DE LORD BYRON. (continued 5)
Paulin Paris translation
»Il y a aujourd'hui même quinze mois que je suis parti, et je pense que mes intérêts me rappelleront bientôt en Angleterre; mais je vous en donnerai régulièrement avis de Malte. Hobhouse vous donnera tous les renseignemens possibles, si vous êtes curieux de connaître nos aventures. J'ai lu quelques vieilles gazettes anglaises qui vont jusqu'au 15 mai. J'y vois l'annonce de la Dame du Lac. Il va sans dire que l'auteur ne s'est pas départi de sa manière, qui rappelle l'ancienne ballade, et que le poème est bon. Tout balancé, Scott n'a pas de rivaux; le but de tout griffonnage est d'amuser, et certainement il y réussit. Je brûle de lire son nouvel ouvrage.
»Et que deviennent sir Edgard et votre ami Bland? Je suppose que vous êtes engagé dans quelque chicane littéraire. Le seul parti à prendre, c'est de regarder du haut en bas tous les confrères de l'écritoire. Je suppose bien que vous ne m'accorderez pas le titre d'auteur; mais je vous dédaigne tous, coquins que vous êtes! comptez là-dessus.
»Vous ne connaissez pas D...s, n'est-ce pas? Il avait une farce prête à être jouée quand je partis d'Angleterre, et me pria d'en faire le prologue: ce que je lui promis; mais mon départ fut si précipité que je n'en écrivis pas le premier couplet. Je n'ose m'informer de sa pièce, de peur d'apprendre qu'elle est tombée. Que Dieu me pardonne d'employer un tel mot! mais le parterre, mon cher monsieur, le parterre, vous le savez, se permet de ces tours-là, en dépit du mérite. C'est une circonstance fort curieuse qui me rappelle cette farce. Quand Drury-Lane fut brûlé de fond en comble, accident qui fit perdre à Shéridan et à son fils le peu de schellings qui leur restassent, que fait mon ami D...s? Avant que l'incendie soit éteint, il écrit à Tom Shéridan, directeur du combustible établissement, pour lui demander si cette farce n'a pas servi d'aliment aux flammes, avec environ deux mille autres manuscrits non jouables qui naturellement furent en grand péril, sinon entièrement consumés. Eh bien! n'est-ce pas là un trait caractéristique? Les passions de Pope ne sont rien en comparaison. Tandis que le pauvre directeur, tout bouleversé, déplorait la perte d'un édifice qui ne valait pas moins de trois cent mille livres sterling, avec quelque vingt mille autres que pouvaient avoir coûté les chiffons et le clinquant des costumes, les éléphans de Barbe bleue et le reste, voici venir un billet d'un endiablé d'auteur qui le rend responsable de deux actes et quelques scènes de sa farce!
»Mon cher H..., rappelez à Drury que je lui souhaite mille prospérités, et priez Scrope Davies de me conserver son amitié. J'appelle de mes vœux le jour où je vous reverrai à Newstead, et où le champagne égaiera encore nos soirées: cet espoir me réjouit l'ame. Je n'ai laissé passer aucune occasion sans vous écrire; j'attends donc des réponses aussi régulières que celles de la Liturgie, et quelque peu plus longues. Comme il est impossible à un homme dans son bon sens de compter sur d'heureux jours, espérons au moins que nous en verrons de joyeux, ce qui y ressemble le plus en apparence, quoiqu'il n'en soit rien en réalité.
»C'est dans cette attente que je suis, etc.»
Faible et fort amaigri par suite de sa maladie à Patras, un jour, après son retour à Athènes, debout devant une glace, il dit à lord Sligo: «Comme je suis pâle! j'aimerais, je crois, à mourir de consomption.--Pourquoi de consomption? demanda son ami.--Parce qu'alors, répondit-il, toutes les femmes diraient: Voyez ce pauvre Byron, comme il a l'air intéressant en mourant!»
Dans cette anecdote que, toute frivole qu'elle est, le narrateur citait comme une preuve du sentiment que le poète avait de sa propre beauté, on peut aussi trouver la trace de son habitude de tout rapporter à ce sexe qu'il affectait de mépriser, et qui cependant exerçait une puissante influence sur le cours et la teinte de toutes ses pensées.
Il parlait souvent de sa mère à lord Sligo avec des sentimens qui s'éloignaient bien peu de l'aversion. «Quelque jour, lui dit-il, je vous expliquerai la cause de cette disposition de mon cœur.» Peu de tems après, un jour qu'ils se baignaient ensemble dans le golfe de Lépante, il rappela cette promesse, et montrant sa jambe et son pied nus. «Voyez, s'écria-t-il, c'est à ses absurdes faiblesses à l'époque de ma naissance que je dois cette difformité, et pourtant, d'aussi loin que je puisse me souvenir, elle n'a jamais cessé de me la reprocher. Même encore peu de jours avant notre dernière séparation, au moment où j'allais quitter l'Angleterre, elle prononça contre moi une imprécation dans un de ses accès de colère, et souhaita que je pusse devenir aussi difforme d'esprit que de corps!»
L'expression de sa physionomie et de ses gestes ne peuvent être bien conçus que par ceux qui l'ont vu quelquefois dans un pareil état d'excitation.
Habitué à manifester sans réserve ses sentimens et ses pensées, il ne déguisait pas davantage le peu de prix qu'il attachait à ces débris des arts antiques, qu'il voyait si ardemment recherchés par tous ses classiques compagnons de voyage. Lord Sligo se proposait d'employer quelque argent à faire faire des fouilles pour chercher des antiquités. Lord Byron, en lui offrant de surveiller ces travaux, et de tenir la main à ce que cet argent reçût une destination légitime, lui dit: «Vous pouvez être bien tranquille en vous en rapportant à moi, je ne suis pas dilettante. Tous vos connaisseurs sont des voleurs; mais je fais trop peu de cas de ces sortes de choses pour en dérober jamais.»
Il observa plus sévèrement encore, pendant ses voyages, le régime qu'il avait adopté pour se faire maigrir, et qu'il avait commencé à suivre avant de quitter l'Angleterre. À Athènes, il prenait, dans ce dessein, des bains chauds trois fois la semaine; sa boisson habituelle était un mélange d'eau et de vinaigre, et il mangeait rarement autre chose qu'un peu de riz.
Au nombre des personnes qu'il vit le plus à cette époque, outre lord Sligo, se trouvaient lady Hester Stanhope et M. Bruce; et même l'un des premiers objets qui s'offrirent aux yeux de ces voyageurs distingués, au moment où ils approchaient des côtes de l'Attique, fut Lord Byron se jouant dans son élément favori au pied des rochers du cap Colonne. Ils furent ensuite présentés les uns aux autres par lord Sligo; et ce fut, je crois, à sa table que, dans le cours de leur première entrevue, lady Hester, avec cette vive éloquence qui la rend si remarquable, fit chaudement la guerre au poète à propos de l'opinion peu favorable à l'intelligence des femmes, qu'elle lui supposait. Peu disposé, quand même il en eût été capable, à défendre une pareille hérésie contre une personne qui, par elle-même, en était la plus irrésistible réfutation, Lord Byron n'eut d'autre ressource contre les argumens de sa belle antagoniste, que le silence de l'assentiment. Lady Hester sut naturellement gré d'une pareille retenue de la part d'un homme de sa condition, et ils se lièrent, dès ce moment, de l'amitié la plus sincère. En rappelant dans ses Memoranda quelques souvenirs de cette époque, après avoir raconté qu'il fut, à Sunium, surpris au bain par une société anglaise, il ajoute: «Ce fut le commencement de la plus agréable connaissance que j'aie faite en Grèce...» Puis il continue en protestant à M. Bruce, si jamais ces pages tombent sous ses yeux, qu'il se souvenait encore avec plaisir des jours qu'ils avaient passés ensemble à Athènes.
Pendant son séjour en Grèce à cette époque, nous le voyons former une de ces amitiés singulières (si l'on peut prononcer ce beau nom en pareille circonstance), dont j'ai cité déjà deux ou trois exemples en traçant l'histoire de sa jeunesse, et dont le charme principal à ses yeux semble avoir consisté dans le plaisir d'être protecteur, et celui de faire naître des sentimens de reconnaissance. Un jeune Grec, nommé Nicolo Giraud, fils d'une dame veuve, chez laquelle logeait l'artiste Lusieri, fut celui qu'il adopta de cette manière, sans doute par suite d'idées semblables à celles qui avaient inspiré ses premiers attachemens pour le jeune paysan de Newstead, et pour le jeune chantre de Cambridge. Il paraît avoir porté à ce jeune homme un intérêt très-vif, et l'on peut dire fraternel; c'est au point que, non-seulement il lui fit accepter, en le quittant à Malte, une somme considérable, mais encore il lui donna dans la suite, comme le lecteur le verra, une preuve plus durable de sa générosité.
Quoiqu'il fît de tems à autre des excursions en Attique et en Morée, il avait fixé son quartier-général à Athènes, où il logeait dans un couvent de franciscains; et dans les intervalles d'une tournée à l'autre, il s'occupait à recueillir des matériaux pour ces notes sur la situation de la Grèce moderne, dont il a fait suivre le second chant de Childe Harold. Ce fut aussi dans cette retraite qu'il composa, comme pour braver le Genius loci, ses imitations d'Horace. Cette satire, qui retrace d'un bout à l'autre des scènes de la vie de Londres, porte pour date: «Athènes, couvent des Capucines, 12 mars 1811.»
Dans le petit nombre de lettres qu'il écrivit encore à sa mère, je ne choisirai que les deux suivantes.
LETTRE XLIX.
À MRS. BYRON.
Athènes, 14 janvier 1811.
Chère Madame,
«Je saisis, suivant mon usage, une occasion d'écrire brièvement, mais fréquemment; l'arrivée des lettres, à défaut de communications régulières, étant fort incertaine... J'ai dernièrement fait plusieurs tournées de quelque cent ou deux cents milles en Morée et dans l'Attique, etc. J'ai terminé aussi ma grande excursion par la Troade et Constantinople, etc., et suis maintenant revenu encore une fois à Athènes. Je crois vous avoir écrit plusieurs fois qu'à l'imitation de Léandre (quoique sans sa dame), j'avais traversé l'Hellespont de Sestos à Abydos. Fletcher, que j'ai renvoyé en Angleterre avec des papiers, vous instruira de cette circonstance et de quelques autres. Je n'aurai pas, je crois, à me plaindre beaucoup de son absence, connaissant passablement l'italien et le grec moderne; j'étudie cette dernière langue avec un maître, et j'en sais tout ce qu'un homme raisonnable peut désirer pour converser et donner des ordres. En outre, les lamentations perpétuelles de Fletcher sur la privation de bœuf et de bière, son mépris stupide pour tout ce qui est étranger, son incapacité insurmontable pour apprendre le moindre mot d'aucune langue, le rendaient une charge, suivant l'usage de tous les autres domestiques anglais. Je vous assure que l'ennui de parler pour lui, les consolations dont il avait besoin (beaucoup plus que moi-même), les pilaus (mets turc composé de riz et de viande) qu'il ne pouvait manger, les vins qu'il ne pouvait boire, les lits dans lesquels il ne pouvait dormir, et la longue liste des calamités, telles que les faux pas des chevaux, le manque de thé!!! qui l'assaillaient sans cesse, l'auraient rendu un objet continuel de plaisanteries pour les spectateurs et d'embarras pour son maître. Après tout, l'homme est assez honnête et assez capable dans un pays chrétien; mais en Turquie, Dieu me pardonne! mes soldats albanais, mes Tartares et mes janissaires travaillaient pour lui et pour nous aussi, ainsi que mon ami Hobhouse peut le certifier.
»Il est probable que je reviendrai en Angleterre au printems; mais pour l'exécution de ce projet, il me faut des remises. Mes propres fonds m'auraient très-bien suffi; mais j'ai été obligé d'aider un ami qui me paiera, j'en suis certain; et en attendant je n'ai pas le sou. Maintenant je ne me soucie pas d'entreprendre un voyage d'hiver, même quand je serais fatigué de voyager; et je suis tellement convaincu des avantages que l'on recueille à observer l'espèce humaine au lieu de lire ce que l'on en écrit, et des fâcheux effets de rester chez soi, en proie aux préjugés étroits d'un insulaire, que je pense qu'il devrait exister parmi nous une loi qui envoyât pour un tems les jeunes gens à l'étranger, chez le petit nombre d'alliés que nos guerres nous ont laissés.
