparations et des embellissemens. Comme j'ai un ami ici, nous irons au bal de l'Hôpital. Le 12, nous prendrons le thé avec Mrs. Byron à huit heures, et nous espérons vous voir au bal. Si cette dame a la bonté de nous réserver deux chambres pour nous habiller, elle nous obligera infiniment. Que nous soyons au bal à dix ou onze heures, c'est tout ce qu'il faut, et nous retournerons à Newstead entre trois et quatre.
»Adieu. Je suis bien sincèrement votre, etc.»
Dans une autre lettre à sa mère, quelques semaines après la précédente, il développe ses plans sur Newstead et ses voyages projetés.
LETTRE XXXI.
À MRS. BYRON.
Newstead-Abbey, 2 novembre 1808.
Ma chère mère,
«Nous oublierons, s'il vous plaît, ce que vous me dîtes dans votre dernière; je ne désire point me le rappeler. Quand nos chambres seront prêtes, je serai charmé de vous recevoir; et surtout je serais fâché de vous voir douter, en ce moment, de ma sincérité. C'est plus pour vous que pour moi que je meuble la maison; je vous y installerai avant mon départ pour les Indes, qui aura lieu, je crois, dans le courant de mars, s'il ne survient quelque obstacle particulier. Je fais arranger en ce moment le salon vert, la chambre à coucher rouge, et à l'étage au-dessus quelques chambres d'amis. Tout cela sera bientôt prêt, ou du moins je l'espère ainsi.
«Je vous prierais de vous informer auprès du major Watson, qui a résidé long-tems dans les Indes, quels sont les objets dont il est le plus nécessaire d'être pourvu. J'ai déjà fait écrire par l'un de mes amis au professeur d'Arabe, à Cambridge, pour quelques renseignemens que je désire vivement me procurer. Il me sera aisé d'obtenir du gouvernement des lettres pour les ambassadeurs, les consuls, etc., et aussi pour les gouverneurs de Calcutta et de Madras. Je placerai mes propriétés et mon testament entre les mains de plusieurs personnes de confiance dont vous serez certainement l'une. Je n'ai reçu aucune nouvelle de H...; quand j'en aurai, je m'empresserai de vous en faire part.
»Après tout, vous avouerez que mon projet n'est pas mauvais; si je ne voyage pas maintenant, je ne voyagerai jamais, et les hommes le devraient toujours faire un jour ou l'autre. Je n'ai rien qui me retienne maintenant dans mon pays; point de femme, point de sœurs à pourvoir, point de frères, etc. Je prendrai soin de vos intérêts; et, à mon retour, il sera possible que je me décide à suivre la carrière de la politique. Quelques années consacrées à connaître d'autres pays, ne me nuiront pas si j'embrasse ce parti. Tant que nous ne voyons que notre propre nation; nous ne jouons pas franc jeu avec l'espèce humaine. C'est par l'expérience personnelle, et non par des livres, que nous devrions juger les peuples étrangers. Il n'y a rien de tel que de voir par soi-même, et de ne s'en rapporter qu'à ce qu'on a vu.
»Votre, etc.»
Le monument qu'il éleva à ce chien, le plus remarquable en son genre, depuis le tombeau du chien de Salamine, forme encore l'un des plus beaux ornemens de Newstead. Les vers pleins de misanthropie qu'il y fit graver se retrouvent dans son recueil de poésies, et sont précédés de l'inscription que voici:
«Près de ce lieu sont déposés les restes d'un être qui posséda la beauté sans orgueil, la force sans insolence, le courage sans férocité; en un mot, toutes les vertus de l'homme sans ses vices. Cet éloge, qui serait une basse flatterie s'il était inscrit sur des cendres humaines, n'est qu'un juste tribut à la mémoire de Boatswain, chien qui, né à Terre-Neuve, au mois de mai 1803, est mort, à Newstead-Abbey, le 18 novembre 1808.»
Le poète Pope, à peu près au même âge que l'auteur de cette inscription, fait de même l'éloge de son chien, aux dépens de l'espèce humaine, et ajoute que l'histoire nous offre plus d'exemples de la fidélité des chiens que de celle des hommes. Lord Byron, parlant de son favori, dit, avec plus de tristesse et d'amertume encore: «Ces pierres ont été élevées pour couvrir les restes d'un ami; je n'en ai jamais eu qu'un, et c'est ici qu'il repose.» Il semble, en effet, qu'à cette époque sa mélancolie fît de rapides progrès. Dans une autre lettre à M. Hodgson, il dit: «Vous savez que, d'après Smollet, le rire est le signe caractéristique d'un animal raisonnable; je le crois aussi; malheureusement mes dispositions naturelles ne s'accordent pas toujours avec mon opinion à cet égard.»
Murray, le vieux serviteur dont il parle plus haut, comme le seul individu fidèle qui lui reste, avait été long-tems domestique du vieux lord, et était traité par le jeune poète avec une affection que la vieillesse inspire rarement, surtout dans une condition dépendante. «J'ai vu souvent, dit l'un des plus constans visiteurs de Newstead, Lord Byron à la fin du repas, emplir un grand verre de Madère, et le passer par-dessus son épaule à Joe Murray, qui se tenait derrière sa chaise, en lui disant avec un air d'affection qui animait toute sa physionomie: «Tiens, bois, mon vieux camarade!»
Nous retrouvons dans un passage d'une autre de ses lettres à M. Hodgson un exemple de ce ton d'indifférence avec lequel il parlait quelquefois de la difformité de son pied. Ce gentleman ayant dit, en plaisantant, que quelques vers des Heures d'oisiveté étaient calculés pour porter les écoliers à la révolte, Lord Byron répondit: «Si mes chants ont produit les glorieux effets que vous dites, je serai un Tyrtée complet, quoique, et je suis fâché de le dire, je ressemble plutôt à ce poète célèbre, dans ma personne que dans mes ouvrages.» Quelquefois aussi il supportait avec la meilleure humeur du monde une allusion faite par d'autres à cette infirmité, quand il supposait qu'on n'avait pas eu l'intention de l'offenser. Un jour, dans une compagnie nombreuse et mélangée, une personne sans éducation lui demanda tout haut: «Eh bien, Milord, comment va votre pied?--Je vous remercie, Monsieur, répondit Byron du ton le plus poli, comme à l'ordinaire, et absolument de même.»
L'extrait suivant, relatif à un ecclésiastique des amis de sa Seigneurie, est encore tiré d'une de ses lettres à M. Hodgson, et de la même année:
«J'écrivis, il y a quelques semaines, à N***, le priant de recevoir comme élève le fils d'un citoyen de Londres, que je connais beaucoup. Les attentions toutes particulières dont la famille m'avait comblé pendant mon séjour parmi eux m'engagèrent à cette démarche. Maintenant, faites attention à ce qui va suivre, comme quelqu'un l'a dit d'une manière si sublime. Ce même jour arrive une épître signée N***, ne contenant pas un seul mot relatif à la pension et à l'éducation, mais une pétition en faveur de Robert Gregson, le fameux boxeur, actuellement en prison pour quelques malheureuses livres sterling, et menacé d'avoir pour dernier asile le Banc du Roy. Si cette lettre m'était venue de quelques-unes de mes accointances laïques, ou enfin de toute autre personne que celle dont parle la signature, je ne m'en étonnerais pas. Si N*** est sérieux, je félicite le pugilat sur l'acquisition d'un tel patron, et me trouverais heureux d'avancer quelque somme que ce soit pour la délivrance du captif Gregson. Mais avant que d'écrire à N*** sur ce sujet, je veux certainement avoir un certificat du fait signé de vous ou de quelque respectable propriétaire. Quand je dis le fait, c'est le fait de la lettre en tant qu'écrite par N***; car je n'ai aucun doute de l'exactitude de ce qu'elle contient. La lettre est actuellement devant moi, et je la garde pour vous la faire lire.»
