DE LORD BYRON.
Paulin Paris translation
Mais son antiquité n'était pas la seule distinction qui recommandât à ses héritiers le nom de Byron; le mérite personnel et les hauts faits qui doivent former le premier ornement d'une généalogie, semblent avoir été le partage fréquent de ses ancêtres. Dans l'un de ses premiers poèmes, il fait allusion à la gloire de ses aïeux, et rappelle avec une vive satisfaction «ces fiers barons bardés de fer, qui brillaient parmi ceux qui conduisirent leurs vassaux européens dans les plaines de Palestine;» puis il ajoute: «Sous les remparts d'Ascalon périt John de Horiston; la mort a glacé la main de son ménestrel.» Cependant comme, autant que je l'ai pu découvrir, il n'est fait mention nulle part de quelqu'un de ses ancêtres qui se fût croisé, il est possible que sa seule autorité, en composant ces vers, fut la tradition qui se rapportait à certains groupes des vieilles boiseries de Newsteadt. Dans l'un de ces groupes profondément sculptés et se détachant du panneau, on peut reconnaître facilement un Sarrasin, ou un Maure avec une femme européenne, d'un côté, et de l'autre un soldat chrétien. Un deuxième groupe, placé dans l'une des chambres à coucher, représente une femme au centre, et de chaque côté la tête d'un Sarrasin, dont les yeux sont fixés avec intérêt sur elle. On ne sait rien de bien exact sur ces sculptures; mais la tradition est, m'a-t-on dit, qu'elles se rapportent à quelque aventure d'amour dans laquelle se trouvait engagé l'un des chevaliers croisés dont parle le jeune poète. Quant aux exploits les mieux prouvés, ou du moins les plus connus des Byron, il suffira de dire que sous Édouard III, au siége de Calais et dans les plaines mémorables, à diverses époques, de Créci, de Bosworth et de Marston Moor, leur nom se montre revêtu de la double illustration de rang et de mérite, dont se glorifiait leur plus jeune descendant, dans les vers que nous venons de citer.
C'est du règne suivant, celui de Charles Ier, que date l'origine de la noblesse de la famille. En 1643, sir John Byron, arrière-petit-fils de celui qui avait obtenu le riche domaine de Newsteadt, fut créé baron Byron de Rochdale, dans le comté de Lancastre; et rarement de pareils titres furent concédés pour des services aussi réels et aussi honorables que ceux auxquels ce gentilhomme dut le sien. Presque à chaque page de l'histoire de nos guerres civiles, son nom se trouve lié aux diverses fortunes de son roi; toujours fidèle, persévérant et désintéressé dans sa conduite. «Sir John Byron, dit l'auteur des Mémoires du colonel Hutchinson, plus tard Lord Byron, et tous ses frères, hommes d'armes, actifs et vaillans de leurs personnes, étaient tous acquis passionnément au roi.» Dans une réponse que le colonel Hutchinson eut l'occasion de faire, étant gouverneur de Nottingham, à son cousin germain, sir Richard Byron, il accorde un glorieux tribut à la valeur et à la fidélité de la famille. Sir Richard ayant envoyé quelqu'un vers son parent pour l'engager à rendre le château, reçut pour réponse «que, sauf le cas où il trouverait dans son cœur quelque disposition à une trahison semblable, il devait se rappeler qu'il coulait dans ses veines assez du sang des Byron, pour qu'il eût horreur de trahir ou d'abandonner ce qu'il avait entrepris de défendre.»
Tels sont quelques-uns des personnages distingués qui ont transmis à Byron leur nom illustré.
Du côté maternel notre poète pouvait vanter ses ancêtres, à la noblesse desquels l'Écosse ne pouvait rien préférer, sa mère étant de la famille des Gordon de Gight, descendans de sir William Gordon, troisième fils du comte de Huntley, par la fille de Jacques Ier.
Après les tems agités des guerres civiles, où se distinguèrent aussi plusieurs Byron, puisqu'à la fameuse bataille d'Edgehill on vit jusqu'à sept frères de ce nom, leur renommée semble assoupie pendant près d'un siècle. Mais vers l'année 1750, le naufrage et les souffrances du grand-père de notre poète, M. Byron, plus tard amiral, réveillèrent à un haut degré l'attention et l'intérêt du public. Quelque tems après, une autre sorte de célébrité, moins glorieuse il est vrai, devint le partage de deux autres membres de la famille: l'un grand-oncle, l'autre père de Lord Byron. Le premier, en 1765, subit un jugement devant la Chambre des Pairs, pour avoir tué en duel, ou plutôt au milieu d'une querelle, son parent et son voisin, M. Chaworth; le second ayant enlevé et conduit sur le continent la femme de lord Carmarthen, l'épousa dès que le marquis eut réussi à obtenir un divorce. Une fille fut le seul fruit de cette courte union: ce fut l'honorable Augusta Byron, aujourd'hui femme du colonel Leigh.
En parcourant ainsi rapidement les premiers et les derniers ancêtres de Lord Byron, on ne peut s'empêcher de remarquer à quel point ce dernier réunissait en lui une partie des grandes et peut-être des mauvaises qualités remarquables dans plusieurs de ses aïeux! La générosité, la hardiesse, la grandeur d'ame des plus illustres; mais aussi les passions déréglées, la bizarrerie, le mépris de l'opinion publique, qui caractérisaient les autres.
M. Byron, le père du poète, ayant perdu sa première femme en 1784, se remaria l'année suivante à miss Catherine Gordon, fille et unique héritière de George Gordon de Gight. Outre le domaine de Gight, qui pourtant était dans l'origine bien plus important qu'aujourd'hui, cette dame possédait en valeur pécuniaire, actions, etc., une fortune considérable; et l'opinion commune était que M. Byron ne lui avait fait la cour que pour s'affranchir de ses dettes.
Un trait bien singulier que l'on raconte de miss Gordon, surtout si jusqu'alors elle n'avait jamais vu le capitaine Byron, prouve en même tems l'extrême vivacité et la véhémence des sentimens qu'elle avait déjà pour lui. Elle était au théâtre d'Edimbourg, un soir que le rôle d'Isabella était rempli par Mrs. Siddons; l'illusion que faisait cette grand actrice l'affecta au point de la faire tomber, avant la fin de la pièce, dans de violentes attaques de nerf. On l'emporta hors du théâtre, tandis qu'elle s'écriait à haute voix: «Oh! mon Byron, mon Byron!»
A l'occasion de son mariage, un rimeur écossais fit paraître une ballade que l'on a dernièrement réimprimée dans une collection d'anciennes chansons et ballades du nord de l'Écosse.
Comme elle porte la preuve de la réputation de fortune qu'avait la nouvelle épouse et de l'inconduite extravagante de son époux, on en pourra lire volontiers l'extrait suivant:
MISS GORDON DE GIGHT.
Oh! où êtes-vous allée, jolie miss Gordon? où êtes-vous allée si gentille et si parée? Vous avez épousé, vous avez épousé John Byron, pour dissiper les terres de Gight.
Ce jouvenceau est un mauvais sujet venu d'Angleterre; les Écossais ne connaissent pas sa famille; il entretient des maîtresses; son hôte l'importune et ne peut s'en faire payer. Oh! ce sera bientôt fait des terres de Gight.
Oh! où êtes-vous allée, etc.
Entendez-vous les coups de fusil, le bruit du tambourin, celui du cor dans les bois, de la cornemuse sous le vestibule, les aboiemens des chiens courans et des chiens d'arrêt. Avec tout ce bruit-là, ce sera bientôt fait des terres de Gight.
Oh! où êtes-vous allée, etc.
Bientôt après le mariage, qui eut lieu, je crois, à Bath, M. Byron et sa femme se retirèrent dans leur terre d'Écosse, et il se passa peu de tems avant que les pronostics du faiseur de ballades ne se réalisassent. La malheureuse héritière mesura alors des yeux l'abîme de dettes qui devait engloutir sa fortune. Les créanciers de M. Byron se présentèrent sans perdre de tems. Argent comptant, actions de la Banque, droits de pêche, tout fut sacrifié pour les satisfaire; tout cela ne suffisant pas, il fallut grever la propriété d'une hypothèque assez considérable.
Mistress Byron revint en Angleterre à la fin de 1787, et le 22 janvier suivant elle mit au monde à Londres, dans Holle-street, son premier et unique enfant, George Gordon Byron. Le nom de Gordon lui fut donné par suite d'une condition testamentaire imposée à quiconque épouserait l'héritière de Gight; l'enfant, à son baptême, eut pour parrains le duc de Gordon et le colonel Duff de Fetteresso.
A propos de sa qualité de fils unique, Lord Byron, dans une des feuilles de son journal, rapporte quelques coïncidences curieuses du même fait dans sa famille, qui, pour un esprit disposé comme le sien à trouver partout du merveilleux dans tout ce qui avait rapport à lui-même, devaient paraître plus singulières et plus frappantes qu'elles ne le sont en effet: «J'ai pensé, dit-il, à une chose bizarre; ma fille, ma femme, ma sœur de père, ma mère, ma tante maternelle, la mère de ma sœur, ma fille naturelle et moi-même sommes ou étions tous fils ou filles uniques; la mère de ma sœur, lady Conyers, n'eut que ma sœur de son second mariage; elle-même était fille unique; mon père n'eut que moi de son second mariage avec ma mère, également fille unique. Une telle complication dans une seule famille est bien singulière, elle semble vraiment l'effet de la fatalité.» Ensuite il ajoute ces paroles caractéristiques: «Mais les plus fiers animaux ont le moins de petits, tels que les lions, les tigres et jusqu'aux éléphans, qui sont doux en comparaison des premiers.»
Il faut observer qu'à cette époque la fortune de mistress Byron ne lui permettait pas d'avoir plus d'une domestique; il n'est donc pas étonnant que l'enfant envoyé affronter l'épreuve d'une visite, sans la surveillance ordinaire de sa bonne, se soit montré un hôte difficile à gouverner.
Du reste, que dès l'enfance son caractère fût violent, sournois et colère, il est impossible d'en douter; jusque dans ses petites jupes, il manifestait avec sa bonne ce même esprit d'impatience dont il donna dans la suite tant de preuves à ses critiques. Un jour elle le réprimanda vivement d'avoir sali ou déchiré un fourreau qu'on venait de lui mettre: ces reproches le firent entrer dans une de ces rages silencieuses, comme il les nomme lui-même; il prit le fourreau de ses deux mains, le mit en pièces, puis revint à une soudaine immobilité, défiant et son censeur et son ressentiment.
Mais malgré cette petite scène et d'autres emportemens semblables, auxquels ne l'encourageait que trop l'exemple de sa mère (qui en agissait, dit-on, fréquemment de même avec ses bonnets et ses robes), il y avait dans ses inclinations, et le témoignage de ses bonnes, de ses maîtres et de tous ceux qui eurent alors des rapports avec lui est ici conforme, un mélange de douceur affectueuse et d'enjouement qui lui gagnait nécessairement les cœurs, et qui plus tard, comme dans ses plus tendres années, rendait son commerce facile pour ceux qui l'aimaient et le connaissaient assez pour user toujours à son égard de douceur et de fermeté. La gouvernante, dont nous avons déjà parlé, et la sœur de cette femme, May-Gray, qui la remplaça, prirent sur son esprit une influence à laquelle il ne résistait que bien rarement; tandis que sa mère, dont les caprices et les accès de tendresse et d'emportement diminuaient également le respect et l'affection de son enfant, ne dut jamais qu'à l'autorité de son titre de mère le faible pouvoir qu'elle eut sur lui.
