PREMIÈRE PARTIE.
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Historique général
CHAPITRE PREMIER.
Notes historiques et géographiques sur le Kola avant le XIXe siècle.
Malgré les rapports indiscutables qui existèrent à l’époque romaine entre les peuples de la Méditerranée et les peuplades vivant au-delà du Sahara (Æthiopiens et Leucæthiopiens), il semble bien certain que la noix de Kola fut complètement ignorée du monde civilisé ancien. A notre connaissance, aucun auteur de l’époque latine n’a fait mention d’un produit végétal qui puisse lui être assimilé. Les anciens auteurs arabes, eux aussi, sont tous restés muets sur cette question.
Cependant il est non moins évident qu’à une époque très reculée, le Kolatier était domestiqué dans certaines régions de l’Afrique tropicale et ses amandes faisaient déjà l’objet d’un commerce florissant au Soudan lorsque l’Islam y pénétra.
Les premiers renseignements sur ce produit précieux parvinrent en Europe au XVIe siècle, peu de temps après le début des grands voyages sur la côte d’Afrique, voyages inaugurés par les Normands, les Portugais et les Gênois, plus d’un siècle avant la découverte de l’Amérique.
Du XVIe au XVIIIe siècle, de nombreux voyageurs, ainsi que des géographes et des naturalistes, ont cité les Kolas au nombre des productions curieuses rencontrées en Afrique ; mais, à vrai dire, les renseignements de ces auteurs sont bien vagues : la légende et les anecdotes racontées aux navigateurs par les indigènes trouvent la plus grande place dans leurs « Relations ».
Lamarck, écrivant l’histoire du règne végétal dans l’Encyclopédie[1], pouvait donc dire, avec juste raison, que l’arbre produisant le Kola était encore totalement inconnu à son époque (1789).
Pour montrer combien étaient incertains les renseignements publiés jusque-là sur ce produit, nous n’avons pas cru superflu de compulser tous les textes anciens dans lesquels il en est fait mention.
Nous donnerons ci-après le répertoire bibliographique précis de ces textes ainsi que la traduction littérale ou la citation de ceux qui nous ont paru les plus intéressants, afin d’épargner à d’autres une perte de temps assez sérieuse[2].
Le plus ancien ouvrage édité en Europe, dans lequel il est question de la plante qui nous intéresse, est le livre de Léon l’Africain qui visita, au commencement du XVIe siècle, une grande partie de l’Afrique du Nord, du Sahara et du Soudan occidental, entre le Niger et le Tchad. Fixé plus tard en Europe, il publia, en 1556, une relation de ses voyages dans laquelle il fit connaître quelques-uns des produits de l’Afrique. Ce qu’il dit du Kola est si imprécis qu’il serait impossible de reconnaître la précieuse noix sans l’appellation de Goro[3] qu’il lui donne et qui est encore le nom sous lequel la désignent les indigènes du Soudan. D’ailleurs, il est certain que Léon l’Africain n’avait pas atteint le pays des Kolatiers et qu’il en avait seulement vu les amandes apportées par les caravaniers dans la région qu’il a parcourue.
Temporal donne la traduction suivante du paragraphe relatif à ce produit :
« Toutes les régions qui sont autour d’icelui (fleuve Niger) ont fort bonnes terres, qui produisent des graines en grande abondance et du bétail une infinité ; mais il n’y croît aucune espèce de fruits, hors quelques-uns que portent certains arbres d’une merveilleuse grandeur, et leur fruit ressemble aux chataignes tenant quelque peu de l’amer. Ces arbres croissent assez loin de la mer, en terre ferme et le fruit est nommé Goro. »
Dans la littérature arabe la plus ancienne, on aurait trouvé également une citation concernant la noix de Kola. C’est ainsi qu’un médecin El Ghaffki vantait déjà ses propriétés reconstituantes, disent certains ouvrages. Nous avons pu nous assurer qu’il y a là une erreur commise par le traducteur du célèbre auteur arabe Ibn-el-Beithar[4] qui donne en effet, d’après ce médecin dont les écrits ne sont point parvenus jusqu’à nous, la description incomplète et invraisemblable d’une plante qui fut rapportée par le traducteur à un Sterculia. Nous n’hésitons pas à nous inscrire en faux contre cette assertion. Il s’agit sans doute d’une espèce de Zingibéracée.
Quarante-neuf ans plus tard, Dalechamps[5], dans son Histoire des plantes, reprit les notes de Léon l’Africain.
C’est au portugais Eduardo Lopez[6], qu’est due la première description exacte du fruit et de l’amande du Kolatier. La relation originale de ce navigateur n’est malheureusement point parvenue jusqu’à nous, mais, il en fut fait par Pigafetta deux traductions, l’une en italien, l’autre en latin, qui ont été conservées. Voici la transcription du texte italien :
« .... Il y a d’autres arbres qui produisent des fruits nommés Cola. Ces fruits sont grands comme des pommes de pin et ont à l’intérieur d’autres fruits semblables à des châtaignes dans lesquels il y a quatre pulpes séparées de couleur rouge et incarnat. On les met dans la bouche, on les mâche et on les mange pour éteindre la soif et rendre l’eau sapide. Ils soutiennent l’estomac et lui sont agréables. Ils sont bons surtout pour le mal de foie. L’on disait qu’en aspergeant de cette matière le foie déjà putréfié de poule ou d’un autre oiseau semblable, le foie recouvre sa fraîcheur et presque son état primitif. Cet aliment est d’un usage commun à tous, en grande quantité et c’est à cause de cela une bonne denrée. »
A part la fable de la fin qui est dans le goût de l’époque, cette courte note renferme des renseignements intéressants dont l’exactitude fut reconnue par la suite. Les fruits semblables à des pommes de pin dont parle l’auteur sont des follicules et les autres fruits contenus à l’intérieur des premiers, semblables à des châtaignes et dans lesquels « il y a quatre pulpes séparées de couleur rouge » ne sont autres que les amandes.
Il est curieux de constater que Pigafetta faisait ainsi connaître la noix de Kola à quatre cotylédons qui ne devait être signalée à nouveau que trois siècles plus tard. C’est en effet cette espèce qui existe dans la région du Congo où Eduardo Lopez avait navigué.
Quelques années seulement après cette publication, Charles de l’Ecluse (Clusius) donnait de nouveaux renseignements sur le Kola.
Il avait en effet reçu d’un médecin hollandais, nommé Roelsius, deux morceaux d’une noix ainsi que la curieuse lettre traduite ci-après, qu’il publia dans ses Mémoires sur les végétaux exotiques[7].
« Le Coles, dit-il, est le fruit d’un arbre, lequel a des feuilles de poirier, mais plus longues. Toutefois l’arbre qui porte les Coles doit appartenir aux arbres ou arbustes à silique, car ce fruit ressemble à nos fèves ou haricots, sauf que les siliques sont plus longues et plus grandes et de couleur blanche. Il y a dedans quatre ou cinq fruits semblables aux deux que je vous donne, chacun d’eux est recouvert d’une écorce blanche ; celle-ci étant enlevée, la partie intérieure du fruit est rouge incarnat, possédant la couleur du cinabre et du minium, que le chirurgien qui m’a donné ces noix appelait « vermillon » dans notre langue. Le fruit, facilement décortiqué, se sépare en deux moitiés, comme nos fèves.
« Les deux que je vous envoie étaient unis. Le fruit de Cola desséché est solide et très dur, de sorte que l’on s’étonne d’entendre dire qu’il convient à l’estomac et qu’étant mâché, il donne de la saveur à n’importe quelle boisson que l’on prend ensuite. Les habitants de la région du Cap-Vert les prennent toujours à jeun et, à ce qu’ils disent, supportent le jeûne un jour entier, dès qu’ils en ont mangé trois ou quatre.
« Voilà ce que je sais de ce fruit, non par expérience, mais pour l’avoir entendu dire et que, dans mon musée de Middelburg, vous m’avez demandé de vous écrire. »
Et Clusius ajoute :
« C’est là tout ce que dit Roelsius. J’ai observé que les fruits envoyés par Roelsius étaient troués par le milieu et avaient dû être traversés d’un fil pour être suspendus et (ainsi que je le suppose) plus facilement desséchés et facilement conservés. »
Le fruit couleur rouge incarnat qui se sépare en deux moitiés, suivant l’expression de Roelsius, est bien certainement le Kola à deux cotylédons. C’est du reste, encore aujourd’hui, la seule espèce qui soit importée et consommée par les indigènes de la région du Cap-Vert.
En 1605, les deux groupes d’espèces fournissant de bonnes noix de Kola — Cola acuminata et Cola nitida — avaient donc déjà été observées, mais personne ne songea à les différencier tant les renseignements recueillis à leur sujet étaient imprécis.
Les observations qui suivent concernent le groupe du Cola acuminata lorsqu’elles ont été faites le long de la côte au sud et à l’est du Golfe de Guinée, et le Cola nitida quand elles se rapportent à la Sénégambie, au Soudan et aux pays côtiers situés à l’ouest de la Côte d’Or.
On lit également dans le Pinax[8], de G. Bauhin, publié en 1620, une courte note se rapportant à ces graines décrites sous la mention suivante : X. — Arbor fructu nucis pinæ specie.
J. Bauhin, un peu plus tard, en 1651, résume dans son Histoire Universelle des Plantes ce que l’on sait du Kola, et il en est fait mention dans plusieurs chapitres. Nous pensons qu’il est inutile de les reproduire[9].
Dans les relations des missionnaires apostoliques du Congo, le P. Carli, en 1668, signale qu’on lui apporta à Bamba « quantité de racines rondes semblables à des truffes, mais qui croissent sur des arbres et qui sont de la grosseur des limons. Elles renferment quatre ou cinq noix dont l’intérieur est rouge. L’usage des nègres est de les couvrir de terre pour les conserver fraîches. S’ils veulent les manger, ils les lavent soigneusement et ne manquent point de boire un peu d’eau après les avoir avalées. Le goût en est amer, mais cette amertume fait trouver l’eau délicieuse. On les appelle Kola et les Portugais de Loanda les aiment beaucoup. Carli envoya une caisse de ces noix à ses amis de l’Europe qui lui marquèrent leur reconnaissance par divers présens[10] ».
L’Histoire Générale des Voyages, d’où provient la citation ci-dessus publiée par l’abbé Prevost en 1748, renferme de curieux renseignements sur les Kolas. L’auteur a rassemblé dans cette encyclopédie à peu près tout ce que les voyageurs antérieurs ont dit sur ces fruits. Aux indications de Lopez et de Roelsius sont jointes celles de Merolla, Dapper, Fuich, Jobson, Brüe, etc...