La tournure misanthropique que des affections trompées et des espérances frustrées avaient, à cette époque, donnée à son esprit, lui rendait facile le genre de la satire; cependant il est évident que cette amertume existait bien plus dans son imagination que dans son cœur; et l'entraînement qu'il éprouvait à faire la guerre au monde venait moins du plaisir de porter des coups çà et là, que du sentiment de sa puissance qui se révélait alors à lui-même, et qui le plaçait plus haut qu'auparavant dans sa propre estime. La vérité est que la grande facilité avec laquelle, comme on le verra bientôt, il passe de l'éloge à la censure ou de la censure à l'éloge, prouve combien étaient passagères et incohérentes les impressions qui, dans beaucoup de cas, semblent avoir dicté ses jugemens. Quoique cette circonstance ôte à quelques égards, du poids à ses éloges, elle l'absout en même tems du trop d'aigreur qui se trouve dans ses critiques.
Sa majorité (1809) fut célébrée à Newstead par autant de réjouissances que purent le permettre la médiocrité de sa fortune et l'exiguïté du nombre de ses amis; outre le bœuf rôti de fondation, il y eut un bal donné en cette occasion. La seule particularité dont se souvienne le vieux domestique qui m'en a parlé, c'est que M. Hanson, l'agent du Lord, était au nombre des danseurs. Quant à la manière dont Byron lui-même célébra ce grand jour, je trouve dans une lettre écrite de Gênes, en 1822, les détails suivans qui pourront ne pas paraître sans intérêt. «Vous ai-je jamais dit que le jour de ma majorité, je fis mon dîner d'œufs avec du lard et une bouteille d'ale? Pour une fois en passant, c'est ce que j'aime le mieux à manger et à boire; mais comme ni l'un ni l'autre ne conviennent à mon estomac, c'est une petite jouissance que je ne me permets que dans les grandes occasions, tous les quatre ou cinq ans environ.» On se procura à un intérêt énorme par l'entremise des usuriers, l'argent nécessaire pour son début dans le monde, et la nécessité de le rembourser fut long-tems un fardeau pour lui.
Ce ne fut qu'au commencement de cette année qu'il apporta à Londres sa satire toute prête, à ce qu'il croyait lui-même, pour l'impression; mais malheureusement avant que l'ouvrage ne fût imprimé, sa bile trouva de nouveaux alimens dans la négligence avec laquelle il se crut traité par son tuteur lord Carlisle. Les relations qui avaient précédemment existé entre ce seigneur et son pupille n'avaient jamais été de nature à faire naître beaucoup d'amitié entre eux, et c'est au caractère et à l'influence de Mrs. Byron qu'appartient surtout le blâme d'avoir augmenté, si ce n'est d'avoir causé leur éloignement. Lord Byron sentit vivement, comme nous le voyons dans une de ses lettres, la froideur avec laquelle lord Carlisle avait reçu la dédicace de son premier volume. Toutefois cédant à des considérations prudentes, non-seulement il avait dissimulé son déplaisir, mais il avait dans sa satire (telle qu'elle devait d'abord paraître) introduit le compliment suivant à son tuteur:
«Il n'en est qu'un seul auquel Apollon daigne encore sourire, et dans Carlisle il couronne un nouveau Roscommon.»
Pendant l'impression de son poème, il l'augmenta de plus de cent vers, et y fit plusieurs changemens, dont deux ou trois peuvent être cités comme preuves de la promptitude avec laquelle il recevait les impressions et les influences qui l'ont rendu si variable dans ses manières de sentir et de juger. Dans sa satire, telle qu'il l'avait composée d'abord, se trouvaient les deux vers suivans:
Quoique des imprimeurs condescendent à souiller leurs presses des odes de Smythe et des chants épiques de Hoyle.
Il se repentit, au moment de la publication, de l'injustice de ces deux vers (injustes également pour les deux auteurs qui y sont cités), du moins quant à l'une de ces deux victimes. Il prit dans sa satire imprimée un ton tout-à-fait différent. Le nom du professeur Smythe y est cité avec honneur, comme il le méritait, et accouplé à celui de M. Hodgson, l'un des plus estimables amis du poète:
Oh! obscur asile d'une race vandale, à la fois honneur et disgrâce des sciences, si plongé dans la routine de l'ennuyeuse inutilité, qu'à peine les noms de Smythe et d'Hodgson seront capables de réhabiliter le tien!
Voici un autre exemple de son extrême mobilité. Le manuscrit original de la satire contenait ce vers:
Je laisse la topographie à ce fat de Gell.
Pendant le tems de l'impression il fit connaissance avec sir Williams Gell. Alors, sans effort, par le changement d'une seule épithète, il convertit sa satire en éloge: il écrivit pour la postérité:
Parmi les passages ajoutés au moment de l'impression, il faut remarquer les vers contre la licence de l'opéra, «qu'ainsi donc l'Ausonie, etc.,» que le jeune poète écrivit un soir au sortir du théâtre, et envoya aussitôt à M. Dallas pour les insérer dans sa satire. Une autre de ces additions fut le juste tribut d'éloge payé à MM. Crabbe et Rogers, éloge d'autant plus désintéressé et d'autant plus exact, qu'à cette époque il n'avait vu ni l'une ni l'autre de ces deux personnes distinguées, et qu'il conserva toute sa vie l'opinion qu'il avait exprimée sur leur mérite. Il devint depuis ami intime de l'auteur des Plaisirs de la mémoire; mais il n'eut jamais le bonheur de former aucune liaison avec celui qu'il désigna si bien sous le nom de peintre le plus sombre et le plus vrai de la nature. Mon respectable ami et voisin, M. Crabbe, m'a dit qu'une fois ils passèrent un jour ou deux dans le même hôtel, sans le savoir, et qu'ils ont dû souvent se rencontrer, soit en entrant dans la maison, soit en sortant.
Presque de deux jours l'un, M. Dallas, qui s'était chargé de surveiller l'impression, recevait de nouveaux matériaux pour l'enrichir; l'esprit de l'auteur une fois excité sur un sujet quelconque ne savait plus maîtriser la surabondance de ses idées. Dans l'un de ses courts billets à M. Dallas, il lui dit: «Dépêchez-vous vite d'imprimer, ou je vous inonderai de vers.» Il en fut de même pour ses publications subséquentes, aussi long-tems du moins qu'il fut à portée de son imprimeur, alimentant jusqu'au dernier moment la presse d'idées neuves et fécondes qui lui étaient fournies par la lecture de ce qu'il avait écrit auparavant. Il semblerait, en effet, d'après l'extrême facilité et l'extrême rapidité dont il ajouta à presque tous ses ouvrages leurs plus beaux passages, tandis qu'ils étaient entre les mains de l'imprimeur, que l'action même de se faire imprimer aiguillonnât son imagination, et que le torrent de ses idées prît plus de vie, de fraîcheur, en arrivant, pour ainsi dire, à son embouchure.
