DE LORD BYRON. (continued 4)
Paulin Paris translation
La jeunesse est naturellement portée à se donner des airs d'une mélancolie romantique, à imiter un air triste et sombre que les années n'ont pas encore pu amener. Je ne veux pas nier que quelque chose de ce genre ne soit venu augmenter et nourrir les dispositions peu riantes de notre jeune poète. Il avait dans son cabinet d'étude un certain nombre de crânes humains bien polis et rangés avec une symétrie qui semblerait indiquer plutôt l'envie de s'entourer d'idées sombres que de les éviter. Peut-être est-ce aussi une imitation de l'usage que Young fit, dit-on, d'un crâne, circonstance qui nous ferait douter de la sincérité de sa mélancolie à cette époque, si nous n'en retrouvions les traces évidentes dans le reste de ses écrits et dans sa vie tout entière.
Telle est, d'après son propre témoignage et celui des autres, la disposition d'esprit et de cœur dans laquelle Byron partit pour son voyage indéfini, à la suite du changement le plus grand qu'un homme ait jamais peut-être éprouvé dans sa manière de voir et de sentir. Le refus de lord Carlisle d'agir comme son patron, et la position humiliante dans laquelle ce refus le plaça, complétèrent les mortifications que déjà bien d'autres causes lui avaient fait éprouver. Trompé dans ses espérances en amour et en amitié, il trouva une sorte de vengeance et de consolation à douter qu'il existât en effet de tels sentimens. Les échecs qu'il avait essuyés étaient assez capables d'irriter et de blesser qui que ce soit; il ajouta encore à ce qu'ils avaient de pénible par le caractère irritable et impatient dont il les reçut. Ce que d'autres auraient reçu avec résignation comme autant de malheurs le révolta comme autant d'affronts et d'injustices, et la véhémence de cette réaction produisit un changement complet dans tout son caractère. Alors, comme dans les révolutions, tout ce qu'il y avait de mauvais et d'irrégulier dans son naturel surgit à la surface, et domina en même tems que tout ce qu'il y avait de plus énergique et de plus grand. Ses vertus et ses qualités naturelles ajoutèrent elles-mêmes à la violence de ce changement. Cette même ardeur qu'il avait mise dans ses amitiés et dans ses amours fournit de nouveaux alimens à son indignation et à son mépris. La vivacité et la tournure originale de son esprit ouvrirent un autre canal au fiel dont il était rempli; et cette haine de l'hypocrisie, qu'il avait déjà montrée en exagérant les erreurs de sa jeunesse, le porta, par horreur de toute fausse prétention à la vertu, à une autre prétention encore plus dangereuse, celle d'afficher des vices et de s'en faire gloire.
La lettre suivante, qu'il écrivit à sa mère peu de jours avant que de mettre à la voile, donne quelques détails sur les personnes qui composaient sa suite. Robert Rushton, dont il y parle avec tant d'intérêt, est le jeune enfant qu'il introduisit dans le premier chant de Childe Harold, en qualité de son page.
LETTRE XXXIV.
À MRS. BYRON.
Falmouth, 22 juin 1809.
Ma chère mère,
«Nous aurons mis à la voile, probablement avant que cette lettre ne vous soit parvenue. Fletcher m'a tant tourmenté, que je l'ai gardé à mon service; mais s'il ne se conduit pas bien à l'étranger, je le renverrai par un transport. J'ai un domestique allemand, qui a déjà été en Perse avec M. Wilbraham, et qui m'a été fortement recommandé par le docteur Butler de Harrow; si vous l'ajoutez à Robert et William, vous aurez tout le personnel dont se compose ma suite. J'ai des lettres de recommandation en abondance; je vous écrirai de tous les ports où nous toucherons; mais si mes lettres viennent à s'égarer, il ne faut pas vous en alarmer. Le continent marche bien; une insurrection a éclaté dans Paris; les Autrichiens sont en train de battre Bonaparte, et les Tyroliens se sont soulevés.
«Voici mon portrait à l'huile pour être renvoyé le plus tôt possible à Newstead. Je voudrais bien que les demoiselles P... eussent quelque chose de mieux à faire que d'emporter mes miniatures à Nottingham pour les copier. Puisque c'est fait maintenant, vous pourriez leur offrir de copier aussi les autres portraits, auxquels je tiens beaucoup plus qu'au mien. Quant aux finances, je suis ruiné, du moins jusqu'à ce que Rochdale soit vendu; si cela ne tourne pas bien, j'entrerai au service de l'Autriche ou de la Russie, peut-être même à celui de la Turquie, si leurs manières me conviennent. Le monde est devant moi; je quitte l'Angleterre sans regret et sans aucun désir de rien revoir de ce qu'elle contient, excepté vous-même et votre résidence actuelle.
»P. S. Dites, je vous prie, à M. Rushton que son fils se porte bien et va bien; il en est de même de Murray; en vérité, je ne l'ai jamais vu mieux: il sera de retour dans un mois. Au nombre de mes regrets je devrais compter celui de me séparer de ce fidèle serviteur; son grand âge me privera peut-être du plaisir de le revoir jamais. Pour Robert, je l'emmène; je l'aime, parce que, comme moi, il paraît être un animal sans amis en ce monde.»
LETTRE XXXV.
À M. HENRY DRURY.
Falmouth, 25 juin 1809.
Mon cher Drury,
«Nous partons demain par le paquebot de Lisbonne; nous avons été retenus jusqu'ici par le manque de vent et d'autres circonstances. Tout étant maintenant pour le mieux, demain soir à cette heure-ci nous serons embarqués sur ce vaste monde des eaux. Le paquebot de Malte ne devant pas partir pendant quelques semaines, nous avons résolu d'aller par Lisbonne, afin de voir le Portugal; de là par Cadix et Gibraltar, et puis nous reprenons notre première route, Malte et Constantinople, si tant est que le capitaine Kidd, notre brave commandant, entende bien la navigation, et nous conduise suivant la carte.
Le coq chante, il faut partir; je ne saurais vous en dire davantage. (Ghost of Gaffer Thumb.)
«Adieu, croyez-moi, etc., etc.»
LETTRE XXXVI.
À M. HODGSON.
Falmouth, 25 juin 1809.
Mon cher Hodgson,
«Avant que la présente ne vous parvienne, Hobhouse, deux femmes d'officiers, trois enfans, deux filles de chambre, deux subalternes pour la troupe, trois seigneurs portugais et leurs domestiques, enfin moi-même, en tout dix-neuf ames, nous aurons mis à la voile pour Lisbonne, sous la conduite du noble capitaine Kidd, aussi brave marin qu'aucun qui ait jamais passé en contrebande un quartaut de spiritueux.
»Nous allons à Lisbonne d'abord, parce que le paquebot de Malte est déjà parti, voyez-vous? De Lisbonne à Gibraltar, Malte, Constantinople et cœtera, comme dit éloquemment l'orateur Henley, quand il mit en danger l'église et cœtera.
»Cette ville de Falmouth, comme vous le devinez presque déjà, n'est pas située fort loin de la mer. Elle est défendue de ce côté par deux châteaux, Saint-Maws et Pendennis, extrêmement bien calculés pour tourmenter tout le monde, excepté l'ennemi. Saint-Maws a pour garnison un individu très-valide, âgé seulement de quatre-vingts ans; c'est du reste un homme veuf. C'est à lui qu'est dévolu le commandement absolu et la direction de six pièces de siége, les moins dirigeables possible, admirablement adaptées pour la destruction de Pendennis qui est une autre tour de même force sur l'autre côté du canal. Nous avons visité Saint-Maws; pour Pendennis, on ne nous l'a laissé voir qu'à distance, parce qu'on nous soupçonnait, Hobhouse et moi, d'avoir déjà pris Saint-Maws par un coup de main.
»La ville contient beaucoup de quakers et de poisson salé; les huîtres y ont un goût de cuivre, parce que le pays est plein de mines; les femmes (bénie soit pour cela la corporation!) sont fouettées derrière une charrette quand elles se permettent de voler en petit ou en grand; et c'est ce qui est arrivé hier vers midi à une personne du beau sexe. Elle était entêtée et a envoyé le maire à tous les diables...
»Hodgson! rappelez-moi au souvenir de Drury, et rappelez-moi à votre propre souvenir... quand vous serez ivre; je ne suis pas digne d'occuper les pensers d'un homme à jeun. Ayez l'œil à ma satire chez Cawthorn, dans Cockspur-Street...
»J'ignore quand je pourrai vous écrire de nouveau, car cela dépend de notre expérimenté capitaine, le brave Kidd, et «des vents orageux qui ne soufflent pas dans cette saison.» Je quitte l'Angleterre sans regret; j'y retournerai sans plaisir. Je suis comme Adam, le premier pécheur condamné à la déportation; mais je n'ai pas d'Ève, et je n'ai pas mangé de pomme, si ce n'est des pommes sures et sauvages. Ainsi finit mon premier chapitre.
»Adieu. Tout à vous, etc.»
Dans cette lettre étaient renfermées les strophes suivantes, dont nous regrettons de ne pouvoir rendre toute la gaîté et le naturel:
En rade de Falmouth, 30 juin 1809.
1. Hourra! Hodgson, nous voilà partis; l'embargo est à la fin levé: une brise favorable agite les voiles, et les frappe contre le mât, au-dessus duquel le pavillon de partance déploie ses orbes onduleux. Attention! le coup de canon est tiré. Les cris des femmes effrayées et les juremens des matelots nous avertissent que le moment est venu. Voici monter à bord un coquin de douanier; il faut tout ouvrir, tout montrer, malles, caisses, etc. Malgré tant de bruit et de fracas, il faut que le plus petit trou à rats soit visité, avant qu'on ne nous permette de partir à bord du paquebot de Lisbonne.
2. Nos matelots détachent les amarres; tout le monde aux rames. Le bagage descend de dessus le quai; nous sommes impatiens. En avant, poussez loin du rivage. «Prenez garde! cette caisse renferme des liquides. Arrêtez le bateau, je me sens malade: oh! mon Dieu!»--«Malade! madame; le diable m'emporte, vous le serez bien davantage quand vous aurez été seulement une heure à bord.» Hommes, femmes, maîtres et valets, maîtresses et servantes, pressés les uns contre les autres comme des bâtons de cire, crient, se démènent et s'agitent. Que de bruit, que de fracas avant que nous n'atteignions le paquebot de Lisbonne!
5. Enfin, nous voilà en route pour la Turquie; Dieu sait quand nous en reviendrons! Les vents violens et les sombres tempêtes peuvent en un moment briser notre vaisseau. Mais puisque, de l'avis des philosophes, la vie n'est qu'une plaisanterie, le mieux est encore de rire. Rions donc, comme je fais maintenant; rions de tout, des grandes et des petites choses. Bien portans ou malades, à la mer ou sur terre, tant que nous avons de quoi boire abondamment, rions. Que diable! peut-on se soucier d'autre chose? Holà hé! de bon vin! qui voudrait s'en laisser manquer, même à bord du paquebot de Lisbonne? BYRON.
Le 2 juillet, le navire mit à la voile de Falmouth; et après une heureuse traversée de quatre jours et demi, nos voyageurs arrivèrent à Lisbonne, et se logèrent dans cette ville.
Lord Byron citait souvent une étrange anecdote que le capitaine Kidd, commandant du paquebot, lui avait racontée pendant la traversée. Cet officier lui dit qu'une nuit, étant endormi, il fut réveillé par le poids de quelque chose de lourd sur son estomac, et qu'à l'aide d'une petite clarté qui régnait dans sa chambre, il reconnut distinctement le corps de son frère qui, à cette époque, servait aux grandes Indes dans la marine royale, revêtu de son uniforme et couché en travers sur son lit. Pensant que c'était une illusion de ses sens, il ferma les yeux, et essaya de dormir. Mais la même pression se fit encore sentir, et chaque fois qu'il se hasarda à ouvrir les yeux, il vit la même figure couchée en travers sur lui dans la même position. Pour ajouter encore à ce que cet événement avait de merveilleux, en étendant la main pour toucher ce fantôme, il sentît que l'uniforme dont il paraissait couvert était tout dégouttant d'eau. À l'arrivée d'un de ses camarades qu'il appela au secours, l'apparition s'évanouit; mais quelques mois après, il reçut l'accablante nouvelle que son frère était mort cette nuit-là même, noyé dans les mers des Indes. Le capitaine Kidd n'avait pas le plus léger doute sur la réalité de cette apparition surnaturelle.