D’après Lopez, « le Kola est d’un usage fort commun au Congo et son abondance en rend le prix très vil. » Le même auteur met l’arbre qui le produit au rang des palmiers. Merolla dit que la première écorce, ou plutôt la cosse du Kola renferme plusieurs fruits et que sa couleur est d’un rouge cramoisi. Les Portugais font tant de cas de cette espèce de noix, continue-t-il, que s’ils rencontrent une dame dans les rues leur première civilité consiste à lui offrir du Kola. Dapper a compté jusqu’à 10 ou 12 noix dans une même cosse. Il ajoute que « ce fruit ne vient qu’une fois l’année et que si l’on en mange le soir, il trouble le sommeil[11]. »
Cette collection de Relations de voyages rapporte aussi l’usage du Kola, d’après Moore, en 1735. Ce voyageur[12] signale que, chez certains nègres, les noix de Kola entrent dans la série des cadeaux dus au père de la fiancée par le fiancé. Fuich, dans son exploration du Sierra Leone, en 1607, avait déjà signalé des faits analogues que nous rapportons :
« Plus loin dans l’intérieur des terres, il croît un fruit nommé Cola ou Kola, dans une coque assez épaisse. Il est dur, rougeâtre, amer, à peu près de la grosseur d’une noix, et divisé par divers angles. Les nègres font des provisions de ce fruit et le mâchent, mêlé avec l’écorce d’un certain arbre. Leur manière de s’en servir n’a rien d’agréable pour les Européens. Celui qui commence à le mâcher le donne ensuite à son voisin, qui le mâche à son tour et qui le donne au nègre suivant. Ainsi chacun le mâche successivement, sans rien avaler de la substance. Ils le croient excellent pour la conservation des dents et des gencives. Les chevaux n’ont pas les dents plus fortes que la plupart des nègres. Ce fruit leur sert aussi de monnoye courante, et le pays n’en a pas d’autre.
« L’auteur du Golden Trade observe que le Kola est fort estimé des nègres qui habitent les bords de la Gambie, et que les Anglais ne lui donnent pas d’autre nom que celui de noix. Elles ressemblent, dit-il, aux châtaignes de la plus grosse espèce, mais leur coque est moins dure. Le goût en est amer. On en fait tant de cas parmi les nègres, que dix noix de Kola font un présent digne des plus grands rois. Après en avoir mâché, l’eau la plus commune prend le goût de vin blanc et paraît mêlée de sucre. Le tabac même en tire une douceur singulière. On n’attribue d’ailleurs aucune autre qualité au Kola. Les personnes âgées, qui ne sont plus capables de le mâcher, le font broyer pour leur usage. Mais ce n’est pas le peuple qui peut se procurer un ragoût si délicieux, car 50 noix suffisent pour acheter une femme. On en fit présent de six à Jobson, mais il n’eut jamais l’occasion d’en voir croître sur l’arbre. Les Portugais prétendent que le Kola vient du pays de l’Or, et que les nègres de la Gambie le reçoivent dans une grande baye au delà de Cachac, où ils trouvent d’autres nègres qui leur apportent de l’or et quantité de Kola. Cependant Jobson remarque qu’on le trouve plus cher à mesure qu’on descend la rivière et que, plus haut, les nègres l’ont avec plus d’abondance, sans qu’il ait pu découvrir d’où ils le reçoivent. Ils paraissaient surpris que les Anglais ne l’estimassent pas autant qu’eux. Jobson se proposait d’en apporter quelques noix en Angleterre, mais il s’aperçut qu’il s’y forme des vers, et qu’elles ne peuvent se conserver.
« Barbot décrit l’arbre qui produit cette fameuse noix. Il lui donne le nom de Frogolo. Il assure que la région de Sierra Leone en est remplie ; qu’il est d’une hauteur médiocre ; que la circonférence du tronc est de 5 ou 6 pieds ; que le fruit ressemble aux châtaignes, et qu’il croît en pelotons de dix ou douze noix, dont quatre ou cinq sont sous la même coque, divisées par une peau fort mince ; que le dehors de chaque noix est rouge avec quelque mélange de bleu ; que si elle est coupée, le dedans paraît d’un violet foncé. Les nègres et les Portugais en demandent sans cesse, comme les Indiens ne demandent que leur arrak et leur bétel. Il ne vient qu’une fois chaque année, continue Barbot ; il est d’un goût qui tire sur l’amer ; il fait trouver l’eau fort agréable ; et il est fort diurétique. Les nègres en font un commerce considérable dans les terres. Ils en fournissent une race d’hommes blancs[13] qui viennent le prendre de fort loin ; et le même auteur apprit des Anglais de l’Isle de Bense, qu’il en passe tous les ans par terre une fort grosse quantité à Tunis et à Tripoli. »
Le P. Labat, historiographe du chevalier de Brüe, le directeur de la Compagnie des Indes au Sénégal, dans la relation de voyage de ce dernier, fournit à plus d’un siècle d’intervalle, un certain nombre de renseignements qui confirment les dires de Fuich et d’autres qui les infirment[14].
De Brüe remarqua, pour la première fois, des Kolas entre les mains des indigènes, en 1701, en se rendant de la rivière Gambie au rio Cacheo. Il s’arrêta au village de Bintan sur la rivière de Saint-Grigou, — aujourd’hui Songrougou en Casamance.
« Là il fut reçu par la femme d’un capitaine anglais nommé Agis, une mulâtresse veuve d’un Portugais et après « quelques instants de conversation, une de ses esclaves, jeune et belle, mais vêtue fort immodestement, présenta à M. de Brüe et à sa compagnie un bassin rempli de colles ».
« Ce sont des fruits qui approchent beaucoup pour la figure, l’odeur, la grosseur, la couleur et le goût des marrons d’Inde. Ce ne sont pourtant pas des marrons d’Inde, du moins de l’espèce de ceux que l’on voit si commun à Paris. Je suis fâché que mes mémoires ne me descrivent pas assez clairement l’arbre qui les porte, pour en faire part au public. Ce que j’en sçai, c’est que ces fruits viennent de plus de trois cents lieues à l’est de Bintan. On en trouve encore à Serre-Lionne, mais en plus petite quantité, et par cet endroit on les estime plus que ceux qui viennent de plus loin et qui sont plus rares. Ce fruit est environné de deux écorces : la première est grise, assez forte, dure et cassante ; la seconde qui est la plus proche de la chair, n’est qu’une pellicule blanchâtre, mince et peu adhérente quand le fruit est un peu sec.
« Ce fruit est amer, et n’a, ce me semble, d’autre vertu que d’imprégner la bouche d’une amertume que les Portugais et les Nègres du païs disent être excellente pour faire trouver l’eau que l’on boit ensuite des plus délicieuses. Il est vrai qu’il faut que l’eau soit bien mauvaise pour ne pas paraître bonne après un tel manger. Les gens sages disent que l’usage fréquent de ce fruit gâte l’estomac ; je n’en sçai rien de bien assuré : ce que je sçai et qui est connu de tout le monde, c’est qu’il rend la salive et les dents toutes jaunes ; on peut tirer de là telle conjecture qu’on voudra ».
Il est curieux de constater le peu d’intérêt que de Brüe et le P. Labat attachaient à cette époque à la noix de Kola. Ce produit, bien qu’il fût consommé dès le XVIe siècle au Cap-Vert, devait être encore relativement peu apprécié par les indigènes du Sénégal proprement dit, puisque de Brüe, qui vivait depuis longtemps en Afrique occidentale, ne semble pas l’avoir observé avant son voyage dans les pays colonisés par les Portugais.
Nous pensons que les colons portugais contribuèrent beaucoup à développer la consommation de cette denrée, de même qu’ils avaient déjà contribué à introduire et à développer tant de cultures intéressantes le long de la côte occidentale d’Afrique.
Lorsque le célèbre botaniste Adanson parcourut le Sénégal de 1750 à 1755, les noix de Kola étaient encore probablement inconnues au Sénégal, car il n’y fait aucune allusion dans ses récits de voyage.
Pour compléter cette première partie, il convient de citer encore J. Mathews qui explora Sierra-Leone à la fin du XVIIIe siècle[15] :
« Le fruit par excellence suivant les indigènes, c’est le Kola. L’arbre comme le fruit ressemble beaucoup au noyer. Le fruit se présente en grappes serrées de 6 ou 8. Il est recouvert au dehors d’une écorce épaisse et coriace, en dedans d’une écorce plus mince et blanche. Dégagé de ses enveloppes, il se divise en deux lobes. Sa couleur est pourpre ou blanche : la première espèce obtient la préférence. Son goût tient de celui du quinquina et on lui assigne les mêmes vertus. Ceux qui peuvent s’en procurer en mâchent toute l’année. On l’offre à ses hôtes à leur arrivée et à leur départ. C’est le présent qu’on fait aux chefs. On l’envoie aussi dans les grandes occasions, soit pour sceller la paix, soit pour déclarer la guerre. Aussi en fait-on un très grand commerce avec l’intérieur de l’Afrique et avec les Portugais de Basson[16]. Le rivage du Bulland opposé à la Sierra-Leone et les bords de la rivière Scarcie sont les lieux qui le produisent meilleur et en plus grande abondance ».
Thonning, conseiller d’Etat au Danemark, qui séjourna à Christianburg, aujourd’hui Accra (Gold Coast), vers la fin du XVIIIe siècle, recueillit quelques notes et des échantillons d’un kolatier qui fut décrit en 1827, par Schumacher, sous le nom de Sterculia verticillata. Ces observations ne portent donc point sur la période qui nous occupe et nous en reparlerons dans l’un des chapitres suivants.
CHAPITRE II.
Le Kola et les Kolatiers au XIXe siècle.
La connaissance de la noix de Kola à la fin du XVIIIe siècle se réduisait donc à quelques relations de voyageurs ayant surtout trait aux qualités hygiéniques et médicinales qu’on attribuait à la noix.
La plante productrice n’était point connue ; on ne soupçonnait même pas à quel groupe du règne végétal appartenaient les arbres producteurs de l’amande si renommée en Afrique. C’est au botaniste Palisot de Beauvois qui séjourna aux royaumes d’Oware et de Bénin en 1786 et 1787, que l’on doit les premiers renseignements précis sur le Kolatier de ce pays, espèce qu’il dénomma Sterculia acuminata[17].
Est-ce à dire qu’il fut le premier à décrire une espèce de Cola comestible ? Cela est extrêmement difficile à établir et nous nous sommes livrés à ce sujet à des recherches particulièrement délicates que nous exposerons dans le chapitre suivant, en traitant de l’Histoire botanique des Kolatiers.
Nous montrerons que c’est le botaniste Ventenat qui a donné à une espèce de ce groupe de Kolatiers, les premières dénominations scientifiques de Sterculia nitida et S. grandiflora.
Toutefois Ventenat n’eût point connaissance des propriétés des graines des espèces qu’il décrivit et ne soupçonna même point qu’elles pouvaient être la source des noix de Kola.
En revanche, Palisot de Beauvois n’avait pas ignoré les usages du Kola, puisqu’il rapporte que « les nègres d’Oware mangent ce fruit avec une sorte de délices, avant leur repas, non pas à cause de son bont goût puisqu’il laisse dans la bouche une espèce d’apreté acide, mais à raison de la propriété singulière qu’il a de faire trouver bon tout ce qu’on mange après en avoir mâché. »
« Il n’y a pas de doute, continue-t-il, que le Sterculia acuminata, dont le fruit et les amandes ressemblent à ceux du Kola dans la description des anciens voyageurs et botanistes qui croît à Oware où il porte aussi le nom de Kola et dont les propriétés sont à peu près les mêmes, ne soit le Cola mentionné dans les ouvrages des deux Bauhin ; mais il faut rejeter le merveilleux qu’on lui attribue ».
Il s’attache donc à réfuter les assertions de l’auteur de l’Histoire des Voyages... « la noix, dit-il, n’est ni rare ni précieuse, j’en ai échangé plusieurs fois 20 à 30 noix pour une poignée de cauris dont deux ou trois tonnes pleines n’auraient pas payé la femme la moins parfaite ».