Par l'effet d'un accident qui, dit-on, arriva au moment de sa naissance, l'un de ses pieds fut détourné de sa position naturelle. Ce défaut, grâce surtout aux efforts que l'on fit pour y remédier, fut pour lui, pendant sa jeunesse, la source d'une foule de douleurs et d'ennuis. On voulut redresser ce membre d'après les expédiens alors en vogue, et sous la direction du célèbre John Hunter, qui même entretint à ce sujet une correspondance avec le docteur Livingstone d'Aberdeen. C'était à sa gouvernante qu'était confié le soin de lui mettre le soir ses machines-bandages; souvent alors, comme elle l'a raconté depuis, elle lui chantait ou lui racontait, pour mieux l'endormir, des histoires et des légendes auxquelles, comme la plupart des enfans, il prenait un grand plaisir. Elle lui apprit encore, dans cet âge si tendre, à répéter un grand nombre de psaumes, et le premier et le vingt-troisième furent ceux qu'il confia d'abord à sa mémoire. C'est un fait vraiment remarquable que, par les soins de cette respectable et pieuse personne, il acquit une connaissance plus parfaite des saintes Écritures, que ne l'ont en général les jeunes gens. Dans une lettre qu'il écrivit d'Italie à M. Murray, en 1821, après lui avoir demandé, par la première occasion, l'envoi d'une bible, il ajoute: «N'oubliez pas cela, car je suis un grand lecteur et admirateur de ces livres; je les avais parcourus tous avant l'âge de huit ans,--c'est-à-dire les livres de l'Ancien-Testament; quant au Nouveau, sa lecture me semblait une tâche, et celle de l'autre un plaisir. J'en parle d'après mes idées d'enfant, telles que je me les rappelle, et comme se présente encore à ma mémoire ce tems que je passai à Aberdeen en 1796.»
La difformité de son pied était dès-lors un sujet qui l'affligeait beaucoup et sur lequel il se montrait très-irascible. Une personne de Glascow m'a rapporté que la gouvernante de sa femme et celle de Byron se voyaient souvent quand elles sortaient pour promener les enfans qui leur étaient confiés, et qu'un jour elle lui avait dit: «Quel bel enfant que ce Byron! et quel malheur qu'il ait un pareil pied!» L'enfant l'entendit, et soudain, outré de colère, il la frappa d'un petit fouet qu'il avait à la main, en s'écriant avec impatience: Ne parlez pas de cela. Quelquefois cependant, comme plus tard, il parlait avec indifférence et même plaisantait de son infirmité. Dans le voisinage se trouvait un autre enfant qui avait dans l'un de ses pieds un défaut semblable; Byron disait alors à cette occasion en riant: Venez voir les deux petits garçons qui s'en vont dans Brood-street avec leurs deux pieds bots.
Parmi une foule d'exemples de vivacité et d'énergie, sa gouvernante citait le suivant. Un soir, elle l'avait conduit au théâtre, à la représentation de la Femme colère corrigée (the taming of the Shrew); il avait suivi la pièce pendant quelque tems avec un intérêt silencieux, mais à la scène entre Catherine et Pétruchio, quand les acteurs en furent à ces deux vers:
Catherine. Je sais que c'est la lune. Pétruchio. Non, vous mentez, c'est le soleil bienfaisant.
Le petit Geordie (ainsi l'appelait-on), se levant de son siége, se mit à crier vivement: Mais je vous dis, moi, que c'est la lune, monsieur.
georges gordon byron, 19 novembre 1792. 19 novembre 1793, reçu une guinée.
Le prix de cette école, pour la lecture seulement, n'était que de 5 shillings par quartier; et ce fut certainement moins dans le but de hâter ses progrès que pour mieux échapper à sa turbulence que sa mère l'y envoya. Quant au résultat de ces premières études à Aberdeen, tant sous M. Bowers que sous différens autres instituteurs, il nous en offre lui-même le curieux document dans une sorte de journal commencé sous le titre de mon Dictionnaire, et qu'on retrouve dans l'un de ses manuscrits:
C'est à Aberdeen, et sur les belles exemples de M. Duncan, que j'acquis le beau point d'écriture que je ne lis pas moi-même sans difficulté. Je ne pense pas qu'il se mît beaucoup en peine de mes progrès. J'écrivais mieux alors que je n'ai jamais fait depuis; la hâte et l'agitation d'une et d'autre espèce ont fait de moi le plus parfait griffonneur qui jamais ait tenu une plume. Il pouvait y avoir à cette école de grammaire cent cinquante enfans de tout âge; elle était divisée en cinq classes, tenues par quatre maîtres, le principal se chargeant de la quatrième et de la cinquième forme, comme en Angleterre la cinquième et la sixième forme et les moniteurs ont toujours pour professeur le chef de l'école.»
Durant cette période, sa mère et lui eurent l'occasion de faire visite à plusieurs de leurs amis: ils passèrent quelque tems à Fetteresso, demeure de son parrain le colonel Duff (on s'y rappelle encore le plaisir que prenait l'enfant à jouer avec un vieux sommelier, bon vivant, nommé Ernest Fiddler). Ils s'arrêtèrent aussi à Banff, où résidaient quelques proches parens de mistress Byron.
Ah! c'est là que mes pas s'égarèrent souvent dans mon enfance; mon chapeau était le bonnet à carreaux, mon manteau le plaid des montagnards; les souvenirs des chefs de clans, morts depuis long-tems, venaient s'offrir à mon esprit, quand, chaque jour, j'errais dans les clairières couvertes de pins. Je ne songeais pas à retourner au château, avant que la gloire du jour mourant n'eût fait place aux rayons brillans de l'étoile polaire, car mon imagination charmée aimait à se nourrir des traditions glorieuses que je recueillais de la bouche des habitans de la sombre Loch-na-Gar.
On a plusieurs fois attribué la première étincelle de son génie poétique à la sévérité grandiose des scènes au milieu desquelles s'écoula son enfance; mais on pourrait se demander si jamais pareilles facultés furent l'effet d'un pareil accident. Que les charmes d'une nature pittoresque, nés principalement de notre imagination et de nos souvenirs, soient profondément sentis à un âge où l'imagination est à peine née, où les souvenirs sont rares, c'est ce qu'on concevra difficilement, tout en faisant la part d'un génie prématuré. L'éclat que le poète voit dans les aspects de la nature n'est pas autant dans les objets eux-mêmes que dans l'œil qui les contemple; et l'imagination doit entourer ses tableaux d'une sorte d'auréole avant de pouvoir leur emprunter quelque inspiration.
A la vérité, comme matériaux susceptibles d'être mis en œuvre par la faculté poétique quand elle sera développée, ces merveilleuses impressions, recueillies dès l'enfance avec toute la vivacité, conservées avec toute la puissance de souvenir qui appartient au génie, peuvent bien former l'un des plus purs et des plus précieux alimens dont il se nourrira par la suite; mais cependant la source de ce charme est dans le sentiment poétique qui existait en lui et qui s'éveille alors. C'est l'imagination seule qui, agissant sur ses souvenirs, imprégnera pour lui, dans la suite, tout le passé de poésie.
Il faut donc classer les impressions que Lord Byron reçut dans son enfance des scènes de la nature, avec les divers autres souvenirs qu'il conserva de la même période, comme de son innocence, de ses jeux, de ses espérances et de ses affections premières, tous souvenirs que le poète sait convertir à son usage, mais dont aucun ne fait le poète; pas plus que le miel (pour employer une comparaison de Byron lui-même) ne fait l'abeille qui le butine.
Celui dont les premiers regards se sont arrêtés sur les montagnes de l'Écosse, couronnées d'un bleu céleste, aimera à contempler toutes les cimes qui lui offriront une couleur analogue; il saluera, dans chaque mamelon, le visage connu d'un ami; à la vue d'une montagne, son ame s'épanouira, comme pour l'embrasser. Long-tems j'ai parcouru des pays qui n'étaient pas mon pays; j'ai adoré les Alpes, aimé les Apennins, révéré le Parnasse, admiré l'Ida cher à Jupiter, et l'Olympe qui s'élève majestueusement au-dessus de la mer. Mais ce n'était point le souvenir de leur gloire antique, ce n'était point la vue de leur beauté présente qui m'imposaient ces impressions profondes de respect et d'amour. Les ravissemens que l'enfant avait éprouvés survivaient à l'âge de l'enfance. Loch-na-Gar dominait avec l'Ida sur les champs de la Troade. Les souvenirs celtiques entouraient le mont Phrygien, et les eaux des cascades des highlands se mêlaient à la claire fontaine de Castalie.
Dans le cours de l'une de ces excursions d'été le long de la Dée, il eut l'occasion de voir les sauvages beautés des highlands, mieux encore que dans les environs de leur résidence à Ballatrech. Sa mère l'avait conduit sur la route romantique d'Invercauld, jusqu'à la petite chute d'eau appelée la vigne de la Dée; sa passion pour les aventures fut alors sur le point de lui coûter la vie: comme il grimpait le long d'une pente inclinée sur cette cascade, une bruyère arrêta son pied bot et il tomba. Déjà même il roulait vers le précipice, quand la gouvernante eut la force et la présence d'esprit de le retenir, et de le ravir ainsi à une mort certaine.
«J'ai dernièrement, dit-il, beaucoup pensé à Marie Duff; il est bien étrange que j'aie pu me passionner aussi profondément pour cette jeune fille, à un âge où je ne pouvais connaître l'amour, ni ce que ce mot signifiait: et pourtant c'était bien de l'amour. Ma mère me raillait d'habitude sur cet attachement puéril; et plusieurs années après (j'avais alors seize ans), elle me dit un jour: Byron, je reçois une lettre d'Edimbourg; miss Abercromby me mande que votre ancienne passion, Marie Duff, est mariée à un M. Co..... Et quelle fut ma réponse? En vérité, je ne sais comment expliquer ce que je ressentis en ce moment; mais je faillis entrer en convulsion. Ma mère en fut tellement alarmée, que plus tard elle évita toujours de revenir sur ce sujet avec moi,--se contentant de le redire volontiers à chacune de ses connaissances. Maintenant que signifiait tout cela? Je ne l'avais pas vue depuis que, par suite d'un faux pas de sa mère, à Aberdeen, elle fut ramenée à Banff, auprès de son aïeule: nous étions tous deux de véritables enfans; j'avais dès-lors, et j'ai depuis éprouvé cinquante fois, d'autres sentimens tendres; cependant je me rappelle encore tout ce que nous nous disions l'un à l'autre, toutes nos caresses, ses traits, mon inquiétude, mes insomnies, mes instances auprès de la servante de ma mère pour qu'elle lui écrivît de ma part; ce qu'elle fit à la fin pour me tranquilliser. La pauvre Nancy pensait que j'étais fou; et comme je ne pouvais écrire une lettre moi-même, elle devint mon secrétaire. Je me rappelle aussi nos promenades, mon bonheur quand j'étais assis près de Marie dans l'appartement des enfans, à leur maison proche des Plainstones à Aberdeen. Alors, tandis que sa petite sœur jouait à la poupée, nous faisions l'amour à notre manière.
«Comment diable tout cela arriva-t-il à un pareil âge? d'où cela provenait-il? Certainement, plusieurs années après, je n'avais pas encore l'idée de la distinction des sexes; et cependant mes tourmens et mon amour furent si violens, que je doute quelquefois si j'ai jamais été depuis réellement amoureux.
«Qu'il en soit ce qu'on voudra, l'annonce de son mariage, plusieurs années après, fut pour moi un coup de foudre et fut sur le point de m'étouffer, au grand effroi de ma mère et à l'étonnement de tous les spectateurs qui refusaient d'y croire. C'est dans ma vie un phénomène (puisque je n'avais alors que huit ans), qui m'a souvent tourmenté et qui me tourmentera jusqu'à ma dernière heure; et récemment encore, je ne sais pas pourquoi, son souvenir (non pas l'amour lui-même) s'est représenté avec plus de force que jamais. Je serais bien étonné qu'elle eût gardé de moi la moindre souvenance, et qu'elle se rappelât comme elle plaignait sa petite sœur Hélène de ne pas avoir aussi un amoureux! Il est incroyable comme j'ai gardé d'elle une parfaite et charmante idée; de son front, de ses cheveux noirs, de ses yeux d'un brun clair, de ses vêtemens même: je serais vraiment fâché de la voir aujourd'hui; la réalité, toute belle qu'elle serait, détruirait ou du moins obscurcirait les traits de la charmante Péri que je contemplais alors en elle, et qui vit encore dans mon imagination après plus de seize années. J'ai maintenant vingt-cinq ans et quelques mois.....
«Ma mère, je le suppose, raconta cette circonstance (l'effet qu'avait produit son mariage sur moi) aux Parkynses et certainement à la famille Pigot; elle le mentionna sans doute également à miss Abercromby, qui connaissait mon ancien penchant, et qui sans doute n'avait donné cette nouvelle qu'à mon intention..... Je l'en remercie! Comme ses commencemens, le terme de cette passion m'a souvent fait réfléchir; quant à l'exactitude des faits, d'autres les connaissent aussi bien que moi, et le souvenir que j'en conserve est encore plein de vie. Mais plus j'y songe, et plus je suis embarrassé d'assigner quelques causes à cette précocité d'affection.»
