← Table of contents
Œuvres complètes de lord Byron, Tome 09

Note (retour) — DE LORD BYRON. (continued 4)

Paulin Paris translation

«Nous fûmes interrompus dans notre discussion par l'entrée d'un étranger, qu'au premier coup-d'œil je crus reconnaître pour un Anglais, mais qui devait n'être arrivé que depuis peu à Constantinople. Il était vêtu d'un habit écarlate, richement brodé en or, dans le genre de l'uniforme des aides-de-camp en Angleterre, avec deux grosses épaulettes. Sa figure annonçait environ vingt-deux ans. Ses traits, d'une délicatesse remarquable, lui auraient donné une apparence féminine, sans l'expression toute virile de ses beaux yeux bleus. En entrant dans la boutique intérieure, il ôta son chapeau militaire orné d'un panache, et découvrit une forêt de cheveux bruns bouclés qui relevaient encore la beauté peu commune de son visage. L'ensemble de son extérieur me fit une telle impression, qu'elle est toujours depuis restée profondément gravée dans ma mémoire; et quoique ce soit un souvenir de quinze ans, ce laps de tems n'en a pas altéré la vivacité. Il était accompagné d'un janissaire attaché à l'ambassade anglaise et d'un homme qui, par état, servait de Cicerone aux étrangers. Ces circonstances, jointes à ce qu'il boitait très-visiblement, me convainquirent à l'instant que c'était Lord Byron. J'avais déjà entendu parler de Sa Seigneurie et de son arrivée récente sur la frégate la Salsette, qui s'était détachée de la station de Smyrne pour venir prendre et emmener M. Adair, notre ambassadeur près de la Porte. Lord Byron avait auparavant voyagé en Épire et dans l'Asie Mineure avec son ami M. Hobhouse, et était devenu grand fumeur de tabac. Il s'était fait conduire à cette boutique dans le dessein d'y acheter quelques pipes. L'italien assez mauvais dont il se servait en parlant à son cicerone, et le turc encore plus imparfait de celui-ci, ne permettaient guère au marchand de comprendre facilement ce qu'ils désiraient; et comme l'étranger en paraissait contrarié, je lui adressai la parole en anglais, et m'offris à lui servir d'interprète. Quand il m'eut ainsi reconnu pour un Anglais, Lord Byron me serra cordialement la main, et m'assura, avec quelque chaleur, du grand plaisir qu'il éprouvait toujours lorsqu'il rencontrait un compatriote en pays étranger. Ses emplettes et les miennes étant terminées, nous sortîmes ensemble, et parcourûmes les rues, dans plusieurs desquelles j'eus le plaisir de diriger son attention vers quelques-unes des curiosités les plus remarquables de Constantinople. Les circonstances particulières qui nous avaient amenés à faire connaissance, firent naître entre nous, dès le premier jour, un certain degré d'intimité que très-probablement deux ou trois années de fréquentation n'auraient pas produit en Angleterre. Je prononçai souvent son nom en lui parlant, mais il ne lui vint pas à l'esprit de me demander comment j'avais pu l'apprendre, ni de s'informer du mien. Il n'avait pas encore jeté les fondemens de cette célébrité littéraire qu'il a acquise dans la suite; on ne le connaissait, au contraire, que comme auteur des Heures d'oisiveté; et la sévérité avec laquelle les rédacteurs de la Revue d'Édimbourg avaient critiqué cette production, était encore présente au souvenir de tout lecteur anglais. On ne pouvait donc pas supposer qu'en recherchant sa connaissance je fusse poussé par aucun de ces motifs de vanité auxquels tant d'autres ont cédé depuis. Mais il était tout naturel qu'après notre rencontre fortuite et tout ce qui s'était passé entre nous à cette occasion, je priasse l'un des secrétaires de l'ambassade de me présenter à lui dans les formes, un jour de la même semaine, que nous dînions ensemble chez l'ambassadeur. Sa Seigneurie assura qu'elle se souvenait parfaitement de moi; mais ce fut avec une extrême froideur, et immédiatement après elle me tourna le dos. Ce procédé sans cérémonie qui contrastait d'une manière si prononcée avec les circonstances précédentes, me parut si étrange qu'il me fut impossible de me l'expliquer, et que je me sentis en même tems fort disposé à beaucoup rabattre de l'opinion favorable que son apparente franchise m'avait fait concevoir à notre première entrevue. Ce ne fut donc pas sans surprise que, quelques jours après, je le vis dans la rue s'avancer vers moi avec un sourire plein de bienveillance. Il m'aborda familièrement, et me dit en me tendant la main: «Je suis ennemi déclaré de l'étiquette anglaise, surtout hors d'Angleterre; et quand je fais une nouvelle connaissance, c'est sans attendre les formalités d'une présentation. Si vous n'avez rien à faire, et que vous soyez disposé à une autre promenade, votre société me fera beaucoup de plaisir.» Il mit dans sa manière d'agir cette irrésistible attraction dont ceux qui ont eu le bonheur d'être admis dans son intimité ont pu seuls éprouver la puissance dans ses momens de bonne humeur, et j'acceptai avec empressement sa proposition. Nous visitâmes de nouveau les curiosités les plus remarquables de la capitale, que je ne décrirai point ici pour ne pas répéter les détails pleins d'exactitude et de précision que des centaines de voyageurs en ont déjà donnés; mais Sa Seigneurie se trouva fort désappointée par le peu d'intérêt qu'elles présentaient. Il loua les beautés pittoresques de la ville et des paysages qui l'environnent, et me parut d'avis que, cela excepté, rien n'était digne d'attirer l'attention d'un observateur. Il parla des Turcs de manière à faire supposer qu'il avait fait un long séjour parmi eux, et termina ses réflexions par ces mots: «Les Grecs, tôt ou tard, s'insurgeront contre eux; mais s'ils ne se hâtent pas, j'espère que Bonaparte viendra chasser cette inutile canaille 136.»

Explore with AITake your curiosity a little further.

Reading settings