Les lettres suivantes de Lord Byron à son ami Hodgson, quoique écrites avec une gaîté et une légèreté d'écolier, donneront quelque idée de l'impression que lui fit son séjour à Lisbonne. De telles lettres, qui contrastent si fortement avec les nobles stances sur le Portugal, qui se trouvent dans le Childe Harold, montreront combien son imagination était versatile, et sous combien d'aspects différens il pouvait envisager les mêmes choses suivant les différentes dispositions d'esprit où il était.
LETTRE XXXVII.
À M. HODGSON.
Lisbonne, 16 juillet 1809.
Mon cher Hodgson,
«Jusqu'ici nous avons poursuivi notre route; nous avons vu des choses magnifiques, des palais, des couvens; mais comme tout cela se trouvera écrit au large dans le premier volume de voyages de mon ami Hobhouse, je ne veux point anticiper, ni le voler, en fraudant le plus petit détail, et vous le communiquant ainsi d'une manière clandestine dans une lettre. Tout ce que je puis me permettre de vous dire, c'est que le village de Cintra, dans l'Estramadoure, est peut-être le plus beau village du monde...............................................
»Je suis très-heureux ici, parce que j'aime les oranges, et que je parle mauvais latin aux moines, qui le comprennent d'autant mieux, qu'il est plus semblable au leur. Et puis je vais en société (avec mes pistolets de poche). Et puis je nage dans le Tage, que j'ai traversé d'un seul coup. Et puis je monte à cheval sur un âne ou sur une mule. Et puis j'ai attrapé la diarrhée, et j'ai été piqué par les mosquites: mais qu'est-ce que cela fait? on ne doit point chercher ses aises quand on fait une partie de plaisir.
«Quand les Portugais font les méchans, je dis caracho! le grand juron des fashionables de ce pays-ci, et qui remplace parfaitement notre damnation. Quand je suis mécontent de mon voisin, je l'appelle combro de merda; avec ces deux phrases et une troisième, cobra burro, qui signifie: procurez-moi un âne, je suis universellement reconnu pour un homme de distinction, et qui parle fort bien toutes les langues. Quelle joyeuse vie nous menons, nous autres voyageurs!... si nous avions la nourriture et le vêtement. Mais sérieusement, et par malheur trop sérieusement parlant, tout au monde est préférable à l'Angleterre; et jusqu'ici je m'amuse beaucoup de mon voyage.
»Demain, nous partons pour faire à cheval plus de quatre cents milles en poste, jusqu'à Gibraltar, où nous nous embarquerons pour Mélite et Byzance. Une lettre me parviendrait à Malte, ou me serait envoyée si j'étais absent. Embrassez, je vous prie, les Drury, les Dwyer, et tous les Éphésiens que vous rencontrerez. J'écris en ce moment avec le crayon qui m'a été donné par Butler, ce qui rend ma mauvaise main pire encore. Excusez mon illisibilité...
»Hodgson! envoyez-moi les nouvelles, les morts et les défaites, les crimes capitaux et les malheurs de mes amis. Donnez-moi quelques détails sur les sujets littéraires, les controverses et les critiques; tout cela me sera agréable: Suave mari magno, etc. En parlant de cela, j'ai été malade à la mer et de la mer. Adieu...
»Votre affectionné, etc.»
LETTRE XXXVIII.
À M. HODGSON.
Gibraltar, 6 août 1809.
«Je viens d'arriver dans cette ville après un voyage de près de cinq cents milles, à travers le Portugal et une partie de l'Espagne. Nous allâmes à cheval de Lisbonne à Séville et à Cadix, et de là nous montâmes à bord de la frégate l'Hypérion pour nous rendre ici. Les chevaux sont excellens, nous faisions soixante-dix milles par jour. Des œufs, du vin, des lits bien durs, sont toutes les commodités qu'offre la route; mais sous un climat aussi brûlant, c'est bien assez. Ma santé est meilleure qu'en Angleterre.
»Séville est une belle ville, et la Sierra Moréna est une montagne bien digne de ce nom; mais le diable emporte les descriptions! elles sont toujours ennuyeuses. Cadix! délicieuse Cadix! c'est le plus beau point de la terre..., et la beauté de ses rues et de ses bâtimens ne le cède qu'à l'amabilité de ses habitans. Car, préjugé national à part, je dois avouer que les femmes de Cadix sont aussi supérieures en beauté aux femmes anglaises, que les Espagnols sont inférieurs aux Anglais pour toutes les qualités qui donnent de la dignité au nom d'homme... Au moment où je commençais à faire quelques connaissances dans la ville, je fus obligé d'en partir.
»Vous n'attendez pas de moi une longue lettre après une telle course à cheval, «sur ces rosses d'Asie à l'embonpoint hypocrite.» En parlant d'Asie, cela me fait penser à l'Afrique, qui n'est qu'à cinq milles de ma demeure actuelle; j'y veux aller me promener avant de partir pour Constantinople...
«Cadix est une vraie Cythère; beaucoup de grands d'Espagne s'y sont réfugiés, après avoir quitté Madrid à la suite des troubles: c'est, je crois, la plus jolie ville et la plus propre de l'Europe. Londres est sale en comparaison... Les Espagnoles se ressemblent toutes; leur éducation est la même. La femme d'un duc est comme la femme d'un paysan sous le rapport de l'instruction; et pour les manières, la femme d'un paysan a les mêmes que la duchesse. Certainement elles sont séduisantes; mais elles n'ont qu'une idée dans la tête, et l'unique affaire de toute leur vie est l'intrigue...
Envoyez-moi une lettre et des nouvelles à Malte. Ma première sera datée du Caucase ou de la montagne de Sion. Je repasserai en Espagne avant de me rendre en Angleterre, car je suis amoureux de ce pays. Adieu, etc.»
Il raconte ensuite dans la même lettre une aventure qui lui arriva à Séville, et qui peut donner une juste idée de lui-même et du pays où il se trouvait:
«Nous logeâmes dans la maison de deux dames espagnoles non mariées, qui possèdent six maisons à Séville, et me donnèrent un curieux modèle des manières espagnoles. Ce sont des dames de qualité: l'aînée est une fort belle femme; la seconde est agréable, mais elle n'est pas d'un port aussi avantageux que dona Josepha. La liberté de manières qui est générale ici m'étonna d'abord beaucoup; dans la suite de mes observations, j'eus lieu de remarquer que la réserve n'est pas le caractère dominant des Espagnoles, qui, en général, sont très-bien, avec de grands yeux noirs et de fort belles formes. L'aînée honora votre fils indigne d'une attention toute particulière, elle m'embrassa au moment de mon départ (je n'y avais demeuré que trois jours). Elle coupa une boucle de mes cheveux, et me fit cadeau d'une tresse des siens de trois pieds de long, que je vous envoie, et que je vous prie de vouloir bien me garder jusqu'à mon retour. Ses mots d'adieu furent: Adios, tu hermoso! me gustas mucho. «Adieu! beau cavalier, tu me plais beaucoup.» Elle m'offrit une partie de son propre appartement, que ma vertu ne me permit pas d'accepter; elle rit beaucoup, me dit que j'avais quelque amante en Angleterre, et ajouta qu'elle allait se marier à un officier de l'armée espagnole.»
Parmi les beautés espagnoles, qui avaient excité en masse son imagination, il paraît qu'une dame était au moment de fixer plus particulièrement son attention:
«Cadix, la délicieuse Cadix, est la plus agréable ville que j'aie encore vue; elle est bien différente de nos villes anglaises, excepté sous le rapport de la propreté; elle est aussi propre que Londres, mais pleine des plus belles femmes de l'Espagne; les belles de Cadix sont pour l'Espagne ce que sont les belles du Lancashire pour l'Angleterre. Précisément au moment où je venais d'être présenté à la grandesse, et que je commençais à l'aimer, je me suis vu obligé de quitter Cadix pour cet affreux Gibraltar; mais avant de rentrer en Angleterre, j'y veux faire une autre visite.
»La veille de mon départ, j'étais à l'opéra dans la loge de l'amiral *** avec sa femme et sa fille. Elle est très-jolie dans le genre espagnol, qui, à mon avis, n'est pas inférieur au genre anglais pour la beauté proprement dite, et qui est bien plus séduisant. De longs cheveux noirs, des yeux noirs et languissans, un teint olive-claire et des formes plus gracieuses, quand elles sont animées par le mouvement, que n'en peut concevoir un Anglais, habitué à l'air nonchalant et apathique de ses belles compatriotes; ajoutez à cela la mise à la fois la plus décente et du meilleur goût, qui rend une beauté espagnole tout-à-fait irrésistible.
»Mademoiselle *** et son jeune frère comprenaient un peu le français, et, après avoir témoigné ses regrets que je ne susse pas l'espagnol, elle me proposa de m'enseigner cette langue. Je ne pus répondre que par un profond salut, regrettant de quitter Cadix trop promptement pour faire tous les progrès qui eussent naturellement suivi mes études sous une si charmante directrice. Je me tenais debout, sur le derrière de la loge, qui ressemble assez à nos loges d'opéra (le théâtre est vaste, bien décoré, et la musique admirable), comme le font généralement les Anglais pour ne pas incommoder les dames qui sont devant, quand la belle espagnole déplaça une vieille femme, tante ou duègne, et m'ordonna de venir m'asseoir à côté d'elle, à une distance honnête de la maman. Le spectacle terminé, je m'étais éclipsé, et je traversais le passage avec plusieurs hommes, quand la dame, tournant la tête par hasard, m'appela, et j'eus l'honneur de la conduire jusqu'à la maison de l'amiral. J'ai reçu une invitation pour l'époque de mon retour à Cadix, et j'en profiterai certainement si je repasse par l'Espagne, en revenant d'Asie.»
C'est à ces aventures, ou plutôt à ces commencemens d'aventures, qu'il fait allusion dans la première partie de ses Souvenirs; et c'est de la plus jeune de ses belles hôtesses de Séville qu'il dit qu'il devint amoureux, à l'aide d'un dictionnaire.
Dans une lettre sur Gibraltar que nous venons de citer, il ajoute: «Je vais demain en Afrique, qui n'est qu'à six milles de cette forteresse. Mon premier séjour après sera Cagliari, en Sardaigne, où je serai présenté à sa majesté. J'ai un superbe uniforme pour habit de cour, indispensable à un voyageur.» Toutefois il ne mit pas à exécution son projet de visiter l'Afrique. Après un court séjour à Gibraltar, où il dîna une fois avec lady Westmoreland, et une autre avec le général Castaños, il partit de Malte, par le paquebot, le 19 août. Il avait renvoyé en Angleterre Joe Murray et le jeune Rushton, la santé de ce dernier ne lui permettant pas de l'accompagner plus long-tems.
Il écrivit aussi une lettre au père de cet enfant, qui donne une si bonne idée de la bonté et de la sensibilité de son ame, que j'ai grand plaisir à l'insérer ici.
LETTRE XXXIX.
À M. RUSHTON.
Gibraltar, 15 août 1809.
M. Rushton,
«J'ai envoyé Robert en Angleterre avec M. Murray, parce que le pays que je vais traverser est dans une condition peu sûre, particulièrement pour un enfant aussi jeune. Je vous permets de garder vingt-cinq livres sterling par an pour son éducation, si je ne reviens pas avant cette époque, et je désire qu'il soit toujours considéré comme étant à mon service. Prenez-en le plus grand soin; qu'il soit envoyé à l'école. Dans le cas où je viendrais à mourir, j'ai eu soin dans mon testament de lui assurer une existence indépendante. Il s'est conduit extrêmement bien, et a beaucoup voyagé, en égard au peu de tems qu'a duré son absence. Vous déduirez les frais de son éducation de votre fermage.» BYRON.
