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L'esprit dans l'histoire

LV

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Me voici venu au temps de la Révolution. Il y aurait tout un livre à faire pour pousser comme il faut, à travers cette époque, la tâche que j'ai entreprise; pour prendre un à un les faits et les mots, et, les passant au crible, y dégager la vérité du mensonge; mais le moment d'un pareil travail n'est pas arrivé. Ce temps-là n'est pas encore mûr pour les historiens de notre génération. Le tableau est trop rapproché; nous ne sommes pas au point, comme on dit, pour le bien voir, même dans ces petits détails que notre tâche à nous est d'examiner avec un soin minutieux.

«L'histoire, nous l'avons écrit quelque part, a la vue presbyte, elle voit mieux de loin que de près.» Or, ces temps ne sont pas encore assez éloignés pour qu'elle les puisse examiner comme il convient.

Nous ne pourrons que nous poser, en courant, quelques questions sur un petit nombre de faits et surtout de mots pris entre les plus fameux.

Barnave a-t-il vraiment dit, à la séance de l'Assemblée nationale du 23 juillet 1789, après le meurtre de Foulon[574], cette phrase atroce: «Le sang qui vient de se répandre était-il donc si pur?» Oui, malheureusement. Rien, ni ce qu'il a lui-même écrit pour s'en justifier[575], ni ce que, par un effort de courageuse indulgence, M. Sainte-Beuve a tenté pour cela[576], rien ne pourra le laver du crime de cette parole inhumaine, qu'on lui répétait sans cesse, qui semblait être pour lui un stigmate indélébile[577], et dont, jusqu'au pied de l'échafaud, on lui fit un vivant remords.

«Le jour où il fut mené au supplice, lisons-nous sur l'un des rapports que les observateurs du Comité de sûreté générale rédigeaient tous les soirs, deux hommes d'un certain âge, assez bien vêtus, appuyés près d'une borne, entre un café et le corps de garde de la gendarmerie, près la grille de la Conciergerie, dans la cour du Palais, vis-à-vis l'escalier et en face de la fatale charrette, semblaient s'être mis là tout exprès pour apostropher Barnave; et, profitant d'un instant de huées pour n'être pas reconnus, ils lui dirent: «Barnave, le sang qui coule est-il donc si pur?[578]»

On ne peut pousser plus loin la cruauté du reproche.

Dans un tout autre genre, Dieu merci! le mot célèbre de M. de Montlosier passe pour n'être pas moins authentique, et cela de l'aveu même de M. de Chateaubriand[579]. Il avoue bien qu'il ratissa quelque peu la phrase quand il la reproduisit, mais, en somme, il la déclare vraie au fond.

La voici. Que le style de l'auteur des Martyrs y ait ou non faufilé sa trame d'or, elle est fort belle:

«Si l'on chasse les évêques de leurs palais, ils se retireront dans la cabane du pauvre qu'ils ont nourri. Si on leur ôte leur croix d'or, ils prendront une croix de bois; c'est une croix de bois qui a sauvé le monde[580].»

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