Les chances qu'il avait de succéder au titre de ses ancêtres furent quelque tems tout-à-fait incertaines; car; en 1794, le cinquième lord Byron vivant avait encore un petit-fils. Sa mère cependant, dès sa naissance, avait caressé l'espoir qu'il serait non-seulement un lord, mais encore un grand homme. Une circonstance bizarre sur laquelle elle fondait cette espérance, c'est qu'il était boiteux; pourquoi? il serait difficile de le dire, si ce n'est peut-être qu'ayant un esprit des plus superstitieux, elle avait consulté quelque diseur de bonne aventure, qui, pour anoblir aux yeux d'une mère cette infirmité, l'avait rattachée à la destinée future de l'enfant.
La mort du petit-fils du vieux lord, arrivée en Corse en 1794, brisa le seul obstacle qui se trouvait jusqu'alors placé entre le petit George et l'héritage immédiat de la pairie: l'importance sensible que cet événement leur donna fut sentie non-seulement par Mrs. Byron, mais aussi par le jeune baron futur de Newsteadt. Pendant l'hiver de 1797, sa mère lisait un jour par hasard un discours prononcé à la Chambre des Communes; un ami se trouvait présent, qui dit à l'enfant: «Nous aurons un jour ou l'autre le plaisir de lire aussi vos discours à la Chambre des Communes.» J'espère que non, répondit-il; si vous en lisez quelqu'un de moi, ce sera à la Chambre des Lords.
Le titre dont il se félicitait ainsi ne lui fut que trop tôt dévolu. S'il avait pu demeurer encore pendant dix ans tout simplement George Byron, on ne peut douter que son caractère n'y eût gagné sous beaucoup de rapports. L'année suivante, son grand oncle, le cinquième lord Byron, mourut à l'abbaye de Newsteadt, ayant consommé les dernières années de sa vie dans un état d'isolement austère et presque sauvage.
Le lendemain de l'accession du petit Byron à la pairie, on dit qu'il courut à sa mère et lui demanda si elle apercevait quelque changement en lui depuis qu'il était lord, car il n'en trouvait lui-même aucun. Réflexion ingénieuse et naturelle; l'enfant ne songeait pas encore que la simple addition d'une syllabe au-devant de son nom avait suffi pour opérer un changement complet et magique dans toutes ses relations futures avec la société.
On peut se faire une idée de l'effet que produisit dès-lors sur lui cet événement, d'après l'agitation que, dit-on, il manifesta en s'entendant, pour la première fois, appeler dans l'école avec l'addition du titre de dominus. Incapable de faire la réponse habituelle, adsum, il resta silencieux au milieu de la surprise générale de ses camarades, et finit enfin par fondre en larmes.
Le nuage qu'avait jeté, et sans cause, à plusieurs égards, sur le caractère du dernier lord Byron, sa malheureuse affaire avec M. Chaworth, avait encore été, dans la suite, obscurci par les effets naturels d'une vie insociable et bizarre. On fait encore dans le voisinage les récits les plus exagérés de sa cruauté envers lady Byron, avant leur séparation mutuelle, et l'on croit même que, dans l'un de ses accès de fureur, il avait été jusqu'à la précipiter dans l'étang de Newsteadt. Une autre fois, dit-on, ayant tué son cocher pour quelque désobéissance, il avait jeté le cadavre dans la voiture où se trouvait lady Byron, et montant aussitôt sur le siége, il avait lui-même conduit les chevaux. Ces histoires sont, à n'en pas douter, des fables grossières, comme la plupart de celles dont son illustre héritier fut plus tard la victime. Une femme au service du vieux lord, encore vivante, contredit ces deux récits comme autant d'inventions de la calomnie; elle suppose pourtant que la première est fondée sur les circonstances suivantes. Une jeune dame du nom de Booth se trouvait à Newsteadt en visite; un soir, on fit une partie de plaisir devant la façade de l'abbaye, et lord Byron, par accident, l'avait poussée dans le bassin qui reçoit la cascade: de là, sans doute, le conte dont nous avons parlé.
Une fois séparé de lady Byron, l'isolement complet dans lequel il vécut réveilla toute la puissance d'imagination des habitans de l'endroit; nul fait atroce ou désespéré que les commères du village ne fussent disposées à lui imputer. Il y avait dans son triste jardin deux images grimaçantes de satyres, que bientôt l'effroi de ceux qui les entrevirent décora du nom de diables du vieux lord. On sait qu'il marchait toujours armé, et l'on rapporte que le dernier sir John Warren, son voisin, ayant été admis à dîner un jour avec lui, trouva sur la table une boîte à pistolets placée là comme partie ordinaire du service.
Quoiqu'il vécût dans sa solitude d'une manière sordide, il paraît qu'il éprouvait souvent le besoin d'argent; et l'un des torts les plus sérieux qu'il fit à sa propriété, fut la vente du domaine de Rochdale, dans le duché de Lancastre, dont le produit minéralogique passait pour très-important. Il savait bien, dit-on, à l'époque de la vente, qu'il n'avait pas le droit de donner un titre légal de possession, et il n'est pas croyable que ceux qui rachetèrent ignorassent l'irrégularité de la transaction; mais ils prévirent sans doute, comme en effet cela arriva, qu'avant d'être dépossédés de la propriété ils seraient à peu près indemnisés par le produit qu'ils en tireraient.
On tenta, pendant la minorité du jeune lord, de rentrer dans le domaine de Rochdale, et, comme on le lira bientôt, ce fut avec un plein succès. Pour Newsteadt, les bâtimens et les dépendances menaçaient une ruine prochaine, et parmi les rares témoignages de la sollicitude ou de la dépense de son propriétaire, se trouvaient quelques masses de pierres réunies à grands frais, et quelques bâtimens, crénelés, élevés sur le bord du lac et dans l'épaisseur du bois. Les forts bâtis sur le lac étaient destinés à donner un aspect naval à ses ondes: souvent, quand il était en bonne humeur, il se plaisait à des combats simulés; ses bâtimens attaquaient la forteresse, qui à son tour les canonnait. Le plus grand de ses vaisseaux avait été construit pour lui dans l'un des ports de mer de l'est: on l'avait dirigé sur des roues vers la forêt de Newsteadt, comme pour accomplir l'une des prophéties de la mère Shipton, que quand un vaisseau chargé de ling traverserait la forêt de Shervood, le domaine de Newsteadt sortirait de la famille Byron. Dans le duché de Nottingham, ling répond au mot bruyère; et afin de justifier la mère Shipton et de dépiter le vieux lord, on dit que les paysans escortaient le vaisseau en y jetant sans cesse des touffes de bruyère.
Cet homme singulier prenait évidemment fort peu de soin du sort de ses descendans; il n'avait entretenu aucun rapport avec son jeune héritier d'Écosse, et s'il lui arrivait d'en parler, ce qui était fort rare, ce n'était jamais que sous le nom du petit enfant qui est à Aberdeen.
La mort de son grand oncle faisait de Lord Byron le pupille de la chancellerie, et le comte de Carlisle fut désigné pour être son tuteur. Il avait avec la famille quelques rapports de parenté, comme fils de la sœur du défunt lord. En 1798, pendant l'automne, Mrs. Byron et son fils, escortés de leur fidèle May Gray, quittèrent Aberdeen pour Newsteadt. Avant leur départ, ils avaient vendu le mobilier de l'humble appartement qu'ils occupaient, et le produit, à l'exception du linge et de la vaisselle que Mrs. Byron emporta, fut de 74 livres sterling 17 shillings 7 pence.
Le tems que Byron passa en Écosse, où sa mère avait d'ailleurs pris naissance, lui permettait de se considérer lui-même, comme il s'en est glorifié dans Don Juan, à moitié Écossais par sa naissance, et entièrement par son éducation.
Nous avons déjà vu avec quelle vivacité il gardait le souvenir des montagnes qui, dans l'origine, avaient frappé ses yeux; les allusions qu'il y fait, dans le passage de Don Juan que je viens de citer, au pont romantique du Don et aux autres localités d'Aberdeen, montrent la même fidélité et le même entraînement de souvenir.
De dire comment Auld-Lang-Syne évoque devant moi l'Écosse en masse et dans tous ses détails, les Plaids écossais, les Snoods écossais, les montagnes bleues, les ondes claires, la Dee, le Don, le mur noir du pont de Balgounie, mes souvenirs d'enfant, en un mot le plus doux songe de ce qui me faisait alors rêver, enveloppé, comme les fils de Banco, de leurs manteaux funéraires;--d'expliquer ces allusions enfantines qui ramènent sous mes yeux ma douce enfance,--je ne m'en soucie pas, c'est un effet de Auld-Lang-Syne.
Puis il ajoute en note:
Le pont du Don, près de la vieille ville d'Aberdeen, avec son arche unique et ses eaux noirâtres et poissonneuses, me sont encore présens, comme si je les avais vus hier. Je me rappelle également, bien que je le cite mal peut-être, le terrible proverbe qui, dans ma jeunesse, me faisait craindre et pourtant désirer de le passer, parce que j'étais fils unique, au moins du côté de ma mère. Le voici tel que je m'en souviens, quoique je ne l'aie entendu ni lu depuis l'âge de neuf ans:
Brig of Balgounie, black's your wa' Wi a wife's ae son, and a mear's ae foal Down ye shall fa'.....
Pont de Balgounie, ton mur est noir, tu tomberas avec le fils unique d'une femme et le poulain unique d'une cavale.
Il eut toujours un véritable plaisir à rencontrer une personne d'Aberdeen: quand feu M. Scott, qui était né dans cette ville, lui rendit une visite à Venise, en 1819, il lui désigna surtout, en rappelant leurs habitudes d'enfance, une place nommée la niche de Wallace, où se trouve encore aujourd'hui une grossière statue de ce guerrier écossais. Cette sorte de souvenir ne le trouvait jamais insensible. A son premier voyage en Grèce, non-seulement l'aspect des montagnes, mais le jupon court des Albanais, tout, dit-il, le reportait à Morven. Dans sa dernière et fatale expédition, l'habit qu'il portait de préférence, à Céphalonie, était une veste de tartane.
Mais quelque sincères et profondément senties que fussent les impressions qu'il gardait de l'Écosse, il lui arrivait quelquefois, comme pour toutes ses affections les plus aimables, de donner un démenti à son bon naturel; et lorsque la colère ou l'ironie l'excitait, de persuader et les autres et lui-même que toutes ses affections se portaient vers des objets directement opposés.
Le fiel qu'il répandit à l'occasion de sa querelle avec la Revue d'Édimbourg, sur tout ce qu'il y avait d'Écossais, offre l'exemple de ce triomphe temporaire de ses passions. Dans tous les tems, le moindre soupçon de ridicule jeté sur l'Écosse ou ses habitans suffisait pour faire taire ses affectueux sentimens. Un de ses amis me raconta l'amusante colère dans laquelle le mit un jour une innocente jeune fille, pour avoir remarqué qu'il avait quelque chose de l'accent écossais: «Bon dieu! s'écria-t-il, j'espère bien que non; j'aimerais mieux voir tomber la maudite Écosse dans la mer que d'avoir l'accent écossais.»
Mais on ajoutera peu de foi aux saillies de ce genre répandues dans ses écrits ou sa conversation, quand on les comparera aux preuves décisives qu'il a laissées de son attachement pour le pays où il passa son enfance. Et si, pour lui, ces impressions étaient ineffaçables, de l'autre il y a chez les citoyens d'Aberdeen, qui le regardent comme leur compatriote, une correspondance chaleureuse d'affection pour sa mémoire et pour son nom. Ils montrent encore aux voyageurs les diverses maisons où il résidait dans sa jeunesse; l'avoir vu seulement une fois, réveille en eux un souvenir d'orgueil, et le pont du Don, déjà beau en lui-même, est désormais revêtu, grâce à la mention qu'il en a faite dans son Don Juan, d'un nouveau charme. Il y a deux ou trois ans qu'on offrit une somme de cinq liv. st. à une personne d'Aberdeen en échange d'une lettre écrite par le capitaine Byron quelques jours avant sa mort; et au nombre des souvenirs du jeune poète, devenus autant de trésors pour ceux qui les possèdent, il en est un dont il n'aurait pu sans rire entendre parler, c'est tout simplement une vieille soucoupe de porcelaine dont il avait une fois mordu un large morceau dans un accès de colère.
