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Les kolatiers & les noix de kola

QUATRIÈME PARTIE. (continued 4)

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Heckel attribue à son espèce des feuilles ovales avec un mucron très accusé au sommet et mesurant jusqu’à 30 cm. de long. Malgré cette différence, il nous paraît probable que notre plante et la sienne sont identiques. D’après le même auteur, le fruit est une baie du volume d’une petite pomme, à épiderme rugueux, recouvert complètement sur toute sa surface de poils âpres et offrant 3 ou 4 loges contenant chacune une graine volumineuse ovale, cunéiforme, à face externe arrondie et à face interne anguleuse. Cette graine est recouverte d’une pulpe très abondante, d’une couleur jaunâtre, de saveur aigrelette qui est une véritable arille, très adhérente au péricarpe et au tégument de la graine. Le fruit est entouré, à sa base, par le calice persistant et pubescent ; la corolle est souvent aussi persistante[362].

Les graines que nous avons observées sur tous les marchés de l’Afrique Occidentale, depuis St-Louis jusqu’à Lagos, se vendent toujours à l’état frais et retirées du fruit. Elles sont ovoïdes-allongées, un peu asymétriques, légèrement atténuées à une extrémité, longues de 3 cm. à 3 cm. 5 et de 2 cm. à 2 cm. 5 de diamètre transversal. Leur couleur est blanc-jaunâtre ; leur surface un peu rugueuse. L’amande est massive, sans cotylédons différenciés ; son parenchyme est ferme et rempli de poches à résine, dégageant un léger arôme. Elle est recouverte d’un mince tégument rouge brique, facile à enlever.

Ainsi que nous l’avons montré dans notre Historique, c’est le Dr Barter qui a, le premier, attiré l’attention sur le Garcinia Kola, en 1860.

La plante a été signalée à Sierra-Léone (Heckel), à Ouidah (Dahomey) (d’après Heckel), dans le Bas-Dahomey et au Lagos (Savariau), à Onitscha et à Fernando-Pô (Barter).

L’amande porte les noms suivants : Bitter-Kola (english pigeon), Kola mâle (colons).

Dans le Bas-Dahomey, l’arbre croît dans les mêmes bouquets de forêts que le Cola acuminata. Il est aussi fréquemment planté autour des habitations. Il fleurit de janvier à mars ; les fruits mûrissent à la fin de l’hivernage. L’amande donne lieu à un commerce assez important. La production du Bas-Dahomey est loin de suffire à la consommation ; d’après Savariau, on en importe beaucoup de Lagos. Les femmes de race Nago, qui font ce commerce, emportent du Dahomey des Kolas et du poisson fumé qu’elles échangent dans la colonie anglaise contre des noix de Garcinia. A Porto-Novo, ces dernières semences se vendent habituellement à raison de 4 à 8 semences pour 0 fr. 05. Elles pèsent habituellement de 3 à 6 grammes.

Les noix de Garcinia du Lagos et du delta du Niger pénètrent jusque sur les marchés de la Nigéria du Nord. Les Haoussas en vendent de petites quantités à Djougou et jusqu’au Mossi, mais les amandes de ces marchés sont importées de la Nigéria, ce qui semble indiquer que l’arbre n’existe pas dans le pays Achanti ; nous ne l’avons jamais rencontré dans la forêt de la Côte d’Ivoire.

Les graines mises en vente au Sénégal et en Guinée française proviennent de Sierra-Léone ; elles valent de 0 fr. 10 à 0 fr. 20 pièce, par conséquent plus cher que les noix de Kola. Il ne faut pas confondre ces graines avec d’autres semences de forme analogue, mais se divisant facilement en deux cotylédons, importées aussi sur les marchés du Sénégal, de Sierra-Léone ou de la Basse-Guinée et connues des indigènes sous le nom de Tola (soussou). Ce sont les graines d’un arbre de la famille des Lauracées, le Tylostemon Mannii Stapf. (= Beilschmiedia elata Scott Elliot). On les emploie comme condiment, dans les préparations du couscous, après les avoir pilées.

Les amandes de Garcinia se mangent toujours à l’état crû.

Ainsi que nous l’avons dit, les indigènes savent fort bien qu’elles n’ont pas les propriétés des noix de Kola. Contrairement à ce que pensait Savariau, si ces graines sont consommées sur une grande échelle, ce n’est pas parce qu’elles coûtent moins cher que les noix de Kola et qu’elles donnent par leur amertume, au consommateur peu fortuné, l’illusion de manger de vrais Kolas, mais c’est parce qu’on leur attribue des propriétés très spéciales. D’après les Noirs, le Bitter-Kola facilite la dégustation des vrais Kolas et les fait trouver plus agréables. Il arrête les coliques et il suffit de croquer une graine de Garcinia pour pouvoir manger une grande quantité de noix de Kola sans être incommodé. Aussi, les amateurs de Kola de Dakar apprécient-ils beaucoup cette semence et ils n’hésitent pas à l’acheter à un prix double de la noix de Kola quand elle est rare sur le marché. D’autre part, E. Heckel rapporte que, d’après le Consul Wohsen, il suffirait de mâcher 4 ou 5 graines pour apaiser les rhumes.

Des analyses de graines de Kola-bitter ont été faites par Heckel et Schlagdenhauffen, mais elles n’ont révélé la présence d’aucun principe spécial[363].

Est-ce la résine contenue dans les poches sécrétrices qui agit ? On sait que d’autres Garcinia, et notamment le G. Hamburyi Hook., donnent une gomme gutte qui est un purgatif drastique[364].