Ce fut le sort de Byron, pendant toute sa vie, de trouver partout où il alla des personnes qui, par leur caractère extraordinaire, ou les circonstances dans lesquelles elles s'étaient trouvées, étaient toutes disposées à sympathiser avec lui. C'est à cette attraction qui se trouvait en lui pour tout ce qui était étrange et excentrique, qu'il dut, à la fois, les plus agréables, comme aussi les plus pénibles liaisons qu'il ait formées dans sa vie. C'est dans la première classe que nous devrons ranger le commerce qu'il entretint avec une dame, pendant le court séjour qu'il fit à Malte. C'est cette même dame qu'il a désignée, dans le Childe Harold, sous le nom de Florence, et dont il parle ainsi à sa mère dans une lettre datée de Malte:
«Cette lettre est confiée aux soins d'une femme bien extraordinaire dont vous avez déjà sans doute entendu parler, Mrs. Spenser Smith, sur la délivrance de laquelle le marquis de Salvo a publié une brochure, il y a quelques années. Elle a depuis éprouvé un naufrage, et sa vie a été, dès le commencement, fertile en incidens si extraordinaires, que, dans un roman, ils paraîtraient improbables. Elle est née à Constantinople, où son père, le baron H***, était consul d'Autriche. Elle fut mariée malheureusement, et cependant jamais sa réputation n'a souffert la plus légère atteinte. Elle a excité la vengeance de Bonaparte en prenant part à quelque conspiration, a vu plusieurs fois sa vie en danger; et n'a pas encore vingt-cinq ans. Elle est ici, se disposant à rejoindre son mari en Angleterre. L'approche des Français l'a forcée à s'embarquer sur un vaisseau de guerre, et à quitter précipitamment Trieste, où elle était allée faire une visite à sa mère. Depuis son arrivée je n'ai presque pas eu d'autre compagnie. Je l'ai trouvée très-agréable, très-bien élevée et extrêmement originale. Bonaparte est encore en ce moment si fort irrité contre elle, que sa vie serait peut-être en danger si on la faisait prisonnière une seconde fois.»
Le ton dont notre poète lui parle dans Childe Harold, parfaitement d'accord avec ce qu'il vient d'en dire plus haut, respire l'admiration et l'intérêt, mais sans indiquer un sentiment plus vif.
Aimable Florence! si ce cœur insouciant et flétri pouvait jamais être à une autre, il serait à toi; mais entraîné par toutes les vagues qui se succèdent, je n'ose pas brûler sur ton autel un indigne parfum, ou demander à ton âme chérie une seule pensée pour moi.
C'est ainsi que raisonna Harold quand il jeta les yeux sur ceux de Florence; il y puisa une admiration profonde, mais nul autre sentiment, etc., etc.
Dans un homme comme Byron, qui, en même tems qu'il a fait passer dans ses poésies bien des événemens de sa vie, a mis aussi tant de poésie dans son existence, il n'est pas toujours facile, en cherchant à analyser ses sentimens, de distinguer ceux qui furent réels d'avec ceux qui n'étaient qu'imaginaires. Par exemple la description qu'il nous donne ici de la froideur et de l'insensibilité avec lesquelles il contemplait même les charmes de cette séduisante personne est bien peu d'accord avec l'anecdote que je viens de citer d'après ses Mémoires, avec beaucoup de passages de ses lettres postérieures, mais surtout avec l'un de ses petits poèmes les plus gracieux, qu'il désigne comme adressé à cette même dame, pendant un orage, lorsque notre poète se rendait à Zitza.
Malgré ces témoignages qui semblent se contredire, je serais assez porté à croire que la peinture qu'il nous fait de l'état de son cœur au commencement de Childe Harold est la seule vraie. L'idée qu'il était amoureux ne lui sera venue qu'après, quand l'image de la belle Florence se sera, pour ainsi dire, idéalisée dans son imagination, et qu'elle aura embelli d'un reflet d'amour le souvenir des heures agréables qu'ils avaient passées ensemble dans les îles de Calypso. On se rappellera qu'il attribue lui-même aux cœurs qui se sont livrés de bonne heure aux passions, et qui de bonne heure aussi en ont été désabusés, la froideur et le calme avec lesquels il contempla des appas même aussi séduisans que ceux de l'aimable Florence. Il y a toute raison de croire que telle était alors l'espèce de dégoût avec lequel il voyait tous les objets réels d'amour et de passion; et quoique son imagination pût toujours se créer des idoles, il continua, à son retour en Angleterre, de professer la même indifférence pour les plaisirs qu'il avait autrefois recherchés avec tant d'ardeur. Nul anachorète ne saurait en effet se vanter de plus d'apathie qu'il n'en montra à cette époque pour toutes les séductions de ce genre. Mais à vingt-trois ans, il est triste de ne devoir qu'à la satiété et au dégoût ce calme contre toutes les tentations: ce sont là de tristes auxiliaires de la vertu, et c'est une tranquillité achetée bien cher.
Pendant son séjour à Malte, il fut, à la suite de quelque malentendu de peu d'importance, au moment de se battre en duel avec un officier de l'état-major du général Oakes. Il fait de fréquentes allusions à cet incident dans les lettres que nous lirons bientôt, et j'ai souvent entendu la personne qui lui servait de second, parler avec grand éloge du courage et du mâle sang-froid qu'il déploya dans toute cette affaire. Elle devait se vider de très-bonne heure; son ami fut obligé de l'arracher à un sommeil profond. Arrivés au lieu du rendez-vous, sur le bord de la mer, ils ne virent pas venir leurs adversaires, par suite de quelque erreur involontaire. Quoique ses bagages fussent déjà à bord du brick qui devait le transporter en Albanie, Lord Byron résolut d'attendre au moins encore une heure; et pendant à peu près tout ce tems, son ami et lui se promenèrent le long du rivage. À la fin ils virent venir à eux un officier envoyé par son adversaire, qui non-seulement l'excusa de ce retard, mais encore leur donna toutes les explications qu'ils pouvaient désirer sur ce qui avait fait le sujet même de la querelle.
Le brick de guerre à bord duquel ils s'étaient embarqués, ayant ordre d'escorter une flotte de petits vaisseaux marchands à Patras et à Prévésa, ils restèrent deux ou trois jours à l'ancre en rade de cette première ville. Enfin ils arrivèrent à leur destination, et, après avoir vu en passant un coucher du soleil à Missolonghi, ils débarquèrent, le 27 septembre, à Prévésa.
Ceux qui pourraient désirer des détails sur le voyage de Lord Byron en Albanie, et ceux qu'il fit ensuite dans différentes parties de l'empire ottoman, en compagnie avec M. Hobhouse, les trouveront dans la relation qu'en a publiée ce dernier. Cet ouvrage, très-intéressant par lui-même, sous tous les rapports, le devient bien davantage par cette considération que nous y voyons Lord Byron comme présent à chaque page, et que nous y accompagnons, pour ainsi dire, ses premiers pas dans un pays au nom duquel il a pour jamais rattaché le sien. Comme j'ai entre les mains des lettres du noble poète à sa mère et quelques-unes plus curieuses encore qui, publiées pour la première fois, me mettent en état de donner ses propres descriptions et ses propres esquisses, je me contenterai, après avoir ainsi indiqué d'une manière générale le voyage de M. Hobhouse, d'en extraire quelques notes pour jeter plus de clarté sur la correspondance de son ami.
LETTRE XL.
À MRS. BYRON.
Prévésa, 12 novembre 1809.
Ma chère mère,
«Voici quelque tems que je suis en Turquie; la ville que j'habite est sur la côte; mais j'ai déjà traversé l'intérieur de la province d'Albanie, en allant faire visite au pacha. J'ai quitté Malte, le 21 septembre, à bord du brick de mer le Spider (l'Araignée), et je suis arrivé en huit jours à Prévésa. Déjà je suis allé environ cent cinquante milles plus loin, à Tebelen, maison de campagne de Sa Hautesse, où je suis resté trois jours. Le pacha se nomme Ali; on le regarde comme un homme de grands talens; il gouverne toute l'Albanie (l'ancienne Illyrie), l'Épire et une partie de la Macédoine. Son fils Vely-Pacha, pour lequel il m'a donné des lettres, gouverne la Morée, et a beaucoup d'influence en Égypte; en un mot, c'est un des plus puissans personnages de l'empire Ottoman. Quand, après un voyage de trois jours dans un pays montagneux et plein des beautés les plus pittoresques, j'arrivai à Janina, on me dit qu'Ali-Pacha avait quitté cette capitale, et qu'il était en Illyrie avec son armée, assiégeant Ibrahim-Pacha dans la forteresse de Bérat. Il avait appris qu'un Anglais de distinction était arrivé dans ses états, et avait laissé au commandant de Janina l'ordre de me fournir une maison, et de me procurer gratis tout ce qui me serait nécessaire. En conséquence, encore que l'on m'ait permis de faire quelques présens aux esclaves, etc., on n'a pas voulu me laisser payer la moindre chose de ce qui était entré dans la maison pour notre usage.
»Je fis un tour dans la campagne sur les chevaux du vizir, et visitai ses palais, ainsi que ceux de ses petits-fils; ils sont magnifiques, mais trop chargés d'ornemens d'or et de soie. J'allai ensuite à travers les montagnes jusqu'à Zitza, village qui renferme un monastère grec où je couchai au retour. C'est la plus belle situation que j'aie jamais vue, en exceptant toujours Cintra en Portugal. Notre voyage fut beaucoup allongé par les torrens tombés des montagnes, et qui interceptaient les routes. Je n'oublierai jamais la scène singulière qui s'offrit à mes regards, quand j'entrai à Tebelen vers les cinq heures du soir, au moment du coucher du soleil. Elle me rappela, avec quelque changement de costume, bien entendu, la description que donne Scott, dans son Lay, du château de Branksome et du système féodal. Les Albanais avec leur habillement, le plus magnifique du monde, leur long jupon blanc, leur manteau broché d'or, leur veste et leur gilet de velours cramoisi lacé en or, leurs pistolets et leurs poignards montés en argent; les Tartares avec leurs hauts bonnets, les Turcs dans leurs turbans et leurs vastes pelisses, les soldats et les esclaves noirs avec leurs chevaux; les premiers groupés dans une grande galerie ouverte qui fait partie de la façade, les autres placés dans une sorte de cloître au-dessous; deux cents chevaux harnachés et prêts à être montés au moindre signal, des courriers allant et venant avec des dépêches, le bruit des timbales, des enfans qui crient l'heure, du haut du minaret, joint à la singularité du bâtiment lui-même, forment un coup-d'œil nouveau et délicieux pour l'étranger. Je fus conduit dans un fort bel appartement et le secrétaire du vizir vint s'informer de l'état de ma santé à la mode turque.
»J'ai vu aujourd'hui les restes de la ville d'Actium, près de laquelle Antoine perdit le monde dans une petite baie, où deux frégates manœuvreraient à peine aujourd'hui; un mur demi-renversé est l'unique vestige qui marque ce lieu célèbre. De l'autre côté du golfe se voient les ruines de Nicopolis, bâtie par Auguste en l'honneur de sa victoire. Hier soir, j'ai assisté à une noce grecque, mais je n'ai ni assez de tems, ni assez de place pour en donner la description, non plus que de mille autres choses.
»J'aurais beaucoup d'incidens à vous raconter, qui, je crois, vous amuseraient; mais ils font confusion dans ma tête, comme ils en feraient, je crois, sur le papier, et je ne saurais du tout les mettre en ordre. J'aime beaucoup les Albanais; ils ne sont pas tous turcs, quelques-uns sont chrétiens; mais la différence de leur religion n'en met aucune dans leurs mœurs et dans leur conduite; on les regarde comme les meilleures troupes au service de la Turquie. Pendant ma route, j'ai passé deux jours en allant, et trois en revenant, dans une caserne à Salone; et jamais je n'ai trouvé de soldats plus supportables, quoique j'aie été dans les garnisons de Gibraltar et de Malte, et que j'aie vu bon nombre de troupes espagnoles, françaises, siciliennes et anglaises. On ne m'a rien volé, et j'ai toujours été le bienvenu à partager leurs vivres et leur lait. Il n'y a pas une semaine, qu'un chef albanais (chaque village a son chef qui est appelé primat), après nous avoir aidé à sortir de la galère turque, lors de notre malheur, nous nourrit et nous logea, moi et ma suite, composée de Fletcher, un Grec, deux Athéniens, un prêtre grec, et mon compagnon, M. Hobhouse, et refusa de recevoir autre chose qu'un certificat de la bonne réception qu'il nous avait faite. Comme je le pressais de prendre au moins quelques sequins, «non, répondit-il, je veux que vous m'aimiez, et non pas que vous me payiez.» Ce sont là ses propres paroles.
