QUATRIÈME PARTIE. (continued 2)
Reading edition
Sangara (en bambara), Sangouara (en konianké), Dérouda Kolo (en kissien), Kouakoua (en langue des Ngans).
M. J. Surcouf, en examinant de nombreuses larves vivantes dans des amandes provenant de Guinée, en a observé qui étaient parasitées par un très petit hyménoptère. « Il y a lieu d’espérer, ajoute cet entomologiste, que ce parasite se développera à son tour et établira un équilibre entre l’hôte et le parasite, comme cela se produit fréquemment dans la nature. En outre, il serait bon de recueillir les premières noix tombées et de les détruire ; ce sont celles qui contiennent les parasites qui se reproduisent. Il y aurait lieu aussi de surveiller les paniers de séchage pour s’assurer que les Balanogastris Kolæ n’y viennent pas pondre ; dans ce cas, il suffirait de recouvrir d’une gaze quelconque les paniers pour les préserver de la contamination[289] ».
Les noix attaquées sont irrémédiablement perdues. Le mieux est de les trier soigneusement et de les brûler. M. P. Lesne et le regretté Joanny Martin, préparateur au Muséum, avaient proposé de détruire les larves en les asphyxiant par le gaz d’éclairage, mais, outre que ce procédé n’est pas applicable aux colonies, il n’a pas sa raison d’être, puisque, nous le répétons, les noix attaquées sont sans valeur. En outre, le gaz d’éclairage ne tue sans doute pas les œufs et l’éclosion de ceux-ci peut amener de nouvelles invasions dans les ballots de noix transportés par les indigènes. Nous reproduisons cependant, à titre documentaire, quelques passages de la note de P. Lesne et J. Martin.
P. Lesne et Joanny Martin. — Note sur quelques essais en vue de la destruction du Charançon de la noix de Kola (Balanogastris Kolæ Desbr.)[290].
« Les noix fraîches attaquées par le Balanogastris sont généralement très faciles à reconnaître. Presque toujours, en effet, les galeries creusées par les larves dans l’épaisseur du parenchyme se rapprochent de la surface de l’amande sur une portion plus ou moins étendue de leur parcours. En cette portion superficielle, elles ne sont guère séparées de l’extérieur que par le tégument de la graine qui se dessèche, durcit et prend, en ces points, une coloration brune tranchant sur sa couleur normale rose lie-de-vin ou blanc-jaunâtre[291]. La largeur de ces taches brunes, plus ou moins allongées, sinueuses et souvent ramifiées, est d’environ 2 millimètres. Elles sont quelquefois assez nombreuses, car il arrive que deux ou trois larves cohabitent dans la même noix[292].
« Nous citerons très brièvement les premiers essais : séjour des noix dans une atmosphère de vapeur de sulfure de carbone pendant deux ou trois jours, traitement parfaitement efficace quant à la destruction des insectes, mais altérant les noix, les durcissant en leur donnant une teinte brun terreux sale. Mêmes résultats obtenus en un espace de temps très court avec la vapeur de chloroforme.
« Des essais plus intéressants furent ceux tentés en faisant agir le gaz d’éclairage.
« Des noix attaquées furent disposées sous une cloche dont l’atmosphère pouvait être raréfiée à l’aide d’une trompe à eau. Un robinet à trois voies permettait de la mettre en communication, soit avec le gaz, soit avec la trompe...
« Au sortir de la cloche, les noix traitées, bien que légèrement brunies, avaient conservé leur fraîcheur et n’avaient pas ou à peine durci. Leur saveur n’était pas altérée. Malheureusement nous ne trouvâmes qu’une seule larve dans ces noix attaquées. Cette larve était raidie et comme engourdie, et, le lendemain, elle entrait déjà en décomposition.
« Ce dernier essai, nous le répétons, n’est pas suffisamment concluant, mais il montre la profonde différence qui existe entre l’action du gaz d’éclairage et celle de la vapeur du sulfure de carbone ou de chloroforme sur certaines graines vivantes. »
C’est sans doute en vue d’éliminer les noix déjà attaquées par le Sangara que les colporteurs indigènes ouvrent si fréquemment leurs paniers de Kolas et en passent l’inspection. Il suffirait d’une noix envahie pour perdre toute la charge, car l’insecte évolue très rapidement, et plusieurs générations peuvent se succéder dans les mêmes amandes.
Aug. Chevalier et Em. Perrot. — Les Kolatiers. 336 bis.

Fig. 43. — Un Orofira.
Clinogyne Schweinfurthiana K. Schum.
Divers moyens préventifs sont usités par les indigènes pour soustraire les Kolas aux ravages du Balanogastris Kolæ. Rappelons d’abord qu’au dire des dioulas certaines variétés de noix ne sont jamais attaquées. Ce serait, par exemple, le cas des graines provenant de certains villages du Samo (Guinée française). Les coussins de feuilles formant des lits épais soigneusement imbriqués les uns sur les autres servent non seulement à empêcher la dessication des Kolas, mais ils ont aussi probablement la propriété d’arrêter les Balanogastris qui seraient tentés de venir effectuer leurs pontes à l’intérieur des ballots.
En Guinée française et dans la Haute Côte d’Ivoire, on lave toujours les Kolas à l’eau de savon de Marseille avant de les emballer : ce lavage aurait pour but de soustraire les noix ainsi traitées à l’invasion du Sangara.
Plusieurs dioulas nous ont assuré que ce moyen n’était pas suffisant, à moins qu’on emploie, au lieu du savon des Blancs (savon de Marseille), le savon indigène obtenu à l’aide de cendres et de graisse de Kobi (diverses espèces du genre Carapa).
On obtiendrait le même résultat en lavant les Kolas avec la macération d’une plante encore inconnue.
Heckel cite, en effet, les renseignements obtenus par un administrateur colonial qui rapporte que les indigènes du Samo lavent l’amande, au moment où elle vient d’être cueillie, avec une eau chargée, par macération, des principes d’une plante dont ils utilisent la racine pilée fraîche. Les Kolas pourraient se conserver ensuite toute une année[293].
Enfin, chez les Ngans de la Côte d’Ivoire, pour soustraire les noix de Kola aux ravages du charançon, on attache les paquets de noix dans des cases enfumées constamment. L’insecte ne vient point faire de pontes dans ces ballots que l’on peut conserver ainsi un mois ou deux avant de les transporter au Soudan.
Au Gabon, on enterre parfois dans des termitières les grains du Cola Ballayi et du C. acuminata et c’est sans doute aussi pour les soustraire aux piqûres du Balanogastris. Il est certain qu’un charençon qui s’aventurerait dans une termitière serait vite mis en pièces. Mais ce moyen de conservation, qui peut à la rigueur être employé sur place par les indigènes, ne saurait convenir pour la conservation des Kolas destinés au commerce. Le jour où l’exportation des Kolas frais vers l’Europe prendrait une grande extension, il serait de toute nécessité de stériliser ces graines par un procédé aussi peu onéreux que possible et qui n’altère pas les amandes.
On a signalé aussi que M. Bouvier, professeur au Muséum, avait constaté que d’autres insectes appartenant au groupe des teignes attaquaient aussi les noix de Kola, mais à notre connaissance aucune étude n’a été publiée à ce sujet[294].
VÉGÉTAUX.
Plusieurs espèces de Loranthus s’implantent fréquemment sur les Kolatiers et à la longue ils épuisent les branches-support à la manière du gui qui fait dépérir les pommiers. Ces Loranthus ne sont pas seulement communs dans la forêt, on les trouve aussi dans les plantations autour des villages et les administrateurs de cercles agiront sagement en les faisant détruire par les indigènes.
Dans la forêt et même à sa lisière, les arbres sont aussi gênés par les épiphytes. Au cours de sa mémorable expédition botanique, Welwitsch avait déjà noté que les troncs de Kolatiers sont fréquemment envahis par des lichens, des mousses, des orchidées et même par une cactée épiphyte, le Rhipsalis Cassytha Gærtn.
Dans la forêt de la Côte d’Ivoire, on trouve ces mêmes plantes, ainsi que des aroïdées et de nombreuses fougères en plus.
Ces plantes sont très nuisibles, cependant on ne les enlève jamais.
Dans les parties boisées de la haute Guinée et de la haute Côte d’Ivoire, on observe sur les Kolatiers, outre la chevelure épaisse des mousses et des lichens, les touffes ou les rhizomes grimpants de plusieurs espèces de fougères, principalement des Asplenium, des Polypodiacées (Polypodium lycopodioides L. P. phymatodes L., P. irioides Lamk.). Les grosses mottes formées par les Platycerium Stemmaria (P. Beauv.) Desv. et P. angolense Welw., pesant parfois plus de 10 kilog. et servant de refuge à de nombreux insectes, sont surtout dangereuses.
De nombreuses orchidées épiphytes, notamment des Angræcum, des Listrostachys, l’Eulophia lurida Lindl., sont aussi au nombre des espèces supportées par les Kolatiers en Afrique occidentale. Ajoutons enfin à cette liste : un Rhipsalis, un Peperomia, assez fréquent au Kissi, et de nombreuses espèces d’Aroïdées grimpantes. Enfin les branches du Kolatier supportent parfois les rameaux de diverses lianes croissant au voisinage dans la forêt.
Il existe, sans nul doute, de nombreux champignons attaquant les différentes parties du Kolatier, mais on n’en a pas encore signalé.
Nous avons eu l’occasion d’observer en Guinée française une maladie probablement causée par un champignon, qui occasionne de grands dégâts. Quelques colons la désignent sous le nom de chancre des Kolatiers. C’est en réalité une infection analogue aux balais de sorcières, qui se développent sur nos cerisiers, en France ; elle rappelle aussi les ramifications irrégulières qui se forment sur certains Cacaoyers à Surinam et à la Trinidad, ramifications occasionnées par un champignon, l’Exoascus theobromæ.
Cette maladie sévit indistinctement sur les jeunes plantes s’élevant seulement de quelques mètres, ou sur les arbres adultes atteignant 15 m. à 20 m. de hauteur. Le Kolatier malade présente, sur quelques-unes de ses branches ou sur tous les rameaux, des buissons très épais et très ramifiés, arrondis, de 20 cm. à 40 cm. de diamètre, portant quelques feuilles plus ou moins déformées et parfois de grandes fleurs hypertrophiées. Si la maladie est ancienne, on observe en outre des branches mortes ainsi que des buissons desséchés.
En examinant de plus près chaque bouquet de rameaux malades, on constate que la branche sur laquelle ils s’insèrent est hypertrophiée. Son parenchyme cortical est très épaissi.
L’épiderme et parfois l’écorce toute entière sont fortement fendillés.
Dans ces fentes on observe fréquemment de petites coccides recouvertes d’une matière cireuse blanche qui les fait ressembler à certaines moisissures. Il s’agit vraisemblablement du Pseudococcus citri Risso, si commun sur les oranges et les citrons dans les pays chauds.
Ces animaux ne sont certainement pas la cause de la maladie, mais ils vivent en commensaux sur les branches malades et ils émettent un liquide sucré sous forme de gouttelettes blondes, liquide qui attire un grand nombre de petites fourmis appartenant à deux espèces, l’une à corps noir, l’autre à corps roussâtre.
Les rameaux malades formant le buisson sont épaissis et très rapprochés par suite de la brièveté des entre-nœuds ; leur épiderme est crevassé. A l’aisselle de chacune des nombreuses feuilles s’insère un gros bourgeon (gemmule) qui produit très rapidement un rameau court chargé de feuilles.
Chaque rameau hypertrophié se termine par un grand nombre de bourgeons très rapprochés produisant les uns des feuilles, les autres des fleurs, et le plus souvent seulement des écailles recouvertes de poils bruns.
Presque tous les buissons produisent des fleurs hypertrophiées stériles dont le calice, très rapidement desséché, est persistant et d’une longueur double de celle qu’il a dans les fleurs normales.
L’hypertrophie du parenchyme cortical rempli de mucilage exsudant à la moindre blessure, permet de supposer qu’un champignon habite dans les tissus vivants de la plante qui réagissent en produisant un grand nombre de bourgeons vite arrêtés dans leur développement. D’autre part, nous avons recueilli au moins cinq espèces de petits animaux sur ces rameaux malades : petits cocons indéterminables, Pseudococcus, pous de bois, une araignée, un petit coléoptère. En outre, le bois vivant est souvent aussi percé de galeries creusées par un coléoptère.
Cette maladie est fréquente à Conakry et dans presque toute la Guinée ; elle est beaucoup plus rare dans la forêt vierge de la Côte d’Ivoire. Elle affaiblit les arbres qui en sont atteints et les rend moins producteurs. Si elle envahit les principaux rameaux d’un arbre, elle peut le tuer en quelques années.