»Ici je vis et je converse avec des Français, des Italiens, des Allemands, des Danois, des Grecs, des Turcs, des Américains, etc., etc., etc.; et sans perdre de vue mon pays, je puis juger des manières des autres. Quand je reconnais la supériorité de l'Angleterre (sur le compte de laquelle, soit dit en passant, nous nous abusons en bien des choses), j'en suis satisfait; et lorsque je la trouve inférieure, je m'éclaire au moins sous ce rapport. J'aurais pu continuer un siècle à être enfumé dans vos villes, ou à humer le brouillard dans vos campagnes, sans apprendre cette vérité, et sans rien acquérir chez moi de plus utile ou de plus agréable. Je ne tiens point de journal, et n'ai point l'intention de griffonner mes voyages. J'ai fini avec le métier d'auteur; et si, dans ma dernière production, j'ai prouvé aux critiques ou au monde que j'étais quelque chose de plus que ce qu'ils supposaient, je suis satisfait, et ne hasarderai point cette réputation par un futur effort. Il est vrai que j'ai quelques autres productions en portefeuille; mais je les laisse pour ceux qui me survivront. Si on les juge dignes de la publication, elles serviront à éterniser ma mémoire, lorsque moi-même j'aurai cessé d'avoir un souvenir. J'ai pris ici un artiste bavarois qui prend pour moi quelques vues d'Athènes, etc. Cela vaudra mieux que du griffonnage, maladie dont j'espère être guéri. À mon retour, j'espère mener une vie tranquille et retirée; mais Dieu sait mieux que nous ce qu'il nous faut, et agit en conséquence, au moins à ce que l'on dit. Je n'ai point d'objection à faire à cela, après tout, n'ayant pas raison de me plaindre de mon lot. Je suis cependant convaincu que les hommes se font eux-mêmes plus de mal que le diable ne pourrait jamais leur en faire. J'espère que cette lettre vous trouvera en bonne santé, et autant heureuse que nous pouvons l'être. Vous apprendrez au moins avec plaisir qu'il en est ainsi pour moi, et que je suis à jamais votre...»
LETTRE L.
À MRS. BYRON.
Athènes, 28 février 1811.
Chère Madame,
«Comme j'ai reçu un firman pour l'Égypte, etc., je partirai pour ce pays dans le courant du printems, et je vous prie de mander à M. H... qu'il est nécessaire de me faire parvenir des fonds. Au sujet de Newstead, je réponds, comme auparavant, non. S'il faut vendre, vendez Rochdale. Fletcher sera arrivé à cette époque avec mes lettres relatives à cet objet. Je vous dirai d'abord franchement que je n'aime pas les placemens de fonds. Si, par quelque circonstance particulière, j'étais amené à adopter une telle résolution, j'irais, à tout événement, passer ma vie à l'étranger: le seul lien qui m'attache à l'Angleterre est Newstead; et ce lien une fois rompu, ni mon intérêt ni mes inclinations ne m'appelleraient dans le Nord. La médiocrité dans votre pays est l'opulence en Orient, tant est grande la différence qui existe dans la valeur monétaire et l'abondance des objets nécessaires à la vie. Je me sens tellement un citoyen du monde, que le pays où je pourrai jouir d'un climat délicieux et de toutes les recherches du luxe, à un prix moindre que celui de la vie ordinaire de collége en Angleterre, sera toujours une patrie pour moi. Telles sont en effet les côtes de l'Archipel. Voici donc l'alternative:--Si je garde Newstead, je reviens; si je le vends, je reste à l'étranger. Je n'ai reçu d'autres lettres de vous que celles de juin, mais j'ai écrit plusieurs fois; et, comme à l'ordinaire, je continuerai d'après le même plan.
»Croyez-moi à jamais votre, etc. BYRON.
»P. S. Je vous verrai probablement dans le cours de l'automne; mais je ne puis réellement, à une telle distance, vous désigner aucun mois en particulier.»
LETTRE LI.
À M. HODGSON.
«Dans huit jours, avec un bon vent, nous serons à Portsmouth; et, le 2 de juillet, se termineront (jour pour jour) deux années d'un voyage duquel je reviens avec aussi peu d'émotion qu'à mon départ. Je pense pourtant que j'ai eu plus de peine à quitter la Grèce que l'Angleterre, pays que je suis impatient de revoir par la seule raison que je suis las d'un si long voyage.
»En vérité, mon avenir n'offre rien de très-agréable. Embarrassé dans mes affaires particulières, indifférent au public, solitaire semis avoir le désir de la société, le corps affaibli par des fièvres successives, mais l'esprit, je l'espère, non encore abattu, je retourne au logis sans une espérance, et presque sans un désir. La première chose qu'il me faudra braver, sera un homme de loi; la seconde un créancier, puis des charbonniers, des fermiers, des arpenteurs, et toutes les agréables conséquences d'un domaine en désordre et de mines de charbon contestées. En un mot, je suis malade et chagrin; et, lorsque j'aurai un peu réparé mes irréparables affaires, je décamperai ou vers l'Espagne pour y guerroyer, ou encore une fois vers l'Orient, où je puis au moins avoir des cieux sans nuages et un refuge contre les impertinens.
»Je compte vous rencontrer ou vous voir à la ville ou à Newstead, toutes les fois que vous pourrez y venir sans vous déranger. Je suppose que, comme d'habitude, vous faites de l'amour et de la poésie. Ce mari de H... Drury ne m'a jamais écrit, quoique je lui aie adressé plus d'une lettre; mais je jurerais que le pauvre homme a de la famille, et que par conséquent tous ses soins sont concentrés dans son cercle.
Car des enfans causent de nouvelles dépenses, et Dicky est maintenant en âge d'aller à l'école. (Warton.)
»Si vous le voyez, dites-lui que je lui apporte une lettre de Tucker, un de ses amis, chirurgien de l'armée, qui m'a soigné et est un très-digne homme, quoiqu'il aime trop les mots de son métier. J'arriverais trop tard pour le jour des exercices oratoires, ou je serais probablement descendu à Harrow. ........................................................................................ ........................................................
»J'ai beaucoup regretté en Grèce d'avoir omis d'emporter l'Anthologie.--Je veux dire celle de Bland et de Mirivale. ....................................................................................................................................................
»Qu'est devenu sir Edgar? Et les imitations et les traductions, où en sont-elles? Je suppose que vous n'avez pas l'intention d'abandonner si aisément le public, mais que vous l'attaquerez avec un in-quarto. Quant à moi, je suis excédé des fats de la poésie et des bavardages, «et je laisserai tout le domaine Castalien» à Bufo ou à tout autre. Mais vous êtes un homme sentimental et sensible, et vous rimerez jusqu'à la fin du chapitre. Quoi qu'il en soit, j'ai écrit quelque quatre mille vers d'un genre ou d'un autre, sur mes voyages.
»Je n'ai pas besoin de vous répéter que je serais heureux de vous voir. J'arriverai à Londres vers le 8, à l'hôtel de Dorant, rue d'Albemarle, et mes affaires m'appelleront quelques jours après dans le Nottingham supérieur, et de là à Rochdale.
»Je suis, ici et là, votre, etc.»
LETTRE LII.
À MRS. BYRON.
À bord de la frégate la Volage, 25 juin 1811.
Chère Mère,
«Cette lettre, qui vous sera envoyée à notre arrivée à Portsmouth, probablement vers le 4 de juillet, a été commencée à peu près vingt-trois jours après notre départ de Malte. Le 2 de juillet, jour pour jour, j'aurai été deux ans absent de l'Angleterre, et j'y reviens en grande partie avec les mêmes sentimens qui me dominaient à mon départ; savoir, l'indifférence. Mais cette apathie ne s'étend certainement pas jusqu'à vous, ainsi que je vous le prouverai par tous les moyens en mon pouvoir. Vous serez assez bonne pour faire préparer mon appartement à Newstead; mais que rien ne vous dérange, et surtout que ce ne soit pas moi. Ne me considérez que comme une visite ordinaire. Je dois seulement vous informer que, depuis long-tems, je me suis astreint à une diète végétale complète, et que le poisson ni la viande n'entrent dans mon régime. Je compte donc sur une provision considérable de pommes de terre, d'herbes et de biscuit. Je ne bois point de vin. J'ai avec moi deux domestiques, hommes de moyen âge, et tous deux Grecs. Mon intention est de me rendre d'abord à Londres pour voir M. H..., et de passer de là à Newstead, en allant à Rochdale. Je n'ai d'autre prière à vous faire que celle de ne point oublier mon régime, qu'il m'est très-nécessaire d'observer. Je suis en bonne santé, comme je l'ai généralement été, à l'exception de deux accès de fièvre dont je fus promptement débarrassé.
»Mes projets dépendront tellement des circonstances, que je ne me hasarderai point à énoncer une opinion à ce sujet. Mon avenir n'est pas flatteur; mais je suppose que nous lutterons toute notre vie, comme nos voisins. En vérité, d'après les dernières informations de H..., j'ai quelque crainte de trouver Newstead démantelé par MM. Brothers, etc.: H... semble déterminé à me forcer à le vendre; mais il sera trompé dans son espoir. Je pense que je ne serai pas obsédé de visiteurs; mais s'il en était autrement, vous devrez les recevoir, car je suis résolu à ne laisser violer ma retraite par personne. Vous savez que je n'ai jamais beaucoup aimé la société; je l'aime encore moins qu'auparavant. Je vous apporte un schall et une quantité d'essence de roses. Il faudra que j'entre tout cela par contrebande, s'il est possible. J'espère trouver ma bibliothèque en assez bon ordre.
»Fletcher est sans doute arrivé. Je distrairai le moulin, de la ferme de M. B***; son fils est un trop brillant séducteur pour hériter des deux objets, et j'y placerai Fletcher, qui m'a servi fidèlement, et dont l'épouse est une bonne femme. Il est, en outre, nécessaire de tempérer l'ardeur du jeune M. B***, ou il peuplera la paroisse de bâtards. En un mot, s'il avait séduit une laitière, il aurait pu trouver quelque excuse; mais la fille est son égale, et, dans la haute comme dans la basse classe, en circonstance semblable, la réparation est de droit; mais je n'interviendrai qu'en démembrant (comme Bonaparte) le royaume de M. B***, afin d'en ériger une partie en principauté pour le feld-maréchal Fletcher. J'espère que vous gouvernez d'une main prudente mon petit empire et sa triste charge de dette nationale. Pour rompre la métaphore, permettez-moi de me dire votre, etc.
»P. S. Cette lettre était écrite pour être envoyée de Portsmouth; mais, à notre arrivée, l'escadre a reçu l'ordre de se rendre à Nore. C'est de là que partira ma lettre. Je n'ai point fait cet envoi plus tôt, parce que j'ai supposé que vous pourriez éprouver des inquiétudes, l'intervalle mentionné dans la lettre étant plus long que celui qui devait exister entre notre arrivée au port et ma venue à Newstead.»
LETTRE LIII.
À M. HENRY DRURY.
À bord de la frégate la Volage, à la hauteur d'Ouessant, 17 juillet 1811.
Mon cher Drury,
«Après deux ans et quelques jours d'absence (le 2), j'approche de votre patrie. L'extérieur de ma lettre vous indiquera le jour de mon arrivée. Maintenant nous sommes agréablement retenus, par un calme plat, près du port de Brest. Je n'en ai jamais été si près depuis que j'ai quitté Duck-Puddle. ........................................................................................................................................
»Nous sommes partis de Malte depuis trente-quatre jours, et nous avons eu une traversée fort ennuyeuse. Vous me verrez ou entendrez parler de moi bientôt après la réception de cette lettre, puisque je dois passer par Londres, afin de réparer mes irréparables affaires. De là il me faut aller dans le Nottinghamshire, y lever des rentes; ensuite dans le Lancashire, y vendre des mines de charbon; et revenir à Londres payer des dettes; car il semble que je n'aurai jamais ni charbon ni repos que je n'aille à Rochdale en personne.
»Je vous écrivis des rochers Cyanéens, pour vous dire que j'avais traversé la mer à la nage de Sestos à Abydos. Avez-vous reçu ma lettre?... Je suppose qu'Hodgson est, à l'heure qu'il est, enfoncé dans l'étude. Que n'aurait-il pas donné pour avoir vu, comme moi, le véritable Parnasse, où je fis tort à l'évêque de Chrissa d'un livre de géographie? Mais je n'appelle cela qu'un plagiat, en ce que cette action fut commise à une heure de chemin de Delphes.»