Palisot de Beauvois exagérait le prix des négresses — à moins qu’elles n’aient beaucoup perdu de leur valeur depuis la suppression de la traite côtière des esclaves ! — suppression qui, d’après ses prévisions aussi erronées que celles de Mme de Sévigné en ce qui concernait l’avenir du café, devait entraîner la ruine de l’Afrique.
Nous reproduirons plus loin ce que raconte cet auteur dont les assertions furent reprises par Poiret en 1806, pour la rédaction de l’article Sterculier de l’Encyclopédie botanique qu’il continuait après Lamarck[18]. Disons cependant de suite que des erreurs scientifiques assez importantes sont à relever dans la diagnose botanique de Palisot de Beauvois et qu’il ne faut pas prendre à la lettre sa critique des récits des voyageurs qui avaient parlé du Kola avant lui.
C’est qu’en effet, il voyagea dans une région où ne croît pas l’arbre producteur de la graîne estimée au Soudan, la noix de Kola à deux cotylédons ; il ne put observer que l’arbre produisant la noix de Kola à quatre cotylédons que les nègres consomment seulement quand ils n’ont pu se procurer l’autre espèce qu’ils considèrent comme bien supérieure.
A l’époque où Mungo-Park fit son premier (1793-1797) et son deuxième voyage (1805), les Kolas étaient encore probablement peu connus sur les marchés de la Sénégambie et du Niger moyen, puisque le célèbre voyageur ne cite pas cette denrée parmi les produits vendus au marché de Sansanding[19], ni même dans la mercuriale des produits d’Afrique. Sa relation ne fait mention qu’une seule fois des fameuses noix : à Julikunda (dans le Dentilia), le roi lui offrit quelques noix de Kola.
Vers la même époque cependant, Durand[20] le directeur de la Compagnie du Sénégal (1784-1785), à l’occasion de son voyage au Serre-Lionne, parle du commerce du « Colles » fruit « que les Portugais trouvent excellent, malgré son amertume, parce qu’il a la propriété de faire trouver une grande saveur à l’eau » et il ajoute plus loin : « Le Cola, fruit fameux dans ce pays, est très estimé par les naturels et par les Portugais qui l’emploient comme le quinquina. Ces derniers envoient de petits navires le long de la côte pour en ramasser le plus possible ».
Le même produit est également signalé par Tuckey en 1818[21] comme fréquent sur la côte du Congo, où il porte le nom de Cola (Sterculia acuminata Pal. de Beauv.).
G. Don, qui explora, en 1822, la côte occidentale d’Afrique, rapporta des échantillons botaniques nombreux parmi lesquels se trouvait la plante qu’il décrivit sous le nom de Sterculia macrocarpa et dont il sera question plus loin.
Avec le grand voyageur R. Caillié[22], les renseignements, jusqu’ici très clairsemés, se font un peu plus précis.
Cet explorateur parcourut une grande partie du Soudan, de 1824 à 1828, et son journal de voyage publié en 1830 renferme de nombreuses citations concernant le Kola.
Il parle d’abord de cette graine à propos des mœurs des Nalans et des Landanas de la Guinée française. Pour le mariage (I, 236), « le jeune homme envoie un dernier présent de rum, de tabac et de quelques noix de Colats[23] très communs sur les bords du Rio-Nunez et qui doivent toujours être de couleurs différents ». Il raconte ensuite que « le père de la prétendue prend deux des Colats, l’un blanc, l’autre rouge ; il les coupe par le milieu et jette en l’air la moitié de chacun pour en tirer un augure favorable. Après avoir examiné la manière dont ils sont tombés, s’il est satisfait sur ce point, il appelle sa fille qui n’est pas encore instruite des demandes qu’on a faites pour l’obtenir et qui le plus souvent ne connaît point l’amant qui la recherche.
« Il lui fait manger un morceau de chaque moitié des Colats dont il a tiré un présage et la prévient, en présence des assistants, qu’elle va devenir l’épouse de celui qui a envoyé les présents et, le jour même, sans consulter son goût on emmène la malheureuse chez l’époux qu’elle n’aimera peut-être jamais ».
René Caillié se servit du Kola, comme monnaie ou comme cadeau, à maintes reprises au cours de son voyage et le cite comme drogue d’échange commerciale à Jeinné (Djenné) et aussi chez les piroguiers du Niger.
« Le 5 août, dit-il (II, 5), les marchands mandingues destinés à faire le voyage de Djenné, mirent des feuilles fraîches à leurs Colats pour les tenir dans l’humidité ; ils les visitèrent tous et les comptèrent : ils ont aussi coutume de les humecter avec un peu d’eau pour les conserver.
« Le 6, la caravanne se mit en route quoiqu’il plût à verse.
« Les voyageurs étaient au nombre de 15 à 20, hommes et femmes emportant chacun sur sa tête une charge de 3.500 colats, fardeau que je soulevais à peine. Les habitants m’ont assuré que le produit en sel des 3.500 colats vendus à Timé était le prix de deux esclaves, mais leur bénéfice comme j’ai pu en juger plus tard, n’est pas considérable, parce qu’ils sont obligés de faire de grandes dépenses le long de la route, non seulement pour subvenir à leur subsistance, mais encore pour payer les droits de passe. La vente de leurs Colats varie beaucoup, comme je l’ai vu par la suite : ces fruits ne croissent pas dans ce pays... ».
Plus loin (II, p. 17), il ajoute : « Les habitants de Timé sont mandingues, ils font tous des voyages à Jeinné », mais ils ne peuvent faire « que deux voyages par année parce qu’ils sont obligés d’aller à Tenti et à Cani, situés à 15 jours au sud de Timé pour acheter leurs Colats. Ils me dirent que les habitants de ces villages vont eux-mêmes bien loin au sud dans un pays appelé Toman[24], pour se les procurer.
« A leur retour, ils enfouissent les Colats, les recouvrent de feuilles puis de terre, pour les conserver. Ce fruit a la propriété de se maintenir frais pendant 9 à 10 mois en prenant la précaution de renouveler les feuilles. L’arbre à Colats est très répandu dans la partie du sud : il y en a beaucoup dans le Kissi, le Couranco, la Sangaran et le Kissi-Kissi.
« Ce commerce est généralement répandu dans l’intérieur ; car les habitants, presque privés de toute espèce de fruits attachent un très grand prix à celui-ci et mettent une sorte de luxe à en avoir. Les vieillards qui n’ont plus de dents, se servent, pour le réduire en poudre, d’une petite râpe, qui est tout uniment un morceau de fer blanc auquel ils font des trous très rapprochés. Les Bambaras aiment beaucoup ce fruit ; mais comme ils n’ont pas la facilité d’aller dans le pays où on le récolte, ils en achètent pour du coton et autres produits de leur industrie agricole.
« L’arbre à Colats vient à la hauteur d’un prunier et en a le port ; les feuilles sont alternes et larges deux fois comme celles du prunier ; la fleur en est petite, blanche, à corolle polypétale.
« Le fruit est couvert d’une première enveloppe, couleur jaune de rouille ; après l’avoir enlevée, on trouve une pulpe rose, ou d’un blanc qui devient verdâtre en acquérant sa parfaite maturité : le même arbre porte des fruits de deux couleurs. La noix de Colat a la grosseur du marron et la même consistance : elle paraît d’abord très amère au goût ; mais après qu’on l’a mangée, elle laisse une saveur très douce, qui plaît beaucoup aux nègres ; en buvant un verre d’eau par dessus, il semble qu’on ait pris soin de le sucrer. La noix se sépare facilement sans se casser ni changer de couleur, mais si l’on brise l’une des deux moitiés et qu’on la laisse un instant à l’air, on s’aperçoit que la pulpe, de rose ou blanche qu’elle était, devient couleur de rouille ».
Parvenu à Tombouctou, le même auteur dit enfin (II, 303) : « J’étais surpris du peu d’activité, je dirais même de l’inertie qui régnait dans la ville. Quelques marchands de noix de Colats criaient leur marchandise comme à Jenné... ».
Le botaniste Heudelot, directeur des cultures royales au Sénégal, chargé de mission par le Muséum d’Histoire naturelle, se rendit de 1836 à 1837, du Sénégal à la Gambie et au Rio-Nunez puis au Rio-Pongo. C’est dans cette dernière région qu’il put observer les Kolatiers de la bonne espèce. Il en rapporta des spécimens botaniques accompagnés d’une étiquette portant d’excellents renseignements publiées par Baillon[25]. L’arbre fut inexactement dénommé Sterculia acuminata (no 896), et voici les renseignements qu’il donne à son sujet :
« Croît en petite quantité sur les bords du Rio-Pongo, la véritable époque de la floraison est de septembre à novembre. Je n’ai rencontré qu’un seul arbre qui eut quelques fleurs pendant le mois de mai.
« Cet arbre, qui est désigné sous le nom de Cola par les diverses peuplades qui habitent le littoral de la mer au-delà de la Casamance, et sous celui de Ngourou par les habitants du Fouta-Djalon et ceux des bords de la Gambie, jouit d’une grande célébrité dans toute cette partie de l’Afrique. Son fruit, d’un goût d’abord amer et laissant à la bouche, après l’avoir mâché, une saveur semblable à peu près à celle du jus de réglisse, fait trouver l’eau excellente. Il est l’objet d’un commerce considérable dans tout l’intérieur de cette partie de l’Afrique. Les Mahométans le regardent comme un fruit divin apporté par le Prophète, aussi est-il exhorbitamment cher dans les contrées éloignées de celles où cet arbre croît, tels que dans le Boundou et le Gabon. Il y aurait une foule de choses intéressantes à dire au sujet de cet arbre dont il ne peut être fait mention. Il existe deux variétés, l’une à noix rouges, l’autre à noix blanches ».
Dans le supplément du remarquable ouvrage de F. V. Mérat publié en 1846, qui complète les renseignements contenus dans son Dictionnaire de Matière médicale[26], il est simplement fait mention que le Dr Busseuil lui a remis, « à son retour d’Afrique, des notes manuscrites sur différents végétaux de ce pays ; ce qui concerne la noix de Gourou, fruit du Sterculia acuminata, diffère par quelques détails de ceux des autres voyageurs ; ainsi il dit que l’amande, qui se divise en deux parties, a la saveur du gland et qu’elle est blanche au dedans. Il en a usé pour rendre la sapidité de l’eau plus agréable, et il a éprouvé qu’effectivement elle est plus douce après avoir mâché cette amande que sans cette mastication ».
Ce fut aux explorateurs de la dernière moitié du XIXe siècle qu’il appartenait de nous faire connaître les principales régions de croissance des Kolatiers et l’importance commerciale qu’ont acquis les fruits de ces arbres dans les régions soudanaises, tandis que de leur côté, après Palisot de Beauvois, les botanistes Schumacher, Rob. Brown, Barter, Heckel, K. Schumann devaient essayer de nous révéler successivement la véritable place dans la classification et l’histoire naturelle des arbres produisant les noix de Kola.
