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Les femmes, pendant ce règne, ont eu leur part de bons mots; elles ont, elles aussi, mis en circulation leur menue monnaie d'esprit courant, monnaie fort bien frappée, je vous jure. Je ne vous parlerai que des mots qui sont de bonne fabrique, de marque certaine.
Je passerai par conséquent sur celui qu'on prête à madame de Maintenon, au lit de mort de Louis XIV[508], parole indigne acceptée par Saint-Simon[509] avec une complaisance méchante, mais que M. de Monmerqué a très logiquement réfutée[510].
Je vous citerai en revanche quelques-uns des mots de madame Cornuel, cette bonne langue, qui trouvait si bien le trait juste à décocher sur chaque ridicule, la formule précise, l'expression nette et saillante pour chaque pensée. C'est d'elle, et non pas de madame de Sévigné, comme on l'a dit souvent, que nous vient ce mot si bien fait au sujet des généraux qui avaient pris le commandement après le héros tué à Saltzbach, et qui, à dix qu'ils étaient, ne remplaçaient pas ce seul homme: elle les appelait la monnoie de M. de Turenne. La première aussi, selon mademoiselle Aïssé[511], elle a dit cette phrase si vraie et qui a fait fortune: Il n'y a pas de héros pour son valet de chambre.
Ne trouvez-vous pas que ce mot-là ferait merveille dans une lettre de madame de Sévigné, et qu'à tout prendre, puisqu'on voulait lui prêter quelque chose, on eût mieux fait de le lui attribuer que celui-ci: Racine passera comme le café, qu'on a toujours mis sur son compte et toujours répété avec une raillerie pour la charmante femme, bien que, Dieu merci! elle n'en soit pas coupable?
C'est toute une histoire. M. de Monmerqué, M. de Saint-Surin, l'ont débrouillée les premiers; M. Aubenas est venu ensuite[512], puis enfin M. Géruzez, qui, dans ses nouveaux Essais d'histoire littéraire, en a donné le résumé suivant, trop spirituel et trop exact pour que nous ne nous contentions pas de le citer:
«Comment se fait-il que l'arrêt en question soit devenu proverbe?.... Le premier coupable est Voltaire, et La Harpe a consommé le crime. Madame de Sévigné avait dit, en 1672[513]: «Racine fait des comédies pour la Champmeslé; ce n'est pas pour les siècles à venir. Si jamais il cesse d'être amoureux, ce ne sera plus la même chose. Vive donc notre vieil ami Corneille!» Quatre ans après[514], elle écrivait à sa fille: «Vous voilà donc bien revenue du café; mademoiselle de Méri l'a aussi chassé. Après de telles disgrâces, peut-on compter sur la fortune?» Il y avait quatre-vingts ans que ces deux petites phrases reposaient à distance respectueuse, chacune à sa place, et dans son entourage, qui se modifia lorsque Voltaire s'avisa de les rapprocher en les altérant: «Madame de Sévigné croit toujours que Racine n'ira pas loin; elle en jugeait comme du café, dont elle disait qu'on se désabuserait bientôt.» Sur ce texte, La Harpe composa alors la phrase sacramentelle: Racine passera comme le café. Il la porte tout simplement au compte de madame de Sévigné. M. Suard l'adopte, et les moutons de Panurge viennent ensuite. C'est ainsi que s'est composé ce petit mensonge historique, qui sera longtemps encore une vérité pour bien des gens. Cependant madame de Sévigné a loué Racine avec enthousiasme[515], et M. Aubenas nous fait remarquer que nous lui devons probablement l'usage du café au lait[516].»
Voilà qui est concluant. Je n'aurais rien à ajouter si M. Géruzez n'eût oublié un petit détail qui n'amoindrit pas l'erreur, mais qui la déplace un peu. Ce n'est pas La Harpe, mais Voltaire, qui fut le vrai coupable; c'est lui qui fit entre les deux lettres de madame de Sévigné, si étonnées du rapprochement, la liaison dangereuse signalée tout à l'heure. La Harpe ne composa donc pas la phrase sacramentelle. Il la prit toute faite dans ce passage de la lettre de Voltaire à l'Académie, qui sert de préface à son Irène: «Nous avons été indignés contre madame de Sévigné, qui écrivait si bien et qui jugeait si mal.... Nous sommes révoltés de cet esprit misérable de parti, de cette aveugle prévention qui lui fait dire: La mode d'aimer Racine passera comme la mode du café[517].»
Je crois, après cela, qu'il n'y a plus qu'à retourner contre Voltaire lui-même cette vertueuse indignation, puis à passer à autre chose.
L'aimable marquise, si bien justifiée ici d'une faute contre le goût, trouve ailleurs un défenseur éloquent dans M. Walckenaër, au sujet de la boutade au moins étrange qu'on lui prête dans l'anecdote que voici: «Elle avait signé le contrat de mariage de sa fille avec le comte de Grignan. Lorsqu'elle compta la dot, qui était considérable: «Quoi! s'écria-t-elle, faut-il tant d'argent pour obliger M. de Grignan de coucher avec ma fille?» Après avoir un peu réfléchi, elle se reprit en disant: «Il y couchera demain, après-demain, toutes les nuits; ce n'est pas trop d'argent pour cela.»
«C'est là, dit M. Walckenaër, un propos de mauvais goût, de mauvais ton, qui ne s'appuie sur rien, qui n'a paru que dans de détestables Ana.» Et il gourmande vertement M. de Saint-Surin de l'avoir admis dans sa notice, d'ailleurs excellente[518].