Pour arrêter sa propagation, il faut couper toutes les branches atteintes et recouvrir ensuite la section de poix à greffer. Lorsqu’un arbre est trop atteint, il est préférable de l’abattre et de le brider pour l’empêcher de contaminer les pieds sains.
Comme autre maladie parasitaire, nous devons signaler les moisissures qui se mettent dans les noix fraîches et humides emballées dans des paniers hermétiquement clos. Ces champignons ne tardent pas à détruire le tissu de la noix. Ce dernier est à la longue remplacé par une masse noire ou blanche remplie de spores.
G. Nachtigal, l’illustre explorateur du Soudan central, a signalé depuis longtemps, dans son ouvrage Sahara et Soudan, les maladies qui se mettent dans les noix de Kola transportées par les caravanes au cœur de l’Afrique[295] :
« Si l’extérieur de la noix accuse des taches, des macules disposées comme les signes de la variole, il est urgent d’enlever la noix pour la sauver, elle et surtout ses voisines.
« Quelquefois les taches sont d’un jaune-brunâtre : c’est la maladie dite hillé, nom qui a pour origine le hennâ (el hennâ, Henné), qui donne une coloration analogue.
« Cette maladie rend l’intérieur de la noix blanc et pâle et complètement insipide : elle perd toute valeur. Lorsque les noix sont maintenues trop humides, la surface se pique de tache foncées, l’intérieur se durcit, perd toute vie et toute sève ; les gens disent alors : la noix est atteinte de dasemsêra. Une autre maladie encore, dite tûlo, produit des taches noires qui s’étendent lentement et convertissent l’intérieur de la noix en poussière noire-brunâtre.
« Enfin il existe deux vers qui parfois se logent dans les noix et les détruisent ; tous les deux sont désignés sous le nom commun de zankera ; l’un est blanc et allongé, l’autre est gris et plus court. »
Chodat et Chuit ont étudié les causes de la maladie du Hillé due à des bactéries. Ces organismes détruisent tout d’abord la substance colorante et le tanin qui imprègnent les parois cellulaires des cotylédons ; elles deviennent alors blanches, mais si l’action des bactéries continue, la paroi cellulaire est attaquée, détruite et l’amidon contenu dans la cellule devient libre ; c’est alors seulement qu’il commence à être plus ou moins corrodé.
D’autre part, M. Lutz, professeur agrégé à l’Ecole de Pharmacie, à qui nous avions remis des noix de Kola arrivées en mauvais état en France, a observé les moisissures banales des fruits décomposés.
Enfin, il convient de citer comme autre champignon vivant sur le Kolatier, un pyrénomycète, le Micropeltis depressa Cooke et Massee[296], observé sur des feuilles de Cola acuminata provenant de Fernando-Pô.
CHAPITRE XVII.
Récolte, préparation et emballage des noix de Kola.
I. — PROCÉDÉS DE RÉCOLTE.
On n’attend ordinairement pas que les noix de Kola soient mûres pour cueillir les fruits. On reconnaît que la cabosse est à point quand elle a acquis une teinte d’un vert-brun avec de légères marbrures jaunâtres. Dans le Kissi, on laisse les graines mûrir sur l’arbre ; aussi le Kola du Kissi est plus ferme, moins aqueux et surtout moins amer et c’est ce qui explique pourquoi il est si prisé sur les marchés.
Au sud de Beyla, au contraire, on récolte les Kolas avant maturité, quand la cabosse est encore toute verte. Le principal avantage est qu’on évite la contamination par le Sangara qui, comme nous l’avons vu, attaque les Kolas pendant qu’ils sont encore sur l’arbre, mais ces noix cueillies hâtivement sont âpres dans la bouche par suite de l’abondance des tannoïdes. On éviterait ces inconvénients en cueillant les Kolas un peu avant maturité et en laissant les graines quelques jours dans les cabosses non ouvertes, celles-ci étant abritées dans des locaux protégés par des toiles métalliques, pour empêcher les insectes adultes de venir y faire leurs pontes.
La cueillette des cabosses est faite à la main. On arrache les fruits en tordant le pédoncule. Jamais celui-ci n’est sectionné au couteau.
Pour enlever les fruits insérés hors de portée, les hommes grimpent sur les arbres ou se servent de longues perches à l’aide desquelles ils gaulent les cabosses.
On pourrait utilement employer pour cette opération les outils servant à la cueillette des cabosses de Cacaoyers.
Extraction des noix.
Aussitôt cueillies, ou quelques jours après, les cabosses sont ouvertes pour en extraire les noix.
Lorsque la maturité est déjà assez avancée, on peut briser le péricarpe à la main ; dans le cas contraire, il faut se servir d’un couteau, en prenant des précautions pour que les noix ne soient point entamées par la lame.
Ordinairement on laisse en tas quelques jours les graines extraites, encore recouvertes de leur tégument d’un blanc de neige. Celui-ci brunit peu à peu et ses tissus se décomposent. On lave les noix pour enlever les restes du tégument et les Kolas peuvent dès lors être mis en vente. On fait disparaitre plus rapidement le tégument en laissant trois jours les semences plongées dans l’eau.
Dans le Kissi, les graines aussitôt extraites, sont enveloppées dans des feuilles spéciales (Orofira) ; au bout de 6 à 8 jours, on ouvre le paquet. L’enveloppe blanche est devenue noire et est en partie détruite par suite de la fermentation qui s’est opérée ; on lave ensuite les noix dans une eau légèrement savonneuse et on les met sécher sur une couverture à l’intérieur d’une case. On remet ensuite les noix nettoyées dans des Orofira.
Préparation des noix pour le transport.
Nous avons dit, au chapitre précédent, que, pour soustraire les Kolas aux ravages du Sangara, on les lavait parfois soit avec du savon indigène, soit avec la macération de racines d’une plante encore inconnue (D’après Goden in Heckel).
Dans la région de Beyla, on nous a assuré que le lavage au savon indigène [confectionné avec la graine de Kobi ou Touloucouna (Carapa procera) et le lessivage de certaines cendres], n’était pas suffisant pour protéger les noix contre le Sangara. Il a seulement pour but de donner un plus bel aspect aux noix rouges. Les noix blanches ne peuvent, paraît-il, être soumises à ce traitement qui les endommagerait.
Au dire des dioulas, le seul moyen efficace de détruire les larves de Sangara, quand elles existent déjà dans les noix, consiste à laver celles-ci avec une mixture composée de vin de palme, additionné de jus de citron et dans lequel on délaye du piment pilé (Foronto) et du Poivre d’Ethiopie (Kanifing) également réduit en poudre[297]. Au Kissi, on se contente de répandre dans les charges de Kola du Foronto et du Kanifing, pulvérisés à sec.
Aug. Chevalier et Em. Perrot. — Les Kolatiers. 344 bis.

Fig. 44. — Un Orofira.
Clinogyne ramosissima (Benth.) K. Schum.
Aug. Chevalier et Em. Perrot. — Les Kolatiers. 345 bis.

Fig. 45. — Un Orofira.
Sarcophrynium brachystachyum (Kœrnicke) K. Schum.
Conservation des noix dans les pays de production.
Au Gabon et dans quelques autres régions, les indigènes, d’après les dires de divers voyageurs, enterrent les noix de Kola dans les termitières pour les conserver plusieurs mois.
Chez les Tômas et chez les Dyolas, on réunit les noix séparées par des lits de feuilles dans des paniers que l’on enfouit dans le sol, ou qu’on garde sous la vérandah des cases en les visitant souvent. On peut conserver ainsi les noix pendant des mois et parfois d’une récolte à l’autre. C’est ainsi que, chez les Dyolas, les premiers Kolas d’une saison sont souvent vendus mélangés à ceux de l’année précédente. Les indigènes prélèvent dans ces réserves ce qu’il leur faut pour leur consommation et pour la vente au fur et à mesure de leurs besoins.
Ces réserves sont toujours tenues soigneusement cachées. Chez les Dyolas, elles se trouvent habituellement dans les cases de culture en pleine forêt.
Emballage pour le transport par caravanes.
Le bon emballage pour le transport des Kolas à distance et leur conservation est d’une importance capitale.
Dans le Kissi, dans les pays du sud de Beyla et chez les Dyolas, les noix sont placées dans des paniers à très larges mailles, tressées soit avec les tiges flexibles du roting d’Afrique occidentale nommé Timbi en malinké (Calamus Barteri), soit avec les roseaux d’une marantacée (Hybophrynium Braunianum K. Schum.), ou avec les lanières d’écorce de diverses espèces de Costus.
Ces paniers allongés mesurent de 60 cm. à 80 cm. de longueur et environ 25 cm. de profondeur et de largeur ; en-dessus ils sont ouverts dans toute leur longueur ; en-dessous et sur les côtés les baguettes sont assemblées à l’aide de folioles de Palmier à huile. On garnit ces paniers à l’intérieur d’Orofira, les feuilles formant plusieurs lits et s’imbriquant les unes sur les autres. Chaque panier représente une charge de 25 à 30 kilog. et est porté à tête d’homme.
Parvenus dans les régions soudanaises, les dioulas confectionnent des emballages plus sérieux. Aux paniers en rotin et en lanières de Palmier à huile on substitue des couffins tressés avec les lanières de feuilles de Phœnix reclinata, d’Hyphæne thebaica, ou de Borassus à l’intérieur. Les noix sont encore maintenues dans leur lit d’Orofira, mais les diverses feuilles sont complètement desséchées.
Principaux Orofira.
On donne le nom d’Orofira (mot à mot Feuilles à Kola en langue mandé) aux feuilles de certaines plantes employées pour l’emballage des noix de Kola destinées à être transportées par les caravanes loin des régions productrices. On n’emploie pour cet usage que les feuilles d’espèces bien déterminées et ce sont toujours les mêmes qui sont usitées dans les contrées les plus diverses.
Ces feuilles, disposées en plusieurs couches, forment un revêtement imperméable maintenant une humidité constante autour des noix.
En tête des Orofira il faut placer diverses espèces de Marantacées et surtout celles du genre Clinogyne Benth.
Le Clinogyne Schweinfurthiana (O. Kze) K. Schum. = Donax cuspidata Baker, est le plus usité ; partout où il existe, il est employé à l’exclusion de toutes les autres plantes.
La photographie ci-contre (Fig. 43) nous dispense de nous étendre longuement sur sa description. Il croît en grosses touffes dans les sous-bois humides de la forêt vierge et des galeries forestières.
Les feuilles s’élevant à une hauteur de 1 mètre à 1 mètre 50 sont glabres, à l’exception de la partie supérieure du pétiole, légèrement pubescente.
Le limbe, employé pour l’emballage des Kolas, est membraneux, papyracé, ovale-oblong, arrondi à la base, brusquement acuminé-subulé au sommet, d’un beau vert brillant, avec reflets métalliques en dessus, d’un vert pâle en-dessous ; sur l’un des bords il présente une marge plus lustrée large de 2 cm. environ. Sur les beaux exemplaires il mesure 30 cm. à 40 cm. de long sur 14 cm. à 16 cm. de large. L’inflorescence est un épis grêle, dépassé par la feuille engainante, composé à la base, mais contracté et non étalé en panicule. Les fleurs disposées par paires à l’aisselle des bractées dressées, mesurent de 16 mm. à 18 mm. de long. Les sépales ovales lancéolés sont longs de 9 mm. et larges de 5 mm. Les pétales, d’un blanc rosé, ont leur extrémité libre ovale acuminée, longue de 10 mm. Les staminodes sont pétaloïdes, obovales elliptiques et d’un jaune vif. Fruit globuleux, pubescent dans le jeune âge, rouge-clair à maturité, renfermant trois graines.
L’espèce est très répandue depuis la Casamance jusqu’au centre de l’Afrique (Haut-Chari, Haut-Oubangui, Haut-Nil). Elle croît à la fois dans la zône des forêts et dans celle des galeries forestières, c’est-à-dire partout où le Kolatier peut être cultivé.
A la Côte d’Ivoire, la plante se nomme Kra Bobo (en néyau). Aux environs de Beyla, on la nomme Nangouan boulo (malinké).
Une deuxième espèce dont les feuilles sont aussi très employées est le Clinogyne ramosissima (Benth.) K. Schum. = Phrynium ramosissimum Baker (Fig. 44).