Parmi les passages pathétiques dont il orna son poème fut celui que lui suggéra la mort déplorable de lord Falkland. C'était un officier de marine, brave, mais débauché, dont il avait fait connaissance dans le monde, et qui fut, au commencement de mars, tué dans un duel par M. Powell. Les stances touchantes qu'il lui a consacrées dans sa satire prouvent assez combien cet événement l'avait vivement frappé. «Je connaissais beaucoup le feu lord Falkland. Le mardi soir je l'avais vu faire lui-même les honneurs de sa table hospitalière; le mercredi matin, je vis étendu devant moi ce corps qu'animaient naguère le courage, la sensibilité, et tant de nobles passions!» Il ne s'en tint pas à des paroles pour prouver sa sympathie dans cette occasion. Ce malheureux jeune homme laissait derrière lui une famille qui avait besoin pour son soulagement d'autre chose qu'une stérile compassion, et Lord Byron, malgré la gêne qu'il éprouvait lui-même à cette époque, trouva moyen de venir généreusement et délicatement au secours de la veuve et des enfans de son ami. Dans la lettre suivante à Mrs. Byron, il en parle entre autres sujets importans avec une sensibilité éloignée de toute ostentation, qui lui fait le plus grand honneur.
LETTRE XXXII.
À MRS. BYRON.
Saint-James-street, n° 8, 4 mars 1809.
Ma chère Mère,
«Ma dernière lettre fut écrite dans un grand abattement d'esprit causé par la mort de ce pauvre Falkland, qui a laissé sans un schelling sa femme et ses enfans. Je me suis efforcé de venir à leur secours. Dieu sait que je n'ai pas pu le faire comme je l'aurais désiré, gêné comme je le suis, et accablé de tant de dettes.
»Vous avez parfaitement raison; il faut que Newstead et moi nous nous soutenions, ou tombions ensemble. J'y ai vécu, j'y ai attaché mon cœur, et jamais besoin d'argent présent ou à venir ne pourra me porter à vendre la moindre parcelle de notre héritage. J'ai un amour-propre qui me donnera la force de supporter bien des embarras pécuniaires: j'aurai peut-être à endurer bien des privations; mais quand on m'offrirait en échange de Newstead la première fortune de l'Angleterre, je rejetterais la proposition. N'ayez pas d'inquiétude à ce sujet; M. H*** en parle comme un homme d'affaires; mais je sens comme un homme d'honneur, et je ne vendrai pas Newstead.
»J'entrerai à la chambre des pairs dès que l'on aura reçu certains certificats pour lesquels on a écrit à Carhais, dans le Cornouaille, et je ferai parler de moi: il faut que je brille dès le commencement, ou tout est perdu. Il faut me garder le secret sur ma satire pendant un mois, après cela vous serez libre d'en parler absolument comme vous le voudrez. Lord Carlisle en a usé avec moi d'une manière infâme, en refusant de donner au chancelier aucun détail sur ma famille. Je l'ai sanglé comme il faut dans mes vers, et peut-être sa Seigneurie se repentira-t-elle de n'avoir pas montré une humeur plus conciliante. On dit que cela se vendra; je l'espère, car le libraire s'est bien conduit jusqu'ici, c'est-à-dire que l'édition a été bien soignée. Croyez-moi, etc.
»P. S. Vous aurez hypothèque sur une des fermes.»
Le certificat dont il est ici question comme attendu de la principauté de Cornouaille était les preuves du mariage entre l'amiral Byron et miss Trevanion, mariage célébré, à ce qu'il paraît, dans une chapelle particulière, à Carhais, et dont, en conséquence, il était difficile de se procurer une attestation légale. Le délai nécessaire pour obtenir ces papiers, et le refus peu gracieux de lord Carlisle de donner aucune explication sur sa famille, furent les obstacles qui l'empêchèrent long-tems de prendre sa place à la chambre. Les preuves nécessaires ayant été à la fin fournies, il se présenta, le 13 mars, dans un état d'isolement auquel aucun jeune homme d'un rang aussi élevé ne s'était jamais vu réduit en pareille occasion. N'ayant pas un seul individu de sa classe pour l'introduire comme un ami, ou l'accueillir comme une connaissance, ce fut au hasard seul qu'il dut d'être accompagné jusqu'à la barre de la chambre par un parent très-éloigné, et qui lui était complètement inconnu un peu plus d'un an auparavant. Ce parent fut M. Dallas, et les détails qu'il nous a donnés de cette scène entière sont trop frappans pour que nous y changions un seul mot.
«La satire fut publiée vers le milieu de mars, quelques jours après qu'il eut pris sa place à la chambre des Pairs, ce qu'il fit le 13 du même mois. Je descendais ce jour-là de James's-Street, sans intention de lui faire visite; mais voyant son cabriolet à la porte, j'entrai. Sa figure plus pâle qu'à l'ordinaire montrait que son esprit était agité et qu'il pensait au noble seigneur sous les auspices duquel il avait toujours cru faire son entrée à la Chambre. Je suis bien aise, me dit-il, de vous voir; je vais prendre ma place à la Chambre, peut-être voudrez-vous bien m'accompagner. Je me hâtai de lui exprimer combien j'étais disposé à le faire, lui cachant en même tems le chagrin que j'éprouvais en voyant un jeune homme qui, par sa naissance, sa fortune et ses talens, appartenait à la première classe de la société, assez négligé, assez isolé dans le monde, pour qu'il n'y eût pas un seul membre du sénat dont il allait faire partie, auquel il pût s'adresser pour y être introduit d'une manière convenable. Je vis qu'il sentait vivement sa situation, et je partageais son indignation.
Au récit d'une cérémonie si désagréable pour un esprit fier comme le sien, et si peu de nature à diminuer les idées misanthropiques qui déjà prenaient sur lui tant d'empire, j'ajouterai d'après l'un de ses propres souvenirs, les détails qu'il nous a lui-même laissés sur sa courte conversation avec le lord chancelier:
«Quand j'eus atteint mes vingt-un ans, la nécessité de me procurer certains certificats de naissance et de mariage m'empêcha pendant plusieurs semaines de prendre rang dans la Chambre. Après que ces difficultés eurent été levées, et que j'eus prêté serment, le lord chancelier s'excusa auprès de moi de ce délai, observant que le maintien de ces formes voulues était une partie de son devoir. Je lui répondis qu'il ne me devait point d'excuse, et comme il n'avait pas, en effet, montré beaucoup d'empressement, j'ajoutai: Votre seigneurie est exactement comme le Petit Poucet (on donnait à cette époque la pièce de ce nom), vous avez fait votre devoir, mais vous n'avez fait rien de plus.»
Quelques jours après parut la satire, et l'un des premiers exemplaires fut adressé à M. Harness, son ami, avec la lettre suivante:
LETTRE XXXIII.
À M. HARNESS.
Saint-James's-Street, 18 mars 1809.
«Vous ne me deviez pas d'excuses; si vous avez le tems d'écrire, et si vous y êtes disposé, tant mieux; Le Seigneur nous rend reconnaissans pour les faveurs que nous recevons. Quand, au contraire, je n'entends pas parler de vous, je me console en pensant que vous êtes plus agréablement occupé.