»Vous ne sauriez croire quelle est la valeur de l'argent dans ce pays-ci. Je n'avais rien à payer d'après les ordres du visir, mais depuis j'ai toujours eu seize chevaux, et généralement six ou sept hommes à mon service; et je n'ai pas dépensé la moitié de ce qu'il m'en a coûté pour passer trois semaines à Malte, quoique le gouverneur, sir A. Ball, m'ait donné une maison gratis, et que je n'eusse qu'un seul domestique. Je serais bien aise que H... fît des remises régulières, car je n'ai pas intention de rester à perpétuité dans cette province; qu'il m'écrive chez M. Strane, consul d'Angleterre à Patras. Le fait est que la fertilité des plaines est extraordinaire, les espèces fort rares, ce qui explique que tout y soit à bon marché. Je vais à Athènes pour y apprendre le grec moderne, qui diffère beaucoup du grec ancien, quoique les racines en soient les mêmes. Je n'ai pas envie de retourner en Angleterre; et je ne le ferai que si j'y suis forcé, comme, par exemple, si H... me négligeait. Je n'entrerai pas cependant en Asie avant un an ou deux, car j'ai bien des choses à voir en Grèce, et peut-être passerai-je en Afrique, ou du moins dans la partie Égyptienne.
»Fletcher, comme tous les Anglais, est fort mécontent, cependant il est un peu réconcilié avec la Turquie, depuis que le pacha lui a fait présent de quatre-vingts piastres, qui, eu égard à la valeur de l'argent ici, équivalent presque à dix guinées anglaises. Il n'a rien eu à souffrir, si ce n'est du chaud, du froid et de la vermine, fléaux de tous ceux qui couchent dans les chaumières, dans des gorges de montagnes, dans les pays froids, et dont j'ai eu ma part comme lui; mais il n'est pas brave et a peur des voleurs et des tempêtes. Il n'y a personne en Angleterre au souvenir de qui je désire me recommander, et dont je veuille avoir des nouvelles. Je voudrais seulement recevoir une lettre de vous, et une ou deux de H... sur l'état de mes affaires; dites-lui de m'écrire. Pour moi, je vous écrirai quand je pourrai, et vous prie de me croire votre affectionné fils,» BYRON.
Vers le milieu de novembre, notre jeune voyageur quitta Prévésa et se dirigea vers la Morée, à travers l'Acarnanie et l'Étolie, accompagné de son escorte de cinquante Albanais.
En conséquence il prit une bande d'hommes sûrs pour traverser les vastes forêts de l'Acarnanie, hommes nés pour la guerre, et dont les rudes travaux ont rembruni le teint, jusqu'à ce qu'il aperçut les flots blanchissans de l'Achéloüs, et qu'il vit de l'autre côté les plaines fertiles de l'Étolie. (Childe Harold, ch. II.)
Sa description d'une scène de nuit à Utraikey, petite place située dans l'une des baies du golfe d'Arta, est sans doute restée gravée dans la mémoire de nos lecteurs. Le plaisir que leur a causé la sauvage beauté de cette peinture ne sera point diminué quand nous leur aurons fait connaître, d'après le récit de M. Hobhouse, les circonstances réelles sur lesquelles elle est fondée:
«Le soir, les portes étaient fermées, et l'on faisait les préparatifs nécessaires pour nourrir nos Albanais. On tuait un bouc, on le faisait rôtir tout entier; quatre feux étaient allumés dans la cour, autour desquels les soldats s'asseyaient en quatre troupes différentes. Après avoir bu et mangé, la plupart d'entre eux, tandis que nous et les chefs étions assis sur le gazon, s'assemblèrent autour du plus grand feu, et là se mirent à danser en rond sans autre musique que leurs propres chansons, mais en déployant une énergie étonnante. Toutes ces chansons se rapportaient à quelques exploits de voleurs fameux. L'une d'elles, qui les occupa plus d'une heure, commençait ainsi: «Quand nous partîmes de Parga, nous étions soixante: puis venait le refrain:
Tous voleurs à Parga, Tous voleurs à Parga. Κλεφτεις ποτε Παργα, Κλεφτεις ποτε Παργα.
»Quand ils mugissaient cette strophe, ils tournaient en rond autour du feu, tombaient sur leurs genoux, rebondissaient, et puis tournaient de nouveau en répétant le même refrain. Le bruissement des vagues sur la rive caillouteuse où nous étions assis remplissait les intervalles du chant d'une musique peut-être moins monotone et certainement plus douce. La nuit était très-sombre; mais au reflet des feux nous apercevions un peu les bois, les rochers et le lac, qui, avec l'apparence sauvage des danseurs, offraient une scène qui n'eût pas été perdue entre les mains d'un artiste organisé comme l'auteur des Mystères d'Udolphe.»
Après avoir traversé l'Acarnanie, nos voyageurs passèrent l'Acheloüs, et arrivèrent, le 21 novembre, à Missolonghi. Ici il est impossible de ne pas nous arrêter, et de ne pas songer d'avance à cette triste visite qu'il y fit quinze ans après, quand, au milieu de sa carrière, et dans toute la plénitude de sa réputation, il vint donner sa vie pour la cause de ce pays qu'il traversait alors comme un simple et jeune étranger. Si quelque esprit lui eût alors révélé ce qui devait arriver dans cet intervalle; s'il lui avait montré, d'un côté, les triomphes qui l'attendaient, le pouvoir que son génie varié obtiendrait sur les cœurs pour les élever ou les abaisser, pour les éclairer ou les rendre plus sombres; et s'il eût placé d'un autre côté les inconvéniens attachés à ce don funeste: la fatigue et le dégoût que l'imagination donne à l'ame; les ravages de ce feu intérieur qui dévore celui qui le possède, tandis qu'il éblouit les autres; l'envie que tant de grandeur excite parmi les autres hommes; la vengeance qu'ils tirent de celui qui les force à regarder si haut pour l'admirer; on peut se le demander, eût-il accepté la gloire à de telles conditions? N'aurait-il pas senti, au contraire, que c'était l'acheter à trop haut prix, et que cet état de guerre continuel contre le monde entier pendant sa vie ne serait que faiblement récompensé par une immortalité que ce même monde serait obligé de lui accorder après son trépas?
À Missolonghi, il renvoya tous ses Albanais, à l'exception d'un seul, nommé Dervish, qu'il prit à son service, et qui demeura avec lui pendant tout le tems qu'il fut en Orient, avec Basile, le domestique que lui avait donné Ali-Pacha. Après avoir habité près de quinze jours à Patras, il se dirigea sur Vostitza. En approchant de cette ville, le sommet neigeux du Parnasse, s'élevant comme une tour de l'autre côté du golfe, s'offrit pour la première fois à ses yeux. Deux jours après, dans les bosquets sacrés de Delphes, il écrivit les stances que cette vue lui avait inspirées, et qui commencent ainsi:
Ô toi, Parnasse! que je vois maintenant, non comme l'imagination te présente souvent dans les songes du poète endormi, etc.
C'est vers cette époque que, se promenant à cheval, au pied du Parnasse, il vit dans les airs voler une troupe considérable d'aigles, phénomène qui semble avoir frappé son imagination d'une sorte de superstition poétique; car il y fait plus d'une fois allusion dans son journal. «Me rendant à la fontaine de Delphes (Castri), en 1809, je vis une troupe de douze aigles, et j'acceptai le présage, bien que Hobhouse soutînt, probablement par plaisanterie, que c'étaient des vautours. J'avais la veille composé les vers sur le Parnasse, dans Childe Harold; en voyant ces oiseaux, j'espérai qu'Apollon avait agréé mon hommage. Du moins, j'ai eu le nom et la réputation de poète dans l'âge réellement poétique de la vie, de vingt à trente. Si cela continuera, c'est une autre question.»
Dans son journal, en racontant son départ de Patras, il cite une anecdote qui fera honneur à son humanité aux yeux de tous ceux qui ne seront point chasseurs. «Le dernier oiseau sur lequel j'ai tiré fut un aiglon, sur le bord du golfe de Lépante, près Vostitza. Il n'était que blessé, et je voulus le sauver; son œil était si brillant! Mais il languit et mourut en peu de jours. Je n'ai jamais essayé depuis et jamais je n'essaierai de tuer un autre oiseau.»
Peu de choses étonnent autant les voyageurs en Grèce que l'extrême petitesse de ces pays qui ont occupé si long-tems les cent bouches de la renommée. «On pourrait, dit M. Hobhouse, sans trop presser son cheval, aller de Livadie à Thèbes et revenir entre le déjeuner et le dîner, et, sans bagage, faire facilement, en deux jours, le tour de la Béotie.» Après avoir visité en très-peu de tems les fontaines de Mémoire et d'Oubli, à Livadie, et les retraites d'Apollon Isménien, à Thèbes, nos voyageurs tournèrent enfin leurs pas vers Athènes, l'objet de leurs rêves poétiques, traversèrent le mont Cythéron, et arrivèrent en vue des ruines de Philé, la veille de Noël 1809.
Cependant ton ciel est aussi bleu, tes rochers aussi sauvages, tes bosquets aussi agréables, tes prairies aussi verdoyantes, ton olive aussi mûre, que quand tu florissais sous la protection de Minerve! L'Hymète offre encore aux hommes les trésors de son miel divin; libre voyageuse errante dans les plaines de l'air, l'abeille construit toujours gaîment sur tes montagnes sa forteresse parfumée. Apollon dore toujours de ses feux tes longs étés, et sous ses rayons brillent toujours les marbres de Mendeli! Les arts, la gloire, la liberté, tout passe, tout périt, excepté la nature, elle est toujours belle. (Childe Harold, ch. II.)
Cette première visite à Athènes dura deux ou trois mois, pendant lesquels il ne laissa pas passer un seul jour sans consacrer quelques heures à parcourir les grands monumens du génie ancien, et sans évoquer, pour ainsi dire, du milieu de leurs ruines l'esprit des siècles écoulés. Il faisait aussi des excursions fréquentes dans différentes parties de l'Attique. Un jour qu'il visitait le cap Colonne, il fut au moment d'être enlevé par un parti de Maniotes cachés sous le rocher de Minerve Sunias. Ces pirates, à ce que lui raconta depuis un Grec qui alors était leur prisonnier, n'osèrent l'attaquer, persuadés que les deux Albanais qu'ils voyaient à ses côtés, n'étaient qu'une partie d'une escorte plus respectable laissée à portée de venir promptement à son secours.
Outre le pouvoir magique de ses souvenirs et de son paysage, la ville de Minerve possédait un attrait d'une autre sorte pour notre poète, auquel, en quelque lieu qu'il portât ses pas, son cœur ou plutôt son imagination n'était que trop sensible. On dit que sa jolie romance: «Jeune vierge d'Athènes, avant que nous nous séparions,» fut adressée à la fille aînée de la dame grecque chez laquelle il était logé, et il est assez probable que la belle Athénienne ait été maîtresse de son imagination au moment où il composa ces vers. Théodora Macri, son hôtesse, était la veuve d'un vice-consul d'Angleterre; son principal revenu provenait de la location aux étrangers, et surtout aux voyageurs anglais, des appartemens qu'occupèrent alors Lord Byron et son ami; ce dernier nous en donne la description suivante: «Notre logement consistait en un salon et deux chambres à coucher, donnant sur une cour où se trouvaient cinq ou six citronniers, d'où l'on tira le fruit qui assaisonna notre pilau et les autres mets nationaux servis sur notre table frugale.»
La renommée d'un poète illustre ne s'attache pas seulement à sa personne et à ses écrits, une partie se reflète sur tout ce qui a eu avec lui un rapport même éloigné. Non-seulement elle ennoblit les objets de ses amitiés, de ses amours et de ses goûts; mais les lieux même où il a vécu, où il a séjourné, acquièrent une célébrité qui ne s'efface pas aisément. La jeune fille d'Athènes, quand elle prêtait innocemment l'oreille aux complimens du jeune Anglais, ne se doutait guère qu'il dût rendre son nom et sa maison si célèbres, qu'à leur retour de Grèce, les voyageurs ne trouveraient rien de plus intéressant à donner à leurs lecteurs que les détails suivans sur elle et sa famille:
«Nous rencontrâmes, dit M. Hobhouse, à la porte notre valet qui était allé devant pour nous chercher des logemens, et nous conduisit chez Théodora Macri, la veuve du vice-consul, où nous sommes actuellement. Cette dame a trois filles fort jolies; l'aînée est vraiment une beauté; c'est elle, dit-on, qui inspira à Lord Byron cette fameuse romance:
Jeune vierge d'Athènes, avant que nous nous séparions, rends-moi, rends-moi mon cœur, etc., etc.