La plante s’élève à 2 m. ou 2 m. 50 de hauteur et, à l’encontre de la précédente, elle est très ramifiée ; le pétiole est entièrement glabre. Le limbe ovale-oblong, arrondi à la base et brusquement acuminé au sommet mesure habituellement 25 cm. à 30 cm. de long, sur 14 cm. à 16 cm. de large, mais il atteint parfois des dimensions encore plus grandes que dans C. Schweinfurthiana. Il est d’un vert brillant, sans reflets métalliques en-dessus. Les inflorescences sont simples, plus souvent très rameuses et dépassant longuement les feuilles. Le bractées étalées normalement mesurent 3 cm. 5 de long ; les fleurs, longues de 12 mm. à 15 mm., sont entièrement d’un pourpre violacé. Les fruits sont roses et restent pubescents jusqu’à maturité.
Cette espèce vit dans les mêmes stations que la précédente, mais elle monte plus au nord et on la trouve encore aux environs de Bamako. Ses feuilles sont très reconnaissables par une marge de 2 cm. d’un vert plus foncé, visible sur un des bords du limbe ainsi que le montre l’exemplaire photographié. Elles sont aussi très recherchées par les colporteurs de Kolas ; mais la plante étant en général clairsemée, elles sont peu employées, sauf dans le nord.
Le Sarcophrynium brachystachyum (Kœrnicke) K. Schum. donne de grandes feuilles assez semblables aux espèces précédentes, mais elles sont un peu plus fermes et par suite moins appréciées. Cependant comme cette espèce est très abondante dans la forêt vierge où on l’a constamment sous la main, les dioulas en font aussi parfois usage.
La plante entièrement glabre vit par touffes dans les sous-bois épais ; la tige est réduite à un axe dans le prolongement duquel se trouve une seule feuille portée sur un pédoncule de 20 cm. à 30 cm. de long.
Le limbe est oblong ou oblong-lancéolé, arrondi ou cunéiforme à la base, long de 30 cm. à 50 cm. sur 15 cm. à 25 cm. de large (Fig. 45).
Les inflorescences forment un épi isolé ou une panicule de 2 ou 3 épis insérés à la base de la feuille, sessiles ou subsessiles, longs de 2 cm. à 5 cm., à bractées très rapprochées. Fleurs blanches plus ou moins teintées de violet ou de rouge-vineux. Capsules globuleuses, charnues, de 10 mm. à 15 mm. de diamètre, d’un rouge vif à maturité, glabres, même dans le jeune âge.
Cette Marantacée est bien connue dans tous les pays forestiers africains, notamment à la Côte d’Ivoire. Les feuilles cousues les unes aux autres forment de véritables tuiles végétales à l’aide desquelles on couvre les cases.
Nous devons enfin signaler une autre Marantacée dont les feuilles sont aussi parfois employées et qui est particulièrement abondante dans les régions forestières de la Côte d’Ivoire où vit le Kolatier. C’est le Thaumatococcus Danielli (Benn.) Benth.
Ses caractères sont les suivants :
Plante de 1 m. 50 à 3 m. 50 de haut, avec un long rhizome rampant près de la surface du sol, émettant de 1 à 3 très grandes feuilles et un épi florifère aphylle inséré près de l’une d’elles. Feuille à pétiole cylindrique, long de 1 m. 50 à 3 m. 50, à calus de 14 cm. à 20 cm. de long, glabre. Limbe papyracé ovale ou largement oblong, arrondi à la base, brièvement apiculé au sommet, long de 35 cm. à 50 cm. sur 22 cm. à 36 cm. de large. Epis florifères simples ou rameux, courts, denses, portés sur des pédoncules pubescents de 3 cm. à 4 cm. de long. Bractées oblongues de 25 mm. de long, promptement caduques. Fleurs d’un blanc-lilas, légèrement violacées ou pourprées, longues de 30 mm., insérées par deux à l’aisselle de chaque bractée, à sépales oblongs libres jusqu’à la base. Fruits insérés au ras du sol et parfois à demi enterrés, trigones indéhiscents, de 4 cm. à 4 cm. 5 de diamètre, d’un rouge-vif à maturité, à angles ailés. Graines subtriquètres, longues de 20 mm. à 22 mm., à tégument scléreux, noir, très dur, épais de 1 mm. 5, complètement enveloppé par une arille blanche, translucide, ressemblant à de la gélose.
Plante excessivement commune dans la forêt vierge africaine, surtout sur l’emplacement des anciennes plantations établies dans la forêt. Elle est, en certains endroits caractéristiques des clairières, à la lisière de la forêt et des sous-bois clairsemés. Son arille extrêmement sucrée rappelle la saveur du réglisse ou de la saccharine. Cette saveur persiste plusieurs heures dans la bouche et si l’on met seulement un fragment sur la langue, tous les liquides que l’on boit et surtout l’eau paraissent sucrés encore longtemps après.
Noms indigènes. — Urugua méremné (bakoué) ; Bobo abi (néyau) ; Bogridjia ou Bobruidja (bété).
Les feuilles de Marantacées que nous venons de décrire sont de beaucoup les plantes les plus recherchées pour l’emballage des Kolas, surtout celles du Clinogyne Schweinfurthiana. Ces feuilles se vendent par charges entières sur tous les marchés du Pays Dyola ou des environs de Beyla. On n’a que la peine de les cueillir dans les bois environnants. A Beyla même, on donne 50 feuilles de Clinogyne pour une noix de Kola. A Lola, Nzo, Oua, ce commerce est fait par les enfants qui circulent à travers des groupes de vendeurs de Kolas, portant les bottes de feuilles d’Orofira à la main, et criant leur marchandise.
D’autres confectionnent des emballages tout préparés avec plusieurs lits de feuilles imbriquées les unes sur les autres. Ce travail est fait avec une très grande dextérité. Dans les pays à Kolas, les feuilles sont toujours employées à l’état frais ; celles qui ont servi à apporter les noix au marché sont jetées et abandonnées sur la place du marché qui finit par en être encombrée. Comme les plantes produisant ces feuilles manquent dans le Nord, les dioulas conservent l’emballage d’Orofira pendant toute la durée de leur voyage. Lorsque les feuilles sont devenues sèches et grisâtres, on se contente de les humecter chaque fois qu’on ouvre la charge.
Dans certaines régions, notamment à Beyla, on emballe aussi parfois les Kolas qui ne doivent pas être exportés très loin avec les larges feuilles de certains arbres répandus dans la forêt ou dans les galeries forestières.
Une des feuilles les plus employées pour cet usage est celle du Mitragyne macrophylla Hiern. = Nauclea stipulosa DC., grand et bel arbre de la famille des Rubiacées, s’élevant à 30 m. ou 35 m. de hauteur et fournissant un bois utilisé dans l’ébénisterie sous le nom de Bahia ou Tilleul d’Afrique[298]. Les feuilles obovales, entières, fortement nerviées et coriaces, atteignent de 30 cm. à 50 cm. de long sur 15 cm. à 30 cm. de large (Fig. 47) Les fleurs sont en petites boules pédonculées, réunies en panicule terminale.
La plante porte les noms suivants : Popo (malinké), Powo (Kissi), Poboï (toma), Kwo-Kwo (baoulé), Bahia (agni), Sofo (attié). La charge de ces feuilles se vend 0 fr. 30 au marché de Beyla.
Parfois enfin, on garnit l’intérieur des paniers destinés au transport des Kolas à l’aide des feuilles de plusieurs espèces d’Anthocleista, plantes remarquables de la famille des Loganiacées, à rameaux étalés en candélabre et terminés par des bouquets de feuilles qui peuvent dépasser 1 m. de longueur.
D’autres végétaux ont encore été cités comme fournissant des feuilles servant à l’emballage des Kolas ; mais, comme nous ne les avons jamais vus employer, nous les passons sous silence.
Soins à donner aux Kolas en cours de route.
Les noix de Kola doivent être l’objet de soins attentifs pendant que dure le transport par caravanes. Les paniers doivent être ouverts tous les 5 ou 6 jours et humectés avec de l’eau que le dioula met dans la bouche et pulvérise en projetant le jet sur les noix qu’on remue en même temps. On les laisse un peu à l’air avant de fermer le panier. Les noix avariées sont retirées et jetées ou vendues de suite. Celles qui se fanent sont mises quelque temps dans l’eau où elles reprennent leur turgescence primitive.
Emballage pour les expéditions de Kolas frais en Europe.
Les noix bien emballées, expédiées de la Côte Occidentale d’Afrique, parviennent très fraîches en Europe, sans qu’il soit nécessaire de s’en occuper pendant les 10 ou 15 jours que dure la traversée. A plus forte raison, les noix expédiées par mer, de Sierra-Léone vers la Gambie ou le Sénégal, y arrivent en bon état, de même que celles qui sont expédiées de la Gold-Coast à Lagos.
Pour les expéditions d’une colonie à l’autre, on se contente ordinairement de garnir l’intérieur des paniers d’Orofira. Parfois, cependant, on intercalle entre les lits de noix des lits de sable ou d’Orofira. Les paniers employés pour l’emballage des noix de Sierra-Léone sont ronds ou en forme de cigare et leur poids, quand ils sont remplis, ne dépasse pas 80 kilogs (environ 186 livres net). Parfois aussi, on emploie des paniers d’un quintal (112 livres).
De la Gold-Coast pour Lagos, les expéditions se font dans de grands paniers très solides, pesant 450 kilogs environ et munis à la partie supérieure d’une oreille qui permet de les embarquer et de les débarquer à l’aide d’une grue (Fig. 46).
(Cliché communiqué par M. H. Fillot). Fig. 46. — Grands couffins pour le transport des Kolas par mer.

Les petites quantités de noix fraîches arrivant chaque année en Europe y parviennent différemment emballées. Souvent on se contente de mettre les noix dans des paniers garnis d’Orofira ou dans du sable. C’est ce qui explique qu’elles arrivent parfois avec un goût de moisi ou même qu’elles soient davantage avariées. Parfois les noix arrivent aussi en Europe, enrobées dans la terre glaise (Christy in Heckel).
Dans ces dernières années, on a importé des noix en Allemagne, emballées dans la Tourbe. Elles sont toujours arrivées à Hambourg en parfait état. C’est ce procédé d’emballage qu’il convient de recommander ; il est très peu coûteux et protège en outre les noix contre la gelée si l’importation se fait en hiver.
On a aussi conseillé l’utilisation des glacières sur les paquebots, mais nous pensons que les noix, ainsi conservées à l’état frais, ne tarderaient pas à s’avarier dès qu’elles seraient ramenées à la température ordinaire.
Aug. Chevalier et Em. Perrot. — Les Kolatiers. 352 bis.

Fig. 47.— Un Orofira
Feuille et rameau de Mitragyne macrophylla Hiern.
Préparation du Kola séché.
On sait qu’une grande partie du Kola expédié en Europe est préalablement séché avant d’être emballé. Il en arrive ainsi environ 300 tonnes, chaque année, par le port de Liverpool, provenant principalement de la Nigéria, du Congo (autrefois, plus maintenant), de l’Angola, de Sierra-Léone, de la Jamaïque.
On emploie ordinairement pour cette préparation les amandes ayant 3 à 6 cotylédons, fournies par le C. acuminata et le C. Ballayi, beaucoup moins appréciés des indigènes.
Les amandes sont étendues sur des aires, au soleil. Les cotylédons se séparent pendant que la dessication s’opère. Ordinairement, pour faciliter celle-ci, on casse d’abord l’amande en petits morceaux qui sèchent plus vite, ou plus simplement on les sépare de leurs cotylédons qui se vendent alors sur le marché européen sous les dénominations de Kolas-demis pour les sortes à deux cotylédons et Kolas-quarts pour les sortes à 4-6 cotylédons.
Il faut éviter, en tous cas, les moisissures, les Kolas moisis n’ayant plus de valeur et pouvant contaminer les morceaux bien séchés dans les sacs où on les emballe pour les transporter en Europe.
Une certaine quantité de Kolas ainsi apportés en Europe ne sont autre chose que des Kolas destinés primitivement à être vendus comme noix fraîches et qu’on n’a pas su protéger contre la dessication. L’indigène des régions côtières du golfe de Guinée apporte ces noix à la factorerie.
Saussine recommande de faire sécher les noix au soleil ou dans une sécheuse artificielle. « Certains auteurs, ajoute-t-il, recommandent de couper les noix fraîches en cossettes minces et les sécher, à l’étuve, à 60°, en élevant progressivement la température de manière à finir vers 100°. »[299]
Il est certain que ce procédé serait beaucoup plus rationnel, mais il ne peut être pratiqué que dans des exploitations européennes, par exemple à la Jamaïque et à La Trinidad, où des Kolatiers existent fréquemment dans les Cacaoyers.