«Je compte partir pour mes voyages, si je puis, au printems, et avant cette époque je fais une collection des portraits de ceux de mes camarades d'école avec lesquels j'étais le plus lié. J'en ai déjà quelques-uns, et j'ai besoin du vôtre, sans lequel la galerie ne serait pas complète. J'ai employé l'un des premiers peintres de miniature de l'époque, et ce à mes dépens bien entendu, car je n'ai jamais souffert que mes connaissances fussent induites à la moindre dépense pour satisfaire quelqu'une de mes fantaisies. Cette observation pourra paraître indélicate; mais quand je vous dirai qu'un de nos amis avait d'abord refusé de poser dans la persuasion qu'il lui faudrait délier les cordons de sa bourse, vous conviendrez qu'il est nécessaire de bien établir d'abord ces préliminaires; pour éviter le retour d'une semblable méprise, je viendrai vous voir quand il en sera tems, et je vous ménerai chez le peintre. Ce sera une espèce de taxe que je léverai pendant une semaine sur votre patience; mais excusez-moi, je vous prie, et songez que cette ressemblance sera peut-être le seul souvenir qui me restera un jour de notre ancienne amitié et de notre liaison actuelle. Cette idée paraît assez folle maintenant; mais dans quelques années, quand quelques-uns d'entre nous seront morts, que d'autres seront séparés par des circonstances inévitables, ce sera une sorte de satisfaction de conserver, dans les portraits de ceux qui survivront, l'image de ce que nous étions naguère, et de contempler dans les portraits de ceux qui seront morts tout ce qui nous restera du jugement, de la sensibilité et de l'ensemble de tant de nobles qualités. Mais tout ceci doit être assez ennuyeux pour vous; ainsi bon soir, et pour finir mon chapitre ou plutôt mon homélie, croyez-moi, mon cher Harness, votre très-affectionné, etc., etc.»
Dans cette idée romanesque de rassembler et de conserver les portraits de ses anciens amis de classe, on voit le travail naturel d'un cœur ardent et désappointé qui, à mesure que l'avenir commence à s'obscurcir autour de lui, se rattache avec empressement au souvenir du passé, et qui, désespérant de trouver de nouveaux et de fidèles amis, ne songe plus qu'à conserver tout ce qu'il pourra des anciens. Mais, en ce moment même, sa sensibilité eut à soutenir un de ces terribles échecs auxquels des ames comme la sienne, fort au-dessus de la trempe ordinaire, ne sont que trop fréquemment exposées. Ce fut de la part d'un des amis qu'il estimait le plus qu'il reçut, au moment où il quittait l'Angleterre, cette preuve d'indifférence dont il se plaint et s'indigne dans une note du second chant de Childe-Harold, la mettant en contraste avec la fidélité et l'affection que venait de lui montrer son domestique turc Derwish. M. Dallas décrit ainsi l'émotion où il le vit à l'occasion de ce même manque d'affection:
«Je le trouvai étouffant d'indignation. Le croirez-vous? me dit-il; je viens à l'instant de rencontrer N***, je l'ai prié de venir passer une heure avec moi; il m'a refusé; et quelle raison pensez-vous qu'il m'ait donnée? Il était engagé à aller courir les boutiques avec sa mère et quelques autres dames, et il sait que je pars demain pour être absent pendant plusieurs années, et peut-être pour ne revenir jamais! Amitié! je ne pense pas qu'excepté vous, votre famille et peut-être ma mère, je laisse derrière moi un seul être qui se soucie de ce que je pourrai devenir.»
D'après cette phrase déjà citée d'une lettre à Mrs. Byron, «il faut que je fasse quelque chose bientôt dans la Chambre,» et d'après une autre expression plus explicite encore, contenue dans une lettre à M. Harness, il paraîtrait qu'il songeait sérieusement, à cette époque, à entrer de suite dans la carrière des affaires politiques que sa qualité de pair héréditaire semblait ouvrir naturellement devant lui. Mais quelles qu'aient été d'abord les impulsions de son ambition vers ce point, il y renonça bientôt. S'il eût été allié de quelques familles qui eussent tenu un rang distingué dans le monde politique, son envie de dominer, secondée par de tels exemples et de telles sympathies, l'eût porté sans doute à chercher la gloire au milieu des guerres de parti; peut-être c'eût été alors son lot de donner un exemple remarquable de ce changement par lequel un homme cesse d'être un grand poète pour devenir un grand politique. Heureusement, toutefois pour le monde, car c'est une question si ce fut un bonheur pour lui-même, il était décidé que ce serait dans l'empire plus brillant de la poésie qu'il devait dominer. En effet, l'isolement de toute société dans lequel il se trouvait à cette époque, étant privé de ces affections et de ces protections dont un jeune homme est ordinairement entouré lors de ses débuts, cet isolement, dis-je, devait le décourager de suivre une carrière où les chances de succès dépendent surtout des avantages qui ne sont pas en nous-mêmes. Loin donc de prendre une part active aux travaux de ses nobles collègues, il paraît qu'il regardait comme ennuyeux et mortifiant d'y assister comme spectateur. Quelques jours après son admission, il se retira dans sa retraite de Newstead-Abbey, pour y savourer l'amertume d'une expérience prématurée, ou pour y méditer d'avance sur les scènes et les aventures auxquelles son esprit ardent devait trouver à l'étranger un champ plus libre que dans sa patrie.
Peu de tems s'écoula cependant avant qu'il ne fût rappelé à Londres par le succès de sa satire, dont le prompt débit rendait une seconde édition nécessaire. Son agent zélé, M. Dallas, avait pris soin de lui transmettre, dans sa solitude, tout ce qu'il avait pu recueillir d'opinions favorables à son ouvrage. Il n'est pas sans intérêt de voir par quels degrés on arrive d'abord à la réputation, et de trouver dans l'approbation d'autorités telles que Pratt et les écrivains des Revues, la première récompense et les premiers encouragemens d'un Byron.
«Vous êtes déjà, lui écrivait-il, assez généralement connu pour l'auteur. Cawthorn m'en a parlé dans ce sens, et j'en ai eu par moi-même une preuve chez Hatchard, libraire de la reine. J'entrai pour lui demander la satire; il me répondit qu'il en avait vendu un grand nombre d'exemplaires, qu'il ne lui en restait pas un, qu'il allait en redemander davantage, ce que je vis depuis qu'il avait fait. Je lui demandai quel était l'auteur. Il me répondit qu'on la croyait de Lord Byron. J'insistai pour savoir si c'était son opinion, à lui-même. Il me répondit que oui, et que ce qui le lui faisait croire, c'est qu'une dame de distinction était venue, sans hésitation, lui demander la satire de Lord Byron. Il m'apprit aussi qu'il avait demandé à M. Giffard, qui vient souvent dans sa boutique, si la satire était de vous; celui-ci nia absolument qu'il en connût l'auteur; mais il parla avec grand éloge de l'ouvrage, et dit qu'on lui en avait envoyé un exemplaire. Hatchard m'a assuré que tous ceux qui fréquentent son cabinet de lecture l'admirent beaucoup. Cawthorn m'a dit qu'on en faisait généralement un très-grand cas, non-seulement parmi ses propres pratiques, mais encore parmi toutes celles de ses confrères. Je suis allé plusieurs fois exprès chez mon éditeur, et je l'ai toujours entendu beaucoup vanter. Pratt l'a lue dernièrement à haute voix dans les salons, Phillip à un cercle d'hommes de lettres: tous l'ont unanimement louée. L'Anti-Jacobin et le Gentleman's Magazine ont déjà embouché pour vous la trompette de la renommée. Vous verrez votre satire dans les autres revues le mois prochain, et probablement elle sera maltraitée dans quelques-unes, suivant les rapports que les propriétaires ou les éditeurs peuvent avoir avec ceux que vous y avez flagellés.»