»À Orchomènes, où était le temple des Grâces, je fus près de m'écrier: Où les grâces se sont-elles enfuies? Je ne m'attendais pas à les retrouver ici. Et cependant voici venir l'une avec des coupes dorées et du café, et l'autre avec un livre. Ce livre est un registre de noms, et il en est quelques-uns que la renommée est habituée à prononcer. Parmi eux se trouve celui de Lord Byron, lié aux vers que je vais transcrire:
La noble Albion voit en souriant partir son fils pour aller visiter le berceau des arts; son but est noble; belle est l'entreprise; il vient à Athènes, et... écrit son nom.
»En forme de contrepoids, Lord Byron écrivit au-dessous:
Ce poète modeste, comme beaucoup de poètes inconnus, rimaille sur nos noms et cache le sien; mais quel qu'il soit, pour ne rien dire de pis, son nom lui ferait plus d'honneur que ses vers.
»En écrivant ces mots, les trois Grâces athéniennes, j'ai, je n'en doute pas, fait naître votre curiosité et enflammé votre imagination, et je ne dois pas compter sur votre attention que je ne vous en aie donné quelque portrait. Leur appartement est justement en face du nôtre; et si vous pouviez les voir comme nous les voyons en ce moment à travers les plantes aromatiques qui se balancent doucement sur notre fenêtre, vous laisseriez votre cœur à Athènes.
»Thérésa, la vierge d'Athènes, Katinka et Mariana sont de taille moyenne. Chacune d'elles porte sur le sommet de la tête une petite calotte albanaise de couleur rouge, surmontée d'une tassette bleue, qui s'étend et se rattache par le bas comme une étoile. Au bord de cette calotte est un mouchoir de couleurs variées roulé autour des tempes. La plus jeune porte ses cheveux détachés tombant sur les épaules presque jusqu'à la ceinture, et mêlés suivant l'usage avec des tresses de soie. Les cheveux des deux aînées sont le plus souvent attachés et retenus sous le mouchoir. Leur vêtement de dessus est une pelisse bordée de fourrures, tombant lâche jusqu'à la cheville; dessous est un mouchoir de mousseline qui couvre le sein et se termine à la taille qui est courte. En dessous est une robe de soie ou de mousseline rayée, s'élargissant un peu au-dessus de la ceinture, et retombant sur le devant d'une manière gracieuse et négligée; des bas blancs et des pantoufles jaunes complètent le costume. Les deux aînées ont les yeux et les cheveux noirs, le visage ovale, le teint un peu pâle et les dents d'une blancheur éblouissante. Leurs joues sont arrondies, leur nez droit avec quelque chose d'aquilin. La plus jeune, Mariana, est très-blonde; sa figure n'est pas aussi joliment arrondie, mais a une expression plus gaie que celle de ses sœurs, qui ont l'air assez pensif, excepté quand la conversation prend une tournure animée. Leur taille est élégante, leurs manières distinguées et susceptibles de plaire dans tous les pays possibles. Leur conversation est fort agréable, et leur esprit paraît plus cultivé que ne l'est généralement celui des dames grecques. Avec de tels avantages, il serait bien étonnant qu'elles n'attirassent pas l'attention des voyageurs qui visitent occasionnellement Athènes. Elles s'asseoient à la manière orientale, le corps légèrement incliné, les jambes ramassées sous elles sur le divan et sans souliers. Elles s'occupent à coudre, à jouer du tambour de basque et à lire.
»J'ai dit que j'avais vu ces beautés grecques à travers les balancemens des plantes aromatiques qui décorent leurs fenêtres; peut-être cela pourrait-il vous donner une trop haute idée de leur position. Votre imagination vous représente peut-être déjà leurs maisons pleines de tous les attributs du luxe oriental. Les coupes d'or ont pu aussi opérer quelque enchantement sur vos idées. Avouez-le; ne vous représentez-vous pas--
Les portes demi-ouvertes donnant sur de longues galeries où l'on ne saurait décrire tout ce que l'œil rencontre d'élégance et de grandeur; l'orgueil de la Turquie et de la Perse: des coussins jetés sur des coussins, des tapis sur des tapis, d'immenses ottomanes, des oreillers innombrables pour relever la tête, de manière que chaque appartement paraît un lit grand et moëlleux?
»Vous verrez bientôt pourquoi j'ai différé jusqu'à ce moment; apprenez que les plantes aromatiques dont je viens de vous parler ne sont ni plus ni moins que quelques pauvres géraniums et quelques baumes grecs, et que la chambre dans laquelle se tiennent ces dames est presque dégarnie de meubles, que les murs n'en ont été ni peints ni décorés par une main habile. Que serait-il advenu de mes grâces, si je vous avais dit plus tôt qu'une seule chambre est tout le logement qu'elles possèdent, à l'exception d'un petit cabinet et d'une petite cuisine? Vous voyez combien j'ai pris soin que la première impression leur fût avantageuse; non qu'elles ne méritent toute espèce d'éloges, mais parce qu'il est dans la nature auguste et fière de l'homme de faire peu de cas du mérite et même de la beauté, si ces avantages ne sont pas relevés d'un peu de pompe mondaine. Maintenant je vais vous communiquer un secret, mais confidentiellement et à voix basse.
»Ces dames, depuis la mort du vice-consul leur père, n'ont pas d'autres ressources pour exister que de louer à des étrangers la chambre et le cabinet que nous occupons dans ce moment; mais quoiqu'elles soient si pauvres, leur vertu n'est pas moins remarquable que leur beauté.
Dix semaines s'étaient rapidement passées, quand l'offre inattendue d'un passage à bord d'une corvette anglaise détermina nos voyageurs à se préparer immédiatement au départ; et le 5 mars, ils quittèrent Athènes, quoique avec beaucoup de regret. «Après avoir passé, dit encore M. Hobhouse, par la porte qui conduit au Pyrée, nous lançâmes nos chevaux au galop dans le bois d'oliviers sur la route de Salamine, espérant par notre précipitation étourdir un peu la douleur du départ. Nous ne pouvions nous empêcher de regarder derrière nous en nous rendant au rivage, et nous continuâmes de fixer les yeux sur le point où à travers la clairière du bois, nous avions entrevu pour la dernière fois le temple de Thésée et les ruines du Parthénon; nous continuâmes ainsi plusieurs minutes après que la ville et l'Acropolis eurent entièrement disparu à notre vue.»
À Smyrne, Lord Byron se logea dans la maison du consul général, et y demeura jusqu'au 11 avril, excepté deux ou trois jours qu'il employa à visiter les ruines d'Éphèse. Ce fut à cette époque qu'il termina les deux premiers chants de Childe Harold, comme on le voit par une note écrite de sa main sur le manuscrit original de ce poème: «Commencé le 31 octobre 1809, à Janina en Albanie; fini le second chant, à Smyrne, le 28 mars 1810.--Byron.»
La seule lettre un peu intéressante, datée de Smyrne, que je puisse offrir au lecteur, est la suivante:
LETTRE XLI.
À MRS. BYRON.
Smyrne, 19 mars 1810.
Ma chère Mère,
«Je ne puis pas vous écrire une longue lettre; mais comme je crois que vous ne serez pas fâchée de savoir où j'en suis de mes voyages, je vous prie d'accepter le peu de détails que je puis vous donner. J'ai traversé la plus grande partie de la Grèce, outre l'Épire, etc.; j'ai résidé dix semaines à Athènes, et je me rends maintenant à Constantinople par la route d'Asie. Je viens de visiter les ruines d'Éphèse, à une journée de Smyrne. J'espère que vous avez reçu une longue lettre que je vous ai écrite d'Albanie, où je vous donnais quelques détails sur la réception que m'a faite le pacha de cette province.
»C'est en arrivant à Constantinople que je déciderai si je dois aller jusqu'en Perse, ou revenir sur mes pas. Je ne prendrai ce dernier parti que si je ne puis l'éviter. Mais je n'entends pas parler de M. H..., et je n'ai reçu de vous qu'une seule lettre. J'aurai besoin de fonds, soit que j'avance ou que je revienne. Je lui ai écrit plusieurs fois, pour qu'il ne prétende pas, pour s'excuser, qu'il ne connaissait pas ma situation. Je ne puis encore vous rien dire sur quoi que ce soit; le tems et l'occasion me manquent, car la frégate repart immédiatement. Il est vrai que plus je vais, plus ma paresse augmente; et mon aversion pour tout commerce épistolaire s'accroît de jour en jour. Je n'ai écrit à personne qu'à vous et à M. H..., et c'est moins par inclination que par devoir et par nécessité.
»F*** est fort dégoûté par les fatigues, quoiqu'il n'en ait point enduré que je n'aie partagées. C'est une pauvre créature. Les domestiques anglais sont en vérité de détestables voyageurs. J'ai avec lui deux soldats albanais et un interprète grec, tous parfaits dans leur genre. La Grèce est délicieuse, surtout dans les environs d'Athènes. Partout des cieux sans nuages et des paysages charmans. Mais je dois remettre à notre première entrevue tout récit de mes aventures. Je ne tiens pas de journal, mais mon ami H... ne cesse d'écrire. Prenez soin, je vous prie, de Murray et de Robert, et dites à ce dernier qu'il est fort heureux pour lui qu'il ne m'ait pas accompagné en Turquie. N'attribuez cette lettre qu'au désir de vous assurer que je suis sain et sauf, et croyez-moi, etc.» BYRON.
Le 11 avril, il partit de Smyrne sur la frégate la Salsette, qui avait reçu l'ordre de se rendre à Constantinople, pour ramener l'ambassadeur, M. Adair, en Angleterre; et après avoir exploré les ruines de la Troade, il arriva aux Dardanelles au commencement du mois suivant. Il écrivit les lettres qu'on va lire, à ses amis, MM. Drury et Hodgson, pendant que la frégate était à l'ancre dans ce détroit.
LETTRE XLII.
À M. DRURY.
A bord de la Salsette, 3 mai 1810.
Mon cher Drury,
«Lorsque je quittai l'Angleterre, il y a bientôt un an, vous me priâtes de vous écrire. C'est ce que je me propose de faire. J'ai traversé le Portugal et le midi de l'Espagne, visité la Sardaigne, la Sicile, Malte, et de là j'ai poussé jusqu'en Turquie, où je suis encore à rôder. Débarqué d'abord en Albanie, l'Épire d'autrefois, j'ai pénétré jusqu'au mont Tomarit, parfaitement accueilli par le gouverneur, Ali-Pacha; et, après avoir parcouru l'Illyrie, la Chaonie, etc., j'ai traversé le golfe d'Actium avec une garde de cinquante Albanais, et passé l'Achéloüs pour me rendre en Étolie par l'Acarnanie.
»Après un court séjour en Morée, nous avons traversé le golfe de Lépante, pris terre au pied du Parnasse, vu tout ce qui reste de Delphes, et continué ainsi jusqu'à Thèbes et Athènes, dans la dernière desquelles nous avons passé deux mois et demi.
»Le vaisseau de S. M. le Pylade nous a transportés à Smyrne; mais nous avions auparavant étudié la topographie de l'Attique, sans oublier Marathon et le promontoire de Sunium. Après Smyrne, notre second relai fut la Troade, que nous visitâmes tandis que le navire était à l'ancre, où il resta pendant quinze jours, vis-à-vis la tombe d'Antiloque. Maintenant nous voilà dans les Dardanelles, en attendant le vent pour nous rendre à Constantinople.
»Ce matin, j'ai parcouru à la nage le trajet de Sestos à Abydos. La distance directe n'est pas de plus d'un mille; mais, en raison du courant, la traversée n'est pas sans danger; il y en a même assez pour que je doute que l'affection conjugale de Léandre n'ait pas été un peu refroidie par le passage.
»Je l'essayai il y a huit jours, mais je n'y pus réussir, à cause du vent du Nord et de l'étonnante rapidité du courant, quoique j'aie toujours été, depuis mon enfance, un rude nageur. Mais ce matin, par un tems plus calme, j'y suis parvenu, et j'ai traversé le large Hellespont en une heure dix minutes.