CHAPITRE XVIII.
Le commerce et la Géographie commerciale des noix de Kola.
Dans une grande partie du Soudan, les noix de Kola constituaient déjà un article commercial important au XIIe siècle de notre ère. C’est très probablement le trafic de cette denrée qui attira vers le XIIIe siècle, à l’époque de la prospérité de l’Empire de Mali, des commerçants mandés vers les contrées méridionales du Soudan, à proximité des pays producteurs de la précieuse noix[300]. Ces commerçants, originaires du moyen Niger, ont fait souche dans les pays où ils avaient émigré. Ils ont formé les colonies importantes de dioulas des régions de Beyla, Boola, Touba. Dans tous les pays compris entre le Ouorodougou et Séguéla à l’ouest, entre Bobo-Dioulasso et Bondoukou à l’est, ils ont constitué l’importante confédération des Mandés-Dioulas qui vit encore aujourd’hui en grande partie du commerce des Kolas. Plus à l’est encore, au nord de l’Achanti, les traficants mandés forment, dans le Mossi, de nombreux groupements, mais ils n’y seraient venus qu’au XVIIIe siècle. On les nomme Yarsés ; ils n’ont presque aucun contact avec les Mossis et ils ont conservé encore l’usage de la langue Mandé. Enfin, au sud-est, dans les contrées comprises entre le Pays Achanti et la Nigéria, spécialement dans le nord du Togo et du Dahomey, de nombreux Haoussas venus de l’est, à une époque également reculée et pour y faire aussi le commerce des Kolas, ont de leur côté constitué divers villages sur les routes suivies par les caravanes allant à la Nigéria. Enfin, au cœur même de l’Afrique, dans l’Adamaoua, les Haoussas et les Foulbés ont été aussi depuis longtemps attirés par le commerce des Kolas.
C’est par milliers que les caravanes, transportant parfois des centaines de charges de Kolas, circulent chaque année sur les sentiers du Soudan.
Ce commerce n’est pas resté localisé à l’Afrique occidentale. Chaque année, les noix de gouro sont encore apportées au centre de l’Afrique centrale, dans les provinces du Baguirmi, de l’Ouadaï et du Darfour. A l’heure actuelle, ce trafic est insignifiant dans ces Etats, mais il a dû être très développé à l’époque de leur pleine prospérité.
Les noix de Kola pénètrent encore dans les oasis sahariens, puis à Tripoli et à Benghazi, enfin à l’oasis de Koufra, mais elles n’y arrivent qu’à l’état de Kola sec.
D’Afrique, le commerce est passé dans l’Amérique du sud. Les descendants des esclaves importés au Nouveau-Monde, sont devenus friands de la denrée prisée par leurs ancêtres. Vers 1850, d’après F. Welwitsch, la province d’Angola exportait une grande quantité de noix de Kolas au Brésil.
Enfin, vers le milieu du siècle dernier, les noix de Kola à l’état frais et surtout à l’état sec ont commencé à être importées en Europe ; elles ont trouvé des débouchés d’abord restreints pour certaines préparations pharmaceutiques ; en 1895, l’usage en a été admis au Codex français ; puis l’utilisation de la noix pour la fabrication de certaines liqueurs apéritives ou fortifiantes a permis, depuis une quinzaine d’années, l’importation de quantités de plus en plus élevées et il n’est point douteux que ce commerce ira en s’étendant d’année en année.
Cependant c’est en Afrique tropicale, chez la plupart des peuples de race noire, que la consommation des Kolas atteint depuis longtemps le chiffre de beaucoup le plus élevé et elle est susceptible d’y prendre, dans l’avenir, une extension presque illimitée.
Déjà dans la plupart des colonies où les nations européennes ont apporté la paix et la liberté commerciale et surtout là où elles ont amélioré les voies de communication et accru les ressources indigènes, le commerce dont il s’agit a pris un développement prodigieux ; la noix de Kola est la denrée de luxe par excellence. Tout accroissement de richesse chez le noir amène presque inévitablement l’accroissement de la consommation des Kolas.
M. H. Fillot a donné pour l’année 1903, dans le tableau suivant, publié en 1906, le montant de la valeur des Kolas consommés ou exportés par les pays bordant le golfe de Guinée.
Valeur en francs des Kolas produits par les divers pays de l’Ouest africain (d’après Fillot).
EXPORTÉS par mer EXPORTÉS par terre CONSOMMÉS sur place TOTAUX
Guinée française 50.000 1.000.000 500.000 1.550.000
Sierra-Léone 1.954.000 1.000.000 1.000.000 3.954.000
Liberia 225.000 1.000.000 500.000 1.725.000
Côte d’Ivoire 1.836 1.000.000 1.000.000 2.001.836
Gold-Coast 1.124.025 4.000.000 1.000.000 6.124.025
Togo 181.000 500.000 200.000 881.000
Dahomey 65.835 116.610 100.000 292.445
Nigeria » » 500.000 500.000
Cameroun 60.200 » 100.000 160.200 [301]
Totaux 3.360.396 8.616.610 4.900.000 117.177.006
« On peut dire sans aucune exagération, ajoutait le même auteur, que cette somme est doublée par les transactions successives survenant par suite de ventes, c’est-à-dire qu’il se fait annuellement sur les Kolas, en Afrique occidentale, un chiffre d’affaires de plus de 34 millions de francs[302] ».
Les chiffres donnés par M. H. Fillot sont aujourd’hui au-dessous de la réalité pour plusieurs colonies citées.
Pour notre part, nous pensons que la production annuelle mondiale de noix de Kola peut être évaluée actuellement à environ 20.000 tonnes, se répartissant ainsi par pays :
Guinée française 2.000 tonnes
Sierra-Léone 2.000
Libéria 1.000
Côte d’Ivoire 3.000
Gold-Coast 5.000
Togo 100
Dahomey 500
Nigéria 2.000
Cameroun 1.400
Congo français 1.000
Colonies portugaises 1.000
Autres pays 1.000
Total 20.000 tonnes
Nous mentionnons dans ce tableau les quantités de noix qui sont consommées sur place ou qui donnent lieu à un trafic d’exportation.
Quant à la provenance botanique de ces noix, elle se répartit ainsi :
Cola nitida 15.000 tonnes
Cola acuminata 4.000
Colla Ballayi et divers 1.000
La consommation de nos colonies peut être ainsi évaluée :
Sénégal et Mauritanie 1.000 tonnes
Haut-Sénégal-Niger 2.500
Guinée française 1.500
Côte d’Ivoire 1.000
Dahomey 500
Afrique équatoriale et Tchad 500
Total 6.500 tonnes
L’Afrique occidentale française doit importer chaque année environ 1.500 tonnes de noix de Kola provenant de Sierra-Léone, de l’hinterland de Libéria et de la Gold-Coast.
D’après les statistiques publiées par le Gouvernement général de l’Afrique occidentale française pour 1908, les importations et exportations de noix de Kola constatées officiellement, ont atteint les chiffres suivants (valeur en francs) :
Sénégal et Ht-Sén. Nig. Guinée française Côte d’Ivoire Dahomey Total
Importations 2.799.544 282.928 1.843 114.906 3.199.221
Exportations 5.724 64.008 2.748 65.052 137.352
Le commerce (importation) des Kolas en Afrique occidentale représenterait 2,7 % de la valeur totale des importations et le commerce (exportation) 0,2 % de la valeur des exportations.
LE COMMERCE DES CARAVANES. LES DIOULAS.
Nous devons consacrer un paragraphe spécial aux caravaniers qui détiennent le monopole du commerce indigène en Afrique Occidentale et Centrale, qu’il s’agisse de noix de Kola, du bétail ou de toute autre marchandise.
Ces commerçants ambulants sont aujourd’hui connus dans toute l’Afrique occidentale sous le nom de dioulas. On donne au contraire le nom de traitants aux commerçants indigènes installés à poste fixe en certains points importants et recevant leurs marchandises soit des dioulas, soit des factoreries européennes.
Le dioula est l’âme du commerce soudanais ; c’est lui qui dissémine la richesse à travers toutes nos possessions africaines. Sa vie se passe à transporter des marchandises depuis les centres habités par les Européens, jusqu’aux villages les plus éloignés dans la brousse ou dans la forêt.
La vie précaire menée par le dioula a été décrite avec beaucoup de précision par Binger[303] et aujourd’hui encore il y a peu à modifier à l’esquisse qu’il traçait en 1892.
« Il faut envisager l’existence que mènent ces gens-là. Ils marchent chargés chacun avec 30 ou 40 kilogrammes, et cela pendant la plus grande partie de la journée.
« Arrivés à l’étape, il faut piler et préparer les aliments, couper du bois, chercher de l’eau souvent à plusieurs kilomètres de distance. S’il y a un enfant dans le ménage, souvent la femme le porte sur le dos. Ils vivent sans feu ni lieu.
« Surpris par les pluies, ils voyagent quand même, supportant toutes les intempéries sans se plaindre.
« Quand le noir a travaillé avec sa femme pendant un an, il achète un esclave ; c’est la meilleure acquisition qu’il puisse faire ; c’est un auxiliaire de plus pour travailler ; il vivra de la même façon que ses maîtres ; le bien-être des uns rejaillit sur les autres dans cette vie en commun.
« Quand le cas se présente où l’esclave se sauve, le maître n’en est pas découragé pour cela. « C’est la volonté du Tout Puissant », dit-il avec résignation. « Je vais aller chercher la fortune, in chi Allaho, « si Dieu le veut ». Et il recommence.
« Ne blâmons pas trop ce malheureux nègre. S’il y en a qui attendent paisiblement allongés sur leur natte l’occasion d’agrandir leur famille et d’augmenter leur bien-être par des rapines ou une guerre, il y en a d’autres qui sont bien méritants, et ce ne sont pas les moins nombreux. »
On pouvait croire, il y a quelques années, que la création d’importants moyens de transport modernes (chemins de fer et bateaux à vapeur) et la suppression définitive de la traite des esclaves allaient désorganiser cette intéressante corporation des dioulas et tuer le commerce des caravanes.
Il n’en a rien été heureusement.
Avec une admirable souplesse, les caravaniers indigènes se sont adaptés aux nouvelles conditions sociales et économiques que nous avons créées en Afrique. Ils ont déserté les grandes routes, parcourues aujourd’hui par les locomotives, où ils n’avaient plus rien à faire ; beaucoup ont cessé de venir chercher à la côte les marchandises indispensables qu’ils trouvent à bon compte dans les maisons européennes, installées dans l’intérieur ou à l’extrémité actuelle des voies ferrées.
Par contre, ils se sont répandus dans tous les points de l’immense domaine que nous avons pacifié. Chez toutes le peuplades qui leur fermaient autrefois leur territoire, ils viennent aujourd’hui apporter leurs objets de pacotille et drainer les produits naturels d’exportation. Ils pénètrent jusqu’au cœur de la forêt vierge, jusqu’au sommet des falaises rocheuses des Habés de la Boucle du Niger, ou jusqu’au haut des pitons granitiques difficilement accessibles, habités par les Touras du Haut-Sassandra.
S’ils n’ont plus la possibilité d’acheter de nouveaux esclaves, ils trouvent, par contre, des hommes devenus libres ou des familles entières qui consentent à associer leur fortune à des chefs de caravane, moyennement une rénumération proportionnelle aux bénéfices réalisés en commun.
Sans ces caravaniers, une grande quantité de produits, comme le caoutchouc, la gomme copal, le bétail, ne pourraient pas affluer vers la côte. Ils sont aujourd’hui, comme autrefois, l’âme de la vie économique du Soudan et ainsi que nous le constations au cours de notre récent voyage, jamais leur nombre n’a été aussi grand et leur action aussi féconde pour le grand commerce.
LES TRANSPORTS PAR CARAVANES.
Les transports de noix de Kolas se font presque toujours à tête d’homme. Les noirs transportent de 25 à 35 kilog. et parcourent de 25 à 35 kilomètres par jour ; en saison de pluies, ils font des étapes beaucoup plus courtes ; pendant cette période employée à cultiver la terre, les transactions sont fort ralenties et peu de caravaniers circulent à travers la brousse.
Ce sont presque toujours des jeunes hommes de 15 à 35 ans qui font les transports ; la femme porte seulement les enfants et les ustensiles du ménage. Cependant dans le moyen et le haut Dahomey, ainsi qu’à la Gold-Coast et dans la forêt de la Côte d’Ivoire, les femmes portent aussi des charges de Kolas.
En beaucoup de régions de la Boucle du Niger, spécialement chez les Mandé-Dioulas et au Pays Mossi, on emploie le bœuf comme animal porteur. La charge d’un animal en bon état est de 150 kilogrammes ; ils parcourent 30 kilomètres environ par jour.