Cette seconde édition est suivie d'un post-scriptum en prose que M. Dallas, et c'est une preuve de jugement et de goût, supplia en vain le poète de retrancher. Il est fort à regretter que Byron ne se soit point rendu à ses sages avis; car il règne, dans cette malheureuse page, un ton de bravache, que l'on est toujours peiné de voir adopté par un homme vraiment brave. En voici un échantillon: «On dira peut-être que je quitte l'Angleterre, parce que j'y ai insulté des personnes d'esprit et d'honneur; mais je reviendrai, et elles pourront entretenir jusque-là leurs ressentimens. Ceux qui me connaissent peuvent affirmer que les motifs qui me font voyager, sont loin d'être des craintes littéraires ou personnelles, et ceux qui ne me connaissent pas pourront en être convaincus un jour. Depuis la publication de cet opuscule, mon nom n'a pas été au secret, j'ai presque constamment habité Londres, prêt à rendre raison de ce que j'ai écrit, et m'attendant chaque jour à recevoir quelque petit cartel; mais, hélas! les tems de la chevalerie sont passés, ou, pour parler comme le vulgaire, il n'y a plus de courage aujourd'hui.»
Quelques torts que l'auteur ait pu avoir dans cette satire, peu de personnes la jugeraient plus sévèrement aujourd'hui, qu'il ne la jugea lui-même neuf ans après l'avoir composée, au moment où il venait de quitter l'Angleterre pour n'y jamais revenir. M. Murray possède l'exemplaire que Byron lut alors; et les notes qu'il griffonna en marge, et au bas des pages, méritent d'être traduites ici; sur la première on lit:
«La reliure de ce volume est beaucoup trop belle pour ce qu'il contient.
»C'est la propriété d'un autre, voilà la seule raison qui me retient de jeter au feu ce misérable monument de colère déplacée et de critique aveugle.»
En marge de ce passage: «De se laisser égarer par le cœur de Jeffrey, ou la tête béotienne de Lamb,» est écrit: «Cela n'est pas juste; la tête et le cœur de ces messieurs, ne sont pas du tout tels qu'ils ont été ici représentés.» En travers de tout le sévère passage contre MM. Wordsworth et Coleridge, il a griffonné injuste. Pour l'attaque terrible contre M. Bowles, le commentaire est: «Tout ce morceau sur Bowles est trop sauvage.» À la marge des vers qui commencent par «salut à l'immortel Jeffrey,» est écrit, «trop féroce... C'est de la folie toute pure;» et plus bas, à propos des vers: «Quelqu'un se rappelle-t-il ce jour désastreux, etc.,» il ajoute, «tout cela est mauvais, parce que c'est trop personnel.»
Quelquefois cependant, loin de casser ses premiers jugemens, il semble disposé à les confirmer et rendre plus sévères. Ainsi, en marge du passage relatif à certain auteur de certaines épopées obscures (Cottle), il dit: «C'est bien,» ajoutant au bas de la page: «J'ai vu quelques lettres de ce drôle à une pauvre dame poète,» dont il attaque les productions (productions dont cette brave femme n'était nullement enflée), d'un ton si grossier et si tranchant, que je ne regretterais pas les coups de fouet que je lui ai donnés, quand même ils eussent été injustes, ce qui n'est pas, car en vérité c'est un grand âne. En marge des vers si forts contre Clarke, collaborateur du Magazine appelé le satiriste, se trouve cette remarque: «Assez bien; il la méritait, et cela n'est pas trop mal exprimé.»
En regard de l'éloge de M. Crabbe, il a écrit: «Je considère Crabbe et Coleridge comme les deux plus remarquables poètes de notre tems, sous le rapport de l'invention et du pathétique.» Sur l'un de ses propres vers:
Et la gloire comme le Phénix au milieu des flammes, etc.
il s'écrie: «Le diable emporte le Phénix! comment a-t-il fait pour venir se fourrer là?» Et il conclut ses remarques de détails par l'observation suivante, sur l'ensemble de la pièce:
«Je désirerais bien sincèrement que la majeure partie de cette satire n'eût jamais été écrite, non seulement à cause de l'injustice des jugemens qui y sont portés sur quelques ouvrages et quelques personnes, mais parce que je ne saurais approuver le ton qui y règne en général, et l'esprit qui l'a dictée. «BYRON.--Diodati-Genève, 14 juillet 1816.»
En même tems qu'il préparait sa nouvelle édition, il faisait gaîment les honneurs de Newstead à une troupe de jeunes amis de collége, qu'à la veille de quitter l'Angleterre pour si long-tems il avait réunis autour de lui, comme pour une fête d'adieux. La lettre suivante, de l'un des convives, Charles Skinner Matthews; quoiqu'elle ne parle pas autant de son hôte illustre que nous eussions pu le désirer, plaira sans doute au lecteur comme une peinture prise au moment même, et qui réfléchit bien le caractère de Byron à cette époque.
LETTRE DE C.S. MATTHEWS, ÉCUYER,
À MISS ***.
Londres, 22 mai 1809.
Ma chère miss ***,
«Il faut d'abord que je vous donne quelques détails sur le lieu singulier que je viens de quitter.
»Newstead-Abbey est située à 136 milles de Londres, et à 4 de Mansfield. C'est un si beau morceau d'architecture que je ne serais pas étonné qu'on en trouvât la description, et peut-être la gravure, dans les monumens gothiques de Grose. Elle est en la possession des ancêtres du propriétaire actuel depuis l'époque de la dissolution des monastères, mais le bâtiment lui-même est d'une date bien plus reculée. Quoique tombant en ruines, c'est encore une abbaye complète, et la plus grande partie de l'édifice est encore debout et dans le même état que le jour où il fut construit. Il y a deux rangées de cloîtres, avec un grand nombre de chambres et de cellules, qui, bien qu'inhabitées et inhabitables, pourraient facilement être remises en état; beaucoup des anciennes chambres servent encore, entre autres une grande salle dallée. Il ne reste plus qu'un côté de l'église de l'abbaye; l'ancienne cuisine et une longue file de bâtimens attenans n'offrent plus qu'un amas de décombres. Une salle magnifique de 70 pieds de long sur 23 de large, unit les anciennes constructions aux bâtimens modernes; mais toutes les parties de la maison sont dans un grand état de délabrement et d'abandon, excepté celles que le seigneur actuel vient de faire arranger.
»La maison et les jardins sont entièrement entourés d'une muraille crénelée. Devant l'entrée principale se trouve un grand lac, flanqué çà et là de bâtimens fortifiés, dominés par une tour placée à l'autre extrémité. Imaginez-vous, tout autour, des collines nues et arides, la vue ne découvrant qu'à peine deux ou trois méchans arbres rabougris, à plusieurs milles de distance, et vous aurez une idée de Newstead. Le dernier lord étant brouillé avec son fils, auquel le domaine était assuré par substitution, voulut au moins, par esprit de vengeance, qu'il ne lui arrivât que dans le plus mauvais état possible. En conséquence il négligea les constructions, et fit un tel abattage de tous les arbres, qu'il réduisit bientôt une propriété naguère boisée à l'état de désolation et de nudité que je viens de décrire. Toutefois, son fils mourut avant lui, et, tout cet étalage de colère manqua ainsi son effet.