Les renseignements les plus précieux furent fournis par le botaniste de l’expédition de la Pleïade, le Dr Barter, dans une lettre adressée à Sir W. J. Hooker, datée de Fernando-Po, le 2 janvier 1859 et qui fut communiquée à la Société Linnéenne de Londres[27] :
« J’ai remarqué particulièrement deux espèces de noix de Cola, produites par deux arbres différents ; les unes avec 4 cotylédons appelés « Fatak » par les Foulahs, les autres avec 2 cotylédons appelées « Gonja » par le même peuple. Je n’ai vu aucun arbre producteur de ces dernières, mais on raconte qu’elles proviennent de la contrée des Ashantis. La noix que je présente a été prélevée à Rabba, dans le stock d’une caravane revenant à la côte.
« L’espèce à 4 cotylédons est l’arbre que j’ai précisément mentionné comme existant à Fernando-Pô. Je l’ai rencontré communément dans plusieurs endroits du Bas-Niger ; il est abondant à Onitsha ; il apparaît aussi à l’Ile du Prince et il est évidemment commun sur toute la côte[28].
« Les fleurs, comme chez les autres Sterculiacées de ce pays, sont de couleur variable, crême, jaune-verdâtre ou rouge pâle. Chaque fruit paraît porter un nombre sensiblement égal de graines à l’intérieur, mais la noix avec 2 cotylédons a plus de valeur. Chaque noix Gonja, dans le pays de Nupe, est évaluée à peu près à 100 cauris tandis le Fatak vaut seulement 80 cauris en moyenne.
« Une grande quantité de Colas passe pendant la saison chaude des côtes vers l’intérieur. Les caravanes qui vont à Rabba sur le Kworra, à peu près pendant la moitié de l’année, emportent chaque mois les charges de 1.000 ânes transportées dans des paniers, un de chaque côté de l’animal et pesant chacun environ 50 livres (20 à 25 kg.). D’autres routes existent pour les caravanes dans cette partie de l’Afrique ; la principale coupe le Kworra (ou Niger) au dessus de Boussa et pénètre directement dans le pays des Haoussas. Les noix de Cola ne sont pas transportées dans leur enveloppe, cette méthode serait trop encombrante, aussi il est nécessaire de les garder humides et de les protéger contre les vents secs. Pour cela, les paniers sont entourés à l’intérieur de feuilles d’une espèce de Phrynium qui conservent l’humidité et empêchent leur dépérissement. Les bateaux navigant sur cette rivière peuvent transporter quelques tonnes de Colas dans la partie basse du Niger et les apporter à Rabba avec profit.
« La plante appelée « Bitter-Cola ou Cola amère » est très différente du Cola ordinaire. J’ai acheté des noix séchées depuis longtemps sur le marché de Borgou dans le pays de Nupe, mais je ne puis rien certifier au sujet de leur origine. Ces noix ont une très grande valeur pour la population à cause de leurs propriétés médicinales et atteignent un prix plus élevé que celle du Cola ; elles sont très amères mais non astringentes comme ces dernières. Cet arbre que je n’ai pas vu croîtrait à Onitsha et à Fernando-Pô ; il porte des fruits à peu près de la grosseur d’une petite pêche, très jolis et de couleur rouge. »
Cette relation de Barter est très intéressante, car elle renferme des renseignements précis non seulement sur le Kola, mais aussi sur son succédané le Bitter-Cola, sur lequel nous aurons à revenir dans la suite de ce travail.
Dans la relation des voyages de Barth[29], on rencontre bon nombre de notes concernant le Kola. A Kano, dit-il, (II, 15), « tantôt passait la nombreuse caravane de quelque marchand retournant au lointain pays de Gondja, chargée de noix de Gouro, ce produit si généralement estimé, qui est le café du Soudan. »
Et plus loin (II, 26), il ajoute : « la noix de Gouro, fruit du Sterculia acuminata, constitue un article des plus importants du marché de Kano. La valeur moyenne de l’importation qui s’en opère peut s’élever à 100 millions de Kourdi[30].
« La moitié passe par transit et l’autre moitié se consomme dans la province où la noix de Gouro est devenue un objet d’usage général, comme chez nous le café ou le thé. »
Dans l’Adamaoua, « Tibati, situé à l’extrême frontière sud-ouest, paraît être l’endroit le plus favorisé au point de vue de la végétation ; on y trouve en effet diverses sortes de Gouro (Sterculia acuminata). »
Dans le royaume foulbé de Gando, entre Sokoto et Saï, Barth rencontre « une caravane de marchands de Gouro qui se rendaient dans les contrées du Haoussa, transportant sur quelques centaines d’ânes les noix du Gondja (la province tributaire la plus septentrionale du royaume d’Aschanti), ce produit qui remplaçait pour nous le café dans les pays de l’Afrique centrale. »
Enfin, parlant encore plus loin (VI, p. 103) du commerce de Tombouctou, il ajoute :
« Un troisième article important pour Tombouctou est la noix de Kola ou Gouro, qui forme l’un des plus grands objets de luxe en Nigritie. Cette noix, fort semblable à une châtaigne, tient lieu de café chez les indigènes, qui l’emploient à l’état brut, ce qui en rend la mastication assez laborieuse ; tous les gens aisés, pour leur premier déjeuner, et, comme le disent les Haoussaoua « afin de détruire l’amertume du jeûne » en prennent une en tout ou en partie. Ils servent ce fruit aux étrangers en signe de bienvenue et l’offrent le plus fréquemment possible à leurs hôtes... La sorte de noix de Kola, qui arrive au marché de Tombouctou, vient des contrées occidentales du Manding, qu’arrosent les affluents supérieurs du Niger ; celle qui se trouve à Kano se tire de la province septentrionale de l’Assianti voisin. Les arbres qui produisent ce fruit appartiennent à diverses espèces telles que le Sterculia acuminata, qui porte la noix rouge qui s’expédie vers l’Orient et le Sterculia macrocarpa, dont le fruit blanc et plus gros est celui que l’on trouve à Tombouctou ; toutefois la fleur et la feuille de ces deux arbres sont presque entièrement semblables. On trie les fruits pour la vente en trois ou quatre catégories. J’ai déjà eu plusieurs fois l’occasion de parler du transport qu’en opèrent du midi vers le Niger moyen les Mossi idolâtres, à l’aide de leurs excellents ânes. »
Schweinfurth[31], le savant et célèbre explorateur allemand qui de 1868 à 1871 parcourut l’Afrique centrale, eût aussi l’occasion de voir employer le Kola, chez Mounza, le roi des Monbouttous du pays des Niams-Niams, marchand d’esclaves des plus redoutés, qui le reçut avec une pompe inaccoutumée. « Près du trône, dit-il, avaient été placés deux petits guéridons chargés de noix de Kola, de bananes sèches, de bouteilles de cassave et de farine de banane, soigneusement couvertes de serviettes en écorce de figuier. » Schweinfurth offrit à ce potentat des cadeaux variés et après les avoir examinés, Mounza revint à ses friandises « prenant quelques tranches de noix de Kola et les mâchant après avoir fumé... » Malgré tous ses efforts, le distingué voyageur ne put obtenir aucun renseignement sur la plante productrice de cette graine, qu’il savait venir de l’ouest ; il apprit seulement « qu’on trouvait la noix de Cola dans le pays à l’état sauvage, que les indigènes l’appelaient Nangoué et qu’ils en mangeaient des tranches pendant qu’ils fumaient[32]. »
Malgré ces rapports intéressants, le Kola devait rester longtemps encore inutilisé en Europe, et aucun des auteurs des grands traités classiques de Matière médicale n’en fait mention : ni Guibourt, ni Planchon dans son ouvrage de 1875, ni Fluckiger et Hanbury.
Mais, en 1883, le professeur Heckel, de Marseille, qui depuis quelques années déjà se préoccupait de l’étude des matières premières des colonies, fit paraître une Monographie des Kolas africains qui est le premier travail d’ensemble sur cette drogue. Ce mémoire, publié en collaboration avec le professeur Schlagdenhauffen de Nancy[33], pour la partie chimique, fut récompensé par l’Institut (Académie des Sciences), qui leur accorda le Prix Barbier.
C’est véritablement de cette époque et grâce aux efforts du Directeur du Musée colonial de Marseille, que le Kola s’imposa à l’attention des thérapeutes.
Dix ans plus tard, le même auteur reprit la question et fit paraître tout un volume[34], dans lequel on trouve cette fois, non seulement un résumé détaillé des connaissances acquises sur l’histoire naturelle et la composition du Kola, mais encore un exposé des recherches physiologiques et des tentatives d’application qui s’étaient produites pendant cette période.
Bien que nous ayons plus loin, l’occasion de citer bien fréquemment ce travail de M. Heckel, si remarquable pour son époque, il est indispensable, dans ce chapitre, d’en exposer les lignes principales.
Comme tous les auteurs, jusqu’à K. Schumann, M. Heckel rapporte au C. acuminata Pal. Beauv., la plante mère du Kola à deux cotylédons ; il en donne une description détaillée et il groupe ensuite les rapports qu’il a pu réunir sur l’usage du Kola et sur l’habitat du Kolatier, d’après les récits des explorateurs récents, ce qui nous évite de nous étendre trop longuement sur ces détails qui, répétés en trop grand nombre, deviendraient fastidieux.
Après description de la noix connue surtout en Europe sous la forme sèche, il discute les opinions de MM. Chodat et Chuit[35] sur les variétés de Kolas du commerce, qui en effet ne reposent sur aucune base sérieuse ; les analyses faites par ces derniers auteurs montrent cependant que la teneur en caféine peut être extrêmement variable et sans doute avec elle, les qualités de la drogue.
On trouve en outre dans ce livre la description d’une nouvelle espèce de Cola du Gabon produisant des noix à quatre cotylédons reconnue par Maxime Cornu et nommée Cola Ballayi dans les serres du Muséum de Paris. Malheureusement à cette espèce furent rapportés à tort des échantillons botaniques et des noix du véritable C. acuminata.
Ainsi que nous le montrerons par la suite, le Cola Ballayi est caractérisé surtout par ses feuilles groupées en faux verticelle ; la graîne possède 3 à 5 cotylédons, mais cette particularité existe aussi dans les Cola acuminata et Cola verticillata, espèces très différentes.
Heckel a aussi décrit un certain nombre de graines substituées ou mélangées aux noix de Kola expédiées en Europe à cette époque, substitutions accidentelles ou frauduleuses qui ne se renouvellent plus de nos jours. Au premier rang de ces graines intéressantes, il faut placer le Bitter-Kola, sur lequel nous reviendrons dans un chapitre spécial, réservé aux succédanés et substitutions du Kola.
Nous ferons plus loin un historique complet de la question chimique comme de l’étude physiologique ; ce qui nous dispense de résumer le livre d’Heckel, pour ce qui concerne ces questions.
Il n’est pas inutile d’ajouter que M. Heckel, par sa persévérance et sa foi en l’activité du produit, a amené, depuis la publication de son livre, une série de travaux dont l’ère n’est pas close.
Il était réservé à Binger de parcourir le premier les territoires situés à l’est de la Côte d’Ivoire où certaines peuplades recueillent des Kolas exportés dans les régions soudanaises. Au cours de la belle exploration qu’il accomplit de 1887 à 1889, comme lieutenant d’infanterie de marine, pour se rendre de la boucle du Niger à la Côte d’Ivoire, il traversa le pays de Kong et y recueillit d’intéressants renseignements sur le commerce de la noix et sur l’habitat de l’arbre producteur.