Ce fut dans l'été de 1798 que Lord Byron, alors dans sa onzième année, quitta l'Écosse avec sa mère et sa bonne, pour prendre possession de l'ancien domaine de ses ancêtres. Voici comme il parle de ce voyage dans une de ses dernières lettres:
«Je me souviens de Loch-Leven comme si c'était d'hier; ce fut pourtant à l'époque de mon voyage d'Angleterre, en 1798, que je le vis.»
Déjà ils touchaient à la barrière de Newsteadt, ils voyaient les bois de l'abbaye s'élancer comme pour les recevoir, quand Mrs. Byron, affectant de méconnaître l'endroit, demanda à la femme de la barrière à qui appartenait cette propriété. On lui répondit que le possesseur, Lord Byron, était mort depuis quelques mois. «Et quel est l'héritier? demanda la mère avec un orgueil satisfait.--On dit, répondit la femme, que c'est un petit enfant qui vit à Aberdeen.--Et le voici, dieu le bénisse!» s'écria la gouvernante, incapable de se contenir, et couvrant de baisers le jeune lord assis sur ses genoux.
Une élévation si soudaine aurait eu sans doute, même dans des circonstances plus favorables pour lui, une influence dangereuse sur son caractère; le guide qui désormais allait conduire les pas du jeune Byron dans le monde ne pouvait être plus inhabile à lui en montrer les écueils. Sa mère, dépourvue de jugement et d'empire sur elle-même, employait à son égard, avec la même maladresse, et l'indulgence, et ce qui était pire encore, une violence dont l'enfant s'amusait. Ce sentiment exquis du ridicule qui, plus tard, le rendit si remarquable, et que dès-lors il possédait, l'emportait toujours sur la crainte que pouvait lui inspirer sa mère. Quand Mrs. Byron, femme petite et dont l'embonpoint embarrassait la marche, essayait, dans ses accès de colère, de l'atteindre afin de le punir, le petit diable, glorieux de sa légèreté, se plaisait à lui échapper sans cesse, courant autour de la chambre en dépit de sa jambe boiteuse, et riant à gorge déployée d'avoir pu rendre inutiles toutes ses menaces. Dans ses Memoranda, il a consigné quelques anecdotes de ces premiers tems, et bien qu'il n'y nomme jamais sa mère qu'avec respect, il est facile de voir que l'idée qu'il en avait conservée, du moins la plus caractéristique, était d'une nature pénible. L'un des passages les plus frappans de ces Mémoires se rapporte au chagrin profond qu'il ressentait de son infirmité; il décrit l'impression d'horreur et d'humiliation qui s'empara de lui quand sa mère, dans un accès de colère, l'appela, vilain boiteux. Comme il reproduit dans sa poésie, sous une forme ou l'autre, tous les sentimens profonds de sa vie, il ne faut pas être surpris d'y retrouver une expression de ce genre; nous voyons donc à l'ouverture de son drame, le Difforme transformé:
Berta. Va-t'en, vilain bossu. Arnold. Ma mère, je suis né ainsi.
On peut se demander si l'origine du drame entier ne serait pas due à cet unique souvenir.
Avec un pareil caractère dans la personne qui devait seule diriger ses premières années, on conçoit qu'il dut perdre tout le fruit des soins et de la sollicitude qu'un tuteur éclairé eût pu avoir pour lui. D'ailleurs Lord Carlisle, peu lié avec la famille, et n'ayant jamais eu l'occasion de connaître l'enfant, n'avait accepté qu'avec répugnance cette charge pénible; et comme ce titre le mettait surtout en rapport avec Mrs. Byron, il ne faut pas s'étonner qu'il ne désirât jamais pénétrer dans les détails de l'éducation de son pupille, plus qu'il n'y était rigoureusement obligé: ce qui l'en éloignait était la crainte de se trouver en opposition avec les habitudes violentes et capricieuses de la mère.
La querelle du dernier Lord avec M. Chaworth avait pu d'ailleurs, dès l'origine, lier d'une sorte de connexité, dans son esprit, le nom de sa famille et l'habitude des duels; peut-être aussi les mortifications que lui faisait dévorer, ou du moins craindre, à l'école, son infirmité physique, trouvèrent une sorte de consolation dans l'espoir qu'un jour les lois du combat singulier lui permettraient de lutter avec le plus fort, à armes égales.
Aussitôt après leur départ d'Écosse, Mrs. Byron, dans l'espoir d'obtenir sa guérison, avait confié son fils aux soins d'un individu de Nottingham qui se chargeait de ces sortes de cures: cet homme, charlatan de son métier, se nommait Lavender; son procédé était de frotter d'abord d'huile pendant long-tems le pied malade, puis de le tordre violemment et de le tenir comprimé dans une machine de bois. Pour que l'enfant ne fût pas, durant cet intervalle, retardé dans ses études, un respectable professeur venait lui donner des leçons de latin. M. Rogers, c'était son nom, lisait avec lui des morceaux de Virgile et de Cicéron, et ses progrès lui parurent alors, malgré sa jeunesse, extrêmement sensibles: toutefois, dans le cours de ses leçons, il éprouvait fréquemment de violentes douleurs, à cause de la position de son pied; un jour, M. Rogers lui dit: «Milord, je ne puis vous voir en proie à une douleur comme celle que vous souffrez.--N'y songez pas, M. Rogers, répondit l'enfant, vous ne vous en apercevrez plus.»
Cet homme distingué, qui ne parle jamais de son élève que dans les termes les plus affectueux, se souvient de plusieurs exemples de la plaisante malice avec laquelle il aimait à se venger de son bourreau, en mettant à découvert sa fastueuse ignorance. Un jour il avait placé au hasard, sur une feuille de papier, toutes les lettres de l'alphabet, mais toutefois en les disposant de manière à simuler des mots et des phrases; il mit le papier sous les yeux du docte personnage en lui demandant quelle langue c'était: «De l'italien,» répondit notre homme, incapable d'avouer de bonne foi son ignorance. On conçoit que cette réponse fut accueillie par la joie immodérée et les insultans éclats de rire de notre jeune satirique, charmé du succès de ce premier piége tendu au charlatanisme.
C'est par une suite de la profonde impression qu'il conservait de tout ce qui l'entourait dans sa jeunesse, et qui semblait un des traits distinctifs de son caractère, que plusieurs années après, se trouvant dans les environs de Nottingham, il envoya une lettre à son vieux précepteur, remplie de sentimens affectueux. Il avait même chargé celui qui la portait de dire à M. Rogers, qu'à compter d'un certain endroit de Virgile, qu'il désignait, il pouvait encore réciter une vingtaine de vers qu'il se souvenait fort bien d'avoir expliqués avec lui tandis qu'il souffrait le plus.
C'est dans ce tems, au rapport de sa gouvernante May Gray, que se manifestèrent en lui les premiers indices de dispositions poétiques. Voici à quel propos: une dame âgée, qui faisait de fréquentes visites à sa mère, s'était servie à son égard d'expressions fort insultantes; et ces affronts, il en conservait ordinairement un ressentiment implacable. Cette dame s'était formé des idées singulières relativement à notre ame: elle s'imaginait qu'elle s'arrêtait dans la lune comme pour y subir une épreuve préliminaire avant d'aller plus loin. Un jour, Byron ayant reçu, comme il paraît, une seconde injure du même genre, se présente en fureur devant sa gouvernante: «Eh bien, mon petit héros, lui dit-elle, qu'avez-vous donc?» L'enfant répondit que cette vieille l'avait mis dans une affreuse colère, qu'il ne pouvait plus la supporter, etc., etc.; puis soudain il répéta plusieurs fois les mauvais vers suivans, charmé d'avoir trouvé un moyen d'exhaler sa bile:
Dans le comté de Nott, demeure à Swan-Green une vieille maudite, si jamais il en fut, et quand elle mourra (promptement je l'espère) elle croit sur-le-champ qu'elle ira dans la lune.
Ces vers ont peut-être été rajustés après coup; et lui-même, comme on va le voir, date d'une année plus tard son premier essai poétique, mais l'anecdote n'en fait pas moins connaître son caractère; c'est ce qui m'a décidé à la conserver.
Dans le même tems les faibles revenus de Mrs. Byron reçurent une augmentation fort opportune sans doute, mais dont j'ignore le motif. Ce fut une pension sur la liste civile de 300 liv. st. de rente; la lettre suivante est une copie de l'ordonnance royale rendue à ce sujet:
GEORGES ROI.
Il nous a plu accorder à Catherine Gordon, veuve Byron, une rente annuelle de 300 livres, à commencer au 5 juillet 1799, pour continuer durant notre plaisir. Nous voulons et il nous plaît, qu'en vertu de notre lettre générale du sceau privé, sous la date du 5 novembre 1760, des fonds de notre trésor ou de l'échiquier applicables au service de notre liste civile, vous payiez à ladite Catherine Gordon, veuve Byron, ou à son ordre, ladite rente, à commencer du 5 juillet 1799, pour lui être servie par quartier ou autrement, dès que l'échéance sera arrivée; la présente sera votre garantie.
Le 2 octobre 1799; de notre règne la 39me. Par ordre de sa majesté, Signé W. Pitt, S. Douglas.
Comme le jeune écolier avait reçu les élémens de la langue latine suivant le système d'enseignement adopté à Aberdeen, il eut de la peine à revenir sur ses pas, et se trouva, comme cela arrive souvent, retardé dans ses études et embarrassé dans ses souvenirs, par la nécessité de se soumettre au mode d'enseignement suivi dans les écoles anglaises. «Je m'aperçus, dit le docteur Glennie, qu'il montra d'abord de l'ardeur et obtint des succès: il était gai, toujours de bonne humeur et chéri de ses camarades; il connaissait nos poètes et nos historiens bien mieux que les enfans de son âge, et dans mon cabinet il trouvait à sa disposition une foule de livres capables de flatter son goût et de satisfaire sa curiosité, entre autres une collection de poètes, depuis Chaucer jusqu'à Churchill, que je serais tenté de croire qu'il parcourut depuis le commencement jusqu'à la fin. Il avait encore à cet âge une connaissance étendue de la partie historique des saintes écritures; il aimait à m'en entretenir, surtout après nos exercices pieux du dimanche soir, et quand il lui arrivait de raisonner sur les faits racontés dans nos livres sacrés, il le faisait avec l'air d'être persuadé des vérités divines qu'ils renferment. Que les impressions de son enfance, dit encore la même personne, se soient conservées plus tard dans sa mémoire, malgré ses habitudes d'une vie irrégulière, c'est ce qu'on ne peut guère révoquer en doute après avoir lu ses ouvrages sans prévention, et je n'ai jamais pu m'ôter de la tête que, dans les étranges désordres qui malheureusement marquèrent sa carrière, il n'ait dû souvent trouver bien difficile de violer les excellens principes qu'il avait d'abord adoptés.»
J'aurais dû mentionner, parmi les traits caractéristiques de sa jeunesse, et d'après le récit du mari de sa première gouvernante, qu'il montrait dès-lors, et dans toutes les occasions, un esprit investigateur en matières religieuses.