»En voilà assez sur le domaine; j'ai multiplié les détails sans ordre et sans liaison, pour qu'ils ressemblassent mieux au sujet. Mais si ce lieu vous paraît étrange, la manière dont on y vit ne l'est pas moins, je vous assure. Montez avec moi les degrés qui mènent au vestibule, que je vous présente à Milord et à ses hôtes. Prenez garde, souvenez-vous de n'y venir qu'en plein jour, et de bien ouvrir vos yeux, car si vous alliez vous tromper, si vous tourniez trop à droite en montant les degrés, vous vous feriez empoigner par un ours, et si vous alliez trop à gauche, ce serait encore pire, vous vous trouveriez nez à nez avec un loup. Parvenu à la porte, vous n'êtes pas hors de danger, car le vestibule étant en mauvais état, et ayant grand besoin de réparation, il y a probablement à l'autre extrémité une foule de visiteurs qui s'exercent à tirer au blanc, de manière que si vous entrez sans donner, de loin et à haute voix, avis de votre approche, vous n'aurez échappé à l'ours et au loup que pour tomber sous les balles des joyeux moines de Newstead.
«Nous étions quatre, sans compter Lord Byron, et notre compagnie s'augmentait de tems en tems d'un curé du voisinage. Quant à notre manière de vivre, voici quel était généralement l'ordre du jour: pour le déjeuner, point d'heure fixe, chacun le prenait à sa convenance, et la table demeurait servie jusqu'à ce que chacun de nous eût fini; il est vrai de dire que si quelqu'un de nous eût désiré déjeuner d'aussi bonne heure que dix heures, il lui eût fallu une grande chance pour trouver aucun des domestiques debout. Nous nous levions, terme moyen, à une heure. Moi, qui me levais généralement entre onze heures et midi, j'étais toujours, même malade, le premier levé, et je passais pour un miracle de diligence et d'activité. Souvent deux heures sonnaient avant que nous n'eussions fini de déjeuner. Alors, pour amuser notre journée, nous avions la lecture, l'escrime, le bâton de volée, ou le jeu de volant dans le grand salon, le tir au pistolet dans le vestibule; la promenade à pied, à cheval, en bateau sur le lac, la partie de paume, ou quelque partie avec l'ours et le loup que nous nous plaisions à tourmenter. Entre sept et huit heures, nous nous mettions à table pour dîner, et nous y restions jusqu'à une, deux et trois heures du matin. Je laisse à deviner quel était notre plaisir pendant cette longue séance.
»Je ne dois pas passer sous silence l'usage de faire passer à la ronde, au moment du dessert, un crâne humain, rempli de vin de Bourgogne. Après nous être rassasiés de viandes choisies et des meilleurs vins de France, nous nous rendions dans le salon pour prendre le thé; là, suivant son goût, chacun se livrait à la lecture ou à quelque conversation instructive; et, après les Sandwiches, etc., chacun se retirait dans sa chambre à coucher. Une collection de robes de moines, avec tout ce qui s'en suit, crosses, rosaires, tonsures, etc., donnait plus de variété à nos physionomies et à nos plaisirs.
»Vous pouvez juger combien je fus contrarié de me trouver malade presque pendant la première moitié du tems que je passai à Newstead. Mais je fus conduit à des réflexions bien différentes de celles du docteur Swift, qui quitta sans cérémonie aucune la maison de Pope, et lui écrivit ensuite qu'il était impossible à deux amis malades de vivre ensemble; mon pauvre corps tremblant et affaibli se trouvait si mal de la robuste et bruyante santé de mes compagnons, que je désirais de tout mon cœur voir chacun dans la maison, aussi malade que moi.
»Je revins à pied avec un autre des convives; nous faisions à peu près vingt-cinq milles par jour, mais nous restâmes environ une semaine en route, parce que nous fûmes retenus par les pluies.
»Je terminerai ici le récit d'une excursion qui m'a fait mieux connaître le pays. Où croyez-vous que j'aille maintenant? À Constantinople! Du moins on m'a proposé ce petit voyage. Lord Byron et un autre de mes amis partent le mois prochain, et m'ont demandé de les accompagner; mais c'est un projet un peu important, et qui vaut bien la peine d'y réfléchir à deux fois... Adieu, etc.» C.S. MATTHEWS.
Après avoir ainsi mis la dernière main à sa nouvelle édition, sans attendre les nouveaux honneurs qui se préparaient pour lui, Lord Byron quitta Londres le 11 juin, et, quinze jours après, mit à la voile pour Lisbonne.
Quelque grands que fussent les progrès que son talent eût faits sous l'influence de la colère qu'il avait prise pour muse, il est, dans la satire dont nous venons de parler, bien loin de la hauteur qu'il atteignit dans la suite. Il est remarquable en effet que, lié comme son génie paraît l'avoir été avec son caractère, le développement de ce dernier ait précédé de si long-tems toute la maturité des ressources de l'autre. La nature, en développant de bonne heure en lui une faculté de sentir si forte et si multiple, semblait lui avoir désigné ce qu'elle attendait de lui, avant qu'il pût la comprendre. Ce ne fut que lentement et après de longues méditations, qu'il découvrit en lui-même tous ces matériaux de poésie, que son caractère de feu enfantait, pour ainsi dire, à son insu. Toute vigoureuse que soit sa satire, on y voit peu de choses qui puissent donner un avant-goût des merveilles qui l'ont suivie. Son esprit avait reçu l'éveil, mais il n'en avait pas encore sondé la profondeur; et le fiel qu'il y répand, ne part pas encore du fond de son cœur comme celui qu'il jeta dans la suite à la face du genre humain. Ses innombrables facultés, ses passions que son ame avait nourries si long-tems, n'avaient pas encore trouvé d'organe digne d'elles. Le sombre, le grandiose, le tendre de sa nature, n'avaient pas encore de voix, jusqu'à ce qu'enfin son puissant génie se réveilla avec le sentiment de toute sa force.
En s'arrêtant, dans sa satire aussi bien que dans ses premières poésies, à écrire d'après des modèles reçus, il montra combien peu il avait encore exploré ses propres ressources, et découvert les marques distinctives qui devaient à jamais illustrer son nom. Quelque hardi et quelque énergique que fût en général son caractère, il avait bien peu de confiance dans ses forces intellectuelles. Ce ne fut que par degrés insensibles qu'il acquit la conscience de ce qu'il pouvait faire; et il ne fut pas moins étonné que le public de découvrir dans son ame une aussi riche mine de génie. C'est par suite de la même lenteur à s'apprécier, que, dans la suite, arrivé à l'apogée de sa gloire, il douta long-tems qu'il pût réussir dans aucun ouvrage qui ne demandât que de l'esprit et de la gaîté, jusqu'à ce que l'heureux essai qu'il en fit dans Beppo, dissipa sa méfiance, et ouvrit une nouvelle carrière de triomphes à son génie immense et versatile.
À quelque distance que ses premières productions soient de celles qui les ont suivies, il y a dans sa satire une vivacité de pensées, une vigueur et un courage qui, joints à la justice de sa cause, ne pouvaient manquer de lui valoir la sympathie publique, et d'attacher immédiatement beaucoup de célébrité à son nom. Malgré le ton général de hardiesse et d'indifférence qui règne dans sa satire, on y voit de tems en tems quelques allusions à son sort et à son caractère, dont le pathétique semble assurer la vérité, et qui étaient de nature à piquer vivement la curiosité et l'intérêt. Je vais citer deux ou trois de ces passages, comme montrant bien l'état de son ame à cette époque. Voici comme il peint sa jeunesse exposée sans protection aux tentations d'un monde corrompu et corrupteur: «Moi-même, le plus insouciant d'une troupe insouciante, qui ai juste assez de bon sens pour connaître ce qui est juste, et faire ce qui ne l'est pas, abandonné à moi-même à l'âge où le bouclier de la raison est encore mal assuré, pour chercher mon chemin au travers de la foule innombrable des passions; moi que tous les genres de plaisir ont attiré et repoussé tour à tour, moi-même je me sens forcé d'élever la voix; je suis forcé de sentir que de telles scènes, que de tels hommes sont contraires au bien public. Quand même quelqu'ami me dirait d'un ton de censeur: En quoi vaux-tu mieux que les autres, fou que tu es? Quand même chacun de mes anciens camarades de débauche sourirait et crierait au miracle, de me voir devenu moraliste...»