« Le Kolatier, écrit-il dans sa relation[36], existe à l’état spontané sur toute la côte occidentale d’Afrique ; on le trouve jusque par 10° de latitude nord, mais il reste stérile à cette latitude. Son véritable habitat est situé entre 6° et 7° 30′, et près de Groumania dans l’Anno (8°).
« Les premiers arbres en rapport se trouvent à Kamélinso (près Groumania par 7° 50′) et les derniers près d’Attakrou par 7° ; la zône où l’arbre est en plein rapport semble donc être très limitée et comprise entre le 7° et le 8° pour l’Anno et le Ouorodougou.
« Bien que je n’aie pas visité ce dernier pays, il m’a été donné de calculer assez facilement par quelle latitude se trouvait le Kola. De Tengréla partent des itinéraires bien connus des marchands sur Touté, Siana, Kani et Sakhala.
« Les deux premières localités se trouvent, d’après les indigènes voyageant avec des ânes chargés (faisant 16 kilomètres en moyenne par jour), à environ 25 jours de marche, à peu près 550 kilomètres dans une direction sud-sud-ouest, ce qui place ces marchés par 7° 40′ de latitude nord. Sakhala, d’après les mêmes calculs se trouverait par 7° 20′.
« Mais nous avons vu, au chapitre Samory, que ces marchés étaient situés à une trentaine de kilomètres au nord des lieux de production ; nous pouvons donc en inférer que les Kolas se trouvent environ à 7° 15′.
« Dans l’Achanti, l’habitat du Kola est sensiblement le même ; les missionnaires de Bâle et le docteur Mohly, qui ont exploré la basse Volta, signalent le Kola dans l’Akam et l’Okouawan ; or ces deux régions se trouvent précisément entre 6° 30′ et 7° 30′ : on peut donc en déduire que le Kola se trouve en plein rapport dans une zone comprise entre 6° 30′ et 7° 30′ et, par extension, dans certaines régions du 6° au 8° et qu’à l’état isolé et stérile, il est rencontré jusque par 10° de latitude nord. »
Auparavant, dans la région de Sikasso, Binger avait déjà recueilli des renseignements sur les Kolas exportés par la haute Côte d’Ivoire occidentale[37]. « Le Ouorodougou (pays des Kolas) et le Ouorocoro (pays à côté des Kolas) ne sont pas des pays à production du Kola comme le fait supposer l’étymologie de leur nom. Ces pays ne se trouvent que sur les confins nord des pays à Kolas...
« Voici comment se fait... le commerce des Kolas dans cette région.
« Arrivés à Tiong-i, Tengréla, Maninian, Sambatiguila, que j’appellerai marchés à Kolas de la première zône, les marchands font scier leur barre de sel en douze morceaux de trois doigts de longueur que l’on nomme Kokotla... Cette opération terminée, on achète les paniers et les nattes à l’aide desquelles on doit emballer les Kolas ; tout ceci est payé en sel. Là, les caravanes s’informent du cours des Kolas, et, si leurs ressources ou l’état de leurs animaux le leur permettent, elles poussent plus au sud pour se procurer ce fruit à meilleur compte.
« Arrivés sur les marchés de la deuxième zône (zône plus proche des lieux de production), à Odjenné, Touté, Kani, Siana ou Sakhala, les marchands du nord s’adressent aux indigènes qui font tous le métier de courtier. Ce sont des Siène-ré ou des Mandé-Dioula ; les premiers paraissent être les autochtones, les seconds n’y sont venus qu’à une époque relativement récente, mais leur autorité s’est affirmée au point que ce sont eux les maîtres réels du pays...
« Ces courtiers conviennent avec les marchands du prix du sel et fixent la quantité de Kolas qu’ils recevront en échange d’un kokotla (cette fraction de barre de sel étant devenue depuis Tengréla l’unité d’échange).
« Le prix du Kola sur les marchés du Ouorodougou varie entre 200 et 600 fruits pour un kokotla. Ce qu’il y a de curieux dans cette partie du Soudan, c’est que, dès qu’il s’agit de Kolas, la première grosse unité est 100, tandis que partout dans les états de Samory elle n’est que 80. Ces deux nombres portent le même nom, on fait précéder la dénomination commune du mot Kémé (cent) par le mot Ourou (kola) quand il s’agit de Kolas, de sorte que l’on dit pour cent Kolas, ourou-kémé.
« Généralement il y a assez de Kolas en réserve dans ces marchés pour contenter les acheteurs, mais il arrive quelquefois que pour des raisons multiples, guerres, pillage, mauvaise saison, il vient une trop grande quantité d’acheteurs à la fois. Alors il se passe le fait suivant : le prix convenu, les acheteurs remettent leurs kokotlas aux courtiers, les femmes de tout le village (les femmes seulement) partent au moment où le soleil disparaît à l’horizon, sous la conduite de deux ou trois hommes du village préposés à cet effet et vont chercher plus au sud la quantité de Kolas nécessaires. Ces femmes ne reviennent que le surlendemain à la nuit tombante.
« En admettant qu’elles marchent douze heures sur les quarante-huit qu’elles mettent à faire le trajet, elles parcourraient 60 kilomètres : donc c’est au maximum à 30 kilomètres au sud de ces marchés que se trouvent les lieux d’échange entre les femmes des courtiers et les habitants des lieux de production.
« Kéléba Diara, mon dioula ânier, me dit que les Lô apportent les Kolas en des lieux d’échange situés en pleine brousse. Jamais, lui, qui est resté à Sakhala jusqu’à l’âge de vingt-trois ans environ, n’a pu en savoir plus long. « J’étais bien marabout, mais cela ne suffit pas, il faut faire partie de cette confrérie et je n’ai jamais été initié. Je n’ai pas cherché à en savoir davantage, ni à m’aventurer par là, mon affaire eût été vite réglée, on vous coupe tout bonnement le cou[38]. »
Binger a publié, tome I, page 143, un excellent dessin du rameau de Kolatier en fleurs, accompagné du croquis du fruit et d’une noix recouverte du tégument. Dans tous les pays où il a voyagé, il n’a certainement rencontré que la noix de l’espèce à deux cotylédons, désignée par nous sous le nom de Cola nitida. S’il a ignoré l’existence des sortes à plus de deux cotylédons, il a par contre fourni les seuls renseignements exacts publiés jusqu’à ce jour sur les variétés commerciales de noix à deux cotylédons. Voilà ce qu’il dit sur ces variétés :
« Le Kola de Sakhala est le plus gros que l’on connaisse, il est toujours blanc, se conserve très longtemps, et, de préférence, est porté à Djenné et à Tombouctou. Ce Kola est aussi le plus cher.
« Le Kola d’une grosseur moyenne, rouge ou blanc, se trouve surtout à Kani, Siana et Touté ; il est également recherché, particulièrement le rouge.
« Enfin il existe une autre variété qui s’achète en majeure partie à Djenné[39] et Tiomakhandougou ; elle est rouge et très petite ; on la connait dans cette partie du Soudan sous le nom de Maninian Ourou (Kola de Maninian), parce qu’on en trouve beaucoup sur ce marché[40]. »
Plus loin, le même auteur signale les autres sortes de Kolas qu’il rencontra sur le marché de Kong : le Kola blanc de l’Anno et le Kola rouge de l’Achanti :
« Le Kola blanc de l’Anno est de deux variétés : l’une d’un blanc jaune pâle, analogue à la couleur du Kola de Sakhala du Ouorodougou, mais plus petite que ce dernier ; l’autre de même grosseur, ne diffère que par sa teinte d’un rose si pâle qu’il n’est pas classé dans le Kola rouge par les indigènes ; on le vend mélangé aux blancs sans différence de prix, ce qui n’aurait pas lieu s’il était plus foncé, car le Kola rouge est toujours plus cher que le Kola blanc de même grosseur.
« Le goût du Kola de l’Anno est bien moins fort que celui du Kola rouge, mais il renferme une teinture rouge, qui est usitée par l’indigène en concurrence avec celle du Kola rouge. Comme teinture, le Kola blanc de l’Anno a donc les mêmes qualités que le Kola rouge de l’Achanti... Partout le Kola rouge de l’Achanti atteint le prix le plus élevé[41]. »
La seule erreur grave que l’on trouve dans le livre de Binger (et elle n’est que la réédition d’une erreur analogue commise par Barth) est relative à la détermination botanique des arbres producteurs. Selon ces auteurs, les noix rouges sont fournies par le Cola acuminata et les noix blanches de l’Anno par le Cola macrocarpa. Nous verrons dans un autre chapitre : 1o que ces noms correspondent à des plantes très différentes ; 2o que les noix rouges et les noix blanches sont très fréquemment fournies par le même arbre, ainsi que l’avait signalé pour la première fois René Caillié.
Binger a le grand mérite d’avoir le premier montré l’importance du Kola dans les transactions soudanaises et le rôle qu’il joue dans la vie des indigènes. La plupart des voyageurs ou des fonctionnaires français, qui ont publié depuis des notes sur les Kolas, n’ont fait que reproduire les renseignements recueillis par le grand explorateur. Rançon, en particulier, qui parcourut les territoires de la Haute Gambie, en 1892, dans le but d’étudier les produits végétaux utilisables, note seulement les indications nouvelles suivantes :
« Sur le littoral, les deux principaux marchés sont Gorée et les établissements de la Gambie ; le prix des Kolas y varie de 225 à 560 francs les 100 kilogs... Saint-Louis qui lui-même les reçoit de la Gambie et de Sierra-Leone n’en exporte au Soudan, par Bakel et Médine, que dans de très faibles proportions. C’est surtout par Mac-Carthy que se fait l’importation pour tous les pays situés au nord de la Gambie : Ouli, Kalou-Kadougou, Sandougou, Bondou, Bambouck, etc... La seconde voie importante par laquelle le Kola pénètre au Soudan français est celle du Fouta-Djalon. La ville où se pratiquent le plus les transactions commerciales concernant ce produit est Kédougou dans le Niocolo. De tous les points des régions situées entre le Niger et la Falémé, les dioulas affluent et vont y faire leurs achats »[42].
Rançon n’observa pas le Kolatier dans les régions soudanaises qu’il parcourut, mais il crut qu’il serait possible de l’y cultiver, notamment dans les environs de Bamako et de Sikasso. Il s’appuyait sur cette constatation qu’un arbre du même genre le Ntaba (Cola cordifolia R. Br.) y prospère. Les essais malheureux tentés, notamment à Kati et à Koulicoro, ont montré combien cette conception était erronée. Les différentes espèces d’un même genre vivent souvent dans des conditions très différentes, et si le Ntaba s’accomode du climat soudanais, le kolatier, au contraire, comme nous le montrerons par la suite ne peut guère s’éloigner de la zône des grandes forêts tropicales.
La partie nord-ouest de la forêt de la Côte d’Ivoire et le haut Liberia qui sont par excellence les pays producteurs de bonnes sortes de noix de Kolas, étaient encore vierges de toute exploration en 1897. La pénétration commencée, à cette époque, par Esseyric, Blondiaux, Woelffel, Hostains, d’Ollone, Thomann, Schiffer, Laurent, Joulia, se poursuit encore aujourd’hui, mais déjà les régions les plus riches sont accessibles et l’un de nous a pu les parcourir pendant plusieurs mois en 1909, de sorte que même pour cette partie de nos possessions, où se trouvent réunies les conditions optima favorables à la culture et à l’exploitation du Kolatier, nous pourrons donner des renseignements recueillis sur place.