Maintenant que nous avons ramené le jeune voyageur en Angleterre, il peut être intéressant, avant de le suivre dans les scènes qui l'attendaient chez lui, de considérer à quel point le caractère général de son esprit et de son humeur avait été modifié par la série de voyages et d'aventures dans lesquels il avait été engagé pendant les deux années qui venaient de s'écouler. Il serait difficile d'imaginer une vie moins poétique et moins romanesque que celle qu'il avait menée avant son départ pour ses voyages. Dans sa jeunesse, il est vrai, il avait vécu et erré parmi des scènes bien capables, selon les idées ordinaires, de former les premiers germes du sentiment poétique. Mais bien que le poète ait pu se nourrir plus tard de ces brillans souvenirs, il est plus que douteux, comme on l'a déjà fait observer, qu'il ait été formé par eux. S'il était vrai qu'une jeunesse passée au milieu des scènes de montagnes fût si favorable au développement des talens d'imagination, les Gallois parmi nous, et les Suisses à l'étranger, devraient briller plus qu'ils ne le font de nos jours par leurs conceptions poétiques. Mais, en accordant même que la mémoire des premières excursions de Byron ait eu quelque part dans la direction de ses idées, l'effet réel de cette influence, quelle qu'elle fût, cessa avec son enfance, et la vie qu'il mena ensuite, durant son séjour au collége d'Harrow, fut ce que naturellement la vie d'un écolier si rêveur et si entreprenant devait être, tout autre chose que poétique. Pour un soldat ou un aventurier, l'éducation qu'il reçut alors eût été parfaite. Ses exercices athlétiques, ses combats, son amour pour les entreprises hasardeuses, donnèrent les indices d'un esprit fait pour la carrière la plus orageuse; mais ces dispositions paraissaient, de toutes, les moins favorables aux études méditatives de la poésie; et bien qu'elles promissent de le rendre plus tard un sujet d'inspiration pour les poètes, elles ne donnaient assurément que très-peu d'espérance de le voir jamais lui-même briller au premier rang parmi eux.
Ses habitudes à l'université étaient encore moins intellectuelles et moins littéraires. Dès son enfance, il avait lu beaucoup et avec ardeur, quoique sans méthode; mais cette application même de son esprit, irrégulière et sans direction comme elle était, il l'avait en grande partie abandonnée après son départ d'Harrow; et au nombre des occupations qui se partageaient son tems à l'académie, les jeux de hasard, l'escrime, les soins à donner à son ours et à ses boul-dogues furent au moins les plus innocentes, si elles ne furent pas les plus favorites. Pendant son séjour à Londres, on ne le voit pas davantage cultiver son intelligence, ou rechercher des amusemens plus délicats. N'ayant aucune ressource de société privée par le manque absolu d'amis et de parens, il était réduit dans cette ville à fréquenter les oisifs de café; et pour ceux qui se rappellent ce qu'étaient à cette époque les cafés de Limmer et Stevens, les deux maisons qu'il visitait de préférence, il est inutile de dire que, quel que fût d'ailleurs le mérite de ces établissemens, ils n'étaient rien moins que des écoles convenables au développement d'un caractère poétique.
Mais quelque incompatible qu'une telle vie pût être avec les habitudes de contemplation qui seules pouvaient éveiller et fortifier les hautes facultés qu'il avait déjà montrées, cependant, sous un autre point de vue, le tems qu'il perdit alors en apparence fut, dans la suite, mis à profit d'une manière incontestable. En l'initiant ainsi peu à peu à la connaissance des variétés de l'esprit humain, en lui donnant l'aperçu exact des détails de la société dans leurs formes les moins artificielles; enfin, en le mêlant si jeune avec le monde, ses affaires et ses plaisirs, la vie qu'il menait à Londres contribua certainement à former cette combinaison extraordinaire, qu'on admira plus tard en lui, de l'imagination et de la connaissance du monde, de l'héroïque et du plaisant, des aperçus les plus fins et les plus minutieux de la vie réelle avec les conceptions les plus élevées et les plus sublimes de la grandeur idéale.
Une autre disposition dominante de son esprit plus mûr et de ses écrits dut peut-être sa naissance aux mêmes causes. Dans cette expérience anticipée du monde que lui donnait son contact précoce avec la foule, il n'est guère probable qu'un grand nombre des caractères les plus dignes de l'espèce humaine aient frappé ses regards. Il n'est que trop probable, au contraire, que les individus les plus légers et les moins estimables des deux sexes durent être au nombre de ses modèles, et que c'est d'après eux, à un âge où les impressions se gravent le plus fortement, que ses premiers jugemens sur la nature humaine furent formés. De là probablement ces aperçus méprisans et dégradans pour l'humanité, qu'il était dans l'usage d'allier au tribut plus noble qu'il payait à la beauté et à la majesté de la nature en général. De là le contraste qui apparaît entre les productions de son imagination et celles de son expérience; entre ces rêves pleins de beauté et de douceur que l'une créait à sa volonté, et l'amertume, sombre et désolante qui débordait de tous côtés lorsqu'il ne consultait plus que l'autre.
S'il n'eût pas été livré à ces doutes et à cette défiance qui entourent les premiers pas du génie, les sentimens qu'il devait éprouver et ses découvertes dans un nouveau domaine d'intelligence, auraient dû convertir les heures solitaires du jeune voyageur en un rêve de bonheur. Mais on verra que dans ces momens même, il se défiait de sa propre force, et qu'il ne se doutait nullement de la hauteur à laquelle s'élèverait l'esprit qu'il évoquait alors. Il devint tellement épris de ces rêveries solitaires, que la société même de son compagnon de voyage, malgré la sympathie de ses goûts avec les siens, devint pour lui une chaîne et un fardeau; et ce ne fut que lorsqu'il se trouva seul, sur le rivage d'une petite île de la mer Égée, que son génie respira librement. Si l'on voulait une preuve plus forte de sa passion profonde pour l'isolement, nous la trouverions, quelques années après, dans ses propres écrits, lorsqu'il avoue que, dans la compagnie de la femme qu'il aima le plus, il se surprit souvent soupirant après la solitude.
Il s'ensuit qu'en visitant ces contrées il ne fit que réaliser les rêves de sa jeunesse, et ce retour de ses pensées vers ce tems d'innocence donna à leur cours une fraîcheur et une pureté dont elles avaient manqué depuis long-tems. Sans le charme de ces souvenirs, l'attrait de la nouveauté était la moindre chose que lui présentaient les scènes nouvelles à travers lesquelles il passait. De doux souvenirs du passé, et peu d'hommes les ont retenus aussi vivement, se mêlaient aux impressions des objets présens à ses yeux; et comme, dans les montagnes d'Écosse, il avait souvent traversé, en imagination, les pays musulmans, ainsi la même faculté le transportait des montagnes sauvages de l'Albanie à celles de Monroy.
Tandis qu'il trouvait à chaque pas des inspirations poétiques, il y avait aussi dans ce prompt changement de place et de scène, dans cette diversité d'hommes et d'usages qui l'entouraient, dans l'espérance continuelle d'aventures nouvelles, et d'entreprises extraordinaires, une succession et une variété d'excitation toujours renouvelée, qui mettaient non-seulement en action, mais rendaient plus vigoureuse toute l'énergie de son caractère. Ainsi qu'il décrit lui-même sa manière de vivre, c'était aujourd'hui dans un palais, demain dans une étable; un jour avec le pacha, l'autre avec le berger. C'est ainsi qu'il trouva toujours à exercer son esprit observateur, et que les impressions se multiplièrent sur son imagination. Déjà initié à quelques-unes des privations et des peines de la vie, pouvant juger par-là des rigueurs de l'adversité, il apprit à agrandir le cercle de ses sympathies, plus qu'il n'est ordinaire dans le rang élevé auquel il appartenait, et il s'habitua à cette trempe vigoureuse et mâle de pensée qui est si profondément gravée dans tous ses écrits. Nous ne devons pas oublier, au nombre de ces salutaires effets de ses voyages, les nobles inspirations du danger qu'il éprouva plus d'une fois, ayant été placé, tant sur terre que sur mer, dans des situations bien calculées pour éveiller ces sentimens d'énergie que des périls envisagés de sang-froid ne manquent jamais de faire naître.
Les lettres qu'il écrivit pendant la traversée, à son retour en Angleterre, nous ont appris combien alors les dispositions de son ame étaient loin d'être gaies et ses espérances d'être flatteuses; sans contredit, eût-il été doué de la plus grande confiance, les contrariétés qui l'attendaient dans sa patrie étaient bien suffisantes pour attrister ses prévisions et comprimer son élasticité d'esprit. «Être heureux chez soi, dit Johnson, c'est là en définitive, le but de toute ambition, la fin où tendent nos travaux et nos entreprises.» Mais Lord Byron n'avait pas de chez soi, rien du moins qui méritât ce nom si séduisant. Ce bonheur de faire partie d'une famille bien unie dont les prières l'auraient suivi dans ses voyages, dont l'attention aurait avidement écouté ses récits à son retour, il ne le connut jamais, quoique la nature lui eût donné un cœur digne de l'apprécier. Privé de tout ce qui soutient et encourage, il eut à lutter contre tout ce qui désole et humilie. À l'horreur d'un intérieur sans affections vint se joindre le fardeau d'une position sociale sans ressources suffisantes, et il éprouva ainsi tous les embarras de la vie domestique, sans jouir des charmes qui les compensent. Pendant son absence, on avait laissé tomber ses affaires dans une confusion plus grande encore, que leur tendance naturelle ne donnait lieu de le craindre. On avait, l'année précédente, exécuté une saisie à Newstead, pour une somme de quinze cents liv. st., due à MM. Brothers, tapissiers, et nous croyons devoir rapporter un trait du vieux Joë Murray dans cette circonstance. C'était un terrible crève-cœur pour ce vieux et fidèle serviteur, jaloux de l'antique honneur des Byron, de voir l'annonce de la vente placardée sur la porte de l'abbaye. Mais redoutant assez la loi pour ne pas arracher l'affiche, il se décida, pour s'en dédommager, à la couvrir d'une large feuille de papier brun qu'il colla par dessus.
Malgré la résolution, si récemment exprimée par Lord Byron, d'abandonner pour jamais le métier d'auteur, et de laisser à d'autres tout l'empire Castalien, nous le trouvons, à peine débarqué en Angleterre, très-activement occupé de préparer la publication de quelques-uns des poèmes qu'il avait composés dans ses voyages. Il y mettait même tant d'empressement qu'il avait déjà, dans une lettre écrite en mer, annoncé à M. Dallas, qu'on pourrait de suite les mettre sous presse. Je vais placer ici sous les yeux du lecteur les parties les plus essentielles de cette lettre qui, d'après sa date, aurait dû précéder quelques-unes de celles que nous avons déjà données.
LETTRE LIV.
À M. DALLAS.
À bord de la frégate la Volage, 28 juin 1811.
«Après une absence de deux ans (jour pour jour, le 2 de juillet, avant lequel nous n'arriverons pas à Portsmouth), me voilà revenant en Angleterre...
»J'y reviens avec peu d'espoir de bonheur domestique, et une constitution un peu ébranlée par une ou deux atteintes fort vives de fièvre; mais avec une ame qui n'est point abattue. Mes affaires, à ce qu'il paraît, sont terriblement embrouillées, et je vais avoir d'interminables difficultés à régler avec les gens de loi, les charbonniers, les fermiers et les créanciers. Or, pour un homme qui redoute les embarras, autant qu'il redoute un évêque, c'est un sérieux sujet d'inquiétude.
»Ma satire, à ce que je crois, est à sa quatrième édition; ce n'est pas un succès tout-à-fait médiocre; il n'a cependant rien d'exagéré pour une production qui, en raison du sujet qu'elle traite, ne peut intéresser long-tems, et doit, par conséquent, avoir un succès immédiat, où n'en avoir aucun. Aujourd'hui que je pense et agis avec plus de modération, je regrette de l'avoir écrite, quoiqu'il soit probable que je la trouverai oubliée par tout le monde, moins ceux qu'elle a offensés.
