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L'esprit dans l'histoire

LI

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Venons à Louis XV. Quoiqu'on lui ait prêté bien des mots, quoiqu'il eût même la prétention d'en dire[529], il n'y eut pas de monarque plus muet. C'est un vrai roi fainéant de parole comme d'action. Était-ce défaut d'esprit? Non pas certes; mais paresse, dédain, timidité même; car sa faiblesse de caractère allait jusqu'à le rendre timide[530].

L'éducation y fut aussi pour beaucoup. Le Régent avait insisté pour lui sur le besoin de discrétion, «qualité la plus essentielle à un roi qui veut se faire craindre et respecter». Il avait dans ce sens invité l'Académie française à faire de la Discrétion des Princes le sujet d'un concours, et prié aussi les ambassadeurs de glisser le plus souvent possible l'éloge de cette vertu dans leurs dépêches au Conseil de Régence[531]. Le petit roi comprit et ne parla guère; mais s'il fut en cela obéissant aux avis du Régent, il fut aussi surtout docile à sa nature. Plus tard, le cardinal Fleury ne lui apprit pas plus le bavardage que le maréchal de Villeroy, son gouverneur, n'avait dû lui apprendre l'esprit.

Je savais de Louis XV un mot, fort joli du reste, qu'on prétendait qu'il avait dit à M. de Lauraguais, de retour d'un voyage philosophique à Londres: «Et qu'êtes-vous allé faire là-bas, Monsieur?—Apprendre à penser, Sire.—Les chevaux,» aurait répliqué le roi, en tournant le dos. Eh bien! ce mot charmant, le prince de Ligne nous assure que Louis XV ne l'a pas dit[532]. Il est vrai que, d'après une lettre de Beaumarchais à M. de Lauraguais lui-même, où il lui répète le mot que Louis XV lui aurait dit, il faudrait s'en tenir ici à l'opinion courante. Lequel croire du prince de Ligne ou de Beaumarchais? Celui-ci, toute réflexion faite, et comme l'a déjà décidé, avant nous, M. de Loménie[533].

On raconte encore que, le peintre La Tour s'étant permis de lui dire: «Nous n'avons pas de marine,» Louis XV, piqué, lui répondit: «Et celles de Vernet, Monsieur?» Il n'y a de vrai dans l'anecdote que l'observation fort déplacée du peintre. Le roi en fut tellement interdit qu'il ne trouva rien à répondre. Il lui eût fallu, en pareil cas, j'en conviens, un grand esprit d'à-propos, et ce n'était pas, je le répète, sa qualité dominante. Mariette est le seul qui rapporte le fait tel qu'il dut se passer[534]. Or, suivant lui, comme vous allez voir, le roi ne dit rien:

«Il (La Tour) peignoit le portrait de madame de Pompadour; le roi étoit présent, et dans la conversation il fut question des bâtiments que le roi avoit fait construire. La Tour, qu'on n'interrogeoit pas, prit la parole et eut l'impudence de dire que cela étoit fort beau, mais que des vaisseaux vaudroient beaucoup mieux. C'étoit dans le temps que les Anglois avoient détruit notre marine, et que nous n'avions aucun navire à leur opposer[535].

«Le roi en rougit, et tout le monde regarda comme une bêtise une sortie si imprudente, qui ne menoit à rien et ne méritoit que du mépris.»

Après nous le déluge! disait, même dans sa plus grande prospérité, madame de Pompadour[536], qui voyait poindre déjà tout au loin, à l'horizon de la royauté, le grain révolutionnaire. Cette parole de nonchalant cynisme dans la prophétie a été souvent répétée, et chaque fois on l'a mise sur le compte de Louis XV. Elle était si bien le mot, l'expression de ce règne au jour le jour, qu'on pensait avec raison que le roi bien-aimé[537] pouvait seul l'avoir dite.

Personne ne vit mieux que lui, qui était au sommet, venir de loin ce grand orage; il eut, par pressentiment, l'ennui sombre, comme les autres, devant la réalité sinistre, eurent le deuil ou le martyre. Le trône n'était pas encore frappé que le roi semblait déjà foudroyé, et qu'il en portait les marques.