L’âne est aussi très employé comme animal de transport, spécialement au Mossi. « Il ne va pas très vite (3 kilomètres à l’heure), mais il se nourrit facilement et supporte bien la soif. Sa charge est de 70 à 80 kilogrammes »[304].
« Le cheval sert à peu près uniquement de monture ; il n’y a guère d’exception que pour les petits chevaux Kotokoli du Dahomey (taille : 1 mètre), qui servent fréquemment au transport des Kolas dans cette région ».
Dans le nord de la boucle du Niger, on emploie aussi parfois au transport des Kolas le chameau, mais cet animal ne rend véritablement de services que dans le Sahara ; la limite extrême où il peut s’avancer vers le sud en saison sèche est située entre Dori et Ouagadougou. Le long du Niger, il vient parfois jusqu’à Say.
Chudeau pense que l’on pourra un jour utiliser la voiture en Afrique tropicale, pour effectuer les petits parcours à droite et à gauche des voies ferrées. « L’expérience a déjà montré que l’on peut atteler les bœufs du Soudan. La grosse difficulté provient de la rareté des routes. La plupart des pistes sont encore inabordables même à des voitures légères comme les araba »[305].
LES TRANSPORTS PAR EAU.
Les paquebots anglais, qui touchent fréquemment à Sierra-Léone et à la Gold-Coast, transportent des noix de Kolas soit vers Lagos, soit vers la Gambie et vers le Sénégal.
Certaines grandes voies navigables sont aussi utilisées pour le transport à l’intérieur du continent. Les Kolas destinés à la région de Kayes et au Sahel, remontent le fleuve Sénégal depuis St-Louis, sur des bateaux à vapeur.
Les petits bateaux à vapeur et les chalands installés sur le moyen Niger et sur ses principaux affluents, le Milo et le Bani, sont aussi parfois utilisés pour effectuer des transports de Kolas dans le Soudan occidental.
Enfin un trafic indigène intense se fait par de grandes pirogues indigènes pouvant porter plusieurs tonnes, circulent fréquemment sur le Niger entre Koulicoro, Ségou, Djenné, Mopti, Tombouctou, Gao.
Sur tous les autres fleuves de l’Afrique occidentale, on ne trouve que de petites pirogues peu stables et peu étanches, rarement employées pour convoyer les précieuses amandes.
LES TRANSPORTS PAR CHEMINS DE FER.
La construction des voies ferrées en Afrique tropicale, commencée depuis 1880, a doté le continent noir, dépourvu jusqu’alors de routes, de moyens de transports perfectionnés.
Aussi, dans tous les pays traversés par le rail, le commerce indigène a pris rapidement un grand essor. Des maisons européennes se sont installées à l’intérieur de l’Afrique. Le dioula y trouve les denrées qu’il allait chercher autrefois à des milliers de kilomètres. Le bien-être de l’indigène s’est aussi développé dans certains pays, de sorte que la puissance d’achat des denrées de luxe et notamment des noix de Kola s’est accrue beaucoup.
Aujourd’hui les Pays produisant des noix de Kola ou en consommant sont desservis par environ 6.000 kilomètres de voies ferrées. En Afrique Occidentale française, il en existe plus de 2.000 kilomètres. Par ces voies les Kolas sont transportés de la Côte jusqu’au cœur des pays de consommation. Le chemin de fer de la Gold-Coast qui pénètre dans les pays de production de l’Achanti, apporte les noix au port de Sekondee où elles sont embarquées à destination de Lagos.
Lorsque le chemin de fer de la Guinée sera prolongé dans la direction de l’hinterland de Libéria, il drainera lui aussi vers le Soudan et vers le Sénégal, les quelques milliers de tonnes de noix que produisent actuellement la Haute-Côte d’Ivoire occidentale, le Haut-Libéria et le territoire militaire de la Guinée française.
MONNAIES EMPLOYÉES POUR LES ACHATS DE KOLAS.
Les espèces monnayées d’Europe, les monnaies françaises en bronze et en argent, dans nos colonies, tendent de plus en plus à remplacer même dans les transactions entre indigènes, les objets qui servaient de monnaie dans les diverses régions de l’Afrique tropicale avant l’occupation européenne.
Cependant, en plusieurs régions de l’Ouest africain, l’emploi de certains de ces objets a encore persisté et ils servent en particulier à acheter les noix de Kola sur les lieux de production.
Les plus courantes de ces monnaies sont les cauris[306], les guenzés, les sombés et les manilles.
On sait que les cauris (kourdi de la Nigéria) sont les coquilles d’un petit mollusque gastéropode, le Cypræa moneta, que l’on recueillait en grande quantité sur la côte de Zanzibar aux XVIIIe et au XIXe siècles, pour les importer à la Côte occidentale d’Afrique comme monnaie. Ce sont des grains blancs, de la taille d’une grosse noisette, plans d’un côté, convexes de l’autre (Fig. 48, 3, 3′, 3″). En beaucoup de régions, notamment en Guinée française, au Dahomey, les cauris ont perdu presque toute valeur marchande, mais ils ont encore cours dans la Nigéria anglaise et en diverses parties de notre Soudan. Le cours, très différent suivant les régions, varie de 800 à 2.000 cauris pour un franc. En beaucoup d’endroits, ils ne s’emploient plus que comme objets de parure.
Le guenzé est un morceau de fer grossièrement forgé, ayant la forme d’une petite tige aplatie, courbée à l’extrémité et pesant 100 à 150 grammes. Il vaut de 0 fr. 15 à 0 fr. 40 suivant les régions et les cours. C’est la monnaie la plus courante depuis le sud du Kissi jusqu’au cœur du Pays Dyola et c’est lui qu’on emploie comme moyen de transaction dans tout l’hinterland de Libéria.
Le sombé (Fig. 48, 1) n’est qu’une variété de guenzé. C’est une petite barre de fer de 10 à 15 centimètres de longueur, d’une forme particulière. Pour les gros achats on les emporte par paquets de 20 pesant environ 2 kilogs. Les sombés se fabriquent dans la région de Touba. Une somme de 15 ou 20 francs en sombés représente la charge d’un homme. Cette monnaie a cours dans tout le Pays Bété et chez les Lôs ou Gouros.
Tout le long de la Côte d’Ivoire, jusqu’à 100 ou 150 kilomètres dans l’intérieur, on se sert dans les transactions de manilles (Fig. 48, 2), sortes de bracelets ouverts formés d’un alliage de cuivre et de fer et qu’on peut passer autour du bras en guise de bracelets.
Fig. 48. — Monnaies pour l’achat des Kolas (demi-grandeur). 1, Sombé ; 2, Manille ; 3, 3′, 3″, Cauris.

La valeur des manilles est de 0 fr. 20 environ pièce ; on les transporte par paquets de 20 et 40 francs de cette monnaie représentent la charge d’un homme[307]. Dans certaines parties de l’Afrique équatoriale française, on emploie comme monnaie des bracelets analogues connus sous le nom de barrettes.
Enfin, dans beaucoup de régions du même pays, ce sont des verroteries, perles bayakas ou autres, qui servent d’unité de monnaie. Dans la Haute-Sangha, les Haoussas achètent les Kolas contre des thalers, pièces de monnaie en argent, valant environ 3 francs, frappées à l’effigie de Marie-Thérèse et ayant cours dans l’Afrique centrale et orientale jusqu’à l’Abyssinie.
DROITS DE DOUANE ET TAXES SUR LES KOLAS DANS LES COLONIES FRANÇAISES.
Les droits de douane sur les Kolas entrant dans nos diverses colonies de l’Afrique Occidentale sont loin d’être uniformes.
Au Sénégal, les Kolas provenant des pays étrangers sont astreints à un tarif d’importation de 0 fr. 75 par kilog. Il est fait exception pour les Kolas entrant en Casamance, qui paient seulement un droit de 0 fr. 40 par kilog.
Les Kolas destinés au Haut-Sénégal-Niger, ainsi que ceux entrant dans la Guinée française, acquittent le même droit que ceux entrant au Sénégal. Les noix provenant de l’hinterland de Libéria et pénétrant soit dans la Guinée française, soit dans la Côte d’Ivoire, doivent acquitter le même droit de 0 fr. 75 par kilog., bien que leur valeur dans ces régions soit très inférieure par rapport à la valeur à la côte. Il en résulte que la taxe s’élève parfois à plus de 100 % ad valorem. Les Kolas de l’Achanti pénétrant dans le Haut-Sénégal-Niger par l’hinterland de la Gold-Coast sont taxés à 10 % ad valorem, la taxe étant établie d’après la valeur des noix à la frontière même (cette valeur est de 1 franc environ par kilog. de noix). Les noix provenant de l’Achanti et transitant dans l’hinterland du Dahomey, à destination de la Nigéria ne paient pas de taxe.
Le droit d’entrée dans les ports de la Côte d’Ivoire, colonie soumise à la convention du 15 juin 1898, est de 0 fr. 50 par kilog.
Enfin, au Dahomey, pays soumis à la même convention, les Kolas sont exempts de droits à l’entrée.
Les noix de Kola, produites par nos colonies de l’Ouest-Africain et circulant dans ces colonies, sont exemptes de taxe. Il faut, toutefois, faire une exception pour les noix produites par la Côte d’Ivoire. Celles-ci étaient, jusqu’à ces dernières années, soumises à une taxe de circulation de 0 fr. 50 par kilog., taxe prélevée en vertu d’un arrêté du Gouverneur de la Côte d’Ivoire en date du 24 novembre 1906, arrêté substitué à celui du 3 juin 1905, qui avait fixé un droit de consommation de 10 % ad valorem sur les Kolas récoltés et consommés. En 1908, cette taxe a été abaissée au taux beaucoup plus rationel de 0 fr. 25 par kilog.
Dans les pages qui vont suivre, nous examinerons en détail les procédés de commerce et l’importance des transactions en passant en revue d’abord les pays producteurs de Kolas, ensuite les pays où s’en fait la plus grande consommation.
I. — COLONIES FRANÇAISES.
A. — Pays producteurs de Kolas.
1o GUINÉE FRANÇAISE.
La Guinée produit des Kolas pour l’exportation ; dans toute la zône littorale, dans le Kouranko, dans le Kissi, enfin dans les pays Tômas et Guerzés. Elle en importe sur tous les marchés de l’intérieur de la colonie dans les régions qui n’en produisent pas, notamment dans le Fouta-Djalon, dans les Cercles de Duinguiray, Siguiri, Kouroussa, Kankan, Beyla. Ils proviennent du sud-est de la colonie ou de la région côtière. Beaucoup de Kolas, provenant de Liberia ou de la Côte d’Ivoire, transitent aussi à travers les Cercles précédents pour être acheminés ensuite vers le Sénégal et le Soudan. Les statistiques douanières n’enregistrent que les quantités qui sortent par mer, quantités s’élevant à environ 50.000 kilogs par an, d’une valeur d’environ 100.000 francs.
Le tableau suivant, communiqué par l’administration de l’Office colonial, donne les chiffres pour les époques les plus récentes :
Exportation totale en 1907 21.575 kilos
— 1908 30.662
— 1909 59.932 valant 119.864 fr.
1er trimestre de 1910 50.953 101.906 fr.
Exportations mensuelles de janvier 1909 à mars 1910.
1909 Janvier 9.945 kilos 19.890 francs.
Février 16.453 32.906
Mars 16.992 33.984
Avril 7.249 14.498
Mai 1.826 3.652
Juin 1.191 2.382
Juillet 1.307 2.614
Août » »
Septembre 238 476
Octobre 47 94
Novembre 102 204
Décembre 4.932 9.864
1910 Janvier 66.883 [308] 133.766
Février 10.282 20.564
Mars 18.788 38.576
95.953 192.906
D’après les renseignements compulsés par Chudeau dans le Bulletin du Comité de l’Afrique française, la Guinée a importé en 1904 pour 2.007.793 francs de Kolas ; en 1905, seulement pour 772.000 francs ; en 1907, pour 544.000 francs.
En 1908, l’importation n’a plus été que de 282.928 francs.
Ces chiffres n’ont pas grand valeur ; ils ne correspondent qu’à une estimation approximative des importations par la frontière du Libéria et par la frontière intérieure de Sierra-Léone[309], puisqu’aucune importation appréciable ne se fait par les ports. Or, comme nous le verrons plus loin, une grande quantité de Kolas entre en fraude par la frontière libérienne et d’autre part les noix qui acquittent la taxe sont mercurialisées par la douane à un chiffre tout à fait arbitraire.