»Eh bien, mon cher monsieur, j'ai quitté mon foyer, et visité quelques parties de l'Afrique et de l'Asie, outre une raisonnable portion de l'Europe. J'ai vécu avec des généraux et des amiraux, des princes et des pachas, des gouverneurs et des ingouvernables; mais je n'ai ni tems ni papier pour m'étendre. Je suis bien aise de vous dire que je conserve pour vous des souvenirs d'amitié, et que je vis dans l'espérance de vous revoir un jour; et si je vous écris aussi brièvement que possible, attribuez-le à tout autre cause qu'à l'oubli.
»Vous connaissez trop bien la Grèce ancienne et moderne pour qu'il soit besoin de vous la décrire. J'ai, il est vrai, mieux vu l'Albanie qu'aucun autre Anglais, que je sache, excepté un M. Leake; car c'est un pays que l'on visite rarement, à cause du caractère farouche des natifs; il offre cependant plus de beautés pittoresques que les contrées classiques de la Grèce, malgré toutes les merveilleuses beautés de ces dernières, surtout vers Delphes et le cap Colonne en Attique. Elles sont loin néanmoins d'égaler certaines parties de l'Illyrie et de l'Épire, où des lieux sans nom et des rivières oubliées sur la carte et un jour peut-être mieux appréciées, obtiendront des peintres et des poètes la préférence sur les rigoles desséchées de l'Ilyssus, et les fondrières de la Béotie.
»La Troade offre un champ vaste aux faiseurs de conjectures et aux tireurs de bécassines; un bon chasseur et un savant ingénieux peuvent sur ce terrain exercer avec grand avantage leurs jambes et leur entendement; ou, s'ils préfèrent aller à cheval, ils peuvent s'y tromper de route, comme cela m'est arrivé, et s'embourber dans un maudit marécage formé par le Scamandre, qui serpente deçà et delà comme si les vierges troyennes allaient encore lui apporter leur tribut accoutumé. Il n'existe aujourd'hui d'autres vestiges de Troie, ou de ses destructeurs, que les tertres qui renferment, à ce que l'on suppose, les squelettes d'Achille, d'Antiloque, d'Ajax, etc. Mais le mont Ida lève encore son front superbe; quoique les bergers de nos jours ne ressemblent guère à Ganymède. Mais à quoi bon vous parler plus long-tems de choses qui sont décrites tout au long dans le book of Gell? Et H*** n'a-t-il pas écrit un journal? Quant à moi, je n'en tiens pas; car j'ai renoncé à tout griffonnage. Je ne vois pas grande différence entre les Turcs et nous, si ce n'est qu'ils n'ont pas de culottes, et que nous en avons; qu'ils portent des habits longs, et nous des habits courts; qu'ils parlent peu, et nous beaucoup. Ce sont des gens fort raisonnables. Ali-Pacha m'a dit qu'il était sûr que j'étais né dans un rang élevé, par ce que j'ai les oreilles et les mains petites et des cheveux bouclés. Je vous dirai, en passant, que je parle passablement le romaïque ou grec moderne: il ne diffère pas des anciens dialectes autant que vous pourriez le penser; mais la prononciation en est diamétralement opposée. Quant à la poésie, si elle n'est rimée, ils n'en ont pas la moindre idée.
»J'aime les Grecs. Ce sont des fripons adroits qui ont tous les vices des Turcs, sans avoir leur courage. Quelques-uns cependant sont braves: tous sont beaux, et ressemblent beaucoup au buste d'Alcibiade. Les femmes sont un peu moins belles. Je sais jurer en turc; mais, excepté un effroyable jurement et les mots qui signifient entremetteur, pain et eau, je connais peu le vocabulaire de cette langue. Ils sont extrêmement polis envers les étrangers de tout rang, pourvu qu'ils soient convenablement protégés; et comme j'ai deux domestiques et deux soldats, nous faisons grand fracas. Nous avons parfois couru risque d'être dévalisés, et une fois de faire naufrage; mais nous nous en sommes tirés le mieux du monde.
»À Malte, j'ai été fort épris d'une femme mariée, et j'ai provoqué un aide-de-camp du général ***, grossier personnage, qui s'était offensé de quelque chose, je n'ai jamais bien su de quoi; mais il donna des explications, fit des excuses, la dame s'embarqua pour Cadix, et j'échappai ainsi à l'accusation de meurtre et d'adultère. J'ai envoyé quelques détails sur l'Espagne à notre ami Hodgson; mais depuis ce tems-là je n'ai écrit à personne, excepté quelques billets à des parens et à des gens de loi, pour m'en débarrasser. Je me propose de rompre tout commerce, à mon retour, avec plusieurs de mes meilleurs amis, que je regarde au moins comme tels, et de gronder toute ma vie. Mais j'espère, avant de me faire tout-à-fait cynique, rire encore de bon cœur avec vous, embrasser Dwyer, et trinquer avec Hodgson.
»Dites au docteur Butler que je me sers en ce moment de la plume d'or qu'il me donna avant mon départ: c'est pour cela que ma pancarte est moins lisible qu'à l'ordinaire. J'ai été à Athènes, et j'ai vu des gerbes de ces roseaux à écrire dont il refusa de me donner quelques-uns, parce que le topographe Gell les avait apportés de l'Attique. Mais vous n'aurez pas de descriptions, non; vous voudrez bien vous contenter de quelques détails jusqu'à mon retour. Mais alors nous ouvrirons toutes les écluses de la conversation. Je suis sur une frégate de trente-six, qui va chercher Rob Adair à Constantinople: c'est lui qui aura l'honneur de vous porter cette lettre.
«Rappelez-moi au souvenir de Claridge, s'il n'est pas rentré au collége, et présentez à Hodgson les assurances de ma haute considération. Vous allez me demander ce que je me propose de faire; et je vais vous répondre que je n'en sais rien. Il est possible que je m'en retourne dans quelques mois; mais j'ai des desseins et des projets pour le tems qui suivra mon séjour à Constantinople. Cependant Hobhouse sera probablement de retour en septembre.
«Le 2 juillet, il y aura un an que nous sommes partis d'Albion, oblitusque meoruni obliviscendus et illis. J'étais las de mon pays, et fort peu prévenu en faveur de tout autre; mais je traîne ma chaîne sans l'alonger, en changeant de lieu. Je suis comme le joyeux meunier qui ne se souciait de personne, et dont personne ne se souciait. À mes yeux tout pays en vaut à peu près un autre. Je fume, j'ouvre de grands yeux pour mieux voir les montagnes, et je relève ma moustache avec une fière indépendance. Nulle privation ne m'afflige, et les moustiques qui martyrisent le corps maladif de H*** ne font, par bonheur, aucun effet sur le mien, parce que je vis avec plus de tempérance.
»Dans mon catalogue j'ai oublié Éphèse, que j'ai visitée pendant mon séjour à Smyrne; mais le temple est presque entièrement détruit, et il serait bien superflu que saint Paul se donnât la peine d'adresser de nouvelles épîtres à la race actuelle des Éphésiens, qui ont converti en mosquée une vaste église construite entièrement en marbre; et je ne me suis pas aperçu que l'édifice en fît plus mauvaise figure.
LETTRE XLIII.
À M. HOGDSON.
À bord de la Salsette, détroit des Dardanelles, à la hauteur d'Abydos, le 5 mai 1810.
«Je suis en route pour Constantinople, après avoir parcouru la Grèce, l'Épire, etc., et une partie de l'Asie Mineure, voyage dont je viens de communiquer quelques particularités à H. Drury, notre ami et notre hôte. Je m'abstiendrai donc de vous les répéter; mais comme vous serez peut-être bien aise d'apprendre que je me porte bien, etc., je saisis l'occasion du retour de notre ambassadeur pour vous adresser le peu de lignes que j'ai le tems d'écrire à la hâte. Nous avons éprouvé quelques inconvéniens et couru quelques périls, mais il ne nous est rien arrivé d'assez intéressant pour vous en entretenir, à moins que vous ne jugiez digne de votre attention le trajet de Sestos à Abydos, que j'ai fait à la nage, il y a deux jours. Si vous y joignez quelques alertes données par les voleurs, la crainte d'un naufrage sur une galère turque, il y a six mois, ma visite à un pacha, ma passion pour une femme mariée, à Malte, un défi à un officier, mes amours avec trois jeunes Athéniennes, avec une profusion de bouffonneries, et de beaux points de vue, vous connaîtrez tous les événemens qui, depuis mon départ d'Espagne, ont marqué ce voyage.
»H*** fait des vers et écrit son journal; moi, je regarde et ne fais rien; à moins qu'on ne considère la distraction de fumer comme un amusement actif. Les Turcs surveillent trop leurs femmes pour qu'il soit possible de les observer beaucoup. Mais j'ai vécu avec bon nombre de Grecs, dont je connais le dialecte tout autant qu'il m'est nécessaire pour converser un peu. J'ai fait aussi parmi les Turcs quelques connaissances, en hommes. Quant à la société des femmes, il n'y faut pas penser. J'ai été fort bien reçu par les gouverneurs et les pachas, et je n'ai pas la moindre raison de me plaindre. Hobhouse quelque jour vous racontera toutes nos aventures. Si j'en essayais le récit, ni mon papier ni votre patience ne pourraient y suffire.
»Personne, si ce n'est vous, ne m'a écrit depuis que j'ai quitté l'Angleterre; il est vrai que je ne l'avais pas demandé. J'excepte mes parens, qui m'écrivent tout aussi souvent que je le désire. Je ne sais rien de l'ouvrage d'Hobhouse, sinon qu'il a paru. C'est plus que je n'en sais de ma seconde édition; et certainement, à une pareille distance, je ne m'en inquiète que médiocrement........................... J'espère que vos publications et celles de Bland s'écoulent avec rapidité.
»Je ne puis vous parler d'une manière certaine de l'époque de mon retour; mais je regarde comme probable que Hobhouse me précédera. Nous sommes absens depuis près d'un an. Je désirerais en employer au moins un autre à mes observations dans ces climats toujours verts; cependant je crains que des affaires, et des affaires litigieuses, qui sont bien ce qu'il y a de pire au monde, ne me rappellent avant ce tems, si ce n'est même beaucoup plus tôt. S'il en est ainsi, je vous en préviendrai.
»J'espère que vous remarquerez en moi quelques changemens, je ne veux pas dire au physique, mais au moral; car je commence à m'apercevoir que sans la vertu ce monde maudit n'est pas tenable. Je suis passablement dégoûté du vice, que j'ai étudié dans ses plus agréables variétés, et je me propose, à mon retour, de rompre avec tous mes débauchés d'amis, de renoncer au vin, aux inclinations charnelles, et de me livrer à la politique et au décorum. Je suis sérieux, cynique et assez bien disposé à faire de la morale; mais heureusement pour vous, l'homélie dont vous étiez menacé est coupée court par le mauvais état de ma plume et le manque de papier.
»Bonjour. Si vous m'écrivez, adressez vos lettres à Malte, d'où l'on me les fera parvenir. Ne me rappelez au souvenir de personne; mais croyez-moi bien sincèrement votre, etc.» BYRON.
Dans une de ses lettres à sa mère, datée de Constantinople, le 24 mai, il revient sur ce notable exploit, et se représente comme l'humble imitateur de Léandre; et pourtant, ajoute-t-il, je n'avais pas de Héro pour m'accueillir sur l'autre rive. Puis il continue ainsi:
«Lorsque notre ambassadeur obtiendra son audience de congé, je l'accompagnerai pour voir le sultan, après quoi je retournerai probablement en Grèce. Je n'ai rien reçu de M. Hanson, si ce n'est une traite, mais sans aucune lettre de ce juridique gentleman. Si vous avez besoin de fonds, servez-vous, je vous prie, des miens, tant qu'il y en aura, sans aucune réserve; et dans la crainte que cela ne suffise pas, j'inviterai M. Hanson, dans ma prochaine lettre, à vous avancer toutes les sommes qui pourraient vous être nécessaires. Je m'en remets à votre discrétion pour juger de ce que vous pouvez convenablement demander d'après l'état actuel de mes affaires. J'ai déjà visité les lieux les plus intéressans de la Turquie d'Europe et de l'Asie Mineure; mais je n'irai pas plus loin avant d'avoir reçu des nouvelles d'Angleterre. En attendant je compte sur des rentrées toutes les fois que les occasions de m'en faire parvenir se présenteront; et je passerai l'été au milieu de mes amis, les Grecs de la Morée.»