La seconde espèce de Garcinia, mentionnée plus haut, est encore inédite. Nous l’avons rencontrée au cours de notre voyage de 1909, dans la forêt vierge de la Côte d’Ivoire. Ce n’est plus la graine, mais la racine, qui jouirait de propriétés merveilleuses, comparables mais non identiques à celles de la noix de Kola. Les Mandés la nomment Ko ouoro (Kola d’eau), parce qu’au nord de la forêt l’arbre croît parfois dans les galeries forestières, au bord des cours d’eau.

Les porteurs de notre mission, emmenés de Beyla vers Danané, dans la forêt, chaque fois qu’ils passaient sous un de ces arbres, déposaient leurs fardeaux pour déterrer, souvent avec beaucoup de difficultés, les précieuses racines. Ils en taillaient de petites baguettes longues de 10 cm. environ et de la grosseur d’un doigt et ils mâchaient ces baguettes tout le long de la route. A défaut de racines, ils utilisaient les branches considérées comme ayant beaucoup moins de valeur. Les fruits de l’arbre ne sont pas employés. Nous donnons ci-après la description de cette intéressante espèce.

Garcinia antidysenterica A. Chev. (sp. nov.) (Fig. 52). — Groupe du G. punctata Oliv. Arbre de 10 m. à 30 m. de haut, dioïque, entièrement glabre, à racines traçantes, rampant près de la surface du sol, jaunâtres. Tronc cylindrique de 5 m. à 15 m. de long et de 20 cm. de diam., à écorce grisâtre, un peu fendillée, laissant exsuder un peu d’oléo-résine blanche, aqueuse. Jeunes rameaux grêles, flexibles, alternes ou opposés, un peu comprimés ou subquadrangulaires. Feuilles opposées, fermes-membraneuses, oblongues, ou oblongues-elliptiques, cunéiformes ou parfois presque arrondies à la base, brusquement acuminées, obtuses ou subaigues au sommet, longues de 6 cm. 5 à 12 cm., sur 3 cm. à 5 cm. 5 de large, à bords parfois un peu ondulés ; surface supérieure vert-sombre, l’inférieure vert-glauque. Nervure médiane non visible en-dessus, saillante en-dessous ; nervures latérales non apparentes, remplacées par de légères sinuosités visibles par transparence.

Pétiole de 6 mm. à 10 mm. de long. Inflorescence ♂ en petits fascicules axillaires et terminaux, composés de 1 à 5 fleurs (dont l’une terminale et les autres opposées 2 à 2) portées sur des pédicelles de 2 mm. à 3 mm. de long insérés sur un pédoncule commun presque nul. Bractées connées à leur base, arrondies, longues de 2/3 de mm. à peine. Fleurs inodores, de 12 mm. à 15 mm. de diam. Sépales 4, opposés deux à deux, jaune-verdâtres, suborbiculaires-concaves, souvent très inégaux, les deux externes longs de 2 mm., larges de 2 mm. 5, les deux internes longs de 4 mm. sur 6 mm. de large. Pétales 4, obovales-suborbiculaires, rarement oblongs, entiers, ou retus, ou découpés au sommet, d’un blanc-jaunâtre, longs de 6 mm. à 8 mm., sur 3 mm. à 6 mm. de large. Etamines en 4 phalanges recourbées sur le disque, longues de 3 mm. ; filets de chaque phalange connés dans toute leur longueur ; anthères 6 à 8 par phalange, disposées en éventail sur le bord interne d’une dilation subréniforme de la phalange large de 2 mm. 5, elliptiques, divisées chacune en deux loges déhiscentes longitudinalement bien avant l’ouverture de la fleur, dépourvues de septa transversaux. Disque hémisphérique divisé en 4 lobes par les raquettes staminales qui s’appliquent à sa surface, d’un jaune-safran, finement rugueux à sa surface, très résinifère-glanduleux. Inflorescences ♀ à fleurs isolées ou par faisceaux de 2 à 5, à l’aisselle des feuilles et des cicatrices foliaires et parfois sur le bois âgé ; pédicelles plus longs que dans les fleurs mâles, mesurant 8 mm. à 10 mm., articulés un peu au-dessus de la base, présentant au-dessus de l’articulation deux petites bractées opposées, largement deltoïdes-apiculées, longues de 1/2mm à peine. Sépales souvent subégaux, de 3 mm. de diamètre. Pétales comme dans les fleurs mâles. Etamines et staminodes nuls. Ovaire lisse, d’un vert-pâle, subquadrangulaire, haut et large de 2 mm. 5, divisé en 4 loges contenant chacune un ovule, surmonté d’un large stigmate glanduleux, jaunâtre, sessile, suborbiculaire ou un peu rhomboïdal, légèrement déprimé au centre. Jeune fruit ovoïde-subsphérique, tronqué et surmonté du stigmate desséché, contenant une seul graine, les trois autres ovules étant avortés.

Distribution géographique. — Côte d’Ivoire : dans le N. de la forêt vierge, entre Nzo et Danané. Entre le Morénou et l’Indénié, dans le bassin du moyen Comoé. — Haute-Guinée française : d’après des renseignements indigènes existerait dans le Kissi, dans le Konian et dans le Pays Tôma, le long des galeries forestières.

Noms vernaculaires. — Ko ouoro (malinké) ; Kollopello (kissien) ; Gon (dan ou dyola) ; Harou Kouayo (agni).