Le docteur Glennie ne fut pas long-tems sans s'apercevoir que la mère était beaucoup plus difficile à conduire que l'enfant. Tout en professant la plus entière déférence pour les représentations de l'habile instituteur, quant à la nécessité de ne pas interrompre les études de son fils, Mrs. Byron n'avait ni assez de raison, ni assez d'empire sur elle-même, pour confirmer ses paroles par ses actions; en dépit des remontrances du docteur et des injonctions de Lord Carlisle, elle ne laissa pas d'intervenir dans les détails de l'instruction de son fils, et comme on pouvait l'attendre d'une mère tendre, impérieuse et passionnée. En vain lui représentait-on que dans toutes les connaissances élémentaires exigées d'un jeune homme que l'on destinait à l'une des grandes écoles publiques, Lord Byron était fort en arrière, et que pour suppléer à ce défaut il n'avait pas trop de tous ses instans; Mrs. Byron paraissait bien comprendre la justice de ces observations, mais elle s'embarrassait peu d'en profiter, et n'en continuait pas moins à déranger sans cesse le professeur et l'enfant. Peu satisfaite d'emmener son fils du samedi au lundi à Sloane-terrace, contre la volonté du docteur Glennie, elle le retenait fréquemment chez elle une semaine de plus; et pour ajouter encore à la distraction née de ces interruptions, elle réunissait autour de lui un cercle nombreux de jeunes amis, sans mettre dans ses choix beaucoup de sagacité. En pouvait-il être autrement? se demande le docteur Glennie. «Mrs. Byron était totalement étrangère à la société et aux manières anglaises; avec un extérieur peu prévenant, une intelligence assez bornée et un esprit singulièrement peu cultivé, elle avait conservé tous les préjugés nés des opinions et des habitudes du nord. Je ne pense donc pas faire la moindre injure à sa mémoire en déclarant que Mrs. Byron n'était pas précisément une Mrs. Lambert, ornée des facultés capables de redresser les torts de la fortune, et de former l'esprit et le caractère d'un jeune homme de bonne famille.»
Plus d'une fois l'intervention de Lord Carlisle, dont il fallut alors invoquer l'autorité, avait mis quelque obstacle à cette indulgence inopportune. Grâce à un tel soutien, le docteur Glennie osa bien s'opposer à la sortie du samedi, dont on avait tant abusé; mais les scènes violentes auxquelles il était en butte à chaque nouveau refus auraient pu lasser la patience de tout autre professeur moins consciencieux et moins zélé. Mrs. Byron, dont les accès d'emportement n'étaient pas comme ceux de son fils, des silencieuses rages, se laissait souvent entraîner à des cris dont les écoliers et les valets recevaient la confidence. C'est au point que le docteur Glennie eut un jour le chagrin d'entendre un camarade de son noble élève lui dire: «Byron, ta mère est une sotte;» à quoi l'autre répondit gravement: «Je le sais bien.» Par suite de toutes ces violences et de ces incompatibilités de mœurs, Lord Carlisle finit par ne plus se mêler de son pupille, et l'instituteur ayant sollicité une autre fois le bénéfice de son intervention, il répondit: «Je ne veux plus rien avoir à démêler avec Mrs. Byron, tirez-vous-en comme vous pourrez avec elle.»
Parmi les livres que l'enfant pouvait consulter dans le cabinet du docteur Glennie, était une brochure écrite par le frère d'un de ses meilleurs amis, et intitulée: Relation du naufrage de la Junon sur la côte d'Arracan, en l'année 1795; l'auteur avait été officier en second du vaisseau, et le récit qu'il avait envoyé à ses amis des souffrances de leur équipage leur avait paru assez touchant et assez extraordinaire pour être publié. La brochure ne flatta que faiblement, à ce qu'il paraît, l'opinion publique; mais elle était à Dulwich la lecture favorite des jeunes élèves, et l'impression qu'elle laissa sur l'esprit observateur de Byron contribua peut-être à lui suggérer le désir d'étudier toutes les relations de naufrages, afin de mieux retracer la grande et magnifique scène du même genre que l'on trouve dans Don Juan. Les passages suivans de la brochure ont été adoptés, comme on va le voir, avec de faibles changemens, par notre poète, sauf quelques incidens:
«Je ne me rappelle rien d'égal à la beauté transparente de ma cousine, ou à la douceur de son caractère, pendant la courte période de notre intimité. On l'eût dite faite d'un arc-en-ciel: tout en elle était paix et beauté.
«Ma passion eut sur moi ses effets habituels: je ne pouvais ni dormir, ni manger, ni reposer, bien que j'eusse toutes les raisons de croire qu'elle m'aimât. Mon tourment de chaque jour était de penser au tems qui devait s'écouler avant que je la revisse: c'était ordinairement douze heures. J'étais alors bien fou, et maintenant je ne suis guère plus sage.»
Il y avait deux ans qu'il était sous la garde du docteur Glennie, quand sa mère, mécontente de la lenteur de ses progrès, lenteur dont elle pouvait, comme nous l'avons vu, s'accuser avant tous les autres, pressa tellement lord Carlisle de le faire passer dans une école publique, que celui-ci finit par accéder à ses vœux. «En conséquence, dit le docteur Glennie, il entra à Harrow aussi mal préparé qu'il est naturel de le supposer, après deux années d'instruction élémentaire, et continuellement dérangé par tout ce qui pouvait distraire son jeune esprit de l'école et de toute étude sérieuse.»
Ce sage instituteur ne vit plus que rarement Lord Byron à compter de ce moment; mais à en juger par ce qu'en disent Mrs. Glennie et lui, il est clair qu'ils le suivirent toujours avec intérêt dans le reste de sa carrière; ils virent ses déviations, mais à travers le prisme flatteur d'une affection réelle; et dans ses aberrations les plus étranges, ils conservèrent la trace des belles qualités qu'ils avaient chéries et admirées dans son enfance. Au reste les affectueux sentimens du docteur Glennie furent mis à une rude épreuve, quand en 1817 il visita Genève, peu de tems après le départ de Lord Byron de cette ville, et au moment où sa réputation personnelle était frappée de la plus grande impopularité; ceux qui voyaient dans le docteur Glennie son ancien maître, ne manquaient pas d'accuser ce dernier de l'avoir mal élevé, ou, pour employer leurs propres expressions, de n'en avoir pas fait un meilleur sujet.
Tandis que Lord Byron venait continuer à Londres son éducation, sa gouvernante May Gray quittait le service de sa mère et retournait dans son pays natal, où elle mourut il y a trois ans environ. Elle s'était mariée convenablement; et dans l'une de ses dernières maladies elle recevait les soins du docteur Ewing d'Aberdeen, qui, ayant toujours été admirateur enthousiaste de Lord Byron, éprouva autant de joie que de surprise de trouver une ancienne servante de son poète favori, dans une femme qu'il avait soignée plusieurs années. Comme on peut le supposer, il recueillait avec avidité de la bouche de sa malade toutes les particularités qu'elle pouvait se rappeler des premiers jours de sa seigneurie. Toutes ces communications, M. Ewing nous en a fait la confidence; c'est à lui que nous devons une partie des anecdotes que nous avons citées.
Byron, au départ de May Gray, voulut lui donner un témoignage de sa reconnaissance pour les soins qu'elle avait eus de lui; il lui donna sa montre, la première qu'il eût eue en sa possession. La fidèle gouvernante conserva ce précieux souvenir jusqu'à sa mort, comme une sorte de trésor; et aussitôt après, son mari la donna au docteur Ewing, qui l'apprécia également comme une relique du génie. L'affectueux enfant lui avait aussi donné son portrait, grande miniature en pied peinte par Kay d'Édimbourg, en 1795. Il s'y trouve représenté tenant à la main un arc et des flèches, avec les plus beaux cheveux du monde tombant sur ses épaules. Ce morceau curieux est également passé dans la possession du docteur Ewing.
Byron étendit les effets de sa reconnaissance à la sœur de cette femme, qui avait été sa première gouvernante. Il lui écrivit quelques années après son départ d'Écosse, et dans les termes les plus aimables; il s'informait de sa santé, et lui apprenait avec joie que son pied s'était assez bien redressé pour lui permettre de se servir de bottes ordinaires; «événement qu'il avait si long-tems désiré, et qui lui ferait sans doute à elle-même le plus vif plaisir.» Il accompagna sa mère à Cheltenham durant l'été de 1801, et le récit qu'il fait de ses propres sensations à cette époque nous montre à quel âge prématuré il était familier avec les impressions poétiques. Un enfant qui contemple avec émotion le soleil couchant sur les hauteurs, parce qu'il lui rappelle les montagnes où il a passé sa jeunesse, a déjà sans doute le cœur et l'imagination d'un poète. Ce fut pendant ce voyage à Cheltenham qu'une diseuse de bonne aventure, consultée par sa mère, fit sur lui une prédiction à laquelle il pensa quelque tems avec inquiétude. Mrs. Byron, dans sa première visite à cette femme (c'était, si je ne me trompe, la fameuse Mrs. Williams), s'était donnée pour une demoiselle; la sibylle toutefois ne s'y trompa point: elle déclara que celle qui la consultait était non-seulement mariée, mais la mère d'un fils boiteux; que ce fils était prédestiné, entre autres événemens qu'elle lisait dans les astres, à courir les dangers d'un empoisonnement avant sa majorité; qu'il serait deux fois marié, et la seconde fois à une étrangère.
Après deux ans, le jeune Byron raconta ces particularités à la personne dont je tiens cette histoire, et il disait que l'idée de la première partie de la prédiction s'était souvent présentée à lui. Cependant la dernière partie semble avoir été plus près de se réaliser.
Si on fait attention au caractère réservé de Byron dans sa jeunesse, et même jusqu'à un certain point dans toute sa vie, la transition d'un établissement paisible comme celui de Dulwich au fracas d'une grande école publique était assez difficile. Aussi trouvons-nous, d'après son propre témoignage, que, pendant les premiers dix-huit mois, il haïssait Harrow. Cependant son esprit actif et social finit par vaincre sa répugnance, et après avoir été, comme il le dit lui-même, enfant fort impopulaire, il parvint à se montrer le boute-en-train de tous les plaisirs et de toutes les espiégleries de l'école. Pour bien connaître ses dispositions et ses habitudes de ce tems-là, nous ne pouvons mieux faire que de nous en rapporter à la digne et respectable autorité du docteur Drury, qui était alors à la tête de l'école, et auquel Lord Byron a payé un tribut d'affection qui, semblable aux respectueux sentimens de Dryden pour le docteur Belly, uniront à jamais les deux noms du poète et de l'instituteur. Ce savant vénérable m'a fait passer le morceau suivant qui, malgré sa brièveté, présente d'importans détails sur l'impression que le jeune Lord fit alors sur lui.
«Lord Byron avait treize ans et demi quand M. Hanson, son guide, vint le confier à mes soins. Il me fit remarquer que son éducation avait été négligée, et ajouta qu'il était mal préparé pour les études d'une école publique; mais qu'après tout il croyait à l'enfant de véritables dispositions. Aussitôt son départ, je pris dans mon cabinet le nouvel élève, et j'essayai de le faire parler, en m'informant de ses plaisirs, de ses habitudes, de ses amis dans son autre pension; mais je perdis presque entièrement mon tems, et je compris bientôt qu'on m'avait confié un jeune faon sauvage. Cependant il y avait de l'esprit dans ses yeux, et il fallait d'abord le lier d'amitié avec un enfant plus âgé, qui pût le familiariser avec les nouveaux objets qui l'entouraient et avec le système de la maison dont il allait faire partie. Mais ce qu'il apprit dans la conversation de son conducteur lui causa de la peine quand il sut que des élèves beaucoup plus jeunes que lui étaient bien plus avancés, et il se crut humilié de ne pouvoir rivaliser avec eux. Je m'en aperçus et m'empressai de le confier aux soins spéciaux de l'un des maîtres, comme répétiteur, en assurant l'enfant qu'il ne prendrait rang dans la classe qu'au moment où son travail lui permettrait de marcher avec ceux de son âge. Cette promesse lui plut, et dès-lors il fut plus à son aise avec ses camarades, car pendant un certain tems il gardait une sorte de timidité. Ses manières et son caractère me firent bientôt juger qu'il était plus facile de le conduire avec un fil de soie qu'avec un câble; et je me réglai sur ce principe. Après quelque séjour à Harrow, et comme son esprit commençait à se développer, lord Carlisle, son parent, exprima le désir de me voir; j'allai trouver sa seigneurie. Son but était de m'apprendre quels étaient les biens à venir de Byron; il me représenta ses espérances de fortune comme bornées, et voulut savoir quelle était sa capacité. Je ne fis pas d'observation sur ses premières confidences, et je répondis à sa question: Il a des talens, milord, qui ajouteront de l'éclat à son rang. En vérité!!! répondit sa seigneurie, avec un air de surprise qui n'indiquait pas, à mon avis, toute la satisfaction que j'en attendais. Quant à son talent pour l'art oratoire, voici la circonstance à laquelle vous faisiez allusion. Les hautes classes de l'école avaient composé de ces sortes de déclamations qui, après avoir été corrigées par les répétiteurs, étaient portées au professeur; alors ceux qui les avaient faites les répétaient, afin qu'on pût réformer leurs gestes et leur accent, avant qu'ils les prononçassent en public. Je fus, en cette occasion, enchanté de l'attitude, de la prononciation et des gestes de Lord Byron, non moins que de son travail en lui-même. Tous les jeunes orateurs ne manquaient pas de suivre à la lettre leur composition écrite: Lord Byron fit de même dans la première partie de son travail; mais à ma surprise, il s'écarta tout d'un coup de son manuscrit, et avec assez de hardiesse et de rapidité pour me faire craindre de le voir manquer de mémoire pour la conclusion. Mes alarmes n'étaient pas fondées, il fournit sa carrière sans hésitation et sans le moindre embarras. Je lui demandai, pourquoi il avait ainsi altéré sa composition; il me répondit qu'il n'y avait rien changé, et qu'il ne s'était pas aperçu qu'il s'en fût écarté le moins du monde. Je le crus, et d'après l'expérience que j'avais de sa manière d'être, je compris qu'étant plein de son sujet, il avait involontairement substitué des expressions et des couleurs plus vives à celles que sa plume avait tracées.»