Si M. d'Argenson avait pu lui dire ce qu'il pensait, dès 1743, de l'imminence d'une révolution[538]; si Jean-Jacques avait pu lui faire entendre ce qu'il dit dans l'Émile[539] sur les monarchies de son temps destinées à périr, et si Louis XV alors avait pu s'abandonner jusqu'à être sincère, il eût courbé la tête et leur eût dit: «C'est vrai, je le sens mieux que vous[540].»

J'ai douté du mot de Louis XIII sur la grimace de Cinq-Mars à l'heure de son exécution. Je voudrais en faire autant pour l'indifférent adieu de Louis XV à madame de Pompadour, dont le cercueil s'en allait, par une pluie battante, de Versailles à Paris: «La marquise n'aura pas beau temps pour son voyage.» Rien, par malheur, ne me contredit la vérité de cette froide parole; et ce que je sais du caractère du roi m'en prouve la vraisemblance. D'ailleurs, «auprès du mot de Louis XIII, dit M. Sainte-Beuve[541], le mot de Louis XV est presque touchant de sensibilité»[542].

Dans les Mémoires de la minorité, écrits sur son ordre même, Massillon avait donné à Louis XV, par opposition avec les premiers ordres du Régent[543], de très excellents préceptes sur l'art de bien parler et de bien répondre, plus nécessaire aux rois qu'aux autres hommes encore. Il avait insisté sur ce point, c'est son mot, parce qu'il savait bien pour quel esprit paresseux, pour quelle nature indolente à la parole sa leçon était faite. «Il semble, disait-il, que parce que nos princes sont grands ils soient dispensés de paroles; et c'est certainement une grande erreur. Il y a mille occasions dans lesquelles un prince qui parle à la multitude gagne plus que par le poids de toute son autorité.... Combien Henri IV, par exemple, ne rencontra-t-il pas d'obstacles, qu'il surmonta parce qu'il savoit parler! J'insiste sur cet article par l'amour et l'attachement que je sens pour mon roi.»

Peine perdue; Louis XV persista dans ce mutisme indolent qui fit tant douter de son esprit, et qui accréditait en Europe l'opinion que cette impuissance de parler était un des tics de la maison de Bourbon.

«Tandis qu'il n'était question parmi nous, dit La Harpe[544], que des conversations toujours intéressantes que tout voyageur un peu connu ne manquait jamais d'avoir avec les souverains de l'Europe, en Angleterre, en Prusse, en Russie, dans toute l'Allemagne, on savait par cœur à Versailles les trois ou quatre questions insignifiantes que le roi ne manquait pas de faire à tout étranger qui lui était présenté, et qui étaient constamment les mêmes. On peut imaginer combien ce protocole faisait rire, surtout quand on le rapprochait de ce que nous disions de la morgue allemande et de l'urbanité française.»

Plusieurs anecdotes racontées par Chamfort viennent bien à l'appui de ce passage de La Harpe, surtout la suivante[545]: «Le roi de Prusse demandait à d'Alembert s'il avait vu le roi de France.—«Oui, Sire, lui dit celui-ci, en lui présentant mon discours de réception à l'Académie française.—Eh bien! reprit le roi de Prusse, que vous a-t-il dit?—Il ne m'a pas parlé, Sire.—A qui donc parle-t-il? poursuivit Frédéric.»

Peut-être trouva-t-il quelquefois un mot satirique: un mot obligeant, jamais.

Quand M. de Richelieu vint lui faire sa cour, après la prise de Mahon, Louis XV lui dit seulement: «Maréchal, savez-vous la mort de ce pauvre Lansmatt?» C'était un vieux garçon de la chambre!

C'est aussi Chamfort qui nous a raconté cela[546], et je le crois, comme pour cette autre anecdote moins insignifiante, car Louis XV n'en est plus le héros[547]: «M. le prince de Charolais ayant surpris M. de Brissac chez sa maîtresse, lui dit: «Sortez!» M. de Brissac lui répondit: «Monseigneur, vos ancêtres auroient dit: Sortons!»