L’arrivée de nos troupes au Soudan à la lisière nord de la forêt vierge en 1898, marque donc en quelque sorte le commencement d’une nouvelle période de recherches relatives aux arbres à Kola. Désormais, ce n’est plus seulement en questionnant les indigènes, comme l’avaient fait René Caillié, Binger et Rançon, sur les pays producteurs de Kola qu’on pourra obtenir de nouveaux renseignements, mais il sera enfin possible d’aller recueillir des documents sur les lieux même de production, et c’est ce qui a été fait pour les diverses colonies françaises.
Il n’est pas utile de faire ici un exposé historique de cette troisième période, puisque nous donnons dans chacun des chapitres suivants des renseignements bibliographiques détaillés pour les résultats acquis dans ces dernières années.
Ajoutons seulement que pour les Colonies anglaises des notes intéressantes ont été publiées à plusieurs reprises dans le Bulletin de Kew et dans le Bulletin de l’Impérial Institut.
En Allemagne on doit citer principalement les noms du Prof. O. Warburg et du Dr Bernegau comme s’étant plus particulièrement occupés de l’étude des questions se rapportant au Kola. En 1897, dans la 2e édition du Traité d’Agriculture tropicale de Semler, Warburg a exposé, en quelques pages, les connaissances acquises à cette époque ; tout le chapitre concernant le Kolatier dans cette publication a du reste été traduit en français[43].
Nous devons enfin mentionner une nouvelle mise au point[44] faite en 1908 par E. De Wildeman à qui l’on doit quelques renseignements intéressants sur la dispersion des Kolatiers au Congo belge.
CHAPITRE III
Histoire botanique des principaux Kolatiers jusqu’à la création du genre Cola.
Si la plante produisant la noix de Kola n’était pas connue à l’époque où Lamarck rédigeait l’article Kola[45] dans l’Encyclopédie botanique, des rameaux en fleurs existaient déjà dans plusieurs herbiers français, notamment dans celui de Laurent de Jussieu et aussi dans celui de Lamarck lui-même. Toutefois c’est en 1804 qu’ils furent décrits pour la première fois par Ventenat et c’est aussi en 1804 que Palisot de Beauvois révéla la véritable origine du Kola.
Le genre Sterculia, dans lequel les botanistes devaient tout d’abord classer ce végétal, avait été créé en 1747 par Linné[46].
Georg. Don[47] a publié une note curieuse établissant l’étymologie de ce nom ; en voici la traduction littérale : « Sterculia, de Sterculius, une divinité romaine dont le nom dérive de stercus (excrément). Les Romains à la fin du paganisme avaient déifié les choses les plus dégoûtantes et les actions les plus immorales. Ils avaient les dieux Sterculius, Crépitus et les déesses Caca et Pertunda. Les fleurs et parfois les feuilles de quelques espèces de Sterculia sont fétides ».
Ajoutons, en effet, qu’un des premiers Sterculia connus fut dénommé par Linné : S. fœtida.
Laurent de Jussieu, avec beaucoup de perspicacité, plaça ces Sterculia dans son ordre naturel des Malvacées.
Ventenat, en même temps qu’il décrivait, en 1804, plusieurs espèces nouvelles de ce genre, notamment le Sterculia nitida, produisant les noix de Kola à deux cotylédons, créa pour elles la famille autonome des Sterculiacées[48]. Ce botaniste a donc assigné, pour la première fois, une dénomination binaire conforme à la nomenclature linnéenne, à l’arbre produisant la bonne noix de Kola, en même temps qu’il constituait la famille végétale dans laquelle les espèces de ce genre sont encore classées aujourd’hui.
Disons de suite également qu’en 1832 Schott et Endlicher[49], les premiers, séparèrent ces espèces des Sterculia pour en faire un genre nouveau sous le nom de Cola. Douze ans plus tard, Robert Brown[50] reprit ce genre qui fut ensuite définitivement adopté par les botanistes Bentham et Hooker, Masters, Baillon, K. Schumann, etc.
Ce n’est pas, comme on pourrait le croire, à la côte occidentale d’Afrique, mais à l’Ile de France (Maurice), où le Kolatier avait été introduit, que furent récoltés les premiers spécimens botaniques de cet arbre et c’est au naturaliste-voyageur Commerson qu’en revient tout l’honneur.
L’un des plus grands colonisateurs auxquels la France ait donné le jour, Pierre Poivre, intendant aux Iles de France et de Bourbon (1766-1773), à qui l’on doit l’introduction de presque toutes les plantes à épices dans les îles de la côté orientale d’Afrique, s’était attaché, comme collaborateur, Commerson (1768). Ce botaniste revenait à cette époque de faire le tour du monde avec Bougainville.
« Poivre l’avait engagé à rester à l’Ile de France pour en faire l’histoire naturelle et apprendre aux colons à employer les richesses de leur territoire »[51].
Commerson et Poivre collaborèrent très activement à l’étude et à l’extension des cultures tropicales aux Iles de Maurice et de la Réunion. « Commerson, botaniste passionné mettait le même intérêt à toute plante, pourvu qu’elle fut curieuse et nouvelle. Poivre, administrateur et philosophe, ne dédaignait pas la curiosité, mais fixait principalement ses regards sur l’utilité. C’était aux plantes utiles qu’il prodiguait ses soins ».
Aug. Chevalier et Em. Perrot. — Les Kolatiers. 32 bis.

Fig. 2. — Cola nitida A. Chev.
1, rameau en fleurs ; 2, fleur entière vue en dehors ; 3, fleur hermaphrodite ; 4, 5, deux formes de pistil dans la même inflorescence ; 6, fleur male ; 7, amande (Kola) ; 8, Kola au début de la germination.
On sait en effet que Poivre introduisit ou fit introduire dans les deux îles, alors françaises, l’Arbre à pain, le Thé de Chine, les Cannelliers de Ceylan et de Cochinchine, le Muscadier, le Giroflier et quantité d’autres végétaux économiques. Commerson joua un rôle non moins important en étudiant toutes ces plantes et en les faisant parvenir au Cabinet du Roy (Jardin des Plantes). Ces spécimens constituent l’un des plus anciens noyaux de l’Herbier du Muséum de Paris.
Dans le premier fascicule des « Végétaux utiles »[52], nous signalions la pomme de terre de Madagascar, plante de la famille des Labiées, produisant des tubercules alimentaires et nous montrions que cette plante décrite par Maxime Cornu en 1900, comme espèce nouvelle sous le nom de Plectranthus Coppini, existait en réalité dans l’Herbier du Muséum depuis près de 130 ans. Elle provenait également des envois de Commerson et avait été longtemps après nommée Germanea rotundifolia par Poiret. C’est le Coleus rotundifolius A. Chev.
Est-ce Poivre qui avait importé le Coleus et le Cola aux Iles Mascareignes ? Nous l’ignorons, mais cela nous semble très vraisemblable. On sait qu’il avait visité les Iles Malaises qui sont probablement la patrie du Coleus, et d’autre part les Portugais et les Hollandais qui avaient des possessions aussi bien sur la côte occidentale d’Afrique que dans l’Océan Indien avaient probablement transporté le Kolatier d’une région dans l’autre.
Au cours de ses nombreux voyages, Poivre mit un zèle d’apôtre à importer des pays étrangers dans les possessions françaises des graines de toutes les plantes intéressantes qu’il pouvait recueillir « sentant qu’il peut être plus utile d’acquérir une plante qu’une province »[53].
Il avait réuni tous ces végétaux dans un magnifique jardin nommé « Montplaisir, enclos peu distant du port de l’Ile de France ». Le Kolatier faisait très probablement partie des plantes qu’on y cultivait[54].
Toujours est-il qu’entre 1768 et 1778, Commerson y récoltait des rameaux en fleurs très ressemblants à ceux ayant servi, comme il a été dit plus haut, à Ventenat pour décrire son Sterculia nitida dont le type existe dans l’Herbier du Musée botanique de Genève (Voir Pl. I).
Ventenat, ancien abbé, était devenu conservateur à la bibliothèque du Panthéon, puis également intendant du palais de la Malmaison où vivait Joséphine, la future impératrice des Français. Il publia, sous ses auspices, un magnifique atlas de plantes « peintes par Redouté ». Cet ouvrage, daté de l’an XI (1803)[55] pour le 1er volume et 1804 pour le 2e volume, est intitulé « Jardin de la Malmaison » et dédié par l’auteur à « Madame Bonaparte »[56].
Après avoir longuement décrit le Sterculia monosperma, Ventenat expose que, par la même occasion, il a été conduit à étudier, dans divers herbiers, six nouvelles espèces de Sterculia qui n’avaient pas encore reçu de noms et dont il donne une diagnose latine succinte.
Deux de ces plantes, S. nitida et S. grandiflora, que l’auteur considérait comme des espèces distinctes, et qui n’en forment en réalité qu’une, nous intéressent au plus haut point, car elles sont la source des bonnes noix de Kola, ce que du reste Ventenat a complètement ignoré.
Voici les descriptions de cet auteur dans l’ordre où elles se trouvent[57] :
« Sterculia nitida (6), Foliis lanceolato-oblongis, acuminatis ; laciniis calicinis patentibus ; urceolo subsessile (il s’agit de l’urcéole formée par les anthères groupées en cupule). Ex Africa. Culta in Insula Mauritii.
« (6) Je présume que cette plante dont Michaux m’avait envoyé de beaux exemplaires est dioïque puisque je n’ai trouvé aucune apparence d’ovaire dans les fleurs que j’ai analysées. Cette espèce est-elle congénère de Sterculia ? N’appartiendrait-elle pas à quelque autre genre de la famille ?
« Sterculia grandiflora (7), Foliis ovatis, acuminatis, glabris ; laciniis calicinis patentibus ; urceolo subsessile ; Stylis 5, reflexis. Isle de France ex. Herb. D. de Jussieu. Ex. India orientali, juxt. à Herb. D. de Lamarck.
« (7) Cette espèce semble s’éloigner du genre par l’absence du pivot et par les 5 styles qui surmontent l’ovaire. Ces cinq styles ne pourraient-ils pas être considérés comme les stigmates d’un seul style qui ne serait pas encore développé ? »
Sans être bien précis, le texte de Ventenat concorde avec les caractères des arbres producteurs de Kolas. Ce que l’auteur appelle urcéole est sans aucun doute l’androcée. Il nous apprend aussi que, dès le XVIIIe siècle, les Kolatiers étaient déjà cultivés dans les Indes orientales, et aux îles Mascareignes, ce qui n’est pas fait pour nous surprendre d’après ce que nous avons dit précédemment.
Une troisième espèce, décrite par Ventenat le S. longifolia, n’est pas un Cola, mais un vrai Sterculia, dont nous avons pu voir le type de Ventenat conservé dans l’herbier Delessert, à Genève, obligeamment communiqué par M. J. Briquet. C’est donc à tort que l’Index de Kew identifie les 3 espèces ci-dessus au Sterculia acuminata Palisot de Beauvois. Deux se rapportent bien à un vrai Cola que nous nommerons désormais Cola nitida mais aucune n’est identique au Sterculia acuminata.