Usages. — Les indigènes mâchent l’écorce amère, prétendant qu’elle a des propriétés comparables à la noix de Kola. Elle guérirait aussi les diarrhées les plus rebelles et la dysenterie. Pour l’administrer, on enlève les lames d’écorce de la racine ; on les fait sécher au soleil ; ensuite, on les broie au pilon, la poudre obtenue est mélangée avec des piments également pulvérisés et le mélange est absorbé matin et soir. A défaut des écorces de racines, on peut employer des feuilles de la même plante, mais l’action est moins active.

* * *

Les propriétés des Garcinia Kola et Garcinia antidysenterica sont connues des peuplades vivant très loin les unes des autres et n’ayant pas de rapports entre elles. Il est donc très probable que leur efficacité est réelle. De nouvelles recherches chimiques sont donc indispensables pour élucider ce problème d’un haut intérêt pharmacologique.

CHAPITRE XX.

Rôle du Kola dans la vie des Indigènes.

CROYANCES, RITES, SUPERSTITIONS, USAGES, RÉGIME DE LA PROPRIÉTÉ.

Nous ne croyons pas qu’il existe, dans toute l’Afrique, un produit végétal qui jouisse chez les noirs d’une réputation comparable à la noix de Kola. Une grande partie des propriétés attribuées à cette amande sont du reste fondées ainsi que l’ont établi les recherches de Heckel et Schlagdenhauffen et comme l’ont confirmé encore les travaux exposés dans la troisième partie de notre ouvrage.

Les vertus merveilleuses des Kolas sont apparues aux peuples primitifs comme une manifestation de la puissance divine. Les peuples primitifs vénèrent toutes les forces de la nature ; n’est-ce pas par une de ces forces qu’on obtient d’une graine de saveur peu agréable au premier abord un état de bien-être absolument réel ?

Les féticheurs ont entretenu soigneusement la croyance à l’origine divine du Kola et la religion de Mahomet non seulement a laissé à la précieuse noix le rôle social et religieux qu’elle avait avant les conquêtes de l’Islam, mais elle lui a attribué des vertus encore plus grandes.

Aussi la semence du Kolatier tient une place immense dans les légendes, dans les mythes, dans les cérémonies du culte et dans les cérémonies profanes ; en un mot dans tous les actes importants de la vie des populations soudanaises.

Le Kola est l’excitant par excellence des noirs africains. Il tient chez eux la place donnée au thé chez la race jaune ; au Soudan, il a une importance comparable à celle qu’a aujourd’hui en Europe le café.

Il convient d’ailleurs de remarquer que son emploi est d’autant plus répandu et ses vertus appréciées, que les peuplades sont parvenues à un degré de civilisation plus avancé. Chez les races du Sénégal et du Soudan, converties depuis longtemps à l’Islam, il a acquis une notoriété supérieure à celle de toutes les plantes dont le Prophète a recommandé l’usage dans le Coran, et, selon un dicton répété par tous les marabouts noirs, celui qui sera engraissé de noix de Kola ira droit au ciel.

Il est regardé partout comme la source ou l’emblème de la vigueur et de la puissance. C’est l’orgueil de beaucoup de chefs de ces pays d’avoir fait leur alimentation exclusive de Kolas pendant des périodes excessivement longues.

L’usage de ce produit a pris une extension très grande depuis qu’a commencé la pénétration européenne. La noix de Kola s’est en quelque sorte démocratisée ; aussi on peut espérer qu’au fur et à mesure que les diverses régions de l’Afrique tropicale s’ouvriront à la civilisation, la consommation de la précieuse amande s’accroîtra encore dans des proportions considérables.

Propriétés réelles attribuées au Kola par les indigènes.

Comme excitant et tonique. — Tous les Noirs, dans les régions où existe le Kola connaissent ses propriétés stimulantes.

Il supprime la fatigue résultant d’un effort prolongé et permet de soutenir cet effort sans défaillance pendant des heures.

Il permet de supporter longtemps la soif et la faim.

Il procure un état de bien-être général. Il stimule l’activité des traitants qui en font généralement une consommation abondante. Le Kola possède toutes les vertus, au dire de tous les Soudanais et Sénégalais avec lesquels nous avons vécu.

« Il est pour nous ce qu’est pour vous le café », me disait un jour un notable ayant vécu longtemps au contact des blancs. Nous trouvons, dans une lettre du P. Klaine au botaniste Pierre, une expression populaire heureuse pour caractériser les propriétés de la noix de Kola : « Les vieux Gabonais, dit-il, aiment mâcher le Kola. Ils prétendent qu’il les ravigotte et qu’il donne plus de vigueur à leurs membres. »

Chose très curieuse, toutes les peuplades forestières vivant dans les régions où la noix est abondante, en font un usage très modéré et y attachent peu d’importance. On sait que ces peuples sont parmi les plus primitifs de l’Afrique.

Au contraire, les peuples soudanais parvenus à une véritable civilisation, s’en montrent extrêmement friands. A cause de la cherté de la noix, la classe des notables est presque seule à en consommer, mais dès qu’un Noir de condition modeste s’élève à une situation lui permettant de satisfaire ses goûts, il devient un mangeur de Kolas. Nos tirailleurs, nos miliciens, nos interprètes, nos boys même, s’ils sont du Soudan, en consomment de grandes quantités.

Demandez à un jeune Noir ce qu’il fera s’il devient riche un jour. S’il est d’un centre européanisé depuis longtemps et s’il est franc, il répondra — c’est probable — « qu’il voudrait vivre comme les blancs et commander ou ne rien faire » ; mais s’il est Soudanais et s’il ne s’est pas encore trop frotté à notre civilisation, vraisemblablement, il vous dira :

« J’achèterai beaucoup de femmes, j’aurai des chevaux et des griots (musiciens), et je mangerai beaucoup de noix de Kola. »

Les populations de la grande forêt vierge, si elles font peu de cas de la noix de Kola, en connaissent fort bien les propriétés, mais ils ne la dégustent pas à la manière des Soudanais.