Le docteur Drury, en me communiquant ces détails, ajoute un fait qui atteste tout le cas que Lord Byron fit toujours des opinions de son vieux maître, même quand il fut au faîte de sa gloire.
«Après ma retraite d'Harrow, je reçus de lui deux lettres pleines d'affection, et dans mes visites à Londres, à l'époque où ses ouvrages fascinaient les yeux du public, je lui demandai pourquoi il n'avait pas pensé à m'en faire tenir un seul, comme c'était son devoir. C'est, me dit-il, parce que vous êtes le seul homme auquel je crains de les voir lire. Puis, après un court intervalle, il ajouta: Que pensez-vous du Corsaire?»
Maintenant je vais mettre sous les yeux du lecteur les diverses notes sur sa vie au collége, qu'il a consignées lui-même dans plusieurs livres de souvenirs. Il n'est pas besoin de dire qu'étant son ouvrage, elles présenteront sur ce tems les particularités les plus fidèles et les plus curieuses.
«J'avais dix-huit ans, tout singulier que cela puisse paraître, avant d'avoir jamais lu une revue; mais étant à Harrow, mes connaissances, sur toute sorte de sujets nouveaux, étaient assez grandes pour faire supposer que je devais aux revues toute ma science, attendu qu'on ne me voyait jamais lisant, mais toujours badinant, jouant, ou occupé à quelque méchanceté. La vérité est que je lisais en mangeant, au lit et partout où nul ne lisait; et avant d'avoir cinq ans j'avais lu toutes sortes de livres, à l'exception d'une revue: cette exception est ce qui me l'a fait remarquer. Je me souviens qu'en 1804, Hunter et Curzon m'ayant confié l'idée qu'on avait de moi au collége à ce sujet, je les fis bien rire en leur demandant d'un air surpris: et qu'est-ce donc qu'une revue? Au reste, elles étaient alors moins répandues. Trois années plus tard je les connus beaucoup mieux: mais enfin j'en lus une pour la première fois en 1806.
«Peel, cet orateur et cet homme d'état (car il l'était, l'est et le sera), était de la même forme que moi; nous en tenions la tête tous deux, suivant l'expression reçue. Nous étions bien ensemble; mais son frère était mon ami intime. Maîtres et écoliers nous avions conçu de Peel les plus grandes espérances, et il ne les trompa pas.
«Pour les connaissances classiques, il était de beaucoup au-dessus de moi; comme orateur et acteur; on m'estimait au moins son égal. Hors de l'école j'étais toujours en partie et lui jamais, tandis qu'en classe il savait toujours ses leçons et moi rarement; mais quand une fois je les savais, je les savais presque aussi bien. Du reste, en instruction générale, en histoire, etc., etc., je pense que je lui étais supérieur, aussi bien qu'à la plupart des enfans de mon âge.
J'emprunte l'extrait suivant à un autre de ses Souvenirs.
«P. Hunter, Curzon, Long et Tatersant furent les principaux objets de mon affection; je m'attachai encore à Clare, Dorset, C. Gordon, Debath, Claridge et J. Wingfield; ils étaient plus jeunes que moi, et je les gâtais par mon indulgence. Peut-être n'ai-je jamais aimé quelqu'un autant que le pauvre Wingfield, qui mourut à Coimbre en 1811, avant mon retour en Angleterre.»
Cette première publication est remplie des témoignages les plus touchans de ses amitiés de collége; il n'est pas jusqu'aux reproches qu'il adresse à l'un d'eux, à propos de quelques griefs, qui ne portent un caractère de tendresse.
Vous saviez que mon ame, que mon cœur, que ma vie étaient à vous en cas de danger; vous saviez que les années et la distance ne m'avaient pas changé, que je n'existais que pour l'amour et l'amitié.
Vous saviez... mais pourquoi revenir en vain sur le passé? les liens qui nous unissaient sont rompus. Peut-être ce souvenir vous arrachera-t-il un jour des larmes tardives; vous soupirerez alors en songeant à celui qui fut votre ami!
La description suivante de ce qu'il éprouvait après avoir quitté Harrow, quand il retrouvait dans le monde quelqu'un de ses anciens camarades, se rapproche beaucoup de la scène qui eut lieu en Italie, quelques années seulement avant sa mort, quand à la vue de son cher lord Clare, après une longue séparation, il se sentit touché jusqu'aux larmes par les souvenirs qu'il réveillait en lui.
..... Si par hasard quelque figure que je me rappelle bien, quelque ancien camarade de mon enfance vient, une honnête joie peinte sur la figure, réclamer en moi son ami; mes yeux, mon cœur, tout montre que je suis encore un enfant: la scène éblouissante, les groupes bruyans qui m'entourent disparaissent devant l'ami que je viens de retrouver.
On a vu par les extraits de son journal que M. Peel était l'un de ses condisciples d'Harrow. La curieuse anecdote suivante, qui les concerne tous deux, m'a été rapportée par un ami de ce dernier, et je tâcherai de me rapprocher autant que possible des propres expressions du narrateur.
Parmi ses favoris d'école, on peut remarquer qu'un grand nombre étaient nobles, ou de familles nobles, tels que les lords Clare et Delaware, le duc de Dorset, et le jeune Wingfield. Une circonstance peut laisser croire que leur rang avait eu quelque part dans les motifs qui attirèrent Byron vers eux: un jour, celui de ses condisciples qui me raconta le fait, avait, en sa qualité de moniteur, mis lord Delaware sur sa liste de punition; Byron s'en étant aperçu, s'approcha de lui, en disant: «Wildman, je vois que vous avez mis Delaware sur votre liste; ne le faites pas frapper, je vous prie.--Pourquoi donc?--Je ne sais pas, mais enfin c'est mon collègue à la pairie.» Il est inutile d'ajouter que son intervention en pareil cas n'était rien moins qu'heureuse; car l'un des rares bienfaits de l'éducation publique est de faire tomber en quelque sorte ces distinctions artificielles, et de placer les jeunes plébéiens dans une égalité parfaite avec les pairs, bien que ces derniers puissent avoir leur revanche dans le monde.
Il est vrai que, dans Lord Byron, le sentiment de sa supériorité nobiliaire était alors assez peu déguisé pour lui attirer fréquemment les moqueries de ses camarades; c'est, je crois, à Dulwich que son habitude de tirer orgueil de la prééminence qu'il trouvait dans un vieux baron anglais, sur tous les nouveaux pairs, lui fit donner le surnom de vieux baron anglais. Mais ce serait une erreur de croire que, soit à l'école, soit plus tard, il ait jamais été guidé par d'aristocratiques sympathies dans le choix de ses amis. Tout au contraire, suivant l'usage des hommes d'une extrême fierté, il préférait généralement pour ses intimes, ceux d'un rang inférieur au sien, et tels étaient presque tous ceux qu'il comptait à l'école parmi ses amis. D'un autre côté, ce qui le charmait le plus dans ses autres plus jeunes amis, c'était leur infériorité sous le rapport de l'âge et de la force. Elle lui permettait de se complaire encore dans son généreux orgueil, en prenant quand il le fallait, à leur égard, le rôle de protecteur.
William Harness, qui était entré à Harrow à dix ans, tandis que Byron en avait quatorze, fut l'un de ceux qu'il aima le plus, par ce dernier motif, bien qu'il ait oublié d'en parler. Le jeune Harness, encore boiteux des suites d'un accident d'enfance, et à peine remis d'une maladie grave, était peu capable de surmonter les difficultés d'une école publique; Byron le vit un jour maltraité par un enfant beaucoup plus âgé et plus fort; il se hâta de prendre sa défense. Le lendemain, le petit enfant demeurait seul à l'écart; Byron vint encore à lui, et lui dit: «Harness, si quelqu'un te bat, dis-le-moi, et, si je puis, je le rosserai.» Il tint sa parole, et, dès ce moment, le protecteur et le protégé devinrent, malgré leur différence d'âge, des amis inséparables. Cependant leur amitié subit un refroidissement auquel Lord Byron, dans une lettre écrite après six ans, fait allusion avec tant de sensibilité, de franchise et de délicatesse, que je ne puis m'empêcher d'anticiper la date, et d'en donner ici un extrait.
«Nous paraissons tous deux nous rappeler parfaitement, avec un mélange de plaisir et de regret, les jours que nous passions ensemble; et je vous jure bien sincèrement que je les compte au nombre des plus heureux de mes courts instans de bonheur. Maintenant je touche à ma majorité, c'est-à-dire que j'ai vingt ans et un mois; encore un an, et je parcourrai dans le monde ma carrière de folie. Alors j'avais quatorze ans: vous étiez presque le premier de mes amis d'Harrow, le premier certainement en estime, sinon en date; mais une assez longue absence d'Harrow, et de votre part de nouvelles liaisons, le contraste de votre conduite (décidément tout à votre avantage) et de ces habitudes turbulentes et querelleuses qui m'entraînèrent dans tous les genres de désordres, toutes ces circonstances se réunirent pour détruire une intimité que l'affection me pressait de continuer, et que la mémoire m'obligeait de regretter amèrement. Mais il n'est pas une particularité de cette époque, pas même une seule de nos conversations, qui ne reste encore aujourd'hui gravée dans mon esprit. Je n'en dirai pas davantage: cette assurance seule vous prouvera que si je n'y avais pas attaché de prix, je ne me souviendrais pas aussi bien de tout cela. Comme je me rappelle la lecture de vos premiers essais! Une autre circonstance que vous ignorez, c'est que les premiers vers que j'essayai de faire à Harrow vous étaient adressés, vous deviez les voir; mais Sinclair en avait gardé la copie quand nous allâmes en vacance, et à notre retour nous avions cessé d'être liés; ils furent détruits, et certes ce ne fut pas une grande perte. Par ce fait, vous pouvez juger de mes sentimens à un âge où l'on ne saurait être hypocrite.
«Je me suis arrêté plus que je ne pensais sur ce sujet, et je finirai par où j'aurais dû commencer. Nous étions autrefois amis, nous l'avons même toujours été, car notre séparation fut l'effet du hasard et non du refroidissement. J'ignore où notre destinée doit nous conduire l'un et l'autre; mais si l'occasion et quelque penchant vous décident à jeter une pensée sur un écervelé de mon espèce, vous me trouverez toujours sincère, et jamais assez aveugle sur mes défauts pour envelopper les autres dans leurs conséquences. Voulez-vous m'écrire quelquefois? Je ne dis pas souvent; mais enfin, si nous nous retrouvons, j'espère que nous serons l'un pour l'autre ce que nous devions être et ce que nous étions.»
Une autre preuve aussi forte de la vivacité de ses impressions de jeunesse, c'est, quand ses amis ont gardé un si petit nombre de ses anciennes lettres, le soin avec lequel il conserva toutes celles que lui adressèrent les principaux d'entr'eux, même les plus jeunes. Et si quelquefois ses correspondans oubliaient de dater leurs missives, sa fidèle mémoire, après plusieurs années d'intervalle, suppléait à leur oubli. Parmi ces souvenirs qu'il conservait si précieusement, il en est un qu'il serait injuste de ne pas citer, soit comme monument de l'énergie qui brillait au milieu de son langage enfantin, soit en mémoire des tendres et affectueux sentimens que leur lecture réveillait, comme on le verra plus tard, dans l'ame de Byron.
