LIX
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Vous parlerai-je de la mort d'André Chénier; de cette scène d'Andromaque que Roucher et le poète de la Jeune captive[625] auraient récitée dans la charrette qui les portait au supplice; du mot désespéré d'André, qui, prêt à mourir, frappe son front plein de pensées immortelles? Je ne sais, j'hésite. Ce sont choses dont je doute, j'en conviens, mais tout en m'affligeant de douter[626].
Le récit qu'un romancier, Hyacinthe de Latouche, en a fait, ne repose, il faut l'avouer, que sur le dire de contemporains plus ou moins suspects. J'ai su, je l'avoue encore, par des témoignages dignes de foi, des détails bien faits pour aider à la désillusion; j'en appelle même à un poète, à M. A. Houssaye, qui, les ayant eus d'une autre source, n'a pas craint de consigner les plus curieux dans une relation très intéressante, mais tout à fait désenchantée[627]. Je sais qu'on viendra me dire aussi que le mot d'André Chénier peut parfaitement avoir été suggéré à celui qui le lui attribua le premier par la devise que son ami et compagnon de captivité, le jeune Trudaine, avait dessinée sur le mur de leur cachot: «C'était un arbre fruitier ayant à ses pieds une branche rompue sur laquelle se lisaient ces mots: «J'aurais porté des fruits[628].» Le mot d'André Chénier est là tout entier comme pensée; il n'avait plus qu'à en trouver l'expression, ce qui n'était pas difficile pour un écrivain comme H. de Latouche. Je vois cela, j'y trouve des raisons de doute, et cependant l'idée que je vais toucher à cette mort poétique et la déflorer de sa virginité funèbre fait que je répugne à la réfutation.
M. Géruzez a procédé plus hardiment.
«M. de Latouche, dit-il[629], a pris sur lui de faire réciter à Roucher et André Chénier, pendant le trajet de la prison à l'échafaud, la première scène d'Andromaque, entre Oreste et Pylade; il ne savait pas, et ne pouvait pas savoir quelles paroles ont échangées les deux amis sur le triste tombereau qui les conduisait à la mort, et il le dit comme s'il l'avait su[630].»
S'il a pu m'en coûter de toucher à ce mensonge intéressant, il ne m'est pas moins pénible d'en déflorer un pareil et même plus touchant, la prétendue histoire des vierges de Verdun, dont, selon M. de Lamartine[631], «la plus âgée aurait eu dix-huit ans,» tandis qu'en réalité la plus vieille de ces malheureuses suppliciées était septuagénaire[632], et la plus jeune plus que majeure[633].
Comme revanche, il est une autre erreur simplement horrible celle-là, qui pourra me dédommager par la réfutation qu'elle appelle, et qui est, Dieu merci! très facile à faire.
Il s'agit de mademoiselle de Sombreuil et du verre de sang qu'on prétend qu'elle fut forcée de boire, pour obtenir la vie de son père, aux massacres de septembre. Cette fable atroce, tant répétée, ne repose que sur une note de Legouvé, dans son poème sur le Mérite des femmes[634]. Comment, sans aucune preuve, en dépit même de l'invraisemblance matérielle du fait[635], Legouvé s'est-il permis cette invention? quel a pu être son point de départ? M. Louis Blanc va répondre[636].
Quand mademoiselle de Sombreuil eut désarmé les meurtriers, «à force de courage, de beauté, de dévouement et de larmes», elle parut sur le point de s'évanouir. «Un de ces hommes barbares, saisi d'une soudaine émotion, courut à elle et lui offrit un verre d'eau, dans lequel tomba une goutte de sang que l'égorgeur avait à ses mains. Telle est l'origine de la fable hideuse, où l'on nous montre mademoiselle de Sombreuil forcée, comme condition du salut de son père, de boire un verre de sang[637].»
M. Louis Blanc ajoute en note: «Je tiens le fait d'une dame qui, elle-même, le tenait de mademoiselle de Sombreuil, dont elle avait été l'amie. Et ce qu'il y a de plus curieux, c'est que mademoiselle de Sombreuil racontait la chose pour prouver que les hommes de septembre, tout cruels qu'ils furent, n'étaient point absolument inaccessibles à la pitié.»