Elle se mange ordinairement fraîche et saupoudrée de poivre et de sel. On prétend qu’elle agit ainsi beaucoup plus énergiquement.

Chez les Trépo de la Côte d’Ivoire, par exemple, l’absorption du Kola sous cette forme est un fait courant. Les hommes se réunissent par petits groupes pour l’absorption. La femme de l’un d’eux pile un mélange de sel du commerce et de petits fruits de Piment enragé (Capsicum frutescens). La poudre ainsi préparée est placée sur un fragment de feuille de bananier au milieu du groupe des hommes réunis pour manger les Kolas ensemble. Ils n’absorbent qu’une petite quantité de noix à la fois, non point par privation, puisque ce produit est commun autour de chaque village, mais pour la raison qu’il suffit d’un petit fragment pour obtenir l’effet désiré. Habituellement, une belle noix suffit pour 5 ou 6 hommes qui s’accroupissent en cercle autour de la poudre de sel et de piment. Un des hommes coupe la noix avec ses dents en autant de parts qu’il y a d’assistants. Chacun plonge le morceau qu’il a en main dans la poudre épicée, puis le grignotte en le plongeant plusieurs fois dans le mélange de sel et de piment. Il est en outre recommandé pendant qu’on se livre à ce festin, de boire une bouteille d’alcool de traite (le gin de la Côte occidentale d’Afrique), ce qui faciliterait l’absorption du principe actif. Les hommes adultes seuls dégustent ainsi le Kola en société, mais les jeunes gens et les femmes mariées ont aussi la liberté d’en manger.

Les Trépo n’attribuent point comme les Soudanais des propriétés aphrodisiaques à ce produit, mais ils sont unanimes à le considérer comme un aliment d’épargne qui stimule les forces lorsqu’il se présente un travail pénible à accomplir ou une longue marche à effectuer. « Avec des noix de Kola on peut rester des jours sans manger et on n’a jamais faim », prétendent-ils, et les Soudanais sont tous aussi de cet avis.

Au Gabon, suivant le P. Klaine (Lettre du 7 sept. 1898 à Pierre), on fait des Kolas deux sortes d’usages. « Quand un indigène a un long voyage à effectuer, il ne se sert guère que des graines de Cola qu’il suce en mâchant et en alternant avec du Piment mélangé de sel[365]. Cela lui permet d’empêcher la faim et de trouver l’eau agréable. Il a un effet moins enivrant que l’Iboga ».

Les mangeurs de Kola ne font ordinairement pas usage du tabac. L’usage de ce dernier produit, vraisemblablement importé dans l’Afrique noire depuis quelques siècles seulement, s’est généralisé jusqu’au centre de l’Afrique et les régions où on fume le moins sont habituellement celles où on consomme le plus de Kolas.

Les fumeurs de chanvre de l’intérieur de la forêt congolaise se servent à peine de la noix de Kola.

Comme médicament. — 1o La noix de Kola est fréquemment employée pour combattre la diarrhée (Daniell).

2o On l’emploie parfois contre la fièvre paludéenne. Dans le Bas-Niger, écrit le commandant Mattei, « les rois, les grands chefs et les gens riches, mâchent des Kolas toute la journée, n’avalent que le sucre du fruit ; ils disent que c’est un fébrifuge »[366]. Chalot a relaté ce curieux procédé de traitement en usage dans le moyen Congo. « Le féticheur-médecin (Nganga) fait une quantité de petites incisions sur le front du fiévreux ; ensuite il mâche le Kola mélangé de piment indigène à petit fruit ; quand le tout est bien malaxé, il le jette sur le front du malade qui ensuite va se reposer ; c’est une sorte de cataplasme composé de Kola et de Piment. Plusieurs tribus emploient cette méthode : les Bakounis, Bakembas, Bakongos, Batékés..., déclarent que ce moyen est infaillible »[367].

3o Les Abés de la forêt de la Côte d’Ivoire quand ils toussent mangent des fragments de Kola avec du sel. Ils considèrent la noix comme un médicament et non comme un excitant. Ils ne lui attribuent pas de propriété aphrodisiaque.

4o Au Soudan, beaucoup de Noirs croquent un fragment de noix de Kola quand ils ont la migraine.

Comme aphrodisiaque. — Dans quelques régions du Soudan, le Kola est considéré comme aphrodisiaque, mais, dans ces régions même il est loin d’être regardé par les indigènes comme un vert-galant aussi merveilleux que l’ont rapporté divers explorateurs.

Par contre beaucoup d’indigènes disent qu’il n’a point d’action sur le sens sexuel, mais il rend heureux et c’est à ce titre qu’il prédispose à la recherche du plaisir.

Cependant, ainsi que nous l’avons montré dans le chapitre consacré à la physiologie, la noix de Kola à faible dose serait plutôt un excitant du sens génésique.

Le Dr Rançon est très affirmatif à ce sujet : « Les Noirs, dit-il, regardent le Kola comme un puissant aphrodisiaque. On sait combien les peuples primitifs tiennent à conserver le plus longtemps possible leur vigueur génésique. Aussi les peuples du Soudan font-ils, dans ce but, une ample consommation de Kolas. Jeunes, les hommes en mangent pour augmenter leur virilité ; vieux pour la voir reparaître s’ils l’ont perdue. Il donne surtout aux jeunes gens une excitation assez durable et génésiquement utilisable si je puis parler ainsi. Je doute qu’il agisse de même sur les vieillards épuisés ».