»Votre protégé et celui de Pratt, le cordonnier Blackett est donc mort, malgré ses vers! Cette mort est probablement une de celles qui sauvent un homme de la damnation. C'est parmi vous que le pauvre diable s'est perdu. Sans ses patrons, il serait peut-être aujourd'hui en fort bonne posture, faisant des souliers, non des vers; mais vous avez voulu en faire un immortel, coûte que coûte. Je dis cela dans la supposition que ce sont la poésie, le patronage et les liqueurs fortes qui l'ont tué. Si vous êtes à Londres au commencement ou vers le commencement de juillet, vous me trouverez à l'hôtel Dorant, Albemarle-Street, où je serai charmé de vous voir. J'ai une imitation de l'art poétique d'Horace, que Cawthorn pourra imprimer de suite; mais que cela ne vous effraie pas, je n'ai pas l'intention de vous en fatiguer. Vous savez bien que je ne lis jamais mes vers aux personnes qui me viennent voir. Je partirai de Londres après un séjour fort court, pour me rendre dans le Nottinghamshire et de là à Rochdale.
»Votre, etc.»
Dès que Lord Byron fut arrivé à Londres, M. Dallas se rendit près de lui. «Le 15 juillet, dit ce gentleman, j'eus le plaisir de lui serrer la main, à l'hôtel Reddish, Saint-James's-Street: je trouvai que son aspect démentait ce qu'il m'avait dit de sa santé, et son air n'annonçait ni mélancolie, ni mécontentement d'être de retour. Il m'entretint, avec beaucoup de feu, de ses voyages; mais il m'assura qu'il n'avait jamais eu l'idée de les écrire. Il me dit qu'à son avis la satire était son fort; qu'il s'en tenait à ce genre, et qu'il avait composé pendant ses divers séjours une paraphrase de l'art poétique d'Horace, qui serait un excellent supplément aux Bardes anglais et critiques écossais. Il semblait espérer que sa réputation s'en accroîtrait, et j'entrepris d'en surveiller la publication, comme je l'avais fait pour la satire. J'avais mal choisi l'instant de ma visite, et nous eûmes à peine le tems de nous entretenir sans être interrompus. Il m'engagea donc à venir le lendemain déjeûner avec lui.»
Dans l'intervalle, M. Dallas parcourut cette paraphrase que Lord Byron lui avait permis d'emporter dans ce dessein, et son désappointement, comme il le dit lui-même, fut cruel, en découvrant qu'un voyage de deux ans dans les contrées inspiratrices de l'Orient, n'avait pas produit plus de richesses poétiques. À leur rendez-vous du lendemain, quoiqu'il s'abstînt de déprécier cet ouvrage, il ne put s'empêcher, comme il nous l'apprend lui-même, d'exprimer à son noble ami quelque surprise de ce qu'il n'avait composé rien de plus pendant son absence. «Alors, continue-t-il, Lord Byron me dit qu'il avait en diverses occasions écrit de courts poèmes, outre une grande quantité de stances, du rhythme de Spencer, relatives aux pays qu'il avait parcourus. «Mais, dit-il, elles ne sont pas dignes de votre attention; vous pouvez cependant les emporter toutes, si cela vous fait plaisir.» C'est ainsi que j'obtins le pélerinage de Childe Harold: il le tira d'un coffret avec beaucoup d'autres poésies. Il me dit qu'elles n'avaient été lues que par une seule personne qui y avait trouvé peu de choses à louer et beaucoup à critiquer; que c'était son avis, et qu'il était sûr que ce serait aussi le mien; que néanmoins, quoi qu'il en fût, elles étaient bien à mon service; mais qu'il était urgent de presser la publication des Imitations d'Horace, ce dont je l'assurai que je m'occupais.»
M. Dallas ne tarda pas à découvrir tout le prix du trésor qui lui était ainsi confié. Dès le même soir, il écrivit à son noble ami: «Vous avez composé l'un des plus délicieux poèmes que j'aie jamais lus. Si je vous disais cela pour vous flatter, je mériterais moins votre amitié que votre mépris. Childe Harold m'a tellement captivé, que je n'ai pu en quitter la lecture. Je répondrais sur ma tête qu'il ajoutera beaucoup à votre réputation comme poète, et qu'il vous fera un honneur infini, si vous daignez accorder quelque attention à mes avis, etc.»
Malgré ces justes éloges, et l'écho secret qu'ils durent trouver dans un cœur si sensible au moindre murmure de la renommée, il se passa quelque tems avant que la répugnance opiniâtre de Lord Byron à la publication de Childe Harold pût être surmontée.
«Quoique jusqu'alors, dit M. Dallas, il eût écouté mes avis et mes conseils, et qu'il fût naturel de croire qu'il céderait à des éloges si prononcés, je fus surpris de voir qu'il se défiait encore de mon jugement sur le mérite de Childe Harold. «C'était, disait-il, tout ce qu'on voudrait, excepté de la poésie; un critique fort capable l'avait blâmé; n'avais-je pas vu moi-même les annotations en marge du manuscrit?» Enfin il revenait toujours de préférence aux paraphrases de l'art poétique, et le manuscrit en fut remis à Cawthorn, éditeur de la satire, pour qu'il le publiât sans aucun retard. Je ne quittai pourtant pas encore la partie. Avant de sortir de chez lui, je revins à la charge, et je lui dis que j'étais si convaincu du mérite de Childe Harold, que s'il me l'avait donné, je l'aurais certainement publié, pourvu qu'il voulût consentir à un petit nombre de changemens et de correction.»
On pourrait croire en effet que malgré l'impulsion qui avait fait faire des pas si rapides à son imagination, son jugement, plus lent à se développer, était bien loin de la maturité, et que le jugement de soi-même, le plus difficile de tous, lui était encore refusé.
Quoiqu'il soit facile de reconnaître dans toutes les productions de son âge mûr, des traces de sa supériorité, nous croyons cependant qu'on ajouterait peu à sa célébrité en publiant dans son entier cette paraphrase d'Horace, qui se compose de près de huit cents vers. Mais j'en choisirai quelques passages capables de donner une idée de ses beautés, comme de ses défauts, afin de mettre le lecteur à même de se former une opinion sur une composition que l'auteur, par une erreur ou un caprice de jugement, sans exemple peut-être dans les annales de la littérature, préféra long-tems aux sublimes méditations de Childe Harold.
Le début du poème, si on le compare à l'original, est assez ingénieux:
Qui ne rirait si Lawrence, s'engageant à couvrir sa précieuse toile du portrait flatté du premier venu, abusait assez de son art pour que la nature effarouchée vît nos bons bourgeois prendre sous son pinceau la forme des centaures? Ou si quelque barbouilleur, par amour de l'extraordinaire, ou pour hâter la vente, s'avisait de joindre à une fille d'honneur la queue d'une sirène? Ou si le trivial Dubost (comme on l'a vu naguère), possédé de la fureur de peindre, dégradait les créatures, images de la divinité? Toute la politesse qui défend de se moquer des sots en leur présence, ne pourrait réprimer les éclats de rire de leurs amis. Crois-moi, Moschus, rien ne ressemble plus à ces tableaux que le livre qui, plus décousu que les rêves d'un malade, présente à nos regards une foule de figures incomplètes, poétiques cauchemars, qui n'ont ni pieds ni tête.
Ce qui suit est un des meilleurs morceaux écrits dans un genre plus grave:
De nos jours, les mots nouveaux sont en honneur, si on les ente adroitement sur quelque gallicisme: pourrions-nous refuser à la muse plus habile de Dryden et de Pope, ce que Chaucer et Spencer tentèrent avec succès? Si vous pouvez créer que ne le faites-vous, à l'exemple de William Pitt et de Walter-Scott, qui par le secours, l'un de ses vers, l'autre de ses poumons, ont enrichi les dialectes mal joints de notre île? Il est et il sera toujours légitime de proposer des réformes en littérature, comme au parlement.
De même que les forêts couvrent par degrés la terre de leurs feuilles, ainsi se fanent des expressions qui ont plu dans leur nouveauté. Le même destin est réservé à l'homme, et à tout ce qui se rattache à lui. Ses ouvrages, ses mots s'effacent et ne servent plus qu'à fixer une date. Quoique, à un signe des monarques, et à la voix du commerce, des fleuves impétueux deviennent de tranquilles canaux; quoique des marais desséchés et assainis soient sillonnés par la charrue et portent de jaunes moissons; quoique des ports creusés sur nos rivages protégent les vaisseaux contre les tempêtes de l'antique Océan, tout, tout doit périr. Mais, survivant au naufrage général, l'amour des lettres préserve à demi les souvenirs du passé.
Je ne cite ce qui suit qu'à cause de la note qui y est jointe:
Les vers blancs, aujourd'hui, par un commun accord, sont presque inséparables de la tragédie. Quoique les fureurs d'Almanzor s'exprimassent en vers rimés, au tems de Dryden, nous ne voyons pas les héros des pièces nouvelles en affubler leurs emportemens; et la modeste comédie, abandonnant tout-à-fait les vers, nous offre en humble prose ses gentillesses et ses quolibets. Ce n'est pas que nos Beaumont et nos ben aient plus mauvaise grâce, ou perdent rien de leur mérite, pour avoir composé en vers; mais c'est ainsi que Thalie aime à se montrer. Pauvre fille! que l'on siffle quelques vingt fois par an.
On trouve dans les vers suivans, sur Milton, plus de poésie que dans aucun autre passage de la paraphrase:
Ô muse! s'écrie-t-il, réveille de plus sublimes accords! Et, s'il vous plaît, que pensez-vous voir éclore de son cerveau enflammé? En un clin d'œil, il tombe aussi bas que Southey dont les montagnes épiques ne manquent jamais d'accoucher d'une souris! Ce n'était pas ainsi que jadis votre puissant devancier tirait de doux accens de sa lyre inimitable: d'une voix mélodieuse comme les soupirs de la harpe éolienne, il nous parle de la première désobéissance de l'homme et du fruit défendu; mais à mesure que son sujet s'élève, son chant fait retentir les échos de la terre et des cieux.
On pourra remarquer quelques traits piquans dans les esquisses suivantes:
Lancé dans le monde, et devenu moins ardent, il singe l'égoïste prudence de son père; prend une femme, pour sa dot; choisit ses amis pour leur rang; achète des terres, et se vante d'être trop prudent pour se fier à la banque. Il prend place au sénat; procrée un héritier, et l'envoie à Harrow, car il y fut lui-même. Muet, quoi qu'il vote, à moins qu'il ne joigne sa voix aux acclamations favorables au ministère; s'il parle de son fils: C'est un compère adroit, qu'il espère bien voir un jour arriver à la pairie!
La vieillesse s'avance; l'âge paralyse ses membres; il quitte la scène, ou la scène le quitte; il entasse des richesses; s'afflige à chaque penny qu'il faut dépenser, et l'avarice s'empare de toutes les pensées qui ne sont pas à l'ambition. Il compte les cent pour cent, et sourit; ou vainement s'irrite, en considérant ses trésors entamés pour payer les dettes du jeune Hopeful; il pèse bien et sagement ce qu'il faut acheter ou vendre; habile à tout faire, excepté à mourir! grondeur, morose, radoteur difficile à contenter, louant tous les tems, excepté le présent; infirme, querelleur, délaissé et presque oublié, il meurt sans qu'on le pleure; on l'enterre; qu'il pourrisse!
Plus loin, parlant de l'opéra, voilà comment il s'exprime:
Là se rend l'alerte boutiquier, dont l'oreille est mise à la torture par l'orchestre qu'il veut entendre pour son argent. Une fausse honte, et non la sympathie, l'empêche seule de ronfler; ses angoisses redoublent quand il croit du bon ton de crier: Encore! Écrasé par la foule dans Fop's alley, coudoyé par les élégans, gêné par son chapeau, tremblant pour ses orteils, sa soirée est un combat, et il ne goûte quelque repos que quand enfin le rideau tombe, et lui donne un peu de relâche qui l'enchante. Devinez-vous pourquoi il se résigne à souffrir tout cela et plus encore? C'est qu'il lui en coûte cher, et qu'il est forcé de se parer!
Les derniers vers du passage suivant retracent plaisamment ce mélange de gaîté et d'amertume qui, parfois, animait la conversation de l'auteur. À tel point même, que ceux qui l'ont connu pourraient presque s'imaginer qu'ils l'entendent parler:
Un dernier passage, avec la note plaisante qui y est jointe, complétera le nombre des morceaux que je veux citer comme les meilleurs.
