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L'esprit dans l'histoire

LVIII

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On a prêté à l'abbé Maury, sinon plus d'esprit qu'il n'en eut, du moins plus de mots qu'il n'en dit[611]; de même pour l'abbé Sieyès, dont le laconisme proverbial est presque devenu du bavardage, tant le mensonge l'a fait parler dans l'histoire. Ce qu'il y a de pis, c'est que souvent il n'a gagné que de l'odieux, à tous ces mots supposés.

Son fameux vote au jugement de Louis XVI: La mort sans phrase, est un des prêts que l'esprit des nouvellistes ou des folliculaires s'est trop empressé de lui faire; prêts forcés, mais non gratuits, car la réputation de celui à qui l'on en impose la charge en paye chèrement les intérêts. Sieyès pourtant ne craignait pas de repasser sur ces particularités supposées et parasites de son existence politique; il les réfutait sans humeur.

«Il revenait avec quelque plaisir, dit M. Sainte-Beuve, sur ses anciens jours, et y rectifiait quelques points de récits qui appartiennent à l'histoire.

«Le premier, disait-il, qui a crié Vive la nation! et cela étonna bien alors, ce fut moi[612].»

«Il niait avoir prononcé les paroles qu'on lui prête après le 18 brumaire: «Messieurs, nous avons un maître; ce jeune homme fait tout, peut tout, et veut tout.» Le mot, d'ailleurs, est beau et digne d'avoir été prononcé. Mais il dit seulement à Bonaparte, qui lui demandait pourquoi il ne voulait pas rester consul avec lui, et qui insistait à lui offrir cette seconde place: «Il ne s'agit pas de consuls, et je ne veux pas être votre aide de camp.»

«Il niait aussi avoir prononcé, dans le jugement de Louis XVI, ce fameux mot: La mort sans phrase; il dit seulement, ce qui est beaucoup trop: La mort. Il supposait que quelqu'un s'étant enquis de son vote, on aurait répondu: Il a voté la mort sans phrase, ce qui a passé ensuite pour son vote textuel[613].

«Il a dû regretter ce vote fatal, sans lequel il aurait eu le droit, en effet, de dire ce qu'il écrivait à Rœderer dans l'intimité: «Vous me connaissez, vous ne m'avez jamais vu prendre part au mal; vous m'avez vu quelquefois prendre part au bien qui s'est fait[614].»

«Il s'indignait qu'on attribuât à ce mot: J'ai vécu, qu'il avait dit pour résumer sa conduite sous la Terreur, un sens d'égoïsme et d'insensibilité qu'il n'y avait pas mis[615].»

Le mot de Favras, disant au greffier, après avoir lu son arrêt de mort: Vous avez fait, Monsieur, trois fautes d'orthographe, passe pour très vrai. Mais c'est probablement ce qui importa le moins à M. V. Hugo lorsqu'il en fit un vers de sa Marion Delorme[616]. Pour qu'il le trouvât digne d'être mis dans la bouche de Saverny allant au supplice, il lui suffit que ce fût un mot d'un héroïsme à effet. Nous trouvons, mise en alexandrins, dans la même pièce[617], la phrase sur la soutane rouge de Richelieu, dont nous avons déjà prouvé le mensonge[618].

Cette boutade spirituelle de Saverny[619]:

Donc vous me succédez..... un peu, sur ma parole, Comme le roi Louis succède à Pharamond,

n'est que la traduction versifiée d'un mot dit à Louis XV, se décidant à avouer qu'il succédait peut-être à Saint-Foix dans les bonnes grâces de la Du Barry: «Oui, répliqua quelqu'un, comme Votre Majesté succède à Pharamond!»

Un vers plus remarqué de Marion Delorme est celui-ci[620]:

LE ROI (à l'Angely). Pourquoi vis-tu? L'ANGELY. Je vis par curiosité.

Très joli mot! mais qui date de la Terreur.

Les uns le prêtent à Mercier, les autres, madame de Bawr, par exemple[621], en gratifient M. Martin, homme d'esprit plus inédit, mais plus réel aussi peut-être. Quelqu'un m'a reproché de n'avoir pas mis cet hémistiche dans mon petit livre des Citations. Vous voyez que j'ai mes raisons; je le réservais pour les Mots historiques[622].

C'est à Ducis qu'il fut dit, selon madame de Bawr. Lui aussi avait alors fait son mot, lorsqu'il avait écrit à l'un de ses amis: «Que parles-tu, Vallier, de faire des tragédies? la Tragédie court les rues[623]!» Seulement, il ne se doutait pas qu'il ne faisait que répéter là ce qu'on lit dans une mazarinade:

Comédiens, c'est un mauvais temps, La Tragédie est par les champs[624].

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