1o Région littorale. — Ainsi que nous l’avons déjà dit, les Kolatiers sont communs autour des villages Soussous, dans les vallées chaudes et humides de la région maritime, surtout dans les vallées du Rio-Pongo et de la Mellacorée[310]. Ce sont ces régions qui fournissent à elles seules les Kolas exportés par le port de Conakry et figurant dans la liste précédente. Les exportations par mer atteignent 50 tonnes environ ; les bonnes années ce chiffre est dépassé.
Les noix les plus estimées et les plus grosses sont celles du Samo dans la Mellacorée et celles du Kaloum.
Les plus belles noix vendues à Conakry pèsent de 30 à 40 grammes. Les noix rouges sont dans la proportion des 3/4 ou des 4/5.
Celles du Koba sont plus petites et sujettes à être attaquées par le Sangara. Il en est de même dans tout le Bramaya. Dans la Mellacorée, les noix font l’objet d’un très grand commerce ; elles constituent surtout un article d’échange. Achetées dans le bas pays au moment de la récolte, au prix de 5 francs les 400 noix, elles sont revendues dans le haut contre du caoutchouc à un prix élevé. Les noix du Rio-Pongo sont assez petites et attaquées par le Sangara dans certains villages. D’après l’administrateur A. Hauet, les indigènes du Rio-Pongo, vendaient autrefois toute leur production aux maisons de commerce de la région, mais actuellement les dioulas viennent en chercher une grande partie pour les transporter soit sur Conakry, soit surtout sur Boké. En 1908, on payait les noix, à Boffa, 5 francs les 300, soit environ 1 franc le kilog. Parvenues à Conakry, les noix sont embarquées soit à destination du Sénégal, soit à destination de la Guinée portugaise. Une notable quantité est aussi chargée sur le chemin de fer, à destination du Fouta-Djalon ou même de Kouroussa.
Le port de Conakry exporte chaque année 20 à 50 tonnes de noix de Kola, estimées de 40.000 à 75.000 fr.
En 1908, la Guinée a importé, par la frontière libérienne ou par celle Sierra-Léone, pour 282.928 francs de Kolas, alors que la valeur de ses exportations de noix pour cette même année n’atteignait que 64.008 francs.
2o Le Kissi. — La production du Kissi, en y comprenant aussi le Kouranko, qui lui est rattaché administrativement, est d’environ 400 tonnes de noix par an.
Les noix du Kissi sont très renommées dans tout le moyen Niger.
D’après la coloration, on distingue sur les marchés :
Noms français. Noms kissiens. Noms en kouranko.
Kola blanc. Kolo oumbo. Oro gué.
Kola rouge. Kolo sanga. Oro oulé.
Kola rosé. Kolo Kalo. Oro saoura.
Les noix ne pèsent en moyenne que 8 à 15 grammes, mais les plus grosses peuvent atteindre le poids de 40 grammes.
Le village où les dioulas concentrent la plus grande partie de la récolte avant de l’exporter vers le nord, est Kénéma ou Kissidougou.
Après la cueillette, qui se fait habituellement en novembre, les noix sont ordinairement triées ; celles qui sont déjà attaquées par le Sangara sont mises de côté et consommées par le producteur.
L’autre lot est à son tour divisé en deux parts : l’une comprenant les plus belles noix ; l’autre, celles de petite et de moyenne grosseur. Celles-ci sont vendues à Kénéma et sur les marchés locaux aux dioulas et aux habitants du pays.
Le prix de vente est très variable suivant l’époque de l’année et suivant que la récolte a été bonne ou mauvaise. Les années de fort rendement, on cède, à Kénéma, 250 à 260 noix moyennes pour 5 fr. Les années de faible récolte, le prix peut doubler : on n’obtient plus que 100 à 150 noix pour 5 fr. et même si les noix sont grosses, on n’en a plus que 80. Parfois les dioulas arrivent en grand nombre au Kissi, ce qui détermine une concurrence effrénée. Les transactions se font souvent la nuit et le cultivateur en profite pour vendre les noix attaquées par le Sangara dont il dissimule les défauts. Par contre, à l’époque de la rentrée de l’impôt, le marchand à son tour exploite le producteur. L’indigène, toujours imprévoyant, n’a pas conservé d’argent pour acquitter sa taxe ; pour s’en procurer, il a comme seule ressource la vente des Kolas. A ce moment (c’est ordinairement pendant les premiers mois de l’année et en quelques semaines que l’administration fait rentrer tout l’impôt), le cours des noix devient très bas et on peut les obtenir à raison de 300 ou 350 pour 5 fr.
Quant aux plus grosses noix, le Kissien les conserve ordinairement quelque temps dans sa case et à la morte saison il va les vendre lui-même au marché de Bamako. Une charge, comprenant 1.500 à 2.000 noix (très rarement 3.000), peut rapporter 100 à 150 fr.
Les grosses noix se vendent en effet, à Bamako, 5 francs le lot de 50 Kolas.
Si les amandes sont très belles, elles s’écoulent très rapidement ; au contraire, les noix de petite taille se vendent lentement, car à Bamako, il en vient de toutes parts : de Conakry, de Beyla, du Ouorodougou, rarement du Kissi.
Les petites et les moyennes noix de cette province, ainsi que celles du Kouranko, s’écoulent habituellement dans les cercles de Faranna, de Kouroussa, de Kankan et jusqu’à Siguiri. Là elles se rencontrent avec les noix apportées par le Sénégal et par le chemin de fer de Kayes au Niger.
Le Kissien qui porte de grosses noix à Bamako, s’il n’en a point donné en cours de route et s’il n’en a pas perdu par le Sangara, peut rapporter à son village 150 fr. par charge. Son voyage a duré 45 jours (aller et retour). S’il avait vendu la même charge à un dioula au Kissi même, il n’en eut retiré que 40 à 50 fr.
3o Pays Tômas et Guerzés et Frontière libérienne. — Dans tous les pays compris dans les bassins supérieurs des rivières Makona, Loffa et St-Paul (ou Diani), les noix de Kola donnent lieu à un commerce considérable.
Elles constituent l’unité de monnaie la plus courante et aussi bien pour les plus menus achats que pour le gros trafic, c’est avec des noix qu’on solde tous les comptes. Les Kolas mis en vente pèsent habituellement de 10 à 20 grammes ; dans la partie ouest, les noix blanches prédominent ; à l’est, on trouve surtout des noix rouges.
La principale cueillette se fait en octobre et novembre, mais quelques noix mûrissent aussi tout au long de l’année. En outre les indigènes conservent aussi dans des cachettes des noix cueillies depuis longtemps et les vendent au fur et à mesure suivant leurs besoins. Elles sont ordinairement apportées par des femmes sur les principaux grands marchés.
Certains de ces marchés ont eu, jusqu’à ces dernières années, une importance prodigieuse.
Les plus achalandés de la zone sud étaient ceux de : Kabaro, de Nsapa, de Léné, de Boola, de Lola, de Nzo.
Dans la zone nord, située à 100 ou 150 kilomètres des lieux de production sont les importants centres de Bofosso, de Diorodougou et de Beyla.
En tous ces points, les marchés ont lieu à jour fixe, une fois par semaine. Les marchés de la zône sud se tiennent habituellement sur une place bien nettoyée située à l’entrée, mais en dehors du village et ombragée par de grands arbres. Souvent cette place se trouve à la lisière même de la forêt, et quelques sentiers seulement cachés sous les arbres y aboutissent. Il y a peu d’années encore, les villages étaient fortifiés par une enceinte en terre (tata) et les marchés se tenaient toujours en dehors de l’enceinte. Ils sont fréquentés par tous les habitants des petits villages voisins situés dans un rayon de 50 kilomètres et parfois à plus grande distance ; aussi ce n’est qu’à partir de 10 heures du matin qu’une certaine activité commence à régner sur la place ; le trafic bat son plein entre midi et deux heures de l’après-midi. Les gros traficants qui visitent périodiquement ce pays, sont pour la plupart des Koniankés, des Malinkés et des Bambaras venus des régions de Beyla, de Kerouané ou de Touba.
Ils viennent du Nord, avec des marchandises européennes achetées à Bamako, à Kankan ou à Beyla, parfois aussi à Conakry.
Ce sont des cotonnades à bas prix, du tabac, du sel en barre, des outils en fer (machètes, couteaux, rasoirs), des verroteries, de la poudre, des capsules, des fusils, des bracelets en cuivre, en bronze, en étain, en aluminium, voire même des petits flacons de parfums ou des bouteilles d’absinthe de traite. D’assez nombreux traitants et dioulas d’origine malinké se sont fixés dans le pays pour se livrer au commerce et ont constitué quelques petits villages musulmans en plein pays Guerzé.
Ils vivent en bonne intelligence avec les autochtones ; malgré l’état d’insécurité du pays pour les étrangers des peuplades voisines qui s’y aventureraient, les commerçants reçoivent toujours l’accueil le plus loyal. Outre les noix de Kola, ils achètent aussi depuis quelques années le caoutchouc.
Le marché se tient le jeudi à Boola, le lundi à Lola, le jeudi à Nzo, le samedi à Lané. Nous avons visité ces divers centres commerciaux.
A Kabaro, chaque année, transitent environ 60 tonnes de Kolas. Leur valeur est de 150 à 350 noix pour 5 fr.
Ce marché est très fréquenté par les dioulas malinkés circulant à travers la Guinée. Un rapport administratif explique ainsi le trafic auquel se livrent ces commerçants :
Après avoir vendu contre de l’argent ses marchandises apportées de Conakry dans la région de Diorodougou, le dioula se rend à Kabaro et obtient en moyenne 240 kolas pour 5 fr. Il en prend une ou plusieurs charges et repart vers le nord jusqu’à ce qu’il trouve à les échanger contre du caoutchouc, ce qui le mène dans la région de Kouroussa. Contre 120 Kolas on lui donnera là un kilogramme de caoutchouc[311], c’est avec ce produit qu’il va prendre le chemin de Conakry pour y reconstituer sa pacotille. « Connaissant le prix du caoutchouc, dit le rapport, on peut aisément apprécier le bénéfice réalisé.
« En prenant le cycle de ces diverses opérations, autrement dit en ramenant notre homme au point où nous l’avons pris, on arrive aux conclusions suivantes que l’on peut résumer graphiquement :
Diorodougou : 5 francs (en espèces) ;
Kabaro : 240 Kolas (valeur moyenne) ;
Cercle de Kouroussa : 2 kilogs de caoutchouc ;
Conakry : 18 francs en espèces échangés contre 6 pagnes à 3 francs ;
Diorodougou : 6 pagnes vendus 5 fr., soit 30 fr.
La mise de fonds aurait donc sextuplé.
« Toutes ces données n’ont rien de rigoureux ; bien des circonstances particulières peuvent les faire varier. Nous avons seulement considéré le cas le plus général en prenant comme point de départ une somme de 5 fr. pour plus de facilités. »
Nous n’avons rapporté ces renseignements qu’à titre documentaire. Ils sont manifestement inexacts. Le rapport ne tient compte ni des Kolas qui s’avarient en cours de route, ni des dépenses de la caravane, ni des aléas auxquels est exposé le dioula (marchandises volées, noyées au passage des rivières, détériorées par les tornades ; fluctuations fréquentes dans le cours du caoutchouc qui ont leur répercussion jusque dans les villages producteurs).
En réalité, comme nous l’avons dit plus haut, les opérations du dioula sont beaucoup moins rémunératrices.
Au marché de Lola, on vend surtout des Kolas rouges. Ce n’est pas le producteur, mais un premier intermédiaire appartenant à la race des Manons qui les apporte au marché. Les noix sont étalées par petits lots[312] et vendues contre marchandises, c’est donc d’abord un troc. Les principaux articles utilisés pour ces échanges sont le fer, le sel, la guinée, les bandes de toile indigène.
Pour une petite barre de fer, sorte de lame aplatie longue de 35 cm. et pesant 200 à 300 grammes, lame nommée konkourou dans le pays, on obtient 100 noix. Le konkourou est estimé 0 fr. 50 par les dioulas. Le guenzé, morceau de fer plus petit, est évalué 0 fr. 33 à Lola.
