XXXII
Reading edition
J'aurais bien des choses à dire encore sur les différents épisodes qui précédèrent ou suivirent cette sanglante nuit de la Saint-Barthélemy. Que de faits à préciser mieux, entre autres ceux qui furent la véritable cause du massacre, et qui prouvent qu'il y eut là bien moins un sanglant parti pris de la part de Catherine de Médicis et du roi, qu'un complot particulier des Guises! Par ambition, ils en voulaient à la vie du roi de Navarre et du prince de Condé[362], héritiers du trône après le duc d'Anjou et le duc d'Alençon, auxquels ils ne voyaient pas d'espoir de postérité mâle; mais par vengeance surtout ils en voulaient à l'Amiral. Leur but était d'avoir raison de l'assassinat de leur père[363]; afin d'atteindre Coligny, qui, d'après leurs soupçons, avait armé Poltrot et se trouvait être ainsi le vrai coupable, ils entassèrent des milliers de victimes[364].
Que de mots dits alors qui sont à rétablir aussi dans leur véritable formule!
Celui, par exemple, de Charles IX à Coligny, blessé grièvement à la main par le fameux coup d'arquebuse qu'on a cru si longtemps avoir été tiré par Maurevers, mais qui maintenant, d'après de nouvelles preuves, passe pour être le fait d'un homme dont c'était bien mieux le métier: le capitaine Tosinghi, bravo florentin, «créature de la reine et favori intime de M. d'Anjou[365]».
Ce mot a été vraiment dit, car il est relaté partout; mais partout aussi c'est d'une manière différente qu'on nous le présente. Quelle est la bonne?
Tel est le sort des mots historiques: ou ils n'ont pas été dits, ou l'on ne peut savoir comment au juste ils l'ont été. Les mots faux sont en cela ceux qui ont le plus de bonheur. Il y a toujours pour eux une formule nette, bien préparée, adroitement mise en saillie; veut-on y déranger quelque chose, l'on a bien moins ses aises qu'avec les mots vrais, venus sans préparation, sans forme arrêtée, comme tout ce qui jaillit du prime saut de la pensée. Ceux-là ne sont arrivés qu'écrits, et on les a répétés comme on les avait lus; ceux-ci, au contraire, ont été d'abord entendus, très mal souvent, puis ont été redits plus mal encore. Pour les uns, qui ne passent que du livre au livre, il n'y a presque pas de causes d'altération; pour les autres, qui ont eu la forme parlée avant la forme écrite, il y en a mille. Ainsi Charles dit à Coligny—je prends dans le nombre la plus simple version du mot qui m'occupe ici, celle de l'historien de Thou: «La blessure est pour vous, la douleur est pour moy.» Quelqu'un qui n'a entendu qu'à moitié, mais qui veut paraître avoir entendu tout à fait, répète la phrase comme il l'a recomposée, et l'on a cette variante: «La douleur des blessures est à vous, l'injure et l'outrage sont faicts à moy[366].» Un autre se fait aussi l'écho de la royale parole, quoiqu'il n'en soit arrivé qu'un lambeau à son oreille, et nous avons cette troisième version[367]: «Vous avez reçu le coup au bras, et moy je le ressens au cœur.»
Vous voyez la transformation: plus le mot marche, plus il prend ses aises; il grandit, il se prélasse dans sa formule amplifiée, crescit eundo.
Quelquefois pourtant il suit le procédé contraire; il se resserre, il se condense, il prend la forme concentrée et brève de l'apophthegme; au lieu d'un discours l'on a une phrase; au lieu d'une lettre de vingt lignes l'on a cinq mots, comme nous l'avons vu par le célèbre: Tout est perdu fors l'honneur.
L'histoire, malgré sa mauvaise réputation, s'y prend dans ce cas tout au rebours des commères de la fable.