Il n’y a guère de doute que Ventenat fut le premier botaniste descripteur d’un arbre à Kola ; mais il n’en connut ni les fruits ni les graines et ne soupçonna même pas que les végétaux qu’il venait de décrire produisaient les fameuses amandes sur lesquelles de nombreux voyageurs avaient déjà attiré l’attention.
Palisot de Beauvois allait bientôt faire la lumière sur cette question ; mais, en décrivant son Sterculia acuminata, il prit l’espèce produisant les noix à quatre cotylédons, la seule qui existe au Bénin, comme la source des noix à deux cotylédons recherchées par les noirs et déjà connues à Sierra-Leone.
Palisot de Beauvois était déjà depuis longtemps de retour en France lorsque parut le travail de Ventenat. Il avait accompagné dans le delta du Niger, pour y faire la traite des esclaves, un négrier célèbre, le capitaine Landolphe[58], et, au cours de cette campagne, il avait séjourné deux ans (1786-1787) au pays d’Oware (Wari aujourd’hui) et de Bénin. Il rapporta de ce voyage de nombreuses collections, et, de 1804 à 1807, il publia sa célèbre Flore des Royaumes d’Oware et de Bénin en Afrique.
La Pl. XXIV, parue en 1804 et très probablement postérieure de quelques semaines à la livraison du Jardin de la Malmaison où Ventenat décrit ses Sterculia est consacrée au Sterculia acuminata. Elle est accompagnée d’un texte assez étendu. Nous croyons utile de reproduire les parties les plus importantes[59] :
« Sterculie. Sterculia.
« Sterculia, Linn., Juss., Cavan., Lam., Vent., Schreb., Gmel. — Fam. des Malvacées. Jus., Vent., Dodecandrie Monogynie. Linn., Schreb., Gmel.
« Sterculie acuminée. Fleurs axillaires : calice à six divisions égales colorées ; capsules monospermes ; feuilles entières, oblongues, terminées par une longue pointe aigüe et portées sur un long pétiole. Obs. Cola, G. Bauh. Pin., p. 507 ; J. Bauh., Hist. Plant. Vol. I, p. 210. Kola ou Cola, Lam. Dict. Encycl. Cet arbre croît dans le royaume d’Oware dans l’intérieur et sur les bords de la mer.
« Cette espèce offre un caractère très particulier, une disparate (sic) qui se trouve rarement parmi les plantes d’un même genre et d’une même famille. Le nombre des divisions du calice ou de la corolle est ordinairement égal, double, triple ou quadruple, de celui des autres organes de la fleur ; mais, dans la Sterculie acuminée, le calice porte six divisions lorsque les anthères, au nombre de dix ou de vingt, forment le double ou le quadruple de cinq et que les capsules sont encore au nombre de cinq.
« L’amande est d’un rouge tendre, tirant un peu sur le violet ; on la nomme, dans le pays, Kola ou Cola ».
Le même naturaliste trouve exagérées la valeur et les propriétés merveilleuses attribuées à cette graine par quelques-uns des anciens auteurs, et il ajoute : « J’ignore si, à Sierra-Leona, ce fruit a été et s’il est encore aussi précieux que le prétend l’auteur de l’Histoire des Voyages ; j’ignore si, dans ce pays, il sert uniquement de monnaie et si les nègres qui, partout ailleurs, ne vendent leurs esclaves que pour des marchandises européennes, dont ils se sont fait un objet de première nécessité, les prisent assez peu à Sierra-Leona pour changer une femme contre cinquante noix de Kola ; enfin, j’ignore si, dans cette partie de l’Afrique, les Cauris (petits coquillage de la famille des Cypræa) ne sont pas, comme dans tout le reste, la seule petite monnaie courante ; mais je suis assuré qu’à Oware et à Bénin, le Kola estimé en raison de la propriété qu’il a de faire trouver bonne l’eau la plus commune après qu’on a mâché de ce fruit, n’est ni aussi précieux, ni aussi recherché qu’on a voulu le faire croire. Si nous jugeons de tous ces détails par l’exagération avec laquelle on donne aux nègres de Sierra-Leona des dents plus fortes que celles des chevaux, nous devons les regarder comme très apocryphes.
« Mais, d’après toutes les assertions hasardées et controuvées que l’on a débitées sur l’Afrique, contre le commerce des noirs et contre les habitants des Antilles, à la fin du dix-huitième siècle, on ne doit pas s’étonner de l’inexactitude de tous les rapports des anciens sur l’Afrique Equinoxiale. Ce pays a toujours été et est encore très peu connu. Il n’a été qu’imparfaitement visité par des capitaines de navires plus occupés de leur commerce que de recherches sur les mœurs des habitants et sur les productions du lieu. Nous ne pouvons en avoir que des relations imparfaites, exagérées, et dont les faits se dénaturent sous la plume des historiens qui copient et cherchent souvent à faire briller leur éloquence, la chaleur de leur imagination et leur mauvaise foi aux dépens de la vérité. Pour donner une preuve récente de cette assertion, je ne citerai, pour le moment, que le rapport astucieux, mensonger et calomnieux fait à la Convention Nationale, en l’an IV, et imprimé en quatre volumes in-8o, en l’an V. Ce rapport est le coup le plus fatal porté contre Saint-Domingue ; il a décidé sa perte totale ; il a creusé toutes les sources d’où ont jailli plus de ruisseaux de sang dans les colonies que l’esclavage n’a fait verser de gouttes de sueur depuis plus de deux siècles qu’elles sont cultivées. Quoi qu’il en soit, au surplus, et pour rectifier tout ce qui concerne le Kola, je dirai ce que j’ai vu et éprouvé par moi-même.
« Les nègres d’Oware mangent ce fruit avec une sorte de délice avant leur repas, non pas à cause de son bon goût, puisqu’il laisse dans la bouche une sorte d’âpreté acide, mais en raison de la propriété singulière qu’il a de faire trouver bon tout ce que l’on mange après en avoir mâché.
« C’est surtout sur les différentes liqueurs et principalement sur l’eau, que cet effet se manifeste sensiblement. Si, avant d’en boire, on a mâché du Kola, elle acquiert une saveur des plus agréables. Pour vérifier ce fait, j’ai souvent bu de l’eau saumâtre après avoir mâché du Kola : elle m’a toujours paru bonne et agréable à boire. Mais cet effet ne dure qu’autant que l’intérieur de la bouche est empreinte de cette âpreté qu’y laisse le Kola.
« Les naturels ne mâchent pas la même noix alternativement ; elle n’est ni assez rare ni assez précieuse. Le cas qu’ils en font est bien éloigné de celui que suppose l’auteur de l’Histoire des Voyages ; j’en ai échangé plusieurs fois vingt à trente noix pour une poignée de Cauris, dont deux ou trois tonnes pleines n’auraient pas payé la femme la moins parfaite. Je ne sais pas comment se faisait autrefois le commerce des noirs à Sierra-Leone ; mais aujourd’hui il ne s’opère dans toute l’Afrique qu’en échange des marchandises européennes ; encore faut-il qu’un capitaine soit assorti de toutes celles qu’on est en usage d’y porter. Un capitaine qui manquerait d’une seule de ces marchandises, peut faire une fausse traite et un voyage très onéreux, pour ses armateurs, au lieu du bénéfice qu’ils s’étaient proposé.
« Je traiterai plus au long, dans la Relation de mon voyage, de tout ce qui a rapport aux idées fausses que l’on a de l’Afrique équinoxiale et au commerce qu’on y fait. Je dévoilerai toutes les erreurs que l’on a mises en avant contre ce pays, les mensonges et les calomnies employés pour faire valoir un système absurde, auquel nous devons la destruction de nos colonies et les massacres qui s’y sont faits[60]. »
La description et les assertions de Palisot de Beauvois ne méritent certainement pas toute l’admiration que Poiret leur prodigua[61]. De graves erreurs se sont glissées dans sa diagnose. Palisot indique constamment six divisions à la fleur, alors que dans la plupart des fleurs des échantillons qu’il a récoltés (Herbier Delessert, herbier du British Museum), elles sont à cinq divisions ; les fleurs à six divisions sont même exceptionnelles dans les Kolatiers. En outre, il ne décrit pas de fleurs exclusivement mâles.
Enfin, en indiquant les capsules monospermes, il commet une erreur sérieuse ; on rencontre bien parfois des follicules ne renfermant qu’une seule graine par avortement, mais c’est un cas très rare et il est plus probable que Palisot n’avait pas vu de fruits ou qu’il a rédigé sa description d’après des souvenirs qui l’ont trahi.
La planche XXIV, représentant un rameau et les principaux organes de la reproduction, laisse elle-même beaucoup à désirer. La figure C représente une fleur mâle et dans l’explication de la Planche (p. 43) le texte indique : calice avec les anthères et le germe (germe est ici synonyme d’ovaire). La figure D représente une fleur hermaphrodite dégagée du calice. Les étamines placées dans ces fleurs à la base des ovaires sont même très exactement figurées ; cependant, comme explication de cette figure, l’auteur dit : germe détaché. La figure F est mentionnée comme « amande de grosseur naturelle ». Il est probable que Palisot de Beauvois n’ayant pas rapporté de noix de Kola, le dessinateur a représenté sur ses indications une masse ovoïde, se rapprochant plus ou moins grossièrement de la forme réelle de la noix ; en tous cas, la ligne de séparation des cotylédons n’est pas figurée, et il serait tout aussi impossible d’y voir une noix à deux cotylédons qu’une noix à quatre lobes.
Cet auteur fut aussi mal inspiré en cherchant à faire passer pour erronés les récits des voyageurs qui avaient parlé du Kola avant lui. Ces voyageurs, quoi qu’il ait écrit, n’avaient rien exagéré. Ils avaient observé les noix de Kola à Sierra-Leone où elles sont très estimées et d’où on les transporte vers le Soudan. Les caravaniers qui apportaient des esclaves à la côte troquaient sans aucun doute, comme l’assure le compagnon de Landolphe, leur troupeau humain surtout contre des marchandises européennes, mais il est non moins certain que les dioulas soudanais venaient échanger aussi des esclaves contre des charges de Kolas, notamment dans les pays situés au sud de Beyla. L’un de nous a visité le Soudan à l’époque où ce trafic se faisait encore et nous n’oserions affirmer que de tels échanges ne se pratiquent pas encore dans le nord de la République de Libéria. La valeur d’un esclave dans cette région équivaut naturellement aujourd’hui à de nombreuses charges de Kolas, mais il est très possible qu’après certaines razzias il fut autrefois aisé de se procurer un esclave pour une faible quantité de Kolas de l’espèce C. nitida.
Au contraire, Palisot rencontra les noix de l’espèce qui produit d’ailleurs les amandes de moindre valeur dans une région où, encore aujourd’hui, les indigènes en font un usage modéré. Enfin, ce botaniste, en annonçant que la suppression de la traite des noirs entraînerait la ruine de l’Afrique, fut, nous le répétons, aussi mauvais prophète que Madame de Sévigné prédisant la faillite du café.
Aug. Chevalier et Em. Perrot. — Les Kolatiers. 40 bis.

Fig. 6. — Cola Ballayi Cornu. — Rameau portant un pseudo verticille de feuilles (une partie des feuilles ont été enlevées). — Moyen Oubangui (Herb. A. Chevalier).