Pour une pièce de Guinée estimée à Beyla 8 fr. à 9 fr., on obtient, au moment de la récolte 1500 Kolas, soit 166 noix pour 1 fr. Les Kolas les plus communs pèsent 10 gr. à 15 gr. D’après les pesées que nous avons effectuées à Lola même, il en faut 75 pour faire un kilog.[313] ; dans ce cas, les 166 noix payées 1 fr. (en Guinée) reviennent donc à 0 fr. 45 le kilog. De même, si on achète contre du fer, on obtient 100 Kolas pour un konkourou de 0 fr. 50, de sorte que dans ce cas le kilog. revient à 0 fr. 37. Mais si on veut obtenir des Kolas contre des espèces monnayées, il faut s’adresser aux dioulas Koniankés qui ont effectué le troc et dès ce moment ils prélèvent dès Lola un bénéfice sérieux[314].
Pour 5 fr., on obtient 400 Kolas. Nous avons nous-même acheté 40 noix pesant 536 gr. pour une pièce de 0 fr. 50. Dans ces conditions, le prix de revient du kilog. est de 0 fr. 90.
Le dioula a donc tout intérêt à venir à Lola effectuer ses achats contre des marchandises.
En résumé, les noix sont échangées par petits lots contre des objets de traite variés ; les commerçants accumulent ainsi des stocks importants de noix qu’ils transportent ensuite vers le nord ou qu’ils cèdent aussitôt à d’autres dioulas contre des espèces.
Le marché de Nzo se tient tous les jeudis, sur une place en dehors du village. On y trouve des Guerzés, des Dans ou Dyolas, des Manons. En 1909, il était fréquenté par 2.000 personnes environ et on y apportait 100 à 150 charges de noix par marché, mises en vente par petits lots de 50 à 500 noix, rarement par lots plus forts. Les achats se font surtout contre du sel, des bracelets, des bandes de toile indigène. Les principaux acheteurs sont des traitants installés à demeure, tenant leur étal sur des peaux de bête, à l’écart du marché. De temps en temps, leurs employés apportent des charges de noix achetées au détail contre marchandises et se réapprovisionnent en objets de pacotille.
Ces noix de Kolas sont ensuite cédées contre argent (en mars 1909, 410 Kolas pour 5 fr.) aux dioulas venus du sud avec des ânes et des bœufs porteurs. Immédiatement, on en constitue des charges de 25 à 35 kilogs et les noix sont de suite emballées après avoir été préalablement comptées.
Une très grande animation règne, sur le marché de Nzo, de 10 heures du matin à 3 heures du soir. La précieuse noix est la base de toutes les transactions : c’est avec les Kolas qu’on paie l’huile de palme, le riz et les autres produits alimentaires. Les noix servant aux achats sont toujours comptées. Des enfants parcourent le marché dans tous les sens, poussant des cris pour offrir des bottes d’Orofira ou des paniers destinés à l’emballage de la précieuse denrée. On leur achète ces objets contre quelques noix. A 4 heures, la place du marché est évacuée ; elle est alors toute jonchée de vieilles feuilles d’Orofira ayant servi à apporter les noix vendues. Les dioulas rentrent dans leurs cases, comptent et emballent leurs recettes.
La plus grande partie des marchés dont nous venons de parler ont été presque anéantis dans ces dernières années par l’installation de postes douaniers prélevant des droits d’entrée disproportionnés à la valeur des noix de Kola dans ces régions.
C’est sous l’administration du général de Trentinian qu’un premier poste de douane, ou plus exactement d’oussourou[315], fut créé à Boola en 1899.
A cette époque, la taxe sur les Kolas venant du Libéria était de 0 fr. 10 par kilog. Ce droit était en rapport avec la valeur réelle des Kolas. Les colporteurs payaient, en outre, un droit de circulation de 0 fr. 10 par kilog. de noix transportées. Le district de Boola ayant été rattaché à la Guinée, le poste d’oussourou fut supprimé à partir du 1er janvier 1900 ; mais, à la suite d’un voyage effectué dans ces régions par l’inspecteur des douanes de la Guinée, une série de postes douaniers furent installés, en 1903, non pas le long de la frontière du Libéria qui n’existait pas, mais à côté de nos postes militaires les plus avancés : les plus importants étaient ceux de Diorodougou, de Guéaso, de Boola. En 1905, le gouverneur Frézouls, considérant les postes douaniers de la zône libérienne comme des entraves au commerce, en proposa la suppression ; elle fut acceptée à la fin de 1905 ; mais, dès le milieu de 1906, ces postes étaient de nouveau rétablis ; un arrêté de février 1909 les a maintenus en les reportant plus au sud.
Nous avons sous les yeux les recettes effectuées par le poste de Boola, de 1904 à 1908 :
1904 1905 1906 1907
86.195 fr. 25 59.661 fr. 18 27.992 fr. 94 156.157 fr. 40
L’année 1907 a donné des recettes plus élevées, parce que le contrôle a fonctionné constamment et, à cette époque, la plupart des caravanes n’avaient pas encore détourné leur route pour éviter les taxes[316].
Dès le début de l’installation des postes douaniers, la fraude a commencé à être pratiquée et elle a été en s’accroissant d’année en année.
Alors que les Kolas achetés contre des morceaux de fer valaient à Lola, en avril 1909, 0 fr. 37 le kilog., le droit prélevé sur les Kolas, à Boola, était de 0 fr. 75 par kilog., et cette anomalie était d’autant plus étrange qu’elle était perçue en un point situé à l’intérieur de nos territoires à plus de 50 kilomètres de la frontière. Les Kolas de la zône française des hauts bassins libériens acquittaient donc la même taxe que ceux qui provenaient de la zône qui n’était ni française ni libérienne (l’administration du Libéria ne s’exerçant pas, comme on le sait, sur l’hinterland).
Cette taxe, extraordinairement prohibitive puisqu’elle s’élevait sur les lieux de production à plus de 200 %, eut pour résultat de favoriser la fraude dans des proportions inattendues. Les postes douaniers, réduits à un préposé européen et à quelques gardes-frontière par poste, sont demeurés impuisants à assurer la surveillance des routes et, en définitive, une quantité énorme de Kolas de l’hinterland de Libéria pénètre dans la Guinée sans acquitter de droits ; mais ces noix ne passent plus par les grands marchés de notre territoire : ceux-ci sont en partie anéantis. Ce n’est pas seulement le trafic des noix de Kola, dans ces régions, qui a été atteint. On sait que les précieuses amandes, dans tous les pays situés au sud de Beyla et de Touba, servent d’unité de monnaie. Chaque semaine, de nombreuses femmes du Konian (environs de Beyla) venaient à Boola et à Guéso pour y écouler les produits vivriers de leurs plantations. Ces produits vivriers étaient échangés contre diverses denrées, mais, en définitive, à la fin de la journée toute la recette était réalisée en noix de Kola que les femmes rapportaient à Beyla. Elles effectuaient ainsi un voyage de 3 ou 4 jours de marche (aller et retour) pour rapporter seulement quelques centaines de noix à chaque voyage. Tous les jeudis, outre de nombreuses charges de dioulas pesant 35 à 40 kilog., il partait du Boola vers le nord une centaine de petites charges de 15 à 20 kilog., transportées par des femmes qui les revendaient ensuite à Beyla.
Les postes douaniers prétendirent faire acquitter la taxe aux noix achetées ainsi à Boola et transportées à Beyla. Mais la douane se trouva en présence de la difficulté suivante : les femmes, qui se livraient à ce petit trafic, ne se servaient pas d’espèces monnayées, il fallut donc faire payer la taxe en nature, et comme les Kolas avaient parfois une valeur moindre que la taxe exigible, les prélèvements se firent d’une manière tout à fait arbitraire. Au début de 1909, à Guéaso, une femme qui rapportait 200 Kolas comme produit de la vente de ses denrées, devait en abandonner 150 au fisc pour avoir le droit d’en rapporter 50 à Beyla. A Boola même, un préposé des douanes nous citait le cas suivant : la femme d’un douanier indigène, qui avait acheté au marché de cette localité 6 kilogs de Kolas pour 5 francs acquitta une taxe de 4 fr. 50 : les Kolas valaient donc 9 fr. 50 ; mais ils se vendirent à Beyla, ville située à 45 kilomètres plus loin, seulement 6 francs. La traficante, outre son temps, avait donc perdu 3 fr. 50.
Ces faits expliquent l’affaiblissement du commerce de ces régions. A Boola, où se rencontraient à chaque marché, il y a peu d’années encore, plusieurs milliers d’acheteurs, il n’en vient que quelques centaines chaque jeudi[317].
A la fin de 1909, les postes douaniers ont été déplacés et portés plus au sud, à la frontière même, aux villages de Lola, de Nzo et de Danané. Ces centres, encore prospères en 1909, seront probablement atteints à leur tour, malgré les efforts déployés par quelques administrateurs et par quelques officiers pour concilier les droits du fisc et les intérêts du commerce local.
Nous pensons, pour notre part, qu’il faudrait abaisser la taxe sur les Kolas importés par la frontière libérienne, à 0 fr. 20 par kilog. ou même la supprimer complètement. En outre, si on la maintient en la réduisant, il faudrait accorder la franchise aux lots inférieurs à 200 noix ; ces petits lots constituent souvent exclusivement de la monnaie pour les transactions locales.
Nous reviendrons sur cette question dans nos conclusions.
Avant de nous éloigner de ces régions, nous devons mentionner le marché de Beyla, bien qu’il soit situé assez loin en dehors de la zône de production.
Ce marché, créé depuis quelques années seulement par l’autorité militaire, se tient tous les dimanches sur une place de Diakolidougou, faubourg commercial situé à environ un kilomètre de la résidence administrative. C’est de 9 heures à midi que les transactions atteignent toute leur intensité ; on compte alors, sur la place, 1.000 à 1.500 personnes venues de tous les villages de la région avoisinante sur un rayon de 3 journées de marche. Outre les Kolas, les principales denrées mises en vente sont : de la viande de boucherie, de la viande boucanée, du poisson sec, des crevettes fumées, des chenilles et des fourmis blanches desséchées, de l’huile de palme, du riz, de nombreux autres produits alimentaires : riz, mil, maïs, haricots, soumbara (fromage de graines de nété ou Parkia biglobosa), légumes indigènes, épices du pays, sel en pierre, un peu de coton, de l’indigo brut, des bandes de coton tissées, des peaux, etc.
Les produits venus d’Europe : tissus, quincaillerie, verroterie, etc., se vendent surtout dans les boutiques et aux étalages installés en bordure du marché[318].
C’est également à ces comptoirs que l’indigène porte le caoutchouc et les défenses d’ivoire, sans les exposer sur la place publique.
Les achats se font, depuis longtemps déjà, contre de l’argent monnayé français. Sur la place, c’est également contre de l’argent et de la monnaie de billon que se traitent les petites affaires. Ce n’est que pour de très faibles achats qu’on se sert des noix de Kola, dont le cours varie souvent : au cours le plus normal, 20 noix équivalent à 0 fr. 50. On achète une pincée de piment contre une noix, une petite mesure de riz contre 5 noix, etc.
Autrefois on se servait, comme monnaie divisionnaire, des guenzés, morceaux de fer dont nous avons parlé précédemment, mais ils n’ont plus cours aujourd’hui à Beyla, tandis qu’on s’en sert toujours à Nzo, à Lola, à Lané.
Les cauris, ces petits coquillages blancs dont il a été aussi question, ne servent pas de monnaie dans la région de production des Kolas. Les indigènes de ce pays les utilisent, en petite quantité, comme objets d’ornement en les portant dans leur chevelure, en en faisant des colliers ou en les fixant sur la crosse de leurs fusils.
Les noix de Kolas mises en vente à Beyla, sont habituellement plus grosses que celles du Kissi. Les noix vendues en mars pèsent en moyenne de 15 à 18 grammes ; les plus belles atteignent le poids de 25 à 28 grammes et les plus petites une dizaine de grammes. A la même époque, les noix vendues au Kissi ne pèsent en moyenne que 8 à 12 grammes. Nous avons déjà expliqué cette anomalie, en montrant que les plus belles noix du Kissi étaient triées et exportées vers Bamako.
Il faut de 55 à 65 Kolas de Beyla pour peser un kilog. ; à Kissidougou, il en faut parfois une centaine.
La charge de Kolas de Beyla renferme 1.500 à 2.000 noix, tandis que la charge de petites noix du Kissi comprend jusqu’à 3.000 amandes. Malgré la différence de taille, les noix du Kissi sont plus estimées que celles de Beyla par les connaisseurs indigènes qui savent les différencier en les dégustant. On assure que les noix vendues à Beyla ont été cueillies avant maturation, ce qui les rendrait moins agréables au goût. Par contre, elles sont moins exposées aux attaques du Sangara.