Mais le passage suivant, quoique écrit à la hâte, montre bien plus encore ce cœur ulcéré que l'on retrouve dans toutes ses compositions subséquentes:
«Il fut un tems qu'un mot désagréable ne serait jamais tombé de mes lèvres qui semblent aujourd'hui pleines de fiel; ni fous ni folies n'auraient pu me forcer à mépriser le plus vil des insectes que je voyais ramper devant mes yeux. Mais aujourd'hui je suis bien endurci, je suis bien changé de ce que j'étais dans ma jeunesse. J'ai appris à penser et à dire sévèrement la vérité; j'ai appris à me moquer des décrets emphatiques de nos critiques et à les briser eux-mêmes sur la roue qu'ils m'avaient préparée. J'ai appris à repousser du pied la verge que l'on voulait me faire baiser...»
Nous avons indiqué dans les pages précédentes quelques-unes des causes qui amenèrent ce changement de son caractère. Outre son propre témoignage, il en est plusieurs autres qui prouvent qu'il n'avait naturellement pas de fiel. Dans son enfance, bien qu'il se montrât quelquefois colère et entêté, chacun reconnaissait sa douceur et sa bonté envers ceux qui se montraient eux-mêmes bons et doux à son égard; et ceux qui l'ont connu alors s'accordent à le d'un caractère affectueux et gai.
De toutes ces qualités naturelles la plus saillante, en effet, semble avoir été un profond besoin d'aimer. Une disposition à former des attachemens durables et un désir ardent d'être payé de retour, ont été le songe et le tourment de sa vie. Nous avons vu avec quel enthousiasme passionné il se livra à ses amitiés de collége. L'amour délirant et malheureux qui suivit fut, si je puis m'exprimer ainsi, l'agonie, sans être la mort, de ce désir insatiable qui dura toute sa vie, remplit sa poésie de tout ce que l'ame a de plus tendre, prêta l'éclat de ses couleurs, même à ces nœuds indignes que la vanité et la passion lui firent former dans la suite, et lui dicta encore ces stances qu'il écrivait quelques mois avant sa mort:
Il est tems que ce cœur cesse d'être ému, puisqu'il a cessé d'émouvoir les autres, et cependant, quoique je ne puisse plus être aimé, j'ai besoin d'aimer encore!
En supposant même les circonstances les plus favorables, ce serait encore une question de savoir si, avec des dispositions telles que celles que nous venons de décrire, il eût pu éviter d'être à la fin désappointé, ou s'il eût jamais pu trouver où reposer son imagination et ses désirs; mais Lord Byron rencontra les désappointemens dès les premiers pas qu'il fit dans le sentier de la vie. Sa mère, vers laquelle il tourna naturellement et avec ardeur ses premières affections, ou le repoussa rudement, ou s'en joua par caprice. Parlant de ses premières années avec un de ses amis, à Gênes, peu de tems avant son départ pour la Grèce, il datait la première sensation de peine ou d'humiliation qu'il eût jamais connue, de la froideur avec laquelle sa mère recevait ses caresses dans son enfance et de ses fréquentes et malicieuses allusions à son infirmité.
Sa jeunesse fut aussi privée de l'affection sympathique d'une sœur; il n'eut d'abord avec la sienne que des rapports extrêmement rares. Si son besoin d'aimer avait trouvé où s'épancher dans sa famille, peut-être le torrent de ses sensations se serait-il trouvé plus au niveau de ce monde qu'il avait à traverser. Ainsi il eût évité ces chutes rapides et tumultueuses auxquelles il fut bientôt exposé pour s'être trop tôt élevé à toute sa crue. Le manque d'objets sur lesquels son attachement pût se porter dans la maison paternelle ne laissa à son cœur d'autres ressources que ces affections enfantines qu'il forma à l'école; quand celles-ci furent interrompues par son passage à Cambridge, il se retrouva de nouveau isolé et abandonné au vague de ses désirs. Bientôt survint son malheureux attachement pour miss Chaworth, auquel, plus qu'à toute autre cause, il attribuait lui-même le funeste changement qui s'opéra dans son caractère.
Quand, chassé des bosquets d'Éden, l'homme s'arrêta quelques instans sur le seuil, chaque scène lui rappelait les heures écoulées, et lui faisait maudire son avenir.
Mais errant à travers de lointains climats, il apprit à porter le poids de son chagrin; il ne fit plus que donner un soupir au souvenir du tems passé, et trouva du soulagement au milieu de scènes plus agitées.
Ainsi, Marie, doit-il en être de moi; je ne dois plus revoir tes charmes, car quand je m'arrête près de toi, mon cœur soupire pour tout ce bonheur qu'il a connu autrefois, etc.
L'autre poème respire tout entier la tendresse; mais je n'en donnerai que les stances qui me paraissent les plus saillantes:
STANCES À ***, en quittant l'Angleterre.
C'en est fait! la barque abandonne au souffle du vent ses voiles blanches, qui soufflent autour du mât et s'entr'ouvrent aux efforts de la brise bruyante! Et il faut que je quitte ce pays, parce que je n'en puis aimer qu'une...
Comme un oiseau privé de sa compagne, mon cœur déchiré se livre à la douleur: en vain je cherche autour de moi, je ne puis rencontrer un sourire ami, une figure qui me plaise, et même au milieu des troupes les plus nombreuses, je suis toujours seul, parce que je n'en puis aimer qu'une.
Je franchirai les flots blanchissans, j'irai chercher une patrie à l'étranger; je ne saurais trouver de repos nulle part, jusqu'à ce que j'aie oublié les traits de cette belle infidèle; je ne puis me soustraire à mes sombres pensées, mais je puis aimer toujours, et toujours je n'en puis aimer qu'une...
Je pars... mais en quelque lieu que j'aille, aucun œil ne se mouillera pour moi de larmes, aucun cœur ne sympathisera à mes peines; toi-même, qui as détruit toutes mes espérances, tu ne m'accorderas pas un soupir, quoique je n'en aime qu'une.
Le souvenir de chacune de ces scènes passées, la pensée de ce que nous sommes, de ce que nous avons été, abîmerait de douleurs des cœurs plus faibles! Mais, hélas! le mien a supporté le choc, il bat encore comme il avait commencé, et n'en aime jamais réellement qu'une.
Qu'elle peut être cette belle, si tendrement aimée? c'est ce que le vulgaire ne doit pas savoir; pourquoi ce jeune amour fut-il malheureux? tu le sais, et moi j'en gémis; et bien peu de ceux qui vivent sur cette terre n'ont aimé si long-tems, et n'en ont aimé qu'une.
J'ai essayé les fers d'une autre, tout aussi belle peut-être; j'aurais donné beaucoup pour l'aimer autant que toi, mais un charme insurmontable empêchait mon cœur déchiré de rien sentir que pour une.
Il me serait doux de te revoir au moment du départ, de te bénir en te disant adieu; cependant je ne voudrais pas demander à tes beaux yeux des larmes pour celui qui va errer sur les vastes mers. Il a perdu sa patrie, ses espérances, sa jeunesse, et toutefois il aime encore, et n'en aime qu'une.