A Djenné et à Tombouctou, les jeunes garçons et les femmes se dissimulent pour manger les Kolas afin d’éviter les quolibets des hommes. Certains dandys au contraire les mangent avec ostentation. Tout jeune Wolof de marque en porte constamment avec lui pour en offrir à ses amis de rencontre et il est de bon ton de garder la pulpe de Kola mâchée aux commissures des lèvres pour indiquer qu’on en est repu. Cela est considéré par les jeunes Noirs, comme aussi distingué que d’avoir à la bouche une cigarette comme en fument les européens. Nous croyons toutefois que beaucoup de Noirs mangent des Kolas en grande quantité soit par vanité, soit par fanfaronnade.

Pendant sa captivité à Kayes en 1898, Samory racontait volontiers qu’il s’en était alimenté exclusivement pendant de longues périodes et un autre jour un nègre bambara nous affirma être d’essence supérieure parce que son père, pendant des mois entiers, en avait fait toute sa nourriture.

Le Kola est considéré, en beaucoup d’endroits, comme un produit si précieux que les hommes libres seuls ont le droit d’en manger. Il nous souvient qu’en 1899, alors que l’esclavage existait encore dans la Boucle du Niger, les porteurs auxquels nous offrions parfois des noix de Kola comme gratification, se cachaient ordinairement pour les croquer, ce fruit divin n’étant permis qu’aux seuls hommes libres, « les fils préférés du Prophète ».

Les Kolas dans la vie sociale et domestique.

Ce n’est pas seulement au point de vue médical que les Kolas jouent un rôle important en Afrique occidentale. On les utilise dans presque toutes les circonstances de la vie.

« Ils sont tour à tour, écrivent J. et H. Vuillet : cadeau de fiançailles ou de mariage, gage d’amitié ou d’amour, amulette, offrande aux féticheurs, objet d’échange remplaçant la monnaie, tribut, surpaye, fétiche d’épreuve que l’on mange en prêtant serment »[368].

Dans les Pays Bambaras et dans le Kissi, quand un homme veut demander une jeune fille en mariage, il envoie au père un panier de Kolas contenant à la fois des noix blanches et des noix rouges. Si la demande est acceptée, le père garde les Kolas ; dans le cas contraire, il retourne à l’envoyeur des Kolas rouges. De même si un jeune homme au Kissi veut obtenir les faveurs d’une jeune fille, il lui envoie en cadeau, sans autre explication, un lot de Kolas blancs.

Si la jeune fille accepte une entrevue, elle garde les Kolas et n’envoie rien en échange ; si, au contraire, l’offre n’est pas agréée, elle conserve les Kolas blancs, mais envoie en échange des Kolas rouges. Le don de noix blanches au jeune homme correspondrait à une insulte.

Les Kolas blancs et les Kolas rouges se trouvant ordinairement réunis dans les mêmes fruits, l’échange d’amandes de couleurs variées est devenu le symbole du mariage ; mais, là comme en toutes choses, il y a des usages à suivre qui varient d’un pays à l’autre. C’est ainsi qu’au Fouta-Djalon et dans la Boucle du Niger, il est de bon goût d’offrir à un étranger des Kolas blancs, et, si l’on n’en possède que des rouges, en les offrant on ajoute ordinairement : « Si cela dépendait de moi, ils seraient blancs ».

« Lorsqu’un étranger de distinction, écrivait en 1890 le commandant Mattei, vient leur faire visite, les rois et les princes lui offrent une poignée de Kolas en signe d’alliance et d’amitié »[369].

Les premiers explorateurs qui pénétrèrent au cœur du Soudan trouvèrent en effet des provisions de Kolas frais chez tous les chefs. C’était le plus agréable et le plus précieux des cadeaux.

Dès qu’une caravane de dioulas en apportait dans un village éloigné, le chef qui s’en rendait acquéreur distribuait cette friandise à ses amis et à ses hôtes.

Le Kola est, dans tout le Soudan, le symbole de l’amitié et comme il a une grande valeur commerciale, il est aussi pour celui qui l’offre l’expression de la richesse.

Le Kola, aux yeux de tous les Soudanais, est un fruit noble. Le premier devoir de l’hospitalité est d’en offrir à l’hôte qu’on reçoit. Lorsque je rencontrai pour la première fois le sultan actuel du Baguirmi, Gaourang, à Corbol, sur le moyen Chari, en plein cœur du Soudan, où il était venu en expédition, il m’invita à boire du thé (du véritable thé d’une marque anglaise apporté à travers le Sahara) et pendant qu’un esclave versait le thé et du lait frais, un autre faisait circuler sur un plateau en cuivre des Kolas rouges très frais, dont plusieurs charges avaient été apportées quelques jours auparavant par une caravane de Haoussas. Le sultan avait voulu me donner ainsi un témoignage d’amitié sincère.

Même quand on ne possède qu’une seule noix de Kola les lois de l’hospitalité exigent, au Soudan, qu’on la brise avec les dents en autant de morceaux qu’il y a d’amis présents.

Manger des Kolas ensemble équivaut, chez les Soudanais, à l’échange du sang chez d’autres peuplades.

La plus grosse insulte, de la part d’un indigène, serait de refuser les Kolas qu’on lui offre : le partage d’un Kola est un symbole de confiance.