Alors il ajoute avec cette bienveillante sollicitude dont il ne s'écartait jamais envers les domestiques qu'il préférait: «Prenez soin, je vous prie, de mon jeune Robert et du vieux Murray. Il est heureux qu'ils s'en soient retournés; ni la jeunesse de l'un ni les années de l'autre n'auraient pu s'accommoder aux changemens de climat et à la fatigue du voyage.»
LETTRE XLIV.
À M. HENRY DRURY.
Constantinople, 17 juin 1810.
«Quoique ma dernière lettre soit d'une date bien récente, je reviens à la charge pour vous féliciter de la naissance de votre enfant; une lettre d'Hodgson m'a informé de cet événement dont je me réjouis avec vous.
»Je suis à peine de retour d'une expédition, par le Bosphore, à la mer Noire et aux Symplegades Cyanéennes. J'ai gravi jusqu'à la cime de ces dernières en m'exposant à autant de dangers qu'en aient jamais bravé les Argonautes dans leur lougre. Vous rappelez-vous le commencement des lamentations de la nourrice dans Médée? je vous en adresse la traduction que j'ai faite au somme de ces montagnes:
»Peu s'en est fallu qu'il n'en fût ainsi pour moi.
Car si je n'avais pas eu ce sublime passage dans la tête, je n'aurais jamais songé à grimper sur les susdites roches, où j'ai failli me rompre les os pour le plus grand honneur de l'antiquité.
»Ainsi donc je me suis assis sur les Cyanées, j'ai nagé de Sestos à Abydos (comme je vous l'ai pompeusement annoncé dans ma dernière), et après avoir de nouveau traversé la Morée, je m'embarquerai pour Sainte-Maure, et j'irai faire le saut de Leucade. Si je survis à cette épreuve, je vous rejoindrai probablement en Angleterre. H..., qui vous remettra cette lettre, s'y rend en droite ligne; et comme ses voyages lui sortent par tous les pores, je n'anticiperai pas sur ses récits: seulement je vous prie de ne pas croire un mot de tout ce qu'il vous dira, mais de me réserver votre attention si vous avez quelque désir d'apprendre la vérité.
«Je vais retourner à Athènes, et de là passer en Morée; mais la durée de mon séjour dépend tellement de mon caprice que je n'ai rien de probable à vous en dire. Mon absence date déjà d'un an; elle peut se prolonger d'un autre, mais je suis comme du vif-argent, et je ne peux rien affirmer. Nous sommes tous en ce moment fort occupés à ne rien faire. Nous avons tout vu, excepté les mosquées que nous devons visiter mardi prochain au moyen d'un firman. H... pourra vous les décrire ainsi que divers autres objets curieux, à condition que c'est à moi qu'on s'adressera pour constater sa véracité, et je me réserve de contredire tous les détails auxquels il attache le plus d'importance. Mais s'il se lance parfois dans le bel esprit, je vous permets de l'applaudir, parce qu'il en aura nécessairement dérobé les traits les plus brillans à son compagnon de pélerinage. Dites à Davies que ses meilleures plaisanteries ont été fort heureusement reproduites par H... sur plus d'un vaisseau de Sa Majesté; mais ajoutez aussi que j'ai toujours soin de les rétablir au nom du légitime possesseur; d'où il suit que lui, Davies, n'est pas moins célèbre sur mer que sur terre, et règne sans rivaux aussi bien dans la cabine qu'à la taverne du cocotier.
»Ainsi donc Hodgson a publié de nouvelles poésies. Je désirerais qu'il pût m'envoyer son Sir Edgar et l'Anthologie de Bland, à Malte, d'où on me les ferait parvenir. Dans ma dernière; que vous avez reçue, j'espère, je traçais l'esquisse du terrain que nous avons parcouru. Si cette dépêche ne vous est pas parvenue, la langue d'H... est bien à votre service. Rappelez-moi au souvenir de Dwyer, qui me doit onze guinées. Dites-lui de les faire remettre à mon banquier à Gibraltar ou à Constantinople. Il me les a, je crois, déjà payées une fois; mais cela ne fait rien à l'affaire, attendu que c'était une rente annuelle.
Environ dix jours après la date de cette lettre, nous en trouvons une autre adressée à Mrs. Byron, laquelle, au milieu de plusieurs répétitions de faits déjà détaillés dans sa correspondance précédente, contient aussi un bon nombre de passages qui méritent d'en être extraits.
LETTRE XLV.
À MRS. BYRON.
Chère mère,
«M. Hobhouse, qui vous fera parvenir ou vous remettra cette lettre, et qui part pour retourner en Angleterre, pourra vous mettre au courant de nos divers changement de résidence; quant à moi, je suis fort incertain sur l'époque de mon retour. Il ira probablement dans le Nottingham un jour ou l'autre; mais Fletcher, que je renvoie parce qu'il m'embarrasse (les domestiques anglais sont de tristes voyageurs), Fletcher le remplacera par interim, et vous racontera nos voyages qui ont embrassé passablement d'espace. ............................................................................................................................................
»Je me rappelle que Mahmoud-Pacha, petit-fils d'Ali, pacha de Yanina (petit gaillard de dix ans, qui avait de grands yeux noirs, que nos dames paieraient bien cher, et ces traits réguliers qui distinguent la race turque), me demanda comment il se faisait que je me fusse mis à voyager si jeune, et sans avoir personne pour prendre soin de moi. Le petit bonhomme m'adressa cette question avec toute la gravité d'un homme de soixante ans.
»Je ne peux pas aujourd'hui vous écrire bien longuement; je n'ai que le tems de vous dire que j'ai éprouvé bien des fatigues, mais jamais un moment d'ennui. La seule chose que je redoute, c'est de contracter le goût d'une vie errante, à la bohémienne, qui me rendra mon foyer insupportable. C'est, me dit-on, ce qui arrive fort souvent aux gens qui ont pris l'habitude des voyages; et, dans le fait, je commence à m'en apercevoir. Le 3 mai, j'ai passé à la nage de Sestos à Abydos. Vous connaissez l'histoire de Léandre; mais moi, je n'avais pas de Héro pour me recevoir sur la rive. .................................................................................................................................................................
«J'ai visité, en vertu d'un firman, toutes les principales mosquées. Il est rare qu'on accorde cette faveur à des infidèles; mais le départ de l'ambassadeur nous l'a fait obtenir. J'ai remonté par le Bosphore jusque dans la mer Noire, en faisant le tour des murs de la ville; et en vérité, j'en connais mieux l'aspect que celui de Londres. J'espère que, par quelque soirée d'hiver, je vous amuserai en vous en faisant la description; pour le moment, je vous prie de m'excuser si je m'en dispense. Je ne puis écrire de longues lettres en juin. Je retourne passer l'été en Grèce. .....................................................................................................................................................................
»C'est une pauvre créature que Fletcher; il lui faudrait mille commodités dont je sais fort bien me passer. Il est furieusement las de ses voyages, et vous ferez bien de ne pas trop croire ce qu'il vous racontera de ce pays-ci. Il soupire après la bière, et l'oisiveté, et sa femme, et le diable sait quoi en outre. Pour mon compte, je n'ai éprouvé ni désappointement ni dégoût. J'ai vécu avec des hommes du plus haut comme du plus bas rang; j'ai passé des journées dans le palais d'un pacha, et plus d'une nuit dans une étable; partout j'ai trouvé un peuple inoffensif et bienveillant. J'ai passé aussi quelque tems avec les Grecs les plus distingués de la Morée et de la Livadie; et quoiqu'ils ne vaillent pas les Turcs, j'en fais plus de cas que des Espagnols, qui, à leur tour, l'emportent sur les Portugais.
»Les murs du sérail ressemblent à ceux des jardins de Newstead, un peu plus élevés cependant, et à peu près dans le même état de conservation. Mais la promenade en longeant les murs de la ville du côté de la terre, est d'une beauté remarquable. Figurez-vous quatre milles d'un triple rang d'immenses créneaux tapissés de lierre, surmontés de deux cent dix-huit tours, et de l'autre côté de la route, les sépultures turques (qui sont les lieux les plus charmans de la terre) ombragées par d'énormes cyprès.
J'ai contemplé les ruines d'Athènes, d'Éphèse et de Delphes; j'ai traversé une grande partie de la Turquie, plusieurs autres contrées de l'Europe et quelques-unes de l'Asie; mais nul ouvrage de la nature ou de l'art ne produisit jamais sur moi autant d'impression que le point de vue qui se développe de chaque côté des Sept Tours jusqu'à l'extrémité de la Corne d'Or.
»Parlons maintenant de l'Angleterre. J'apprends avec plaisir le succès des Bardes anglais, etc. Vous n'avez pu manquer d'observer les nombreuses additions que j'ai faites à l'édition nouvelle.
»Avez-vous reçu mon portrait par Sanders, peintre à Londres, Vigo-Lane? Il était terminé et payé long-tems avant mon départ. Il me semble que vous aimez prodigieusement la lecture des Magazines; où déterrez-vous tant de nouvelles, de citations, etc.? Quoique je me trouve heureux d'avoir pu prendre mon rang à la Chambre sans le secours de lord Carlisle, je n'avais pas de ménagemens à garder envers un homme qui a refusé, dans cette circonstance, d'intervenir comme mon parent; et j'ai rompu sans retour avec lui, quoique je regrette d'affliger Mrs. Leigh. Pauvre femme! j'espère qu'elle est heureuse.
»Mon avis est que M. B... doit épouser miss R... Notre premier devoir est de ne pas faire le mal; mais, hélas! cela n'est pas possible: le second est de le réparer, si nous en avons le pouvoir. Cette jeune fille est son égale; si elle ne l'était pas, une somme d'argent et l'entretien assuré à l'enfant feraient une sorte de compensation, quoique bien insuffisante; mais dans l'état des choses, son devoir est de l'épouser. Je ne veux pas de galans séducteurs sur mes domaines, et je n'accorderai pas à mes fermiers un privilége dont je m'abstiens moi-même, celui de débaucher les filles des uns et des autres. J'ai, Dieu le sait, bien des excès à me reprocher; mais comme j'ai pris la résolution de me réformer, et que je ne m'en suis pas écarté depuis quelque tems, je compte que ce Lothario suivra mon exemple, et commencera par rendre la jeune personne à la société; sinon, par la barbe de mon père! je jure qu'il s'en repentira.
»Je vous prie de vous intéresser à Robert, à qui mon absence sera bien pénible. Le pauvre garçon! c'est bien malgré lui qu'il s'en est retourné.
»J'espère que vous êtes bien portante et heureuse. J'aurai grand plaisir à recevoir de vos nouvelles.
»Croyez-moi bien sincèrement, etc. BYRON.
»P. S. Comment se porte Joe Murray? Je rouvre ma lettre pour vous dire que Fletcher m'ayant demandé de m'accompagner en Morée, je l'emmène avec moi, quoique je vous aie annoncé le contraire.»
Le lecteur n'aura pas manqué, je l'espère, de remarquer la fin de cette lettre. L'énergie des sentimens moraux qui y sont exprimés si naturellement, semble le sûr garant d'un cœur dont le fond était pur, quoique les passions en eussent terni la surface. Quelques années plus tard, quand il eut contracté l'habitude de cette raillerie amère, dont, par malheur, il se plaisait à diriger les traits contre sa sensibilité et contre celle des autres, je ne sais, quoiqu'il fût encore animé des mêmes sentimens louables, si la fausse honte de passer pour vouloir se faire une réputation de vertu, n'en aurait pas arrêté la franche et honnête manifestation.
L'extrait suivant, tiré d'une communication adressée à un recueil mensuel très-estimé, par un voyageur qui, à cette époque, rencontra Lord Byron à Constantinople, me paraît être assez authentique pour que je le présente, sans hésiter, à mes lecteurs.
Pendant sa résidence à Constantinople, le ministre d'Angleterre, M. Adair, se trouvant presque toujours indisposé, ne le vit que très-rarement. Il le pressa cependant avec instance de venir loger au palais de l'ambassade; mais Lord Byron, qui préférait la liberté dont il jouissait dans une simple hôtellerie, refusa ses offres hospitalières.