Comme au Kissi, on trouve au marché de Beyla des noix de trois colorations différentes :
1o Kolas rouges (Oro oulé des dioulas). — Leur coloration est d’un rouge-brun, rappelant la couleur de certains vins épais. Ils forment au moins les 2/3, et plus souvent les 3/4, des lots mis en vente (certains lots ne renferment même que des Kolas rouges) ; les Kolas blancs et les Kolas rosés entrent pour 1/3 ou pour 1/4 au maximum et sont mélangés.
2o Kolas rosés. — Dans une charge de Kolas de Beyla, on trouve ordinairement toutes les gammes entre les Kolas franchement rouges et les Kolas blancs. Les malinkés nomment ces Kolas de teinte intermédiaire Sa oura. Il parait qu’il existe des arbres qui produisent exclusivement cette sorte de coloration : nous n’en avons pas observé. Parmi ces Kolas de teinte claire, la coloration la plus fréquente est une teinte d’un rose très clair un peu lavée de blanc-jaunâtre.
3o Kolas blancs (Oro goué des dioulas). — Ne se rencontrent qu’en très petite quantité à Beyla. La noix est d’un blanc de neige au sortir du tégument ; mais, au bout de quelque temps, elle prend à l’air une teinte blanc-jaunâtre ou jaune légèrement verdâtre. C’est cette dernière teinte qu’elle a sur tous les marchés.
Il est très difficile d’évaluer la quantité de Kolas apportés chaque année au marché de Beyla. Les patentes de dioulas délivrées aux caravaniers pourraient fournir des indications à ce sujet ; mais l’administration, avec raison, laisse passer en franchise une grande quantité de charges[319]. En 1908, le cercle de Beyla avait encaissé seulement 4.000 francs de patentes, correspondant à 1.300 charges (de 30 kilog.), circulant dans le pays. En réalité, il en circule beaucoup plus.
D’après M. Liurette, il passerait à Beyla, chaque année, environ 400 tonnes de noix de Kola, soit 16.000 charges.
Selon l’administrateur Leprince, c’est à 12.000 charges qu’il faudrait évaluer la quantité de Kolas produites par le cercle de Beyla ou transitant sur son territoire.
Il nous reste à dire quelques mots sur la valeur réelle des Kolas au marché de Beyla.
Au marché de Lola, comme nous l’avons vu, les dioulas les achètent habituellement à raison de 500 Kolas pour 5 fr. ou 15 francs la charge de 25 à 27 kilog.
Rendus à Beyla, à 8 jours au N. de Lola, les Kolas ne valent encore que 25 fr. la charge de 1.500 noix ou 1 fr. 66 le cent en moyenne, soit 300 noix pour 5 fr. Nous-même les avons payées, sur la place publique, le 7 février 1909, c’est-à-dire à l’époque où ils sont déjà rares, sur le pied de 250 à 270 noix pour 5 fr.
Les gros Kolas rouges triés se vendaient à raison de 200 noix pour 5 fr.
Pour que cette marchandise puisse se vendre à Beyla à un prix aussi faible, il est nécessaire qu’elle n’ait point acquitté de droits d’entrée, car, en ajoutant au prix d’achat à Lola la taxe de colportage et le droit d’entrée de 0,75 par kilog., la charge à Lola même reviendrait déjà à 36 fr. ; il serait donc tout à fait impossible qu’elle se vende 25 fr. à Beyla.
Ce seul fait montre sur quelle étendue se pratique aujourd’hui la contrebande.
Le colporteur indigène répugne à acquitter des taxes. Comme il est presque toujours insolvable, en fraudant il s’expose seulement à voir confisquer sa marchandise. Les postes de douane n’ayant qu’un personnel très restreint, il est facile de passer sans être surpris.
En 1909, le poste de douane qui a été installé à Danané dans la haute Côte d’Ivoire, n’existait pas encore et il était très aisé d’éviter les postes de la haute Guinée, en passant d’abord sur le territoire de la Côte d’Ivoire.
Les caravaniers se rendaient à Ouaninou, dans le cercle de Touba, puis faisant un détour sur Kouroukoro et Maninian, ils venaient tomber à Kankan.
Ces colporteurs contrebandiers ont droit, selon nous, à de sérieuses circonstances atténuantes, car le bénéfice qu’ils réalisent, même en évitant la taxe, est très minime.
Pour se rendre de Lola à Bamako ou à Banemba, où il écoule ses Kolas, le dioula doit marcher environ 30 jours en faisant des étapes d’une vingtaine de kilomètres par jour et en portant sur sa tête (à moins qu’il n’ait quelques baudets, qui meurent fréquemment en route), une lourde charge de 25 à 30 kilog.
Parvenu à destination, il ne reste plus au dioula que 1.000 Kolas environ. Il a dû en sacrifier environ 500 en cours de route : certaines noix étaient avariées par le Sangara ou germées et il a fallu les jeter ; d’autres ont été distribuées aux hôtes et aux amis pour prix du logement et de la nourriture. Les 1.000 Kolas qui restent sont mis en vente sur le marché. Il faudra plusieurs jours pour les écouler.
Supposons que les 3/5 de la charge comprennent de petites noix et les 2/5 des grosses noix. A Bamako, les premières se vendront 0 fr. 05 pièce ; les 600 rapporteront 30 fr., les 400 autres pourront se vendre 0 fr. 10 pièce et auront rapporté 40 fr. ; la charge aura donc été écoulée à raison de 70 fr.[320], et comme elle a coûté environ 15 fr. à Lola, elle aura procuré un bénéfice de 55 fr. au colporteur contrebandier ; si toutes les taxes avaient été acquittées, le bénéfice serait de 35 fr. seulement.
Pour réaliser un bénéfice aussi maigre, 40 journées environ se sont écoulées entre la date de l’achat et la date de la vente et le caravanier a dû parcourir 600 kilomètres lourdement chargé et en menant une existence de privations.
Avec les 70 fr. retirés de la vente des Kolas, le dioula soudanais, achetait autrefois à Banemba du sel de Taoudéni venu par Tombouctou et Nioro. A Bamako, il faisait l’acquisition de tissus d’Europe. Aujourd’hui il trouve ces marchandises à meilleur compte à Kankan où existent une vingtaine de maisons européennes. Il peut s’y procurer non seulement des étoffes, mais aussi du sel gemme en tables, provenant de Roumanie, presque semblable à celui de Tombouctou, et se vendant seulement 0 fr. 75 à Kankan, environ 1 fr. à Beyla. Sur ces marchandises le dioula ne réalise que de maigres bénéfices. Seul le bétail donne parfois d’assez belles recettes ; il est amené du cœur du Soudan et vendu soit à Beyla, où de nombreux troupeaux se sont développés grâce à ces introductions, soit même aux peuplades forestières chez lesquelles on le débite comme viande de boucherie en l’échangeant contre du caoutchouc. Mais le convoyage des troupeaux de Bamako vers Lola et Nzo est lent, les maladies à trypanosomes sont fréquentes, de sorte qu’il y a souvent des déchets nombreux. Aussi le pécule du dioula s’accroit lentement.
2o HAUTE COTE D’IVOIRE.
Nous avons fait connaître dans un chapitre précédent l’importance de la production des noix de Kola dans la partie N.-O. de la forêt de la Côte d’Ivoire, spécialement chez les Dyolas ou Dans, chez les Bétés et chez les Lôs ou Gouros.
« Le commerce des Kolas, écrit le capitaine Laurent, est le seul auquel se livrent les Dyolas. Ils s’y sont adonnés de tout temps, car il est leur seul moyen de se procurer tout ce qui leur manque. Le commerce se fait soit isolément dans les villages, l’acheteur traitant directement avec le récolteur, soit sur des marchés périodiques où colporteurs et vendeurs se rendent en grand nombre. Les objets les plus divers tiennent lieu de monnaie. Les plus appréciés sont le sel, les pagnes, la toile, le cuivre en baguettes ou bracelets, les coupes-coupes, les instruments de culture, les bœufs, les articles de verroterie.
« Les marchés sont hebdomadaires et se font toujours aux mêmes endroits. Les plus importants sont ceux de :
Noms des marchés Jour Provenance des indigènes qui les fréquentent
Té » Cantons du N.-E. et Touras.
Dioandougou » Cantons du S.-E.
Togouapolé mardi Canton de Plépolé, Végoui, Nuanlé, Iésé.
Oua mardi Canton de Gouro, Sé, Ouansoménou, Oua nord.
Flampleu dimanche Canton d’Oua (centre et sud), Doualé, Koualeu, Iorolé, Gouané, Nuanlé et divers groupements Guérés ; très important.
Bounda samedi Canton de Blossé, Lolé, Koulinlé, très important.
Fineu mardi Canton de Blossé, Iorolé, Koulinlé, Folé.
Danané jeudi Canton de Houné.
« Tous ces marchés sont fréquentés par les colporteurs mandingues de Touba et Beyla et par des Guerzés. Ceux du bassin de la Nuon : Zoualé (le jeudi), Gapleu (le mardi), ne reçoivent que de rares Guerzés.
« Les étrangers venant acheter les Kolas sont toujours bien accueillis.
« D’une façon générale, les trafics se font sans la moindre difficulté. Les Dyolas sentent qu’ils ont besoin des étrangers et les ménagent. Ils ne leur font pas payer le logement, mais simplement la nourriture et encore les colporteurs s’en tirent-ils à bon compte s’ils savent s’y prendre. Pour peu qu’ils soient habiles et beaux parleurs, ils s’installent en maîtres et sont bien traités partout où ils passent ; leurs conseils sont écoutés, généralement suivis, et leur influence est grande. »
Jusqu’à ces dernières années, les Dyolas vendaient leurs Kolas sur place aux Mandés. Rares étaient ceux qui faisaient le colportage.
Ils s’y mettent un peu maintenant que nous leur assurons la sécurité des routes. Ils se risquent jusqu’à la lisière N. de la forêt, faisant le petit commerce d’intermédiaires, aux marchés de Nzo, Oua, Gouro, Iuro, Flampleu, Danané, Bounda, Fineu. Aux marchés importants de Bounda (Blossé) et Flampleu (Oua), il se vend une moyenne de plus de 100.000 noix par semaine.
Les marchés se tiennent presque toujours en dehors du village, sur une place bien nettoyée située dans la forêt, au point de rencontre de plusieurs sentiers et souvent à quelques centaines de mètres de toute habitation.
« Ils durent, en général, écrit Laurent, de 8 h. du matin à 2 h. de l’après-midi. Ils commencent par le trafic des céréales, des poulets et de menus objets entre indigènes du voisinage. Puis vers 10 heures, une fois disparus les femmes et les enfants, le commerce des Kolas pratiqué exclusivement par les hommes fait son début.
« Les vendeurs s’installent pêle-mêle à l’ombre, exposent leurs fruits, soigneusement enveloppés dans des feuilles et attendent. Les colporteurs s’approchent tenant à la main un objet de troc quelconque et le présentent à la ronde en criant « Eh ! Eh ! » Quand ils ont trouvé un amateur, ils s’arrêtent et négocient.
« Quand les deux parties sont d’accord, le colporteur dépose à terre l’objet qu’il cède et se fait compter les Kolas dans un pagne. Il les examine avec soin, présente ses observations, refuse ceux qui lui paraissent suspects. Acheteur et vendeur ont jusqu’au dernier moment le droit de se dédire. Les comptes terminés, ils se consultent une dernière fois du regard et si l’accord persiste, le vendeur donne un Kola supplémentaire qui est le signe de la conclusion définitive du marché.
« L’acheteur, non plus que le vendeur, ne répond pas des vices cachés de sa marchandise. C’est à la partie adverse à examiner sérieusement et à ne pas s’engager à la légère. »
Laurent fournit la mercuriale des Kolas à Danané (pour 1907) :
Un coupe-coupe (machète) = 200 Kolas.
Un bracelet en cuivre = 30 à 40
Un pagne mandingue = 300 à 500
Un bila (petit pagne) = 100
Un collier de perles = 80
Un bœuf de belle taille = 9.000 à 10.000
La valeur de chaque noix pesant 12 à 15 grammes serait de 0 fr. 05.
En avril 1909, au marché de Oua, le prix des Kolas était notablement moins élevé et les pièces de monnaie commençaient à avoir cours.
Les dioulas obtenaient pour 5 francs 320 à 350 noix. La valeur des Kolas était donc d’environ un franc le kilog. Contre des marchandises, le prix était encore moins élevé : pour un pagne valant deux francs à Touba on obtenait 200 noix.
Kahounien, par 6° 57′ de lat., est le marché limite des Kolas vers le sud dans le bassin du Cavally ; les caravaniers du Nord s’y rencontrent avec les Guerzés du Sud qui viennent aussi y acheter des Kolas, car eux-mêmes n’en produisent pas.