XXVI
Reading edition
Ce que Voltaire vient de dire des discours qu'on prête aux héros dans les livres, je le dirai des actions qu'on leur prête sur les tableaux; et pour cela, l'occasion, certes, est bien prise, après ce que nous venons de voir sur les illustrations de la mort de Vinci. Le mensonge est, à ce qu'il paraît, beaucoup plus pittoresque et plus à effet que la vérité, car je connais fort peu de tableaux historiques qui ne soient une faute d'histoire. Le vrai n'a qu'une nuance; le faux en a mille, variées, changeantes, comme la fée menteuse et folle qui les prête: l'Imagination. C'est celle-ci qui broie les couleurs, le roman sert de palette, et le peintre n'a plus qu'à prendre son pinceau. Il est sûr d'avance de l'effet qu'il doit produire: le roman a si vivement parlé à l'esprit; pourquoi la toile, sur laquelle il l'a transporté, ne parlerait-elle pas aussi éloquemment aux yeux? La vérité, plus froide, moins complaisante, aurait exigé plus de soins, plus d'efforts, sans lui garantir un effet si certain; il n'y avait donc pas à hésiter: l'incolore et sobre muse a été laissée dans son coin, dans son puits; et le mensonge préféré s'est, en passant de la page de l'historien romancier sur la toile du peintre, empâté de nouvelles couleurs, d'autant plus fausses qu'elles sont plus voyantes.
Rohr dans son Pictor errans, Guillaume Bowyer dans un chapitre de ses Miscellaneous Tracts[285], ont énuméré toutes les fautes commises par les plus grands peintres dans les sujets tirés de l'Ancien et du Nouveau Testament; erreurs qui, vu la matière, sont presque des hérésies; je serais tenté d'étendre à l'histoire leur système de minutieuse rectification; mais la tâche serait, sinon fort difficile, du moins beaucoup trop longue. Il faudrait greffer tout un livre sur celui-ci.
Nous avons déjà signalé plusieurs de ces mensonges illustrés par la peinture: Hippocrate refusant les présents d'Artaxercès[286]; sainte Geneviève prenant de la main des peintres un rôle de bergère, qu'elle ne joue même pas dans la légende[287]; Philippe-Auguste avec sa couronne sur l'autel et les seigneurs auxquels il l'offre d'un geste sublime[288]; les enfants d'Édouard près d'être étouffés sur leur lit[289]; Cromwell ouvrant le cercueil de Charles Ier[290], etc., etc. Mille autres étaient sous ma main, que j'ai dédaignés, ainsi: la mort de César, sur laquelle on a fait plusieurs bons tableaux, mais pas un seul qui fût vrai[291]; l'anecdote d'Agésilas à cheval sur un bâton, pour amuser son fils[292], anecdote que M. Ingres, suivant une autre tradition populaire, a transposée à l'époque de Henri IV, en nous montrant le bon roi, non pas à califourchon lui-même, mais servant de monture au petit dauphin, devant l'ambassadeur d'Espagne stupéfait. Plus loin, j'en indiquerai d'autres en courant: les tableaux sur Henri IV et Sully, où le mensonge saute pour ainsi dire aux yeux:—le roi, qui avait sept ans de plus que son ministre, est invariablement représenté de dix au moins plus jeune que lui[293]; les tableaux sur Richelieu et Cinq-Mars, toujours taillés sur un roman trop célèbre, jamais sur l'histoire trop méconnue; la fameuse scène de Louis XIV entrant au Parlement un fouet à la main; enfin mille autres encore. Mais puisque je tiens ce sujet, je veux vous dénoncer, sans tarder, le Sixte-Quint de M. Monvoisin au Luxembourg, et le Rizzio de Decaisne. Tous deux, l'un où l'on voit l'impétueux pontife qui se relève en jetant ses béquilles[294]; l'autre qui nous fait du Piémontais joueur de guitare, bossu, un jouvenceau brillant sur lequel s'abaisse le regard amoureux de Marie Stuart[295]; tous deux sont d'effrontés mensonges.
M. Despois, rendant compte de la première édition de ce livre[296], disait: «J'imagine que M. Fournier va se faire bien des ennemis; je mets en première ligne les artistes.» C'était fort juste; mais pour prouver que ces sortes d'inimitiés ne m'effrayent pas, j'ai cru devoir ajouter ce qu'on vient de lire. Les ennemis que la première édition ne m'avait pas faits me sont venus après la seconde, ou me viendront après la troisième[297].
Cela dit, je retourne à d'autres mensonges. Je viens de finir en parlant de Marie Stuart: c'est par elle que je recommencerai.