Ces extraits choisis, qui comprennent un peu plus du huitième du poème entier, suffiront pour donner au lecteur une idée du reste, dont la plus grande partie est fort inférieure, et descend parfois au niveau de la versification la plus triviale.
Le jugement plus sûr de ses amis détourna heureusement ce danger, et il consentit enfin à la publication immédiate de Childe Harold; mais il ne cessa pas d'exprimer des doutes sur son mérite, et son inquiétude sur l'accueil qu'on lui ferait dans le monde.
«Je fis tout mon possible, dit son conseiller, pour relever cet ouvrage dans son opinion, et j'y réussis; mais il variait beaucoup dans ses idées à cet égard, et il ne fut satisfait que lorsque le monde eut enfin prononcé sur son mérite. Il me répétait sans cesse que j'allais le jeter dans de grands embarras avec ses anciens ennemis; que la Revue d'Édimbourg saisirait avec joie l'occasion de l'humilier; qu'il ne voulait pas que son nom parût. Je le priai d'abandonner tout à ma direction, et que je répondais que ce poème imposerait silence à tous ses ennemis.»
La question de la publication étant alors décidée, il s'éleva quelques doutes et quelques difficultés relativement à l'éditeur. Quoique Lord Byron eût confié à Cawthorn ses Imitations d'Horace, qu'il regardait comme son plus beau titre, il paraît qu'il ne le trouva pas assez haut placé dans sa profession pour assurer le succès ou la vogue à l'ouvrage dont les chances lui semblaient plus incertaines. Il n'avait pas oublié que MM. Longman avaient autrefois refusé de publier ses Bardes anglais, et il exigea positivement de M. Dallas qu'il n'offrît pas le manuscrit à cette maison. On s'adressa d'abord à M. Miller, d'Albemarle-Street; mais, effrayé de la sévérité avec laquelle lord Elgin était traité dans ce poème, M. Miller, qui était l'éditeur et le libraire de ce seigneur, refusa de s'en charger. Le poète était si soigneux de sa réputation, que cette circonstance, quelque insignifiante qu'elle fût, commença à réveiller ses premières terreurs; et s'il se fût présenté de nouvelles difficultés, il ne faut pas douter qu'il ne fût revenu à son ancien projet. Mais on ne tarda pas à trouver une personne qui tint à honneur d'entreprendre cette publication. M. Murray, qui demeurait alors dans Fleet-Street, ayant, quelque tems auparavant, exprimé le désir d'être autorisé à faire paraître quelque production de Lord Byron, ce fut à lui que M. Dallas confia le manuscrit de Childe Harold. Ainsi commencèrent entre ce gentleman et le poète des relations qui durèrent, à quelques interruptions près, aussi long-tems que la vie de l'un, et devinrent pour l'autre une source abondante d'honneur et de richesse.
Au milieu des occupations que lui donnaient ses projets littéraires et quelques affaires litigieuses à terminer avec ses agens, Lord Byron fut soudain rappelé à Newstead par la nouvelle d'un événement qui semble l'avoir affligé beaucoup plus qu'on ne pouvait s'y attendre d'après l'état des choses. Mrs. Byron, dont l'embonpoint excessif menaçait toujours de rendre les maladies dangereuses, s'était trouvée indisposée depuis quelques jours, mais sans que sa position fût alarmante, et il ne paraît pas que son état fût capable d'inspirer des craintes quand il lui avait écrit le billet suivant:
Hôtel Reddish, Londres, 23 juillet 1811.
Chère Madame,
«M. H... me retient seul encore pour signer quelques baux, et j'aurai soin de vous prévenir de mon départ. C'est bien malgré moi que je reste ici. Je vous ferai une courte visite en me dirigeant vers le Lancashire pour l'affaire de Rochdale. Vous me donnerez votre avis..., etc.
»P. S. Je vous prie de considérer Newstead comme votre maison, et non la mienne, et de ne regarder mon passage que comme une simple visite.»
Quand il était parti pour ses voyages, elle avait conçu une sorte d'idée superstitieuse qu'elle ne le reverrait plus; et lorsqu'il revint sain et sauf, et qu'il lui écrivit pour la prévenir qu'il se rendrait bientôt près d'elle, à Newstead, elle dit à sa femme de chambre: «Si j'allais mourir avant l'arrivée de Byron, comme ce serait étrange!» Et ce fut réellement ce qui arriva. À la fin de juillet sa maladie devint plus menaçante; et sa vie, dit-on, se termina d'une manière tristement caractéristique, s'il est vrai que ce fut un accès de colère excité par la lecture d'un mémoire du tapissier, qui causa sa mort. Lord Byron, comme cela devait être, fut promptement informé de l'attaque. Mais, malgré son départ précipité, il arriva trop tard; elle avait rendu le dernier soupir.
Il écrivit la lettre suivante sur la route:
LETTRE LV.
AU DOCTEUR PIGOT.
Newport-Pagnell, 2 août 1811.
Mon cher docteur,
«Ma pauvre mère est morte hier! et je suis parti de Londres pour aller accompagner ce qui reste d'elle, à la sépulture de famille. J'ai appris sa maladie un jour, et sa mort le lendemain. Grâce à Dieu, ses derniers momens ont été fort tranquilles. On m'assure qu'elle a peu souffert, et qu'elle ne connaissait pas le danger de sa position. Je reconnais aujourd'hui toute la vérité de l'observation de M. Gray: «Que nous ne pouvons avoir qu'une mère.» Qu'elle repose en paix! J'ai à vous remercier de vos témoignages d'intérêt; et comme dans six semaines je dois aller dans le Lancashire pour affaires, je pousserai jusqu'à Liverpool et Chester; du moins je tâcherai.
»Si cela peut vous être agréable, je vous dirai qu'au mois de novembre prochain l'éditeur du Fouet (the Scourge) sera jugé pour deux libelles différens sur feu Mrs. Byron et moi-même, la mort de ma mère ne changeant rien à la chose. Comme il est coupable d'une violation de privilége, dans une insertion aussi sotte que mal fondée, il sera poursuivi avec la dernière rigueur.
»Je vous donne ce détail, parce que je sais que vous vous intéressez à l'affaire, laquelle est maintenant entre les mains du procureur-général.
»Je resterai la plus grande partie de ce mois à Newstead, où je serais charmé de recevoir de vos nouvelles, d'autant plus que j'en ai été privé pendant les deux années qu'a duré mon voyage d'Orient.
»Je suis, mon cher Pigot, etc.» BYRON.
Le lecteur aura sans doute remarqué que le ton général de la correspondance du noble poète avec sa mère est celui d'un fils qui accomplit strictement et consciencieusement ce qu'il regarde comme son devoir, mais sans aucun mélange de cordialité ou d'affection. Le titre même de madame qu'il lui donne presque toujours, auquel il ne substitue que rarement le nom plus doux de mère, est en lui-même une preuve suffisante de la nature des sentimens qu'il avait pour elle. Qu'ils aient été tels, l'on ne peut ni s'en étonner, ni l'en blâmer; mais que, malgré le malheureux caractère de sa mère, qui lui aliénait son cœur, il ait continué à consulter ses désirs, à s'occuper de son bien-être, comme on le voit non-seulement dans ses lettres, mais encore dans le soin qu'il avait pris de disposer le domaine de Newstead pour son usage presque exclusif, c'est ce qui lui fait singulièrement honneur, et ce qui devient même plus méritoire, car l'affection nous fait un plaisir personnel des soins que nous prodiguons à ceux qui en sont l'objet.
Mais, quoique sa mère fut ainsi devenue, de son vivant, presque étrangère à son cœur, la mort lui rendit la place qu'elle devait naturellement y occuper. Soit par un retour de sa première tendresse; soit par la puissance du tombeau, qui fait oublier tant de choses! soit par la perspective du vide qu'elle allait laisser dans sa vie, il est certain qu'il sentit amèrement sa mort, si ce n'est profondément. La nuit qui suivit son arrivée à Newstead, la garde de Mrs. Byron, passant devant la porte de la chambre où reposait le cadavre de cette dame, entendit un bruit comme de quelqu'un qui soupirait péniblement, et, en entrant, fut fort étonnée de trouver Lord Byron près du lit, assis dans une obscurité profonde. Comme elle lui représentait la faiblesse qu'il y avait à s'abandonner ainsi à la douleur, il fondit en larmes, et s'écria: «Ho! Mrs. By, je n'avais qu'une amie dans le monde, et elle est morte!»
Tandis qu'il renfermait ainsi dans le silence et dans l'obscurité ses pensées réelles, il y avait dans d'autres parties de sa conduite plus exposées aux regards un degré de singularité et d'indécorum qui, aux yeux d'observateurs superficiels, devait faire révoquer en doute la sensibilité de son naturel. Le matin des funérailles, après avoir refusé d'accompagner lui-même le corps, il se tint debout à la porte de l'Abbaye jusqu'à ce que tout le cortége fut passé; alors, se tournant vers le jeune Rushton, il lui ordonna d'aller chercher des gants à boxer, et se mit à s'exercer avec cet enfant, comme à son ordinaire. Il fut silencieux et distrait pendant tout le tems; et comme par un effort pour se soustraire aux pensées qui l'agitaient, Rushton crut s'apercevoir qu'il mettait une violence inaccoutumée dans les coups qu'il lui portait. Mais à la fin, l'effort devenant trop grand pour lui, il jeta précipitamment les gants, et se retira dans sa chambre.
Malgré le traitement peu judicieux et presque grossier qu'elle lui fit subir, il n'est pas douteux qu'elle n'aimât son fils, mais par boutades, et comme il convenait seulement à un naturel tel que le sien; il est moins douteux encore qu'elle n'en fût fière, et ne plaçât en lui de grandes espérances pour l'avenir. On peut juger de son anxiété pour le succès de ses premiers essais littéraires, par les peines que prit Byron pour la tranquilliser lors de l'apparition de l'article de la Revue d'Édimbourg, où il était si mal traité. À mesure que sa renommée s'augmenta et devint plus brillante, elle se confirma de plus en plus dans les idées que, par une sorte de superstition, elle avait formées dès son enfance, de sa grandeur et de sa gloire à venir. Elle épiait avec inquiétude toutes les publications où son nom était même simplement mentionné; elle avait réuni en un volume qu'a vu l'un de mes amis tout ce qui avait paru sur sa satire et ses premiers poèmes. Le volume était couvert à la marge d'observations qui lui étaient propres, pleines de plus de sens et d'habileté que nous ne lui en aurions supposé, d'après ce que nous connaissions en général de son caractère et de sa manière d'être.
Parmi les autres traits de sa conduite, où l'on pourrait remarquer le désir d'environner sa mère de respect, on peut remarquer qu'étant enfant il insistait pour être appelé «Georges Byron Gordon,» donnant ainsi la préférence au nom maternel, et qu'il continua toujours à lui écrire: «À l'honorable Mrs. Byron,» quoiqu'il sût bien qu'elle n'avait aucune espèce de droit à ce titre honorifique. Il ne paraît pas non plus que dans sa conduite générale envers elle il ait jamais manqué d'affection et de déférence, on y remarquait seulement quelquefois plus de familiarité que n'en comportent nos idées de respect filial. Ainsi quand ils étaient bien ensemble, il ne l'appelait jamais autrement que «Kitty Gordon;» et je me rappelle avoir vu un témoin de la scène me décrire l'air dramatique et malin dont un jour, à Southwell, quand ils étaient dans le fort de leur rage théâtrale, il ouvrit brusquement les portes du salon pour la faire entrer, en disant: «Entrez, honorable Kitty Gordon.»
L'orgueil de la naissance était un sentiment commun à la mère et au fils, souvent même c'était un sujet de rivalité entre eux; il leur était difficile d'accorder leurs prétentions anglaises et écossaises au plus haut lignage respectif. Dans une lettre écrite d'Italie; il dit à propos de quelque anecdote qu'il tenait de sa mère: «Ma mère, qui était fière comme un diable de descendre des Stuart, en ligne droite des vieux Gordon, et non des Sexton Gordon, comme elle appelait dédaigneusement la branche ducale, ne manquait pas de me faire remarquer, chaque fois qu'elle me racontait cette histoire, combien ses Gordon l'emportaient sur les Byron anglais, malgré notre origine normande, et notre nom toujours porté par un héritier mâle, tandis que celui des Gordon était tombé à une femme, dans la personne de ma mère.»
La lettre suivante, écrite immédiatement après ce dernier événement, est tellement pleine d'une douloureuse sensibilité, que la lecture en est presque pénible.