Il est très bien de mettre à néant ces sortes de calomnies courantes, et je sais fort bon gré, par exemple, à M. Paulin Paris d'avoir pris de même à partie le fameux mot de Lauzun à la grande Mademoiselle: Louise d'Orléans, tire-moi mes bottes, et d'avoir prouvé qu'il est absurdement faux[519].
Il ne faut qu'un de ces mots-là pour décrier une société. Montrer leur sottise et leur fausseté, c'est rendre service à toute une époque.
Or, quelle autre mieux que celle-ci, le grand règne, mérite qu'on la remette en son vrai jour? Il y a eu, jusqu'à présent, si peu de justesse et de justice dans les jugements qu'on en a porté?
La bourgeoisie et le peuple ont Louis XIV en haine, et la noblesse le déifie. C'est une bien étrange interversion de rôles, d'adoration et de haine! Tous les éloges pour le grand roi devraient venir de la bourgeoisie et du peuple, et la noblesse seule devrait se réserver contre lui les malédictions. Qui donc, après Richelieu, prit le mieux à tâche «d'imposer à toute les classes de la nation l'habitude de l'égalité civile»[520], et de niveler, pour ainsi dire, toute la France sous le sceptre? Ce fut Colbert, obéissant à Louis XIV. Qui donc, avec la plus vive ardeur pour le progrès et la plus grande puissance d'initiative, eut d'une façon plus évidente le pressentiment de l'avenir[521]? Colbert encore, sous les mêmes ordres. Jamais on ne sut mieux que ce roi et que ce ministre «diriger une réforme sans déchaîner une révolution»[522]; mais cela, pour ainsi dire, à l'insu de ceux que frappait cette réforme, et de ceux aussi qui en devaient recueillir le bienfait. La noblesse était trop abaissée dans son adulation pour avoir conscience de l'abaissement véritable que les mesures égalitaires de Louis XIV lui faisaient subir; tandis que, d'un autre côté, les besoins du peuple, sa soif de ces réformes, étaient déjà tels qu'il s'aperçut à peine de ce qui était tenté pour le satisfaire, et qu'il n'en tint compte ni au ministre, ni au roi. Il n'a pas fallu moins que la lumineuse impartialité de la critique moderne, tirant ses clartés des faits et de l'expérience d'une révolution par laquelle fut achevée l'œuvre de Colbert, pour bien faire voir quelle avait été cette œuvre, et quelle reconnaissance le peuple, qui la méconnaissait, doit en garder au grand administrateur. C'est seulement de nos jours, lorsque la Révolution les eut tranchées, qu'on a bien vu l'égalité des parts marquées par Colbert et que l'on a pu dire[523], envisageant ce ministre et son roi comme les précurseurs de 1789: «Ils auraient approuvé la plupart des innovations administratives d'une révolution qui, dans ses résultats politiques, fut la conséquence presque nécessaire, quoique fort imprévue, de leur système de gouvernement.
«Cependant, ajoute, pour conclure, l'écrivain distingué auquel nous empruntons ce passage, et qui nous a guidé dans toute cette appréciation; cependant, par un contraste inexplicable, par l'esprit de contradiction le plus obstiné, il se trouve que les fils de ceux dont Louis XIV remplissait ses conseils le tiennent pour le représentant d'un état social dont ils abhorrent jusqu'au souvenir, tandis qu'il est devenu le modèle des princes et le type accompli de la royauté pour les gentilshommes, dont il avait abaissé l'importance jusqu'à le servir à sa table et à l'assister à sa toilette.»
A la fin du dernier siècle, Chamfort[524] trouvait beaucoup de justesse et de portée à ce mot de Voisenon[525]: «Henri IV fut un grand roi, Louis XIV fut le roi d'un beau règne.» Aujourd'hui l'on va plus loin: on trouve que Henri IV et Louis XIV furent deux grands rois. On confirme pour le dernier ce que Voltaire écrivait le 23 septembre 1752, à madame du Deffand: «C'était, avec ses défauts, un grand roi; son siècle est un très grand siècle.»
Et du Régent, qu'en dirons-nous? Qu'il eut le tort de succéder trop gaiement à un règne trop grave, de trop détendre des affaires trop tendues. Lui et Dubois son ministre valurent mieux que leur réputation. Lemontey, qui n'était entré dans leur histoire qu'avec des intentions de critique, fut obligé de s'en départir en présence des faits qu'une étude sérieuse lui amena et qu'il eut la bonne foi de ne pas repousser. Pour lui, Dubois fut plutôt un travailleur qu'un débauché, un ambitieux plus qu'un corrompu[526].
Quant au Régent, «ce fanfaron de crime[527]», il lui trouve une capacité des plus vastes, sans presque rien de futile, même dans les choses où on l'accuse de luxe frivole, comme l'achat du diamant qui garde son nom, et pour lequel il le justifie, en expliquant l'affaire par la politique. En payant deux millions, il acheta bien moins le diamant que Pitt son possesseur, et tout le parti que dirigeait à Londres ce beau-frère du ministre Stanhope[528].
Ici, comme pour le reste de son administration, Lemontey ne trouve à reprocher au Régent que trop d'entraînement vers la politique anglaise, qui resta de tradition dans sa famille. Nous savons ce que fit Louis-Philippe, son arrière-petit-fils.