Tandis que son cœur aimant était ainsi trompé dans ses espérances de retour, il était au moins autant mortifié et désappointé dans un autre instinct de sa nature, le désir d'acquérir des distinctions et de dominer. Le peu de rapports entre sa fortune et son rang fut de bonne heure pour lui une source d'embarras et d'humiliations; et la haute opinion qu'il avait des avantages d'une naissance illustre ne faisait qu'ajouter à l'amertume de cette inégalité. Cependant l'ambition lui suggéra bientôt qu'il y avait d'autres et de plus nobles voies pour arriver aux distinctions. Il sentit avec orgueil qu'il pourrait un jour obtenir celles que le talent ne doit qu'à lui-même. Il n'était pas extraordinaire non plus que, comptant sur l'indulgence que l'on accorde ordinairement à la jeunesse, il espérât faire impunément le premier pas dans le sentier de la gloire. Mais là, comme dans tous les autres objets que son cœur s'était proposés, il ne rencontra que le désappointement et la mortification. Au lieu d'éprouver ces égards, si ce n'est cette indulgence avec laquelle les critiques accueillent ordinairement de jeunes débutans, il se trouva tout à coup victime d'une sévérité sans borne, sévérité que l'on ne déploie que rarement contre les plus vieux pécheurs dans le monde littéraire. Ainsi, son cœur, qui venait d'éprouver toute la douleur d'un amour malheureux, se vit encore frustré de ces ressources et de ces consolations qu'il avait cherchées dans l'exercice de ses facultés intellectuelles.
Tandis qu'il éprouvait ainsi de bonne heure des peines de plus d'un genre, son imagination reçut encore l'influence funeste de plaisirs trop prématurés. Bientôt se dissipa ce charme dont la jeunesse aime à embellir un monde qu'elle ne connaît pas. Ses passions avaient dès le commencement anticipé l'avenir, et le vide qu'elles laissèrent bientôt dans son ame fut, de son propre aveu, l'une des principales causes de cette mélancolie qui forma depuis l'une des marques distinctives de son caractère.
«Mes passions, dit-il dans ses Pensés détachées, se développèrent de très-bonne heure, de si bonne heure que bien peu voudraient me croire, si j'en citais la date et les circonstances: peut-être l'une des causes de cette mélancolie anticipée de mes pensées fut que j'avais anticipé la vie. Mes premiers poèmes sont pleins de pensées qui semblent appartenir à un âge dix ans plus vieux que celui auquel ils furent écrits; je ne veux point parler de leur mérite, mais de l'expérience qu'on y remarque. Les deux premiers chants de Childe Harold furent terminés, quand je n'avais que vingt-deux ans, et on les croirait écrits par un homme plus âgé que je ne le serai probablement jamais.»
Quoique la première phrase de cet extrait se rapporte à une époque de beaucoup antérieure, elle nous donnera occasion de remarquer que, quelque irrégulière qu'ait été sa vie durant les deux ou trois années qui précédèrent le moment de ses voyages, l'idée que plusieurs ont eue qu'il faisait dans Childe Harold allusion aux débauches et aux orgies de Newstead, est, comme beaucoup d'autres accusations contre lui, fondée sur son propre témoignage, étrangement exagéré. Il représente, il est vrai, la maison de son représentant poétique comme un dôme monastique condamné à de vils usages, et ajoute: «Où la superstition tenait jadis son antre les filles de Paphos venaient chanter et sourire.» M. Dallas se livrant au même esprit d'exagération, dit, en parlant des préparatifs du jeune poète: «Déjà rassasié de plaisirs et dégoûté de la compagnie de ceux qui n'avaient point d'autres ressources, il avait résolu de maîtriser ses passions, et avait congédié ses harems.» La vérité est que l'exiguïté des moyens pécuniaires de Lord Byron eût suffi seule pour le détourner de ce luxe oriental. Son genre de vie à Newstead était simple et peu coûteux. Ses compagnons, quoique amis du plaisir, avaient des goûts et des caractères trop réfléchis pour s'accommoder d'une débauche vulgaire. Quant à ses prétendus harems, il paraît qu'une ou deux subintroductæ, comme les moines les auraient appelées, et encore prises parmi les domestiques de la maison, sont tout ce que la médisance a jamais pu citer à l'appui de cette calomnie.
Il nous dit lui-même, dans le journal que je viens de citer, que le jeu était au nombre de ses folies à cette époque.
«J'ai, dit-il, idée que les joueurs sont aussi heureux que bien d'autres gens, parce qu'ils sont toujours excités. Les femmes, le vin, la gloire, la table rassasient quelquefois; mais chaque coup de carte ou de dé tient le joueur éveillé, outre que l'on peut jouer dix fois plus long-tems qu'on ne peut faire toute autre chose. Étant jeune, j'étais passionné pour le jeu, c'est-à-dire pour le hasard; car je déteste tous les jeux de cartes, même le pharaon. Quand le maccao fut inventé, je ne voulus pas l'adopter; car je regrettais le bruit du cornet et des dés et cette glorieuse incertitude, non-seulement d'une chance bonne ou mauvaise, mais même d'une chance quelconque; car il faut souvent jeter les dés plusieurs fois avant d'obtenir un résultat. J'ai gagné jusqu'à quatorze coups de suite, et enlevé tout l'argent qui se trouvait sur la table; mais je n'avais ni sang-froid, ni jugement, ni calcul: c'était l'émotion qui faisait tout mon plaisir. Après tout, j'ai cessé à tems, sans avoir ni beaucoup gagné ni beaucoup perdu. Depuis l'âge de vingt-un ans j'ai très peu joué, et jamais au-delà de cent, deux cents ou trois cents guinées.»
Il fait allusion à cette folie et à quelques autres dans le billet suivant.
À M. WILLIAMS BANKES. Vendredi, minuit.
Mon cher Bankes,
«Je reçois à l'instant votre petit mot; croyez que je suis désespéré de n'en avoir pas eu plus tôt connaissance; une demi-heure de conversation avec vous m'eût été plus agréable que le vin, le jeu et toutes les autres manières à la mode de passer une soirée chez soi ou en ville. Je suis réellement très-fâché d'être sorti avant l'arrivée de votre missive; à l'avenir écrivez-moi avant six heures, et soyez sûr que, quels que soient mes engagemens, je les mettrai de côté. Croyez-moi avec cette déférence que j'ai eue dès mon enfance pour vos talens, et une meilleure opinion de votre cœur,
»Votre, etc.» BYRON.
Parmi les causes, si ce n'est plutôt parmi les résultats de cette disposition à la mélancolie qui tenait à son caractère, il ne faut pas oublier ce scepticisme en fait de matières religieuses, qui, comme nous l'avons vu, jetait déjà quelque chose de sombre sur les pensées de son enfance, et qui se rembrunit de plus en plus à l'époque dont je parle en ce moment. En général, nous voyons les jeunes gens trop ardemment occupés des plaisirs que ce monde donne ou promet, pour s'occuper bien sérieusement des mystères du monde à venir. Mais avec lui le cas était malheureusement tout contraire: comme philosophe et comme ami du plaisir, il avait acquis trop tôt la plus déplorable expérience. Être, comme il le supposait, parvenu à la dernière limite des plaisirs de ce monde, et ne voir au-delà que nuages et obscurité, tel était le sort funeste auquel un caractère et des passions prématurées semblaient condamner Lord Byron.