LETTRE LVI.
À M. SCROPE DAVIES.
Newstead-Abbey, 7 août 1811.
Mon cher Davies,
«Il y a quelque malédiction sur moi et les miens. Le cadavre de ma mère est encore dans la maison, et voilà qu'un de mes meilleurs amis se noie dans un fossé! Je ne sais que dire, que penser ou que faire. J'avais reçu une lettre de lui avant-hier. Mon cher Scrope, si vous avez un moment de libre, je vous en conjure, venez me voir, j'ai besoin d'un ami. La dernière lettre de Matthews était datée de vendredi, et samedi il n'était plus! Qui pouvait-on comparer à Matthews pour les talens? Comme nous étions tous petits auprès de lui! Vous ne me rendez que justice en disant que j'aurais volontiers risqué ma chétive existence pour sauver la sienne. J'avais intention de lui écrire ce soir même, pour l'inviter, comme je vous invite, mon bien, bon ami, à me venir voir. Que Dieu pardonne à... son apathie! Quelle sera la douleur de notre pauvre Hobhouse! Ses lettres ne parlent que de Matthews. Venez, Scrope, je suis presque dans le désespoir; me voilà presque seul dans le monde! Je n'avais que vous, Hobhouse et Matthews; laissez-moi jouir de la société des survivans aussi long-tems que je le puis. Pauvre Matthews! Dans sa lettre de vendredi, il me parlait de son intention de se présenter pour l'élection de Cambridge et d'un voyage qu'il devait faire bientôt à Londres. Écrivez-moi ou venez, mais venez plutôt si vous le pouvez; l'un ou l'autre, ou tous les deux.
»Pour toujours, votre, etc.»
Rarement, peut-être on a vu réunis à la fois autant de jeunes gens de mérite et d'espérance qu'il s'en trouva à Cambridge dans la société dont Byron faisait partie. Le nom de quelques-uns d'entre eux, MM. Hobhouse et William Bankes, par exemple, est devenu célèbre dans le monde littéraire et savant. Il en est un autre, M. Scrope Davies, dont les talens n'ont encore, au grand regret de ses amis, brillé que dans sa conversation, d'ailleurs fort remarquable. Parmi tous ces jeunes gens pleins de talens et de connaissances, en y comprenant Byron lui-même, dont le génie était à cette époque un monde non encore découvert, la supériorité dans presque tous les genres paraît, du consentement de tous, avoir incontestablement appartenu à Matthews. Cet hommage unanime, si nous considérons le mérite des personnes qui le lui rendaient, doit donner une très-haute idée des dispositions et même des talens qu'il montrait à cette époque. On ne peut songer sans intérêt et sans douleur à ce qu'il serait probablement devenu un jour si la mort ne l'eût pas frappé sitôt. La supériorité intellectuelle, non accompagnée des qualités aimables du cœur, n'eût pas suffi pour obtenir cet éloge unanime; mais le jeune Matthews, en dépit de quelques légères aspérités de caractère, de quelques originalités qu'il commençait à faire disparaître, paraît avoir été l'un de ces individus rares, qui commandent notre affection en même tems que nos respects, et qui nous soulagent de l'admiration que nous ne saurions leur refuser, par l'amour qu'ils savent nous inspirer.
J'ai déjà parlé de ses opinions religieuses, et, de leur malheureuse conformité avec celles de Lord Byron; ardent, comme son noble ami, à la recherche de la vérité, comme lui il s'égara dans sa poursuite, et tous deux prirent pour elle cette fausse lumière qui lui ressemble. Qu'il soit jamais allé plus loin que Lord Byron dans son scepticisme, que son esprit ingénieux ait jamais admis la croyance incroyable de l'athéisme, c'est, malgré le témoignage écrit de notre poète, c'est ce que je vois nier par tous ceux de ses amis qui avouent ses autres erreurs en les déplorant. Je ne me serais même pas permis d'examiner quelles ont été les opinions d'un homme qui, ne les ayant jamais affichées, ne les a pas rendues du domaine public, si l'idée fausse qu'on avait adoptée à ce sujet, d'après l'autorité de Lord Byron, ne m'eût pas fait considérer comme un acte de justice, envers tous deux, de repousser cette imputation.
On se rappellera que, dans ses lettres écrites à sa mère, avant son départ pour ses voyages, Lord Byron parle quelquefois d'un testament qu'il avait intention de laisser entre les mains de ses exécuteurs. Quel qu'ait été le contenu de cette pièce, il paraît que, quinze jours après la mort de sa mère, il crut devoir faire de nouvelles dispositions, et adressa la lettre suivante, avec ses instructions à cet effet, à feu M. Bolton, procureur à Nottingham. J'ai refusé long-tems de croire qu'il eût jamais donné sérieusement et en forme les ordres que l'on va voir, pour son propre enterrement; mais les documens ci-joints mettent hors de doute cette preuve remarquable de la singularité de son caractère.
À M. BOLTON.
Newstead-Abbey, 12 août 1811.
Monsieur,
«Je vous envoie ci-joint une copie des clauses principales du testament que j'ai dessein de faire, que je vous prie de vouloir bien faire grossoyer le plus tôt possible, de la manière la plus claire et la plus formelle. Les changemens que vous y remarquerez sont principalement par suite de la mort de Mrs. Byron. Je vous serais obligé de le tenir prêt dans peu de tems, et j'ai l'honneur d'être, monsieur,
»Votre très-humble et très-obéissant serviteur,» BYRON.
NOTES POUR UN TESTAMENT À GROSSOYER IMMÉDIATEMENT.
Newstead-Abbey, 12 août 1811.
«Le domaine de Newstead à substituer, après certaines déductions, à George Anson Byron, héritier légitime du titre, ou à la personne quelconque qui s'en trouvera héritière légitime au décès de Lord Byron. La propriété de Rochdale à vendre en tout ou en partie, suivant le chiffre des dettes et legs du présent Lord Byron.
»À Nicolo Giraud, d'Athènes, sujet français, mais né en Grèce, la somme de 7,000 livres sterl. pour être payée, à l'époque de sa majorité, audit Nicolo Giraud, habitant Athènes et Malte en 1810, et ce sur la vente de telles parties de Rochdale, Newstead et autres propriétés, suivant que besoin sera.
»À John Hanson, esq., la somme de 2,000 liv. sterling.
»Ce qui pourra être dû à S.B. Davies, esq., devra lui être payé dès qu'il en aura fourni la note.
»Le corps de Lord Byron sera enseveli dans le caveau du château de Newstead, sans aucune cérémonie ou service funèbre, et sans aucune inscription, si ce n'est celle de son nom et de son âge. Les restes de son chien ne seront pas pour cela enlevés du dit caveau.
»Ma bibliothèque et mes meubles de toute espèce sont légués à mes amis et exécuteurs John Carn Hobbouse et S.B. Davies. En cas de décès des susdits, je nomme pour mes exécuteurs le révérend J. Becher, de Southwell, Nottinghamshire, et R. C. Dallas, Esq. de Montake Surrey.
»Le produit de la vente de Wymondham dans le Norfolkshire, et des propriétés de la feue Mrs. Byron en Écosse, sera employé au paiement de mes dettes et de mes legs.»
En envoyant une copie du testament rédigé d'après les instructions de Lord Byron, le procureur avait accompagné quelques-unes des clauses de questions marginales, appelant l'attention de son noble client sur certaines choses qui lui semblaient impropres ou douteuses. Comme les courtes, mais énergiques réponses de Byron, sont parfaitement empreintes de l'originalité de son caractère, nous allons donner ici quelques-unes de ces clauses avec les questions et les réponses qui s'y rapportent.
«Ceci est la dernière volonté et le testament de moi, le très-honorable Georges-Gordon Lord Byron, Baron Byron de Rochdale, dans le comté de Lancaster. Je veux que mon corps soit enterré dans le caveau du jardin de Newstead, sans aucune cérémonie, ni aucun service funèbre quelconque. Qu'on ne place aucune inscription sur mon tombeau, sauf une tablette portant mon nom et mon âge. Je veux de plus qu'on ne retire pas du dit caveau les restes de mon chien fidèle. Je me confie à l'affection de mes exécuteurs pour l'accomplissement de cette volonté, à laquelle je tiens d'une manière toute particulière.»
»--On demande à Lord Byron s'il ne vaudrait pas mieux supprimer entièrement cette clause relative aux funérailles. La substance pourrait en être renfermée dans une lettre de Sa Seigneurie à ses exécuteurs, et jointe au testament, lequel porterait alors que les funérailles auraient lieu en la manière que Sa Seigneurie l'aurait ordonné par une lettre ad hoc, ou, à défaut d'une telle lettre, à la discrétion de ses exécuteurs.»
»--Il faut que cela reste.» BYRON.
»--Si M. Davies a quelques comptes non réglés avec Lord Byron, cette circonstance est une raison de ne le point nommer exécuteur; chaque exécuteur étant en état de se payer par ses propres mains sans consulter ses co-exécuteurs.»
»--Tant mieux... Si la chose est possible, qu'il soit l'un des exécuteurs.» BYRON.
Les deux lettres suivantes contiennent de nouvelles instructions sur le même sujet.
LETTRE LVIII.
À M. BOLTON.
Newstead-Abbey, 16 août 1811.
Monsieur,
»Quant à la manière simple dont je veux qu'on dispose de ma carcasse, je veux que l'on s'y conforme absolument; cela aura, du moins, l'avantage de sauver bien du trouble et de la dépense. En outre, ce qui est de peu de conséquence pour moi, mais qui pourra calmer la conscience des survivans, le jardin est terre consacrée. Cet article est copié mot à mot de mon premier testament, et les changemens opérés dans d'autres sont la suite de la mort de Mrs. Byron.
»J'ai l'honneur d'être votre très-humble et très-obéissant serviteur,» BYRON.
LETTRE LVIII.
À M. BOLTON.
Newstead-Abbey, 20 août 1811.
Monsieur,
«Les témoins seront pris parmi mes fermiers, et je serai charmé de vous recevoir le premier jour qui vous sera convenable. J'ai oublié de mentionner qu'il faut spécifier par codicille, ou autrement, que mon corps ne devra, sous aucun prétexte, être enlevé de la place où je yeux qu'il soit déposé. Que si quelqu'un de mes successeurs au titre, soit par bigoterie, soit autrement, voulait déranger ma carcasse, un tel procédé devra être suivi de la perte du domaine, qui, dans ce cas, serait dévolu à ma sœur l'honorable Augusta Leigh ou à ses ayant-cause, aux mêmes conditions.
«»J'ai l'honneur d'être, Monsieur, etc.» BYRON.
En conséquence de cette dernière lettre, une condition provisionnelle fut insérée dans le testament. Il y fut aussi, le 28 du même mois, ajouté un codicille par lequel il révoque la donation précédemment faite de «ses meubles meublans, bibliothèque, tableaux, sabres, montres, argenterie, linge, bijoux, etc., et autres effets mobiliers, excepté l'argent et les valeurs en portefeuille, qui se trouveraient dans la maison et propriété de Newstead au jour de son décès, et lègue le tout (excepté le vin et les autres spiritueux) à ses amis lesdits J. C. Hobhouse, J. B. Davies et Francis Hodgson, ses exécuteurs, etc. Il lègue le vin et les liqueurs spiritueuses qui se trouveront dans les caves et autres parties de Newstead, à son ami ledit J. Becher, pour son usage particulier. Priant collectivement et individuellement les susnommés de vouloir bien accepter leur dit legs respectif, comme un gage de son amitié.»
On ne saurait se défendre d'un intérêt douloureux à la lecture des lettres suivantes, écrites lorsque ses dernières pertes étaient encore toutes récentes.
LETTRE LIX.
À M. DALLAS.
Newstead-Abbey, 12 août 1811.
«Que la paix soit avec les morts! Le regret ne saurait les réveiller. Après avoir donné un soupir à ceux qui ont quitté cette vie, reprenons-en les ennuyeuses occupations, dans la certitude où nous sommes que nous aussi nous aurons un jour notre repos. Outre celle qui m'avait donné l'existence, j'ai perdu la plus grande partie de ceux qui me la rendaient supportable. Le meilleur ami de mon ami Hobhouse, Matthews, homme d'un rare mérite, l'ornement de notre petit cercle, a péri misérablement dans les eaux fangeuses de la Cam, toujours fatales au génie. Mon pauvre camarade d'école, Wingfield, est mort à Coimbre. En voilà trois dans l'espace d'un mois; j'avais reçu des nouvelles de tous trois, mais je n'en ai pas vu un seul. Matthews m'avait écrit le jour même de sa mort: quoique je regrette vivement sa perte, je suis bien plus tourmenté pour Hobhouse, je crains bien qu'il n'en perde la raison; depuis cet événement, les lettres qu'il m'a écrites sont pleines d'incohérences. Mais allons..., nous passerons un jour ou un autre comme tout le reste... Le monde est trop plein de ces sortes de choses, et notre chagrin même est égoïste.