À LORD BYRON, etc., etc. Harrow-la-Montagne, 28 juillet 1805.
«Puisque vous avez paru assez peu mon ami pour me dire des noms toutes les fois que vous me rencontriez ces jours derniers, je vous demande une explication, et je désire savoir si vous voulez que nous soyons aussi bons amis qu'auparavant. J'ai bien vu que ce mois-ci vous m'aviez absolument laissé là, sans doute pour vos nouvelles connaissances; mais il ne faut pas croire, parce que vous aurez dans la tête un caprice quelconque, que je reviendrai toujours à vous, comme certains autres le font, pour regagner votre amitié. Ne pensez pas que je sois votre ami par intérêt, et parce que vous êtes plus grand ou plus âgé que moi: non, cela n'est pas, et ne sera jamais. J'étais votre ami, et je ne le suis encore qu'à une condition: c'est qu'en me voyant vous ne me direz plus des noms. Vous avez bien vu, j'en suis sûr, que je n'aimais pas cela; pourquoi donc le faisiez-vous, si ce n'est parce que vous ne voulez plus être mon ami? et pourquoi le resterais-je, si vous me traitez mal? Je ne tiens à rien de pareil; vous pouvez bien laisser les autres m'attaquer, mais si vous vous moquez de moi, je serai bien plus malheureux.
«Je ne suis pas un hypocrite, Byron, et je ne le serai jamais assez pour rester votre ami quand vous me direz des noms. Personne ne dira, j'en suis sûr, que je me sois abaissé pour regagner une amitié dont vous ne voulez plus. Pourquoi le ferais-je? ne suis-je pas votre égal? Quel intérêt y aurais-je? Quand vous me retrouverez dans le monde (c'est-à-dire si vous le voulez), vous ne pourrez m'avancer ou me protéger, ni moi vous. Je vous engage donc et vous demande, si vous tenez à mon amitié (ce qui n'est pas, à en juger par votre conduite), à ne pas me donner les noms que vous faites, ni à vous moquer de moi. Jusqu'alors il me sera impossible de vous nommer mon ami. Je vous serai obligé de me répondre de suite.
«En attendant, je demeure votre...
»Je ne puis dire votre ami.»
Sur le dos de cette lettre était la note suivante, de la main de Byron:
«Cette lettre et une seconde furent écrites à Harrow par mon alors et toujours cher ami Lord de ***, quand nous étions camarades d'études. Il me les adressa à la suite de je ne sais plus quel malentendu, le seul qui s'éleva jamais entre nous; il fut d'ailleurs de courte durée, et je ne conserve cette lettre que pour la lui rappeler quand je le verrai, afin que nous puissions rire au souvenir de l'insignifiance de notre première et dernière querelle.» BYRON.
«Votre dernière lettre m'a fait penser que vous étiez extrêmement piqué contre la plupart de vos amis, et même un peu contre moi, si je ne me trompe. Vous dites d'un côté: Il n'est presque pas douteux que peu d'années ou de mois nous rendront aussi indifférens l'un à l'autre, que si nous n'avions pas passé ensemble une partie de notre vie. En vérité, Byron, vous me faites injure, et je n'ai pas de doute, au moins je l'espère, que vous ne vous calomniiez vous-même.»
Mon nom seul sera mon épitaphe. S'il ne suffit pour honorer ma cendre, qu'aucune autre gloire ne me soit accordée en récompense. On ne doit voir que ce nom, ce nom seul sur mon tombeau; illustré par lui, ou comme lui à jamais oublié.
Il passa quelque tems à Bath avec sa mère, pendant l'automne de 1802, et, quoique bien jeune, il prit assez de part aux plaisirs de ces lieux. Il parut dans un bal masqué, donné par lady Riddel, sous le costume d'un jeune Turc; modèle anticipé, quant à la beauté et au costume, de son jeune Sélim de la Fiancée d'Abydos. Au moment d'entrer dans la maison, quelqu'un de la foule essaya d'arracher le diamant qui attachait le croissant de son turban, mais l'un de ceux qui l'accompagnaient s'aperçut à tems de cette tentative de vol. La dame qui m'apprit cette anecdote, et qui voyait beaucoup alors Mrs. Byron, a bien voulu ajouter à son récit les remarqués suivantes: «J'ai vu beaucoup Lord Byron à Bath; sa mère m'a invité souvent à prendre le thé avec elle; il était toujours fort plaisant et original; quand la conversation tombait sur ses amis absens, il montrait un léger penchant à la satire, auquel plus tard il s'abandonna, comme chacun sait, avec une liberté entière.»
Nous touchons maintenant à un événement qui, d'après sa profonde conviction, exerça sur sa vie et son caractère une influence vive et durable.
Ce fut en 1803, que son cœur, déjà deux fois éprouvé, comme nous l'avons vu, par d'enfantines impressions d'amour, conçut un attachement qui, jeune comme il était encore, domina ses facultés au point de colorer d'une teinte particulière le reste de ses jours. Que les passions malheureuses soient en général les plus durables, c'est une triste vérité qui, pour être confirmée, n'avait pas besoin de ce nouvel exemple; mais peut-être faut-il attribuer à la même circonstance l'innocence parfaite de cet attachement pour miss Chaworth, qui le distingua, sans jamais l'effacer de son cœur, de tous ceux qui le suivirent. Comme c'est le seul sentiment du même genre dont les détails puissent être suivis sans dangers, ou dont les résultats, bien que douloureux, puissent être racontés, nous pensons qu'on s'y arrêtera avec plaisir.
Le jeune poète avait déjà remarqué ses charmes; mais ce fut seulement à l'époque où nous sommes arrivés, comme il était dans sa seizième année et miss Chaworth dans sa dix-huitième, qu'il semble en avoir été complètement ébloui. Six courtes semaines d'été, écoulées près d'elle, suffirent pour éveiller une passion qui dura toute sa vie.
D'abord, bien qu'on lui offrît un lit à Annesley, il avait l'habitude de revenir chaque nuit à Newsteadt, et le motif qu'il alléguait était sa frayeur des tableaux de famille des Chaworth, qui, s'imaginait-il, l'avaient pris en grippe en souvenir du duel de son oncle, et se seraient détachés la nuit de leurs cadres pour le tourmenter. À la fin il dit gravement un soir à miss Chaworth et à sa cousine: «La dernière nuit, en m'en retournant, j'ai vu un bogle.» Comme ce dernier mot écossais était complètement inintelligible pour les jeunes dames, il leur fit entendre que c'était un revenant, et qu'il ne voulait pas ce soir-là retourner à Newsteadt. À compter de là, il coucha toujours à Annesley jusqu'à ce que ses visites furent interrompues par une courte excursion à Matlock et à Castleton, dans laquelle il eut le bonheur d'accompagner miss Chaworth et ses parens. Voici la curieuse notice que l'on trouve de ce voyage dans l'un de ses livres-journaux:
«J'avais quinze ans quand il m'arriva, dans une caverne du duché de Derby, de traverser dans une barque, où deux personnes seulement pouvaient rester couchées, un ruisseau qui coulait sous une roche; cette dernière était tellement proche de l'eau, que nous fûmes obligés de faire pousser la barque par un conducteur enfumé, espèce de Caron, qui se tenait derrière, entièrement courbé dans l'eau. J'avais alors pour second M. A. C., dont j'avais été passionnément amoureux sans le lui dire, mais non pas sans qu'elle le découvrît. Je me rappelle mes sensations, mais je ne puis les décrire. Notre société se composait de Mrs. W., des deux miss W...s, de M. et Mrs. Cl...ke, de miss R. et de ma M. A. C. Hélas! pourquoi dire ma? Notre mariage aurait apaisé des haines qui avaient fait couler le sang de nos pères; il aurait réuni des propriétés vastes et riches; au moins aurait-il réuni un seul cœur et deux êtres assez bien assortis pour l'âge (elle avait deux ans de plus que moi), et... et... et... qu'en est-il résulté?»
Miss Chaworth prenait ordinairement part aux danses du soir, à Matlock, tandis que son amant restait à la contempler, solitaire et mécontent. Il est possible que le dégoût qu'il exprima toujours pour ce genre de plaisir soit venu de quelque sentiment amer éprouvé dans sa jeunesse en voyant la dame de son cœur conduite par d'autres à la danse joyeuse dont lui-même était exclu. Un jour que la jeune héritière d'Annesley avait eu pour cavalier une personne qu'elle n'avait jamais vue, Byron lui dit, d'un air de dépit, quand elle vint reprendre sa place: «J'espère que vous aimez votre nouvel ami.» Ces paroles étaient à peine prononcées, qu'il se vit accosté par une dame écossaise, d'une tournure déplaisante, qui vint se recommander à lui comme cousine, et qui, mettant son orgueil à la torture à force de manières et d'expressions vulgaires, décida la belle miss Chaworth à lui dire à son tour à l'oreille: «J'espère que vous aimez votre nouvelle amie.» À Annesley, il passait la plus grande partie de son tems à faire des courses à cheval avec miss Chaworth et sa cousine, ou plongé dans une morne rêverie, les mains occupées de son mouchoir; ou bien tirant contre une porte qui donne sur la terrasse, et qui conserve encore les vestiges de ses balles. Mais son plus grand plaisir était de s'asseoir auprès de miss Chaworth lorsqu'elle faisait de la musique; son air favori était la jolie chanson galloise Maryanne, sans doute principalement à cause de son nom. Pendant tout ce tems, il avait la douleur de voir celle qu'il aimait, entièrement occupée d'un autre amour; et comme il le dit lui-même:
«Ses soupirs n'étaient pas pour lui: pour elle il était un frère, mais rien de plus.»
Il n'est pas même probable, si le cœur de miss Chaworth eût été libre, que Lord Byron eût été choisi par elle comme un objet d'attachement. Deux ans de plus donnent à une jeune fille une avance dans la vie, contre laquelle un homme ne peut pas lutter. Miss Chaworth ne voyait dans Byron qu'un collégien: ses manières étaient d'ailleurs alors dures et peu sociables; elles n'avaient, comme je l'ai entendu répéter vingt fois, rien de flatteur pour les jeunes filles de son âge. Si dans un moment d'illusion il s'était flatté d'inspirer quelque amour à la jeune miss, il dut être bientôt désabusé par une circonstance notée dans ses Mémoires comme l'une des plus douloureuses humiliations auxquelles son infirmité l'eût exposé. Il entendit un jour miss Chaworth dire à sa femme de chambre: «Pouvez-vous croire que je me soucie jamais de ce petit boiteux?» Ces mots, comme il l'a rappelé lui-même, furent un coup de foudre pour lui. Il était nuit fermée quand il les entendit; mais il sortit à l'instant de la maison, et, sans rien voir devant lui, il courut sans s'arrêter jusqu'à Newsteadt.
La peinture qu'il a faite de cet amour, dans l'un de ses plus touchans poèmes, le Songe, montre comment le génie et la sensibilité peuvent élever les réalités de cette vie, et donner un lustre immortel aux objets et aux événemens les plus communs. Sous le nom de l'antique oratoire, la vieille salle d'Annesley rappellera long-tems à l'imagination la vierge et l'adolescent qui s'y trouvèrent une fois réunis; tandis que l'image du coursier de l'amant, bien que le type en ait été la race laborieuse et peu poétique des chevaux de Nottingham, ajoute encore aux charmes généraux de la scène, et jette sur le tableau une portion de la lumière que le génie seul peut à son gré répandre.
Cesse, ô mémoire! de me tourmenter. Le présent est aujourd'hui décoloré pour moi: l'avenir ne m'offre plus d'espérances; et quant au passé, par pitié, cache-le-moi. Pourquoi ramener devant mes yeux ces images de ce que je ne reverrai pas? pourquoi me représenter ces délicieux instans à jamais évanouis? Le plaisir passé augmente la peine présente; le regret de ce qui n'est plus se joint à la douleur de ce qui est. Espérances, regrets, vous n'êtes plus que de vains mots: je ne demande plus qu'à vous oublier.