C’est sur la précieuse noix que se scellent les amitiés, que se signent les traités, que se prêtent les serments. Mangé en commun avec un homme, il vous lie indéfiniment à lui. Même si par surprise vous avez été amené à le partager avec un ennemi, vous devez rester réciproquement attachés l’un à l’autre et vous n’avez plus le droit de vous combattre.

Les Noirs oublient du reste fréquemment de telles obligations ; mais un témoin pourra un jour venir rappeler aux deux adversaires qu’il les a vus manger le Kola en commun, et ce simple souvenir sera souvent une cause de réconciliation.

Le Kola blanc jouit particulièrement d’un prestige considérable au Soudan nigérien. « Il est d’usage, par exemple d’échanger des noix de Kola blanches en guise de sympathie, d’en offrir aux personnes qui se marient en signe d’amitié, d’en présenter aux parents d’un défunt en signe de deuil, d’en donner à ceux qui ont fait preuve de courage ou de force en telle circonstance »[370].

Rôle du Kola au point de vue religieux.

Le Kola est considéré comme un produit sacré par tous les musulmans. Une légende, répandue dans le Sokoto et dans le Pays Haoussa, dit « que le Prophète s’est assis sous un Kolatier et qu’il a offert des noix à tous ses disciples. Tous les musulmans du centre africain vénèrent donc cet arbre à cause de la légende qui a traversé les siècles et qui est encore aujourd’hui en honneur. »[371]

Dans d’autres parties du Soudan, on raconte que celui qui mourra engraissé de Kolas, ira tout droit au paradis d’Allah.

Ce sont évidemment les traficants musulmans qui ont répandu ces légendes d’autant plus absurdes que les Kolatiers n’ont jamais existé dans les pays où vécut Mahomet.

Les premiers musulmans du Soudan occidental (Soninkés et Mandés-Dioulas) qui s’avancèrent au sud de la région nigérienne, répandirent dans toutes les terres d’Islam de la zône soudanaise la précieuse noix qui, avec le commerce des esclaves, celui de l’or et de l’ivoire, constituait le principal trafic de ces contrées.

Djenné était alors l’un des principaux centres où ces riches produits étaient apportés, pour être ensuite dirigés dans toutes les contrées converties à la religion du Prophète.

« Cette ville Sonraï, peuplée fort peu de temps après sa conversion, en 1050, de tous les éléments musulmans du Nord et spécialement de Mandé-Sô, devint la grande métropole musulmane en même temps que la ville commerciale la plus fréquentée de l’Afrique Occidentale, et même une des grandes places de commerce de l’Islam. »[372]

La création de Tombouctou, quelques siècles plus tard, étendit la réputation du fruit fameux plus loin vers le nord, et cette réputation s’étendit, certainement, jusque dans l’antique Gaô (Gana), à Oualata et jusque dans les oasis du Touat.

Les approvisionneurs de ces marchés étaient installés dans le Haut-Niger. Dès une époque très ancienne, ainsi que nous l’avons vu précédemment, ils étaient déjà fixés non seulement au Bouré, mais aussi à Kankan, Touba, Odienné, Beyla, Moussadougou, Sambatiguila, d’où des colonnes partaient constamment vers le sud, soit pour y faire des razzias d’esclaves, soit simplement pour s’y procurer, par voie d’échange, des produits commerciaux. Ces musulmans étaient venus du nord, dans ces régions, en marchands, « attirés, écrit Arcen, par l’or jaune du Bouré, par les bienfaisantes noix de Kola de la forêt, par la robustesse des païens Bamana (Bambara), que les vainqueurs d’un jour leur vendaient comme esclaves ».

Dès cette époque, le Kolatier était sans doute comme aujourd’hui domestiqué (au même titre que l’Elæis) sur les confins nord de la forêt de l’Afrique Occidentale. Pour empêcher la propagation de cet arbre vers le Nord, ce qui aurait rendu leurs expéditions inutiles et par conséquent arrêté leur commerce, les Dioulas répandirent cette légende, aujourd’hui ancrée chez toutes les populations soudanaises que quiconque plantait un Kolatier devait mourir lorsque cet arbre commençait à rapporter.

Le commerce était très fructueux, car, pour transporter les ballots de noix, on employait les esclaves, achetés aussi à la lisière de la forêt pour un prix infime, souvent pour quelques morceaux de sel de Tombouctou, et on n’avait pas à se préoccuper de leur nourriture en route. Pour étendre leur trafic, les dioulas présentèrent le Kola comme un fruit cher au Prophète : cela leur était d’autant plus facile qu’ils étaient pour la plupart des sortes de missionnaires marabouts, analogues à ces razzieurs d’esclaves qui, vers le milieu du XIXe siècle, avaient porté leurs opérations jusque sur les confins du Nil, du Chari et même de Haut-Oubangui et que nous avons vus nous-même, il y a très peu de temps encore, dans le Haut-Chari, le Coran d’une main et le fusil de l’autre faire la guerre sainte (le djeha) contre les païens ou Fertit, en réalité cherchant à capturer des esclaves pour les vendre et cachant sous un prétexte religieux la plus lâche et la plus brutale vénalité. Revenus en terre d’Islam au milieu de leurs corréligionnaires, ces razzieurs passaient pour des ouvriers de la sainte cause, pour des Ouali (saints), et leur parole était d’autant mieux accueillie qu’ils circulaient souvent dans des pays nouvellement convertis à l’Islam. Ils n’hésitèrent pas, pour écouler leur marchandise, à dire que les Kolas étaient la nourriture la plus sacrée aux yeux de Mahomet, et c’est certainement ainsi que naquirent les croyances rapportées plus haut.