»J'ai reçu une lettre de vous, à laquelle mes dernières occupations m'ont empêché de répondre, ainsi qu'il aurait convenu. J'espère que vos parens et vos amis ne seront pas de sitôt séparés. Je serai charmé de recevoir une lettre de vous: parlez-moi d'affaires, de sujets communs, de quelque chose ou de rien, de tout ce que vous voudrez, excepté de la mort; j'en ai plus que je n'en puis supporter. C'est une chose étonnante: je regarde sans émotion les quatre crânes que j'ai toujours sous les yeux dans mon cabinet d'étude, et je ne puis, même par la pensée, dépouiller de leur enveloppe charnue les traits de ceux que j'ai connus, sans éprouver une horrible sensation; mais les vers n'y font pas tant de cérémonie! Sûrement les Romains avaient raison de brûler leurs morts.
»Je serai charmé de recevoir de vos nouvelles, et suis votre, etc.» BYRON.
LETTRE LX.
À M. HODGSON.
Newstead-Abbey, 22 août 1811.
«Vous avez sans doute appris la mort soudaine de ma mère, celle de Matthews, celle de Wingfield que je n'ai sue d'une manière bien positive qu'au moment où je quittais Londres, encore refusais-je d'y croire; tout cela fait un horrible vide dans mes affections. Ces coups se sont succédé si rapidement, que je suis comme stupéfait du choc. Quoique je mange, que je boive, que je parle, que je rie même quelquefois, j'ai peine à me persuader que je sois éveillé; chaque matin j'acquiers la triste conviction que tout cela n'est que trop réel. Mais, brisons là, les morts sont en repos, et seuls ils y sont.
»Vous partagerez la douleur de ce pauvre Hobhouse: Matthews était le dieu de son idolâtrie; et si l'intelligence peut élever un homme au-dessus de ses semblables, nul ne pouvait lui refuser cette prééminence. Je le connaissais très-intimement, et l'estimais en proportion; mais je retombe encore... Allons, parlons de la vie et des vivans.
«Si vous vous sentiez disposé à venir ici, vous y trouveriez «du bœuf, du feu de charbon de terre» et du vin qui n'est pas sans quelque mérite. Si vous y trouverez les deux autres nécessités d'un Anglais, suivant Otway, je ne saurais en répondre, mais probablement une des deux. Faites-moi savoir quand je pourrai vous attendre, afin que je vous tienne au courant de mes allées et de mes venues.....
«Davies est venu ici; il m'a invité à passer une semaine à Cambridge dans le mois d'octobre, de sorte que nous pourrions d'aventure nous rencontrer le verre à la main. Sa gaîté contre laquelle la mort ne peut rien, m'a rendu bien service; mais après tout, nos éclats de rire n'étaient pas francs.
«Vous m'écrirez? Je suis seul, voilà la première fois que la solitude m'est pénible. Votre anxiété, à propos de la critique sur le livre de ***, est amusante; comme elle est anonyme, elle est de peu de conséquence. Je voudrais qu'elle eût amené un peu plus de confusion, car j'aime les malices littéraires. Ne faites-vous rien? N'écrivez-vous rien? N'imprimez-vous rien? Pourquoi ne continuez-vous pas votre satire sur le méthodisme? Ce sujet, en supposant même que le public fût aveugle sur le mérite littéraire, ferait merveille. Outre que pour un homme qui se destine au diaconat, il n'y aurait pas de mal de prouver son orthodoxie, sérieusement parlé, je désirerais vivement vous voir mieux apprécié. Je dis sérieusement, parce qu'étant auteur moi-même, on pourrait soupçonner mon humanité. Croyez-moi, pour toujours, mon cher Hodgson, votre, etc.»
LETTRE LXI.
A M. DALLAS.
Newstead, 21 août 1811.
«Votre lettre me fait honneur de plus de sensibilité que je n'en possède; quoique je me trouve suffisamment malheureux, je suis cependant sujet à une sorte de joie hystérique, ou plutôt de rire sans gaîté, dont je ne puis me rendre compte, et que je ne saurais surmonter; et cependant je ne m'en sens pas soulagé: une personne indifférente me croirait dans les meilleures dispositions du monde. «Il faut oublier toutes ces choses,» et avoir recours à toutes nos jouissances d'égoïstes, ou plutôt à notre égoïsme, source de nos jouissances. Je ne crois pas retourner à Londres immédiatement; j'accepterai donc sans cérémonie ce que vous m'avez obligeamment offert, votre médiation entre Murray et moi. Je ne crois pas qu'il soit convenable d'y mettre mon nom. Observez que ma maudite satire sera cause que les critiques anglais et écossais vont se déchaîner sur le Pélerinage. Mais n'importe; si Murray insiste, et que vous soyez d'accord avec lui, j'en aurai le courage. Que le titre porte donc: «Par l'auteur des Poètes anglais et des Journalistes écossais.» Mes remarques sur la langue romaïque, qui devaient accompagner mes Imitations d'Horace, se joindront tout naturellement à cet ouvrage, avec lequel elles ont plus de rapport, ainsi que les petits poèmes que j'ai maintenant en portefeuille, et quelques autres déjà publiés dans les Mélanges. J'ai trouvé dans les papiers de ma pauvre mère toutes mes lettres de l'Orient, et en particulier une assez longue sur l'Albanie; j'en pourrai, au besoin, tirer le sujet d'une note ou deux. Comme je n'avais point de journal, ces lettres écrites sur les lieux sont tout ce que je puis désirer de mieux. Nous en reparlerons quand tout le reste sera définitivement arrangé.
«Je suis fâché que vous n'aimiez pas Harry White; avec beaucoup de jargon religieux qui, par parenthèse, l'a tué, quoique sincère, comme vous avez tué Joe Blackett, certes il y avait en lui de la poésie et du génie. Je ne dis pas cela pour ma comparaison et mes rimes; mais il était incontestablement au-dessus de tous les Bloomfields, les Blacketts, et tous ces autres savetiers que Lofft et Pratt ont enlevés ou enlèveront à leur état pour les faire entrer au service de la presse. Vous excuserez tout le décousu de cette lettre; j'écris je ne sais quoi pour me dérober à moi-même. Hobhouse est parti pour l'Irlande. M. Davies est passé par ici en se rendant à Harrowgate.
»Vous ne connaissiez pas Matthews; c'était un homme d'un talent extraordinaire; il en a fait preuve à Cambridge, en gagnant, sur les plus habiles candidats, plus de prix et de fellowships qu'aucun gradué ne l'ait encore fait, de mémoire d'homme. Mais c'était un athée bien décidé et bien connu pour tel; car il proclamait ses principes dans toutes les sociétés. Je le connaissais beaucoup; sa mort laisse dans mon cœur un vide qui ne sera pas aisément rempli: pour Hobhouse, il ne s'en consolera jamais. Écrivez-moi, et croyez-moi, etc.»
LETTRE LXII.
À M. MURRAY.
Newstead-Abbey, 23 août 1811.
Monsieur,
«Un chagrin domestique, la mort d'un parent très-proche, m'a jusqu'ici empêché d'entrer en correspondance avec vous sur ce qui fait le sujet de cette lettre. Mon ami, M. Dallas, a mis entre vos mains le manuscrit d'un poème écrit par moi en Grèce, et me dit que vous n'avez point d'objections contre sa publication; mais il m'apprend aussi que vous désireriez soumettre l'ouvrage à M. Gifford. Certes, nul ne désirerait plus que moi profiter des observations dont il pourrait peut-être m'honorer; mais il y a dans une démarche de ce genre une sorte de quête d'éloges qui répugne à mon orgueil, ou de quelque autre nom qu'il vous plaise d'appeler le sentiment qui me force à m'y refuser. Non-seulement M. Gifford est le premier de nos poètes satiriques, mais il est encore l'éditeur de nos principales Revues, et comme tel, l'homme du monde dont je voudrais le moins avoir l'air de prévenir la critique par de petits moyens, quoique en effet je la redoute beaucoup. Vous voudrez donc bien garder le manuscrit entre vos mains, ou s'il faut absolument qu'il soit montré à quelqu'un, envoyez-le à un autre. Quoique je ne sois pas très-patient de la censure, je serais, comme un autre, charmé de recevoir le peu d'éloges que mes vers peuvent mériter; mais à coup sûr je ne veux pas les extorquer par d'humbles sollicitations, et en faisant passer mon manuscrit à la ronde. Je suis persuadé qu'avec un peu de réflexion vous verrez que je n'ai pas tort.
«Si vous vous déterminez à publier, j'ai aussi quelques petits poèmes inédits, quelques notes, et une courte dissertation sur la littérature grecque moderne, écrite à Athènes, qui pourront être places à la fin du volume. Si la pièce dont il s'agit ici venait à réussir, j'ai intention de publier plus tard un choix de mon premier recueil, ma satire, une autre de la même longueur, et quelques autres petites choses; le tout joint au manuscrit que vous avez maintenant entre les mains pourrait former deux volumes. Nous aurons le tems d'en reparler. Je vous serais obligé de me faire connaître la détermination que vous aurez prise.
«Je suis, monsieur, votre très-humble et très-obéissant serviteur,» BYRON.
LETTRE LXIII.
A M. DALLAS.
Newstead-Abbey, 25 août 1811.
«Qu'est-ce que vous allez faire? Pensez-vous à percher dans le Cumberland, comme vous en aviez l'idée, quand j'étais dans la métropole! Si vous avez le goût de la retraite, que ne prenez-vous «la chaumière de l'amitié» de miss ***, dernière résidence du savetier Joe Blackett, de la mort duquel vous et les autres répondrez un jour? «Sa fille orpheline» (pathétique Pratt!) ne saurait manquer de devenir une Sapho cordonnière. N'avez-vous pas de remords? Je crois que l'élégante épître à miss Dallas devrait être gravée sur le cénotaphe que miss *** veut consacrer à sa mémoire.
«Les journaux semblent désappointés de ce que Sa Majesté ne meurt pas et s'occupe à quelque chose de mieux. Je présume que tout est fini maintenant. Si le parlement reprend ses séances en octobre, je me rendrai à Londres pour y assister. Je suis aussi invité à Cambridge pour le commencement de ce mois, mais il faut d'abord que j'aille faire une course à Rochdale. Maintenant que Matthews est mort et que Hobhouse est en Irlande, à l'exception de celui qui m'y appelle, à peine me reste-t-il un ami à Cambridge pour me venir prendre la main à mon arrivée. A vingt-trois ans, me voilà resté presque seul, que sera-ce donc à soixante-dix! Il est vrai que je suis jeune et que je puis commencer de nouvelles liaisons; mais avec qui me rappellerai-je ces scènes joyeuses de la première partie de la vie? C'est une chose étrange, combien peu de mes amis sont morts d'une mort tranquille! je veux dire dans leur lit. Une vie tranquille est de bien plus grande conséquence. Mais on aime mieux se quereller et se heurter que bailler. Ce mot m'avertit qu'il est tems de vous débarrasser de votre bien affectionné, etc.
LETTRE LXIV.
A M. DALLAS.
Newstead-Abbey, 27 août 1811.
«J'étais si sincère dans ma note sur feu Charles Matthews, et je me sens si totalement incapable de rendre justice à ses talens, que le passage doit subsister par la raison même que vous alléguez pour me le faire supprimer. Tous les hommes que j'ai connus ne sont que des pygmées auprès de lui. C'était un géant intellectuel. Il est vrai que j'aimais Wingfield plus encore: c'était mon plus ancien camarade et le plus cher, un de ces hommes peu nombreux qu'on ne saurait jamais se repentir d'avoir aimés; mais sous le rapport de la capacité... Ah! vous ne connaissiez pas Matthews!
«Childe Harold peut attendre, et ce sera tant mieux; les livres n'en sont jamais plus mauvais pour avoir été retardés dans leur publication. Ainsi, vous avez chez vous notre héritier, Georges Anson Byron, et sa sœur. .........................................................................................................................................