Aug. Chevalier et Em. Perrot. — Les Kolatiers. 41 bis.

Fig. 7. — Cola Ballayi Cornu. — Rameau âgé chargé d’inflorescences. Moyen Oubangui (Herb. A. Chevalier).
Nous avons, après Karl Schumann, acquis la certitude que la plante de Palisot de Beauvois était le Kolatier produisant des noix à 4 ou 5 cotylédons. D’abord, cette espèce est la seule espèce du groupe Autocola actuellement connue au Bénin ; en outre, l’échantillon de l’Herbier Delessert, avec ses feuilles alternes luisantes en-dessus, terminées par un long acumen, ne peut appartenir qu’à cette espèce très répandue sur la côte depuis le Togo jusqu’à l’Angola. Quant à l’amande figurée à la planche XXIV de son livre, elle ne représente pas, comme le pense Stapf[62], une noix à deux cotylédons. Le dessinateur a figuré grossièrement une masse ovoïde, compacte, sans indication de cotylédons et dont la forme ne correspond nullement à celle d’une noix de Kola. Il est probable que ce dessin a été fait d’après les vagues souvenirs du voyageur.
Poiret se contenta de maintenir dans l’Encyclopédie les Sterculia nitida, S. grandiflora et S. acuminata comme espèces distinctes, mais de nouveaux noms allaient bientôt être créés.
Avec le Prodromus de A.-P. de Candolle, la confusion s’accroit en effet. Dans le volume I, à la famille des Sterculiacæ, cet auteur décrit comme distinctes l’espèce de Palisot de Beauvois et les trois espèces de Ventenat. Dans le volume II, paru en 1825, il décrit dans la famille des Terebinthaceæ, sous le nom de Lunanea Bichy, une plante signalée par Rafinesque, qui l’avait appelée Edwardia lurida ; elle provenait d’un arbre cultivé à la Jamaïque, qui est certainement un Kolatier et probablement l’une des races du C. nitida (Vent.) A. Chev.
Sans remonter aux descriptions de Rafinesque[63], datant de 1814, et à celles de Lunan, nous nous contenterons de reproduire les renseignements de ces auteurs, rapportés par de Candolle en créant le genre Lunanea, rejeté à la fin des Térébinthacées (p. 92) :
LIII. Lunanea, Petala 0. Stamina 10-13. Edwardia Rafin. Specch., I, p. 158. Non Sal. Bichy Lunan, Jam., I, p. 86.
Flores polygami. Calyx coloratus 5-partibus, lobis crassis extus pilosis erecto-patentibus. Petala 0. Disons concavus 10-dentatus. Stamina 10 e disco exserta, antheris extus dentibus coalitis. Ovarium subrotundum. Stigmatibus 5-coronatum. Capsula subovata gibba, 1-locularis evalvis (ex Rafin.) ; semilocularis, bivalvis (ex Lun.). Semina dorsa affixa (ex Rafin.) ; imbricata angulata (ex Lun.). Genus affine Poupartiæ (ex Rafin.). Dicatum cl. Lunan ob alterum genus Edwardsia dictum.
I. L. Bichy. in Guinea unde sub nomine Bichy in ins. Caribæis introducta. Edwardia lurida Rafin., l. c. Folia alterna petiolata oblonga acuminata glabra undulata venosa ; Racemi compositi. Flores flavi purpuro striati, odoris ingrati (Rafin.)[64].
Là ne devrait pas s’arrêter l’imbroglio.
La description erronée de Palisot entraîna Georg Don à créer encore un nouveau nom pour désigner l’arbre produisant le Kola.
En 1831, il décrivit un Sterculia macrocarpa avec la diagnose suivante traduite en français :
« Sterculia macrocarpa. Feuilles oblongues acuminées, entières, lisses, portées sur des longs pétioles ; fleurs axillaires paniculées ; anthères sur deux rangs sessiles (?) Carpelles à 4 et 6 graines.
Originaire de Guinée. Fleurs blanches ; follicules ordinairement deux par avortement, opposés. Les graines de cet arbre sont aussi connues sous le nom de Cola en Guinée. Elles possèdent les mêmes qualités que celles du Sterculia acuminata. Arbre de 40 pieds[65] ».
D’après cette diagnose, il est impossible de savoir si Don a voulu décrire le Cola à graines à deux cotylédons. L’habitat « Guinée » qu’il donne à son S. macrocarpa est trop imprécis, car on sait qu’à Sierra-Leone existe exclusivement l’espèce produisant le Kola à deux cotylédons et à San-Thomé l’espèce produisant les noix à quatre cotylédons. Malheureusement l’auteur a omis de noter dans lequel de ces deux pays il a observé sa plante.
Cliché Noury. Fig. 4. — Cola verticillata dans un sous-bois au Bas-Dahomey.

Au British Museum où existe le type de Don qu’a vu Stapf, la plante est donnée comme provenant de San-Thomé où on n’observe aujourd’hui comme appartenant au groupe que le Cola acuminata. Ce qui paraît bien probable, c’est que Don a vu les follicules de l’une et l’autre espèces à Cola, et comme Palisot de Beauvois avait inexactement attribué à son Sterculia acuminata des fruits monospermes, Don, constatant que chaque carpelle renfermait quatre ou six graines, ce qui est en effet la règle dans toutes les espèces fournissant des noix, n’hésita pas à créer un nom nouveau. Le même auteur donne aussi des détails sur l’arbre décrit par Palisot de Beauvois ; il lui attribue 40 pieds de hauteur et à chaque carpelle du Sterculia acuminata une ou deux graines. Il ajoute ensuite au sujet de cette dernière plante :
« Originaire des parties tropicales de l’Afrique, particulièrement de la côte ouest. Fleurs blanches, avec des segments étalés ; carpelles, ordinairement deux, opposés par avortement. Il existe deux variétés de Cola, l’une avec des graines blanches et l’autre avec des graines rouges. Les graines sont environ de la taille d’un marron d’Inde.
« Les graines de cette espèce sont connues à travers l’Afrique tropicale sous les noms de Cola ou Kola. Elles ont depuis longtemps été citées par les voyageurs comme possédant une grande valeur chez les noirs de la Guinée qui en prennent un fragment avant leur repas parce qu’ils pensent que cela augmente le bon goût de ce qu’ils mangent ou boivent.
« Autrefois les graines avaient une très haute valeur chez les indigènes de la Guinée, puisqu’il en suffisait de cinquante pour acheter une femme ; mais à présent vingt ou trente graines peuvent être obtenues pour une poignée de cauris. Deux ou trois tonnes de cauris ne seraient pas aujourd’hui suffisants pour acheter une femme parfaite[66].
« Nous avons goûté des graines : elles ont un goût très amer ; elles ont environ la taille d’un œuf de pigeon avec une couleur brune. Elles sont supposées posséder les mêmes propriétés que le Peruvian Bark[67] ».
Enfin Don maintient encore comme espèces distinctes des précédentes les S. nitida, S. grandiflora et S. longifolia et il reproduit les descriptions publiées par Ventenat.
Au moment où l’auteur anglais du General System publiait sa revision des Sterculia, il ne connaissait sans doute pas un important travail danois paru dès 1827 dans les « Mémoires de l’Académie des Sciences de Copenhague ».
Nous voulons parler de la Flore de Guinée, par Thonning et Schumacher, dans laquelle se trouve décrite une autre espèce de Sterculia (S. verticillata), espèce réelle, négligée par les botanistes et que nous rétablissons dans ce travail[68].
Thonning, conseiller d’Etat au Danemark, avait séjourné vers la fin du XVIIIe siècle à la Gold Coast, au poste de Christianburg (près d’Accra) où les Danois avaient établi un fort et un comptoir. Il avait décrit sur le vif les plantes qui croissaient dans le voisinage de sa résidence. Il avait fait aussi des herbiers expédiés fort heureusement en double à Vahl et à Schumacher, car son propre herbier fut détruit au cours du bombardement de Copenhague en 1807.
F.-C. Schumacher décrit donc, d’après les notes de Thonning, au tome II, page 14 de l’ouvrage cité, un Sterculia verticillata. Nous donnons la traduction de la diagnose latine et des notes en suédois qui l’accompagnent :
Sterculia verticillata ; Feuilles verticillées par 4, lancéolées très entières (Th.).
Kjælæ des indigènes.
Çà et là dans l’Aquapim.
Arbre de taille médiocre, jeunes rameaux tétragones, glabres. Feuilles verticillées par 4, lancéolées, acuminées, très entières, à nervures secondaires écartées, les inférieures opposées, rapprochées près de la base du limbe, parallèles près des bords, réticulées, très glabres, de 5 à 10 pouces de long. Pétiole 3 fois plus court que les feuilles. Stipules nulles. Inflorescences axillaires, pauciflores en grappes, d’à peine un pouce de longueur, à pédicelles de deux lignes de long. Bractées deux, subarrondies, aiguës insérées sur le pédoncule. Périanthe d’une seule pièce, étalé profondément divisé en 5 lobes aigus, d’un blanc tomenteux en dehors, pourpre à l’intérieur. Corolle nulle. Etamines constituées par une petite urcéole très brièvement stipitée, couverte à l’extérieur par les anthères disposées en deux séries sur l’urcéole.
Anthères 20, disposées en deux séries de dix, déhiscentes par une seule fente, plus tard paraissant biloculaires par l’existence d’une cloison longitudinale.
Ovaire situé au fond de l’urcéole, oblong, petit, présentant à la longue 5 sillons. Style presque nul. Stigmates 5, obtus. Fruit non mûr composé de 5 follicules oblongs, atténués aux deux extrémités et comprimés gibbeux en dessous, présentant une suture longitudinale en-dessus, rugueux-scabres, blancs, fixés au pédoncule commun et étalés horizontalement.
Graines 3 à 6, fixées aux bords de la suture, subarrondies, déformées par compression, à amande arrondie, tétragone pourpre avec les angles blancs, se divisant en quatre lobes cotylédonaires (Th.).
Fruits mangés par les indigènes ; ils ont une saveur amère et astringente et colorent la salive en rouge carmin[69].
Cette plante, que les auteurs les plus récents ont complètement méconnue, constitue en réalité une espèce de premier ordre, ainsi que nous le montrerons par la suite (Fig. 4).
Nous continuerons aux Chapitres IV et V, la suite de cet historique. Quelques années en effet après la publication de l’ouvrage général de G. Don, le genre Cola était créé par Schott et Endlicher.
Sa véritable place est désormais fixée dans la classification.
C’est à l’étude de cette classification et à l’histoire des espèces établies postérieurement et qui pour la plupart n’avaient pas leur raison d’être que nous consacrerons les chapitres suivants.
Disons toutefois que Karsten, étudiant en 1862-1868, la flore de la Colombie, rencontra des spécimens de Cola appartenant probablement à l’espèce C. nitida et qui provenaient sans doute d’une ancienne introduction, puisqu’aucune espèce du genre n’est connue en Amérique à l’état spontané.
Il fit de cette plante un genre nouveau qu’il rattacha à la famille des Euphorbiacées sous le nom de Siphoniopsis Karst.
La belle planche qui accompagne l’ouvrage de Karsten permet de reconnaitre au premier coup d’œil l’identité du Siphoniopsis avec le genre Cola. Aussi Baillon, dans son Histoire des Plantes, n’hésita pas à identifier le premier genre au second.