L’anecdote suivante montre en quel respect on tient les arbres producteurs. Nous trouvant, en 1899, dans un petit village des environs de Kankan où existait un superbe Kolatier en fleurs, nous fîmes demander au chef du village l’autorisation d’en couper un rameau pour nos études. Grand émoi ! Le chef ne voulait pas refuser, mais il n’osait pas permettre ! Ne voulant pas se prononcer lui-même, il fit venir quelques vieillards ainsi que les représentants de la famille à laquelle appartenait l’arbre. Après un long palabre, on décida qu’en ma qualité d’Européen je pouvais me permettre de prélever les spécimens demandés, mais je dus les couper moi-même, personne n’ayant osé faire cette opération, et tous les assistants jurèrent par Allah qu’ils n’étaient pas responsables des malheurs qui allaient sans doute m’atteindre.

Même dans les Pays fétichistes, les Kolas jouent un rôle important dans les cérémonies religieuses.

En Guinée française, « le Kola, écrit Famechon, était mêlé aux cérémonies de la religion des esprits que pratiquaient les Noirs avant d’être musulmans »[373].

Chez les Bagas, on plante un Kolatier pour commémorer la naissance de chaque enfant ou tout évènement mémorable pour la famille.

« Mélangée à du sang de poulet, la noix de Kola entre dans beaucoup de sacrifices en usage chez les Kissiens : offrandes aux morts, offrandes aux statuettes (pombdo) représentant l’image des défunts. Les instruments de musique sont même imprégnés de ce bizarre mélange qui éloignerait une foule d’esprits malfaisants »[374].

Dans la région de Diorodougou quand un chef fait la cérémonie du Baptême d’un de ses enfants (lui donne un nom), il plante ce jour-là un Kolatier qui appartiendra plus tard à l’enfant. Dans ce pays aussi, sur les tombeaux des chefs, à la tête on plante un Kolatier qui est la propriété du fils aîné du mort. Les indigènes attribuent à l’arbre ainsi planté une croissance plus rapide qu’aux autres.

Enfin, pour communiquer avec les parents morts, on répand sur la tombe de l’eau où ont séjourné des Kolas.

D’autre part, au Dahomey, le Kola joue aussi le rôle d’offrande au fétiche ou aux féticheuses. Pour rendre les dieux favorables, on mâche une noix et on crache le produit de la mastication sur l’idole. « Dans les cérémonies fétichistes, assure Savariau, le Kola joue un certain rôle. On en offre aux fétiches à l’occasion des fêtes funéraires, des mariages, des naissances, etc. ; dans ces circonstances, on emploie toujours le Kola blanc. On en offre au fétiche du tonnerre, à la fin de la saison sèche, de façon à se le rendre favorable et à l’engager à faire tomber beaucoup d’eau pour assurer le succès des récoltes »[375].

Les danseuses-féticheuses de ce pays (Vodousi) en ont constamment avec elles ; ils proviennent d’offrandes et elles les offrent à leurs amis.

Superstitions.

Bien des croyances absurdes ont cours aussi au sujet des Kolatiers et des noix de Kola. Nous en citerons seulement quelques-unes :

Dans les régions sud du Soudan, d’après Cazalbou, pour réussir les semis de Kolatiers, il est nécessaire d’arroser le terrain ensemencé avec du sang de mouton. Ensuite on place auprès de la noix germée quelques graines de coton indigène et de fonio (Paspalum exile Kit.)[376].

Pour jurer sur les Kolas, les Kissiens « fabriquent un médicament (Kamelila en malinké) composé d’une pâte de Kola râpé et d’un féculent quelconque. La personne qui doit faire un serment avale cette pâte en présence de témoins et si plus tard elle viole son serment, le pouvoir du médicament agira aussitôt. Le parjure tombera malade pour mourir ensuite. Heureusement qu’elle peut se délier de son serment en rejetant le Kamelila au moyen d’un vomitif. Encore faut-il, pour que ce deuxième acte réussisse qu’il se passe devant les témoins du premier »[377].

D’après le P. Klaine, les vieux Gabonais ne laissent pas habituellement les jeunes gens user du Kola « pour les empêcher d’être trop excités et de devenir sorciers ».

« Dans les endroits où on enterre le Kola pour le conserver, on prétend, ajoute le P. Klaine, que quand le tonnerre gronde, les noix recouvertes de sable s’en dégagent et se mettent à sauter ».

Formes sous lesquelles le Kola est consommé par les indigènes.

C’est sous forme de Kola frais que les Noirs de la zône soudanaise et des régions forestières consomment toujours le produit dont nous nous occupons. Fréquemment ils mastiquent en même temps soit des rhizomes de Gingembre, soit des amandes de Garcinia Kola. Nous avons vu précédemment qu’en certaines régions on assaisonnait aussi les noix crûes avec du sel, du piment et parfois avec du poivre.

Au Kissi, d’après Castéran, « les vieillards qui n’ont plus les dents solides absorbent les Kolas après les avoir râpés »[378].

Le rapport commercial de Sierra-Léone pour 1909, rapporte que, dans les pays situés dans l’Hinterland de la Gambie, les noix fraîches sont parfois écrasées, mélangées avec du miel et assaisonnées avec du gingembre, du poivre et d’autres condiments. « On dit que cette composition forme un aliment très complet et très nutritif ».

Dans les parties du Soudan, les plus éloignées de la zône de production, par exemple au Sokoto, au Bornou, au Baguirmi, une partie des noix ne parvient qu’à l’état desséché.