«Dites tout ce que vous voudrez, mais vous êtes l'un des meurtriers de Blackett, et cependant vous ne voulez pas avouer le génie d'Harry White. Mettant à part sa bigoterie, il mérite certainement d'être placé près de Chatterton. Il est étonnant combien peu il était connu! et, à Cambridge, personne ne pensait à lui, ne parlait de lui, jusqu'à ce que la mort l'ait rendu indifférent à sa gloire posthume. Pour ma part, j'eusse été fier d'être lié avec lui; ses préjugés mêmes étaient respectables. Il y a à Granta un poète épique en herbe, un M. Townsend, protégé du feu duc de Cumberland. Avez-vous jamais entendu parler de son Armageddon? Je crois que son plan (pour l'homme, je ne le connais pas) a quelque chose de sublime; bien que dans vos idées, à vous autres Nazaréens, il y ait trop de hardiesse à vouloir créer à l'avance Le Dernier Jour. Cela a l'air de vouloir dire au Seigneur ce qu'il doit faire, et pourrait rappeler à quelque lecteur malévole ce vers:
Des sots se précipitent où les anges ne marchent qu'en tremblant.
»Je ne veux point lui faire de chicanes, d'autres lui en feront, et il pourrait bien voir après ses talons tous les agneaux de Jacob Behmen. Quoi qu'il en soit, j'espère qu'il s'en tirera à son honneur, encore qu'il doive rencontrer Milton en son chemin.
»Écrivez-moi, je suis fou de bavardages; saluez pour moi Ju..., et donnez pour moi une poignée de main à Georges; mais prenez garde, il a une vilaine patte marine.
»P. S. J'inviterais volontiers Georges à venir ici, mais je ne sais comment l'amuser; j'ai vendu tous mes chevaux à mon départ d'Angleterre, et je n'ai pas encore eu le tems de les remplacer. Cependant, s'il veut venir chasser en septembre, il sera le bienvenu, mais il faudra qu'il apporte un fusil; j'ai donné tous les miens à Ali Pacha, et à d'autres Turcs. J'ai des chiens, un garde, beaucoup de gibier, un grand domaine, un lac, un bateau, un logement et du bon vin à son service.»
LETTRE LXV.
À M. MURRAY.
Newstead-Abbey, 5 septembre 1811.
Monsieur,
«Il paraît que le tems est passé où, comme le disait le docteur Johnson, un homme était sûr d'apprendre la vérité de son libraire; vous m'avez fait tant de complimens qu'à moins d'être le dernier écrivassier du monde, je devrais m'en tenir pour offensé. Mais puisque je les accepte ces complimens tels qu'ils sont, il est bien juste que j'aie aussi beaucoup d'égards pour vos objections, d'autant plus que je les crois fondées. Quant aux parties politique et métaphysique, je crains de n'y pouvoir rien changer; j'ai de grandes autorités pour justifier mes erreurs sur ce point, car l'Énéide elle-même était un poème politique et écrit dans un but politique. Quant à mes malheureuses opinions sur des sujets plus importans, j'ai été trop sincère en les émettant pour songer à chanter la palinodie. J'ai dit ce que j'avais vu pour ce qui touche les affaires d'Espagne, et je crois que l'honnête John Bull commence à revenir de l'ivresse où l'avait plongé la retraite de Masséna, conséquence ordinaire de succès extraordinaires. Vous voyez donc que je ne puis altérer les pensées; mais si dans l'expression et la forme des vers, il y a quelque chose que vous désiriez changer, je puis rajuster des rimes, et retourner des stances autant qu'il vous plaira. Quant aux Orthodoxes, espérons qu'ils achèteront l'ouvrage pour en dire du mal, alors vous leur pardonnerez l'intention en faveur du résultat immédiat. Vous savez que rien de ce qui sort de ma plume ne saurait être épargné, pour plusieurs bonnes raisons; ainsi donc, encore que cet ouvrage soit d'une nature tout-à-fait différente du premier, nous ne devons pas nous livrer à de trop belles espérances.
»Vous ne m'avez point fait de réponse à ma question; dites-moi franchement, avez-vous montré le manuscrit à quelqu'un de votre corps? J'ai envoyé une stance d'introduction à M. Dallas pour vous être remise, et sans laquelle le poème commençait d'une manière trop brusque. Il vaut mieux numéroter les stances en chiffres romains. J'ai des Recherches sur la littérature grecque moderne et quelques autres petits poèmes qui se placeront à la fin. Je les ai ici, et je vous les enverrai en tems opportun. Si M. Dallas a perdu la stance et la note qui y était annexée, écrivez-le-moi, et je vous les enverrai directement. Vous me dites d'ajouter deux chants, mais je dois visiter mes charbonniers du Lancashire, le 15 courant, et c'est une occupation si anti-poétique que je n'ai pas besoin de vous en dire davantage.
»Je suis, Monsieur, votre très-obéissant, etc.»
Les manuscrits de ces deux poèmes ayant été, bien contre sa volonté, montrés à M. Gifford, voici l'opinion de ce gentleman, rapportée par M. Dallas: «Il a parlé très-avantageusement de votre satire; mais quant à votre poème (Childe Harold), non-seulement il a dit que c'était ce que vous aviez écrit de mieux, mais il le prétend au moins égal à quoi que ce soit qu'on ait publié depuis le commencement de ce siècle.»
LETTRE LXVI.
À M. DALLAS.
Newstead-Abbey, 7 septembre 1811.
Monsieur,
«Comme Gifford a toujours été pour moi mon magnus Apollo, des éloges tels que ceux que vous mentionnez me sont naturellement plus précieux que tout l'or vanté de Bolcara, que toutes les pierres précieuses de Samarkand. Mais je suis fâché que le manuscrit lui ait été montré, et je l'avais écrit à Murray, croyant qu'il en était tems encore.
»Pour répondre à votre objection sur l'expression de ligne centrale, je vous dirai seulement qu'avant que Childe Harold quittât l'Angleterre, son intention arrêtée était de traverser la Perse et de revenir par les Indes, ce qu'il n'aurait pu faire sans passer la ligne équinoxiale.
»Quant aux autres erreurs dont vous parlez, il faudra que je les corrige au fur et à mesure pendant l'impression. Je me sens très-honoré du désir qu'ont bien voulu exprimer des personnes aussi distinguées de me voir continuer mon poème; mais pour cela, il faut que je retourne en Grèce et en Asie; il me faut un soleil plus chaud et un ciel sans nuages; on ne saurait décrire de telles scènes au coin d'un feu de charbon de terre. J'avais projeté un chant additionnel quand j'étais dans la Troade et à Constantinople, et, si je revoyais ces lieux-là, je pourrais continuer: mais au milieu des circonstances et des sensations actuelles je n'ai ni harpe, ni cœur, ni voix pour aller en avant. Je sens que vous avez tous raison quant à la partie métaphysique; mais je sens aussi que je suis sincère, et que si je ne devais écrire que ad captandum vulgus, autant vaudrait publier tout de suite un Magazine ou filer langoureusement des chansonnettes pour le Wauxhall. ......................................................................................................................................................
»Mon ouvrage réussira comme il pourra. Je sais que j'ai tout contre moi, des poètes irrités et des préjugés; mais si le poème est un poème, il surmontera ces obstacles, sinon il mérite son sort. J'ai lu l'ode de votre ami; ce ne serait pas lui faire grand compliment de lui dire qu'elle est bien supérieure à celle de S***, sur le même sujet. C'est évidemment l'ouvrage d'un homme de goût et d'un poète, et cependant je ne pourrais dire qu'elle soit tout-à-fait égale à ce qu'on avait droit d'attendre de l'auteur des Horæ Ionicæ. Je vous en remercie, et c'est plus que je n'en voudrais dire d'aucune autre des odes qu'on nous donne aujourd'hui. Je suis bien sensible aux vœux que vous formez pour moi, et j'en ai grand besoin. Ma vie entière a été en opposition aux convenances sociales pour ne pas dire à la décence. Mes affaires sont embarrassées, mes amis sont morts ou loin de moi, et mon existence n'est plus qu'un désert aride. Dans Matthews j'ai perdu un guide, un philosophe, un ami; dans Wingfield un ami seulement, mais un ami que j'aurais désiré accompagner dans son long voyage.
»Matthews était, en effet, un homme extraordinaire; jamais un étranger n'aurait pu concevoir un tel génie; le cachet de l'immortalité était empreint sur tout ce qu'il disait, sur tout ce qu'il faisait: et maintenant que reste-t-il de lui? Quand nous voyons de ces hommes disparaître, de ces hommes qui semblaient avoir été créés pour montrer tout ce que le créateur pourrait faire de ses créatures; quand nous les voyons réduits en poussière avant que le tems n'ait mûri leur génie qui eût pu être l'orgueil de la postérité, que devons-nous en conclure? Pour ma part, ma raison s'y perd. Il était beaucoup pour moi, il était tout pour Hobhouse. Mon pauvre Hobhouse idolâtrait Matthews. Moi je l'aimais moitié moins que je ne le respectais; j'étais tellement convaincu de sa supériorité infinie, que quoique je ne lui portasse pas envie, je restais devant lui dans une sorte d'admiration stupéfaite. Lui, Hobhouse, Davis et moi nous formions un petit cercle à Cambridge et ailleurs. Davis est un homme d'esprit et un homme du monde; il ressent la perte que nous avons faite, autant qu'un homme de ce caractère peut la ressentir; mais il n'en est pas aussi affecté qu'Hobhouse. Davis, qui n'est point écrivain, nous a toujours battus dans une guerre de mots; son talent de conversation nous amusait en même tems qu'il nous imposait. Hobhouse et moi, avions toujours le dessous contre les deux autres, et Matthews lui-même était obligé de céder devant la vivacité toute puissante de Davis. Mais je vous parle là d'hommes et de jeunes gens, comme si tout cela était de nature à vous intéresser.
»J'attends le retour de mon agent vers le 14, pour me rendre avec lui dans le Lancashire, où tout le monde me dit que j'ai une propriété qui n'est pas à dédaigner, consistant en mines de charbon de terre, etc. Mon intention est d'accepter ensuite une invitation, à Cambridge, en octobre, et peut-être irai-je jusqu'à Londres. J'ai quatre invitations pour quatre villes différentes; mais il faut que je me dévoue tout entier aux affaires. Je suis complètement seul, comme le prouvent assez ces lettres longues et ennuyeuses. En relisant votre lettre, je vois que l'ode est de l'auteur; faites-lui, je vous prie, accepter mes complimens. Sa muse méritait un sujet plus noble. Vous m'écrirez, je l'espère, comme à l'ordinaire.
»Je vous souhaite le bon soir, et suis, etc.»
LETTRE LXVII.
À M. MURRAY.
Newstead-Abbey, 14 septembre 1811.
Monsieur,
«Depuis votre dernière lettre j'ai appris de M. Dallas que, contre mon intention, ainsi qu'il le savait bien, et que vous le savez vous-même, d'après une lettre que je vous avais écrite tout entière à ce sujet, mon manuscrit avait été soumis à la lecture de M. Gifford. Quelques événemens domestiques récens, dont vous avez sans doute connaissance, m'empêchèrent de vous envoyer ma lettre plus tôt. Je ne pouvais m'imaginer, en effet, que vous seriez si pressé de jeter mes productions entre les mains d'un étranger, qui pouvait n'être pas plus satisfait de les recevoir, que l'auteur de les voir offrir d'une telle manière et à un tel homme.
»Mon adresse, quand j'aurai quitté Newstead, sera à Rochdale, Lancashire; mais je n'ai pas encore fixé le jour de mon départ, j'aurai soin de vous en tenir averti.
»Vous m'avez mis dans une situation bien ridicule; mais enfin cela est passé, nous n'en parlerons pas davantage. Vous paraissez désirer quelques changemens; s'ils n'ont rien à voir avec la politique ou la religion, je m'y prêterai avec le plus grand plaisir du monde.
»Je suis, Monsieur, etc.»
LETTRE LXVIII.
À M. DALLAS.
Newstead-Abbey, 17 septembre 1811.
«Je vous excuse facilement de ne m'avoir point écrit, car j'espère que vous avez quelque chose de mieux à faire. De votre côté, vous devez me pardonner de vous importuner si souvent, car, pour le moment, je n'ai rien à faire qui puisse vous sauver l'ennui de ma correspondance.