Le mot est vaillant et sied bien à un Cossé-Brissac; ce qui ne vaut pas moins, il est authentique, j'en ai pour garants madame Campan[548] et madame Necker[549]. Vous trouverez pourtant des gens qui vous soutiendront que ce n'est pas M. de Brissac qui le dit à M. de Charolais, mais le comte de Horn au Régent. Leur grande autorité, ce sont les faux Souvenirs de la marquise de Créqui[550]. D'autres vous affirmeront, au contraire, que le mot n'appartient ni à M. de Brissac, ni à M. de Horn, mais à M. de Saint-Herem, qui le jeta comme un défi à la face du roi Philippe V. Qui le leur a dit? M. Alexandre Dumas, dans sa comédie des Demoiselles de Saint-Cyr, dont M. de Saint-Herem est, vous le savez, l'un des personnages, et dont le quatrième acte n'a pas de trait plus saillant que ce mot d'emprunt.

C'est ainsi que vous instruisent romans, drames et comédies historiques[551].

Il serait utile pourtant, lorsqu'on se veut orner l'esprit, qu'on ne prît pas moins de soin que lorsqu'il s'agit de se parer le corps. Va-t-on, si peu qu'on se respecte, se fournir chez les marchands de chrysocale? Pourquoi donc, cherchant des parures pour son intelligence, s'adresse-t-on aux marchands de faux en histoire[552]?

Notes in this chapter

Note 1 · D'Argenson, Mémoire, t. II, p. 330.Note 2 · Dès son enfance, il avait été silencieux. «On a de la peine à lui arracher des paroles,» dit la Palatine (Nouv. Lettres, p. 177).—«Il est taNote 3 · Lemontey, Hist. de la Régence, t. II, p. 79.Note 4 · Œuvres choisies, t. II, p. 342.—En revanche, je crois qu'il faut laisser à Louis XV le mot plein d'esprit et de goût qu'il dit lors de sa viNote 5 · Beaumarchais et son temps, 1856, in-8º, t. II, p. 272.Note 6 · Abecedario, publié par MM. de Chenevière et de Montaiglon, art. La Tour.Note 7 · C'est une opinion du temps, dont M. Jal, dans son Dict. crit., p. 75-76, a fait bonne justice. Après avoir rappelé ce qu'on lit dans le SiècNote 8 · Essai sur la marquise de Pompadour, en tête des Mémoires de madame de Hausset, 1824, in-8º, p. XIX.Note 9 · On ne sait pas généralement que c'est Vadé (V. les Lettres de Voltaire du 7 et du 14 sept. 1774), d'autres disent Panard, qui donna ce surnoNote 10 · Mémoires, t. II, p. 282; t. III, p. 261, 313; t. IV, p. 189.Note 11 · Édit. Pourrat, t. I, p. 397-398.—C'était la pensée de tous les clairvoyants. Voltaire écrivait à M. de Chauvelin, le 2 avril 1764, juste douNote 12 · V., dans notre article sur madame du Barry (Rev. franç., 10 janv. 1859), une lettre de Louis XV, où il manifeste ses craintes au sujet «du pNote 13 · Causeries du Lundi, 1re édit., t. II, p. 471.Note 14 · Je ne quitterai point la marquise sans préciser deux points de sa biographie qui sont restés en litige: la date de sa naissance, l'état qu'eNote 15 · V. plus haut, p. 336-337.Note 16 · Mélanges inédits de littér., Paris, 1810, in-8º, p. 260.Note 17 · Œuvres choisies de Chamfort, édit. A. Houssaye, p. 69.Note 18 · Id., ibid., p. 84.—La reine Marie Leczinska, bien qu'elle eût de l'esprit, n'était pas plus prompte à la riposte spirituelle. La fameuse aneNote 19 · Œuvres choisies de Chamfort, p. 96.Note 20 · Mémoires, t. 1er, p. 60.Note 21 · Nouveaux Mélanges.Note 22 · Édit. in-12, t. II, p. 28.Note 23 · Parmi ces comédies, je n'en citerai qu'une au choix, le Verre d'eau, par M. Scribe, faite d'après une fausse anecdote qu'avait accréditée VoNote 24 · L'auteur des Demoiselles de Saint-Cyr mettait de l'amour-propre à remplacer la vérité par quelqu'une de ses inventions. Un jour que, pendant
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