Elles sont considérées par les indigènes comme ayant beaucoup moins de valeur sous cet état, mais les dioulas les mettent néanmoins en vente.

Les noix sèches sont pilonnées par les indigènes et réduits en poudre impalpable que l’on consomme en la délayant dans du lait ou en l’ajoutant à du miel.

A la Jamaïque, depuis longtemps, d’après le Bulletin de Kew[379], sur les indications du Dr Neish, on a essayé d’en faire « un breuvage stimulant préférable au cacao, parce que la noix de Kola contient moins d’amidon et moins de matière grasse et donnerait ainsi un produit plus facile à digérer ».

Enfin, en Europe, la préparation du Kola au lait dont font usage quelques indigènes du Soudan, a été recommandée par le Dr Schumburg comme un produit alimentaire de première valeur.

A titre documentaire ajoutons qu’en beaucoup de régions africaines, la noix de Kola est employée pour fabriquer une teinture rouge[380].

Régime de la propriété des Kolatiers.

Il existe chez divers peuples des usages particuliers au sujet de la propriété des Kolatiers et de leur transmission par succession.

Chez les peuplades des régions côtières, ils sont ordinairement en propriété individuelle et ils se transmettent par héritage suivant les mêmes règles que les autres biens.

Il en est encore ainsi dans le Kissi.

Dans les cercles de Kouroussa et de Kankan où ils sont souvent nés de graines perdues, les Kolatiers appartiennent à celui qui les a semés ou à celui près de l’habitation duquel ils sont apparus et qui les a soignés pendant qu’ils étaient jeunes. Alors que les autres biens passent par héritage aux collatéraux (frères ou neveux), les Kolatiers appartiennent toujours au fils aîné ou à la fille aînée.

Chez les Dans ou Dyolas, les chefs et certains notables peuvent seulement posséder des Kolatiers. D’après le capitaine Laurent, ces arbres demeurent tant qu’ils durent, la propriété de celui qui les a plantés. « Les femmes, écrit-il, peuvent posséder toutes sortes de biens, excepté des Kolatiers. En cas de mort, le frère aîné du chef de famille hérite des Kolatiers et de tous les autres biens, mais il doit à chaque récolte répartir les fruits entre ses frères. »

Chez les Bétés, les Kolatiers sont surtout la propriété des chefs.

Même lorsqu’ils se rencontrent au loin dans la forêt, ils sont toujours la propriété de familles déterminées et il est très rare que les fruits existant sur ces arbres difficiles à surveiller, soient pillés par les étrangers. Il est aussi très rare que des contestations surviennent au sujet de la possession de cette essence précieuse, et ces contestations n’entrainent jamais de guerre.

Chez les Lôs, d’après le lieutenant Beigbeder, ces arbres seraient en communauté.

Dans l’ancien Dahomey, les rois étaient seuls possesseurs des bouquets de forêts dans lesquels sont habituellement cultivés les Kolatiers. Aujourd’hui ces arbres appartiennent à ceux qui les ont plantés.

D’après Savariau[381], beaucoup de Dahoméens ont pris l’habitude « de planter, lorsqu’il leur naît un enfant, un ou plusieurs Kolatiers qui deviennent la première propriété du nouveau-né. A la mort d’un chef de famille qui possède des arbres à Kola, ceux-ci sont répartis également entre tous les descendants, de sorte qu’un Kolatier a parfois plusieurs propriétaires. »

Tout en respectant les usages locaux, notre administration devra s’efforcer dans les diverses colonies de l’Ouest africain, de développer la propriété privée des Kolatiers. Les arbres ensemencés doivent appartenir à celui qui les plante (à moins qu’il ne soit employé rémunéré d’un autre Noir) et ils doivent être transmis par héritage suivant les règles habituelles à chaque peuplade.

C’est en répandant cette notion chez les tribus où elle n’existe pas encore, que nous arriverons à développer la culture de l’essence précieuse.

Chez presque toutes les tribus primitives, le sentiment de la propriété des Kolatiers existe réellement déjà.

Ainsi dans tout le Pays Bakoué (Basse Côte d’Ivoire), bien que les Kolas ne donnent lieu à aucun commerce, on trouve des Kolatiers plantés aux abords de chaque village, mélangés aux orangers, aux corosoliers, aux arbres à pain. On attache à ces arbres une sorte de culte ancestral. Il en coûterait à un indigène d’être obligé de couper un de ces Kolatiers, non point qu’on lui attache la moindre valeur pécuniaire, mais on respecte l’arbre planté par quelque ascendant et qui perpétue le souvenir de l’ancêtre disparu. L’emplacement des villages change fréquemment dans la région forestière de la Côte d’Ivoire, mais à de longs intervalles les diverses familles d’une tribu reviennent cependant réhabiter au même endroit, à moins qu’elles n’aient été chassées au loin par une guerre. Chaque chef de famille retrouve alors l’endroit où il doit bâtir sa case, grâce aux arbres que ses aïeux ont planté autrefois. Il n’y a presque jamais de contestation à ce sujet et c’est un fait social bien remarquable que de retrouver chez ces peuples extrêmement primitifs, le respect de ce qui vient des aïeux ; la notion de propriété concerne seulement le produit de la culture et non la terre elle-même ; celle-ci appartient à la collectivité du village, mais elle n’est ni individuelle ni familiale. Quant à l’arbre planté par un ancêtre, il constitue une propriété inaliénable, et c’est seulement en l’absence d’héritiers qu’il échoit au chef du village, lequel en dispose à sa guise.

Notes in this chapter

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