L'année suivante, miss Chaworth épousa l'heureux rival de Byron. M. John Muster, l'un de ceux qui se trouvaient présens quand il en reçut la première nouvelle, raconte ainsi ce qui se passa alors en lui: «J'étais présent quand il apprit ce mariage, sa mère lui dit: Byron, j'ai à vous apprendre une nouvelle.--Eh bien, qu'est-ce?--D'abord, tirez votre mouchoir, car vous en aurez besoin.--Quelle absurdité!--Prenez, dis-je, votre mouchoir (il le fit pour lui plaire), miss Chaworth est mariée. À ces mots une expression singulière et impossible à décrire se peignit sur sa pâle figure; il remit violemment son mouchoir dans sa poche, puis, avec une affectation de froideur et de nonchalance: Est-ce là tout? dit-il.--Comment, je m'attendais à vous voir accablé de douleur. Il ne répondit rien, et bientôt après il ouvrit la conversation sur un autre sujet.»
La violence qu'il mit dans son opposition au choix que l'on fit de Butler, et surtout la vive affection qui l'unissait au dernier maître, contribuèrent à aigrir les relations qu'il eut avec le nouveau directeur pendant le reste de son séjour à Harrow. Par malheur, Byron résidant dans les appartemens de Butler, les occasions de mésintelligence étaient on ne peut plus fréquentes. Un jour le jeune rebelle, dans un accès de défiance, arracha tous les grillages des fenêtres de la salle; et quand le docteur lui demanda le motif de cette violence, il répondit, avec un grand sang-froid: «Parce qu'ils obscurcissent la salle.» Une autre fois il lui avoua hardiment la haine qu'il avait contre lui. Ce fut long-tems la coutume que le maître, à la fin de chaque terme, invitât à dîner les élèves les plus âgés; et cette faveur, semblable aux invitations royales, était en général regardée comme un ordre. Lord Byron cependant y répondit par un refus; cela surprit beaucoup le docteur Butler, et, à la première occasion, il lui en demanda le motif devant les autres élèves: «Aviez-vous quelque autre engagement?--Non, monsieur.--Mais vous aviez donc une raison, Lord Byron?--J'en avais.--Et laquelle?--Parce que (répliqua le jeune pair avec une fierté composée) s'il vous arrivait de passer dans mon voisinage tandis que je serais à Newsteadt, je ne songerais certainement pas à vous inviter à dîner; en conséquence, je ne dois pas accepter une pareille invitation de votre part.» En général l'idée qu'avaient de lui ses professeurs à Harrow était celle d'un enfant paresseux, qui ne voulait jamais rien apprendre; et si l'on fait attention à ses habitudes ordinaires, on avouera que cette réputation n'était pas dépourvue de fondement. Il est impossible de jeter les yeux sur les livres dont il se servait, et qui sont couverts de translations interlignées, sans être frappé de l'absence de son attention. Les mots grecs les plus ordinaires ont leur traduction anglaise barbouillée à leur côté, et cette circonstance prouve bien qu'il ne les connaissait pas assez pour les traduire de mémoire. Ainsi, dans son Xénophon, nous trouvons νεοι, jeunes, σωμασιν, corps, ανθρωποις τοις αγαθοις, bons hommes, etc., etc.; et même, dans les volumes de pièces grecques qu'il vendit en partant à la bibliothèque du collége, nous remarquons, entre autres exemples, le mot usuel χρυσος flanqué de son synonyme anglais (or).
Eheu fugaces, Posthume! Posthume! Labuntur anni.
B., 9 janvier 1809.
«Des quatre personnes dont les noms sont ici mentionnés, l'une est morte, une autre est dans un climat lointain: tous sont séparés: il n'y a pas cinq ans qu'ils étaient ensemble réunis dans la même classe; et nul encore n'aurait atteint sa vingt et unième année.»
Il entra au mois d'octobre 1805 au collége de la Trinité à Cambridge. Voici comme il décrit les sentimens qu'il éprouva en quittant sa chère Ida:
«Mon entrée au collége me fit un effet singulier et pénible. D'abord j'étais tellement affligé de quitter Harrow, bien que le tems en fût arrivé (ayant alors dix-sept ans), que pendant le dernier quartier que j'y passai, j'employais les heures, consacrées au sommeil à compter les jours que j'avais encore à y rester. J'avais toujours détesté Harrow jusqu'aux dix-huit derniers mois, mais dès ce moment je l'aimai. En second lieu je souhaitais d'aller à Oxford et non à Cambridge; troisièmement je me trouvais tellement isolé dans ce nouveau monde que je faillis en perdre la tête. Mes camarades n'étaient pourtant pas insociables: au contraire, ils avaient de la bonté, de la bienveillance, un rang, de la fortune, et une gaîté bien autre que la mienne. Je me joignais à eux, je dînais, je soupais, etc., dans leur compagnie; mais je ne sais comment j'éprouvais un sentiment le plus pénible, le plus mortel de ma vie, en pensant que je n'étais plus un enfant.»
Il fut sans doute quelque tems à Cambridge en proie à cette espèce d'isolement; mais il n'était pas dans sa nature de rester long-tems sans aimer quelque chose, et l'amitié qu'il forma bientôt avec le jeune Eddleston, qui avait deux ans de moins que lui, surpassa même en vivacité romanesque toutes ses autres liaisons de collége. Les dispositions musicales de cet enfant furent l'occasion de leur intimité. Il était alors un des choristes de Cambridge, bien que par la suite il ait suivi une profession mercantile. Cette disconvenance de leur position respective n'était pas sans charme pour Byron: elle flattait en même tems son orgueil et son bon naturel, et établissait entre eux des rapports mutuels de protection d'un côté, de reconnaissance et de dévouement de l'autre; seuls rapports qui, suivant Bacon, soient la base du peu d'amitié qui reste encore sur la terre. Ce fut sur un don que lui avait fait Eddleston qu'il écrivit ces vers, intitulés la Cornaline, qui étaient imprimés dans son premier volume resté inédit; en voici une stance:
Quelques-uns souriant des liens qui nous unissent, m'ont souvent reproché ma faiblesse; ce don léger a cependant le plus grand prix à mes yeux, car, j'en suis sûr, je le tiens de quelqu'un qui m'aime.
Une autre liaison moins vive, commencée à Harrow, et continuée pendant sa première année de Cambridge, est ainsi mentionnée dans l'un de ses journaux:
«Que mes pensées sont étranges! La lecture du chant de Milton, belle Salvina, m'a ramené, je ne sais comment ou pourquoi, aux jours les plus heureux peut-être de ma vie (toujours exceptés, de tems en tems, certains dimanches des deux derniers étés de Harrow). Je me retrouvais à Cambridge avec Edward Noël et Long, qui fut plus tard dans les gardes: Long, après avoir servi avec honneur dans l'expédition de Copenhague (qui laisse encore vivre deux ou trois mille goujats gras et bien payés), fut noyé en 1809, pendant son passage à Lisbonne avec son régiment dans le Saint-George, qui fut heurté la nuit par un autre vaisseau de transport. Nous étions des nageurs rivaux, également passionnés pour les chevaux, la lecture et les festins. Nous avions été ensemble à Harrow, mais là du moins il n'était pas un esprit aussi intraitable que le mien; j'étais toujours alors le premier à la paume, dans les révoltes, les batailles, les parties, et tous les genres de désordres; il était, lui, beaucoup plus calme et mieux civilisé. Mais à Cambridge, soit que mon caractère s'adoucît ou que le sien prît plus de roideur, il est certain que nous devînmes grands amis. La description du siége de Sabrina me rappelle nos mutuels exploits de plongeur. Bien que le Cam n'offre pas une onde vraiment transparente, et que l'endroit où nous nous jetions eût quatorze pieds de profondeur, nous avions toujours soin, afin de mieux prouver nos avantages, de lancer avant nous des œufs, des pièces de vaisselle et même des shillings. Il y avait entre autres, et je m'en souviens bien, dans le lit de la rivière où nous nous baignions le plus ordinairement, une souche d'arbre autour de laquelle j'aimais à me glisser et à m'étonner comment diable je me trouvais là.
«Le soir nous faisions de la musique, car il était musicien et savait tirer un égal parti de la flûte et du violoncelle. Je faisais partie de l'assistance et, si je ne me trompe, notre boisson de prédilection était alors de l'eau de soude. Le jour nous courions à cheval, nous nous baignions, nous causions, ou parfois prenions un livre. Je me rappelle l'avidité avec laquelle nous parcourûmes le nouvel in-quarto de Moore (en 1806); le soir nous le lisions ensemble. Nous ne fûmes réunis qu'un été. Long entra dans les gardes l'année que je passai à Nottingham, au sortir du collége. Son amitié, et de ma part un violent et cependant pur amour, étaient alors le roman de l'époque la plus romanesque de ma vie .................................................................... ........................................................................ .....................................................................
«Le père de Long m'écrivit pour m'engager à faire l'épitaphe de son fils: je le promis, mais je n'eus pas la force de la composer. Il était de ces êtres bons et aimables qui ne demeurent guère dans ce monde, doué de tous les talens et de tous les avantages qui pouvaient mieux le faire regretter. Cependant, quoique bon compagnon, il avait parfois d'étranges accès de mélancolie; je me souviens qu'un jour, allant chez son oncle, je l'accompagnai jusqu'à la porte, c'était dans le haut ou le bas Grosvenor ou Brook street, je ne sais plus lequel, mais c'était sûrement dans une rue qui faisait suite à quelque place: il me dit que la nuit d'auparavant il avait pris un pistolet sans savoir ou regarder s'il était ou non chargé, et qu'il l'avait dirigé contre sa tête, laissant au hasard le soin de décider s'il partirait ou non. La lettre qu'il m'écrivit en passant du collége aux gardes, était encore aussi mélancolique qu'on pouvait le supposer en pareil cas: mais son maintien naturel ne révélait rien d'une pareille disposition; il était doux et prévenant, il avait même un grand penchant pour la gaîté. Nous étions fort liés à Harrow, et mainte fois nous y sommes retournés de Londres pour nous mieux livrer à nos souvenirs de collége.»
Ces mémoires affectueux sont extraits d'un journal qu'il tenait à Ravenne pendant sa résidence dans cette ville, en 1821. Les circonstances pendant lesquelles ils étaient consignés, doivent nous les rendre encore plus touchans et plus remarquables. Il habitait une terre étrangère; il était même en rapport avec des conspirateurs étrangers, dont il cachait dans sa maison les armes au moment où il écrivait. Cependant il lui était possible de s'éloigner ainsi des scènes qui l'entouraient, et de reporter ses pensées sur le tems ancien, sur les amitiés perdues de son enfance. Un anglais, M. Wathen, qui le vit dans l'une des villes d'Italie, ayant eu l'occasion de mentionner, en lui parlant, qu'il avait eu des rapports d'amitié avec Long, le noble poète, dès ce moment, lui prodigua les témoignages d'une affection marquée. Il lui parlait fréquemment de Long et de ses bonnes qualités, jusqu'à ce que des pleurs, qu'il ne pouvait arrêter, lui couvrissent le visage.
«La première fois que je le vis, ce fut à une réunion chez sa mère; et telle était sa timidité, qu'il fallut l'envoyer chercher trois fois avant de le décider à venir dans le salon, pour jouer avec les autres jeunes gens. C'était un enfant gras et embarrassé, portant les cheveux peignés sur le front, et ressemblant parfaitement à la miniature que sa mère avait fait peindre par M. de Chambruland. Le lendemain matin, Mrs. Byron l'ayant conduit chez nous, il conserva son extérieur timide et réservé. La conversation tomba sur Chettenham, les amusemens et le théâtre de cette ville, etc. Je rappelai que j'avais vu le rôle de Gabriel Lackbrain parfaitement bien rempli. Quand sa mère partit, il la suivit en nous faisant une grande inclination; pour moi, rappelant encore la pièce dont nous venions de parler, je lui dis: Bonjour, Gaby. Ces mots l'animèrent aussitôt, sa belle bouche s'ouvrit par un éclat de rire, toute sa retenue s'évanouit pour toujours; et quand sa mère lui répéta: Eh bien, Byron, êtes-vous prêt? il répondit que non, qu'elle pouvait s'en aller, et qu'il désirait rester un peu plus long-tems. À compter de là, il venait nous voir à toutes les heures du jour, et se considérait chez nous parfaitement comme chez lui.»