Lors de l'audience de congé accordée à l'ambassadeur par le sultan, le noble poète, pour y assister, se mêla au cortége de M. Adair, non sans avoir témoigné, relativement à la place qu'il occuperait dans la marche, une anxiété bien caractéristique de sa jalouse susceptibilité toutes les fois qu'il s'agissait de son rang. En vain l'ambassadeur l'assura-t-il qu'on ne pouvait pas lui assigner une place particulière; que les Turcs, dans leurs dispositions relatives au cérémonial, ne tenaient compte que des personnes attachées à l'ambassade, et qu'ils négligeaient ou ignoraient les distinctions de préséance accordées chez nous à la noblesse. Enfin voyant que le jeune pair ne se laissait pas convaincre par ces raisons, M. Adair fut obligé d'en appeler à une autorité qui passait pour infaillible en matière d'étiquette; c'était le vieux internonce d'Autriche. Lord Byron l'ayant consulté sur ce point, et le trouvant entièrement d'accord avec le ministre d'Angleterre, déclara qu'il était parfaitement satisfait.
En approchant de l'île de Zéa, il demanda à être mis à terre. En conséquence, après qu'il eut fait ses adieux à son ami, on le débarqua sur cette petite île avec ses deux Albanais, un Tartare et un domestique anglais. Il a décrit lui-même dans un de ses manuscrits, les sentimens de fierté solitaire avec lesquels, debout sur le rivage, il regarda le vaisseau s'éloigner à pleines voiles, le laissant seul sur une terre étrangère.
Quelques jours après, il adressa d'Athènes la lettre suivante à Mrs. Byron:
LETTRE XLVI.
À MRS. BYRON.
Athènes, 15 juillet 1810.
Chère Mère,
«Je suis arrivé de Constantinople ici en quatre jours, ce que l'on considère comme une traversée extrêmement rapide, surtout dans cette saison de l'année. Vous autres habitans du nord, vous ne pouvez pas vous faire une idée de ce que c'est que l'été en Grèce; et pourtant un vrai tems de gelée en comparaison des étés de Malte et de Gibraltar, sous les ombrages desquels je me suis reposé l'année dernière, après un petit mouvement de galop de quatre cents milles, sans interruption, à travers l'Espagne et le Portugal. La date de ma lettre vous apprend que je suis de nouveau à Athènes, ville que je préfère, tout bien considéré, à toutes celles que je connais....
«Pour première excursion, je pars demain pour la Morée, où je compte passer un mois ou deux, puis revenir prendre ici mes quartiers d'hiver, à moins que je ne change mes plans, à la vérité, fort variables, comme vous pouvez bien le supposer, mais dont aucun ne me dirige vers l'Angleterre.
«Le marquis de Sligo, mon ancien camarade de collége, est ici, et désire m'accompagner en Morée. Ainsi nous partirons ensemble. Lord Sligo continuera ensuite sa route vers la capitale, et Lord Byron, après avoir examiné toutes les curiosités de ce canton, vous instruira de ce qu'il se propose de faire, car c'est un point sur lequel ses idées ne sont pas, pour le moment, parfaitement arrêtées. Malte est mon bureau de poste perpétuel; c'est de là que mes lettres sont dirigées vers tous les points de la terre habitable: remarquez en passant que j'ai déjà vu l'Asie, l'Afrique, le levant de l'Europe, et tiré le meilleur parti de mon tems, sans avoir pour cela examiné trop à la hâte les lieux les plus intéressans de l'ancien monde. F..., après avoir été grillé, rôti, cuit dans son jus; après avoir servi de pâture à toutes sortes d'insectes rampans, commence à philosopher; il se réforme et se résigne, et promet d'être à son retour un des ornemens de sa paroisse et un personnage fort saillant dans la généalogie des Fl.... qui tiennent, à mon avis, des Goths par leurs talens, des Grecs par leur pénétration, et des anciens Saxons par leur énorme appétit. Il me demande la permission d'envoyer une demi-douzaine de soupirs à Sally, son épousée, et s'émerveille, mais non pas moi, de ce que ses lettres, d'une écriture et d'une orthographe détestables, ne sont jamais parvenues en Angleterre. Au demeurant, ce n'est pas une grande perte que celle de ses lettres ou des miennes qui n'ont guère d'autre mérite que de vous apprendre, comme celle-ci, que nous nous portons bien, et chaudement, Dieu sait! Ne comptez pas, en cette saison, sur de longues lettres; car elles sont, je vous assure, écrites à la sueur de mon front. Il est passablement singulier que M. H.... ne m'ait pas adressé une syllabe depuis mon départ. Comme toutes vos lettres me sont parvenues ainsi que beaucoup d'autres, je conjecture que l'homme de loi est fâché ou qu'il a trop d'affaires.
«J'espère que vous vous plaisez à Newstead, et que vous vivez en bonne intelligence avec vos voisins, quoique vous soyez un vrai dragon, comme vous savez; ne voilà-t-il pas une épithète bien respectueuse? Je vous prie d'avoir grand soin de mes livres, ainsi que de plusieurs boîtes remplies de papiers qui sont entre les mains de Joseph; et, s'il vous plaît, laissez-moi quelques bouteilles de champagne à boire, car je suis terriblement altéré. Je n'insiste pourtant sur ce dernier point qu'autant qu'il vous arrangera. Je suppose que vous avez une pleine maison de commères bien bavardes et bien médisantes. Avez-vous reçu mon portrait à l'huile par Sanders, de Londres? Il est payé depuis seize mois, pourquoi ne vous le faites-vous pas remettre? Ma suite, composée de deux Turcs, deux Grecs, un Luthérien et de l'équivoque Fletcher, fait un tel vacarme que je suis bien aise de finir en vous assurant que je suis, etc.» BYRON.
Un jour ou deux après la date de cette lettre, il partit d'Athènes avec le marquis de Sligo. Après avoir voyagé de compagnie jusqu'à Corinthe, ils prirent chacun une direction différente; lord Sligo pour visiter la capitale de la Morée, et Lord Byron pour se rendre à Patras, où il avait, comme on le verra dans la lettre suivante, quelques affaires à régler avec le consul anglais, M. Strané.
LETTRE XLVII.
A MRS. BYRON.
Patras, 30 juillet 1810.
Chère Madame,
»Avant de quitter Constantinople, j'ai vu le sultan (avec M. Adair) et l'intérieur des mosquées, ce qui n'arrive que bien rarement aux voyageurs. M. Hobhouse est parti pour l'Angleterre; quant à moi, je ne me sens pas pressé d'en faire autant. Je n'ai rien de particulier à faire savoir dans votre pays, si ce n'est l'extrême surprise que me cause le silence de M. H... Je désire aussi qu'il m'adresse régulièrement des fonds. Je suppose qu'on a pris des arrangemens en ce qui regarde Wymondham et Rochdale. Adressez vos lettres à Malte ou à M. Strané, consul-général, à Patras, Morée. Vous vous plaignez de mon silence; mais je vous ai écrit vingt ou trente fois dans le courant de l'année dernière: jamais moins de deux fois par mois, et souvent davantage. Si mes lettres ne vous parviennent pas, il ne faut pas conclure qu'on nous a dévorés, ou que ce pays-ci est désolé par la guerre, la peste ou la famine: ne croyez pas non plus tous les bruits absurdes qui ne manquent sûrement pas de circuler dans le Nottinghamshire comme c'est l'usage. Je suis fort bien ici, ni plus ni moins heureux qu'à mon ordinaire; si ce n'est que je suis fort aise de me retrouver seul, car je commençais à me lasser de mon compagnon de voyage; non pas que j'eusse à m'en plaindre, mais parce que je suis naturellement porté vers la solitude, et que cette disposition prend de jour en jour plus de force. Si je le désirais, je ne manquerais pas de compagnons de voyage, il s'en présente tous les jours. L'un veut m'emmener en Égypte, l'autre en Asie, dont j'ai vu tout ce que j'en veux voir. Je connais déjà la plus grande partie de la Grèce, de sorte que je me contenterai de retourner aux lieux que j'ai déjà parcourus, de contempler mes mers et mes montagnes, seules connaissances dont j'aie jamais tiré quelque utilité.
»J'ai une suite fort présentable; elle se compose d'un Tartare, de deux Albanais, d'un interprète et de Fletcher; mais dans ce pays-ci on en est quitte à peu de frais. Adair m'a fait un accueil merveilleux, et dans le fait je n'ai à me plaindre de personne. L'hospitalité ici est nécessaire, car on n'y voit point d'hôtelleries. J'ai logé chez des Grecs, des Turcs, des Italiens, des Anglais; aujourd'hui dans un palais, demain dans une étable; un jour avec le pacha, le suivant avec le berger. Je continuerai à vous écrire brièvement, mais fréquemment, et je suis toujours heureux d'apprendre de vos nouvelles; mais vous remplissez votre papier d'extraits de journaux, comme si ceux d'Angleterre ne se trouvaient pas dans tous les lieux du monde. J'en ai une douzaine, en ce moment, devant moi. Je vous prie de veiller à ce qu'on ait soin de mes livres, et de me croire, chère mère, etc.»
À son retour à Patras, il fut saisi d'une maladie, dont il raconte les particularités dans la lettre suivante adressée à M. Hodgson; elles sont, à beaucoup d'égards, si conformes à celles de la maladie fatale qui l'enleva, quatorze ans plus tard, presque aux mêmes lieux, que, malgré la gaîté du récit, il est difficile de le lire sans être douloureusement affecté.
LETTRE XLVIII.
À M. HODGSON.
Patras (Morée), 3 octobre 1810.
«Comme je suis à peine délivré du médecin et de la fièvre, qui m'ont retenu cinq jours au lit, je vous prie de ne pas compter sur beaucoup d'allegrezza dans cette lettre. Il règne ici une maladie endémique qui, lorsque le vent vient du golfe de Corinthe (comme il arrive cinq mois sur six), attaque grands et petits, et fait de terribles ravages parmi les voyageurs étrangers. Il y a, de plus, deux médecins, dont l'un est plein de confiance dans son génie naturel, car il n'a jamais étudié, et dont l'autre a pour tous titres une campagne de dix-huit mois contre les malades d'Otrante, qu'il a faite dans sa jeunesse avec de grands résultats.
»Lorsque je tombai malade, je protestai contre les tentatives de ces deux assassins; mais que peut faire pour sa défense un pauvre diable affaibli, dévoré par la fièvre, et inondé de potions. Malgré moi et mes dents, je vis le consul anglais, mon Tartare, mes Albanais, mon interprète se réunir pour me livrer au médecin, à l'aide duquel ils m'ont, trois jours durant, émétisé et clystérisé jusqu'à ne me laisser que le souffle. C'est dans cet état que j'ai fait mon épitaphe. Tenez, la voici:
»Cependant la nature et les dieux, piqués de mon peu de foi dans leur pouvoir, ont à la fin triomphé tout de bon de Romanelli, et je vis encore, bien à votre service, quoique ma faiblesse soit extrême.
»Depuis que j'ai quitté Constantinople, j'ai parcouru la Morée et visité Véli-Pacha, qui m'a rendu de grands honneurs, et donné un fort joli étalon. H*** est sûrement en Angleterre à l'heure où je vous écris; je l'ai chargé d'une dépêche pour votre poétique individu. Il m'écrit de Malte, et me demande mon journal, en cas que j'en tienne un. Si j'en faisais un, il l'aurait. Je lui ai adressé en réponse une épître de consolations et d'exhortations, où je le prie de réduire de trois schl. et six pences le prix de sa prochaine publication, vu qu'une demi-guinée est un trop haut prix pour toute autre chose qu'un billet d'Opéra.
»Quant à l'Angleterre, je n'en ai pas eu de nouvelles depuis bien long-tems. Toutes les personnes qui prennent quelque intérêt à ce qui me regarde sont, je crois, endormies, et vous êtes mon seul correspondant, à l'exception des gens d'affaires. Je n'ai réellement pas d'amis au monde, quoique ce monde soit peuplé de mes anciens condisciples, qui s'y promènent revêtus de curieux déguisemens, en officiers des gardes, en hommes de loi, en ecclésiastiques, en hommes à la mode, et autres habits de caractères; aussi fais-je mes adieux à tous ces messieurs si affairés, dont pas un ne daigne m'écrire. Au fait, je ne les en ai pas priés; et me voilà ici, pauvre voyageur et philosophe un peu païen, qui, après avoir parcouru la plus grande partie du Levant et vu force terres et mers, dont on pourrait tirer fort bon parti, ne vaux, après tout, guère mieux qu'avant de me mettre en route. Que Dieu me soit en aide!