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L'esprit dans l'histoire

XLVI

Reading edition

Je pourrais, après avoir soufflé quelque peu, comme je viens de le faire ici, sur les rayons de la gloire du grand roi, donner une revanche à l'histoire de son règne, en me hâtant de biffer d'un trait de plume ce roman de l'incendie du Palatinat par Turenne, que Sandras de Courtilz a complaisamment inventé[462]; mais cette réfutation a été faite si complètement par le comte de Grimoard[463], et même par Voltaire[464], que je ne pourrais ajouter aucun fait nouveau[465].

C'est là certainement un sinistre tout gratuit que supposa le romancier, afin, sans doute, que cet épisode de sa romanesque histoire eût plus d'intérêt et de couleur; ou bien plutôt encore à la sollicitation des ennemis de la France, pour jeter de l'odieux sur la politique de Louis XIV, en montrant quels moyens extrêmes il ne craignait pas d'employer quand il voulait pousser ses conquêtes. Dans ce dernier cas, si Sandras de Courtilz avait été réellement payé par les cabinets d'Allemagne pour fausser la vérité, il n'aurait fait que recourir, en leur nom, à un procédé très souvent mis en usage, je ne dis pas par Louis XIV, mais par ses ministres, notamment par Louvois.

Voici, par exemple, une lettre que celui-ci écrivit de Saint-Germain, le 14 mars 1675, à M. Descarrières, envoyé du roy à Liège; vous y trouverez la preuve que le mensonge et le faux en écriture politique étaient des moyens d'action qui ne répugnaient pas à M. le surintendant de la guerre:

«Voyez si vous ne pourriez pas feindre qu'on a trouvé dans les papiers du cardinal de Baden quelque lettre du ministre de l'empereur qui pût, étant répandue dans l'Allemagne et les Pays-Bas, y décrier les affaires de Sa Majesté Impériale et de son parti. Il faudroit que cette lettre fût à peu près du style de la cour de Vienne, et remplie de toutes choses qui pourroient rendre sa conduite plus odieuse. Brûlez ceci après que vous l'aurez lu[466].»

Ce Sandras de Courtilz, que je viens de nommer, est l'un des hommes les plus funestes à la vérité qui aient écrit,—et que n'a-t-il pas écrit!—pendant le XVIIe siècle. Un bon travail sur lui serait nécessaire, non pour montrer tous ses mensonges, ce serait impossible, mais pour prouver qu'il est le mensonge même. Il a inventé le roman historique, c'est assez dire. Du moins ne le faisait-il guère qu'en un, deux ou trois volumes au plus, tandis que de nos jours vous savez à quel nombre de tomes on a porté les livres du même genre, qu'on lui a presque tous repris. Il est de cette famille de romanciers mixtes dont fait partie l'auteur du livre que Bayle a si bien malmené tout à l'heure, et dans laquelle il faut aussi ranger un peu l'abbé de Saint-Réal, un peu l'abbé de Vertot, avec son leste procédé d'écrire l'histoire sans attendre les renseignements, d'où le fameux mot: Mon siège est fait! qu'il dit si naïvement lorsque, son Histoire de l'Ordre de Malte et du siège si vaillamment soutenu par les chevaliers étant finie, il reçut les documents avec lesquels il eût fallu la faire, ou tout au moins la recommencer, ce dont il se garda[467].

Que de gens étaient alors de cette école! que de gens en sont toujours! celui par exemple, qui inventa les singulières aventures du Masque de fer, prétendu fils de Mazarin et d'Anne d'Autriche, ou frère jumeau de Louis XIV, légende à présent éclaircie, ou plutôt dissipée, qui, en disparaissant, a laissé le mystérieux personnage passer enfin du roman dans l'histoire[468]; cet autre qui supposa l'anecdote de la subite conversion de l'abbé de Rancé, à la vue du cadavre décapité de madame de Monbazon[469]; celui qui enjoliva si romanesquement l'histoire du musicien Stradella, dont le meurtre, sans le moindre attendrissement de la part des bravi, est le seul détail vrai[470]; celui encore qui imagina l'histoire impossible de saint Vincent de Paul se substituant à un forçat dans le bagne de Toulon, sublime invraisemblance, à laquelle pourtant le bon Abelli[471] se laissa prendre en toute ingénuité; cet autre qui, s'ingérant d'un conte trop connu sur Salomon de Caus, fait mourir méconnu, méprisé, fou, dans un cabanon de Bicêtre[472], un homme qui était à l'époque de sa mort «ingénieur et architecte du roi[473]», et dont les livres jouirent d'une grande estime parmi les savants durant tout le XVIIe siècle[474]; enfin, mille autres dont l'imposture historique semble être l'industrie, et qui mériteraient le traitement que leur réservait Gomberville[475].

Il eût voulu qu'au premier mensonge on brûlât le livre; il n'ajoute pas qu'au second il faudrait brûler l'auteur; mais je suis sûr que c'était sa pensée.

Notes in this chapter

Note 1 · Vie du vicomte de Turenne, 1685, in-12, par Dubuisson (Sandras de Courtilz).Note 2 · Histoire des dernières campagnes de Turenne, 1782, in-fol., t. II, p. 117; ouvrage publié sous le pseudonyme de Beaurain fils. M. de GrimoarNote 3 · Lettre à Collini, 21 octobre 1767.Note 4 · Je dirai pourtant que d'après une lettre longtemps inédite, du marquis d'Hauterive à Bussy, datée du 10 août 1674, il y avait eu des incendiNote 5 · Recueil (ms.) de pièces et de faits particuliers que le P. Griffet n'a pas cru devoir ni pouvoir insérer dans l'Histoire de Louis XIII et daNote 6 · Le mot se trouve, je crois, pour la première fois, dans les Réflexions sur l'histoire, par d'Alembert, 1762. L'abbé dut le dire à la fin de Note 7 · On sait maintenant de façon presque certaine que le prisonnier au masque de fer n'était autre que Matthioli, ministre du duc de Mantoue, chaNote 8 · Cette anecdote sinistre, pour laquelle nous avons prouvé ailleurs (Paris démoli, 2e édit., p. 64-65) qu'il y avait eu au moins supposition dNote 9 · On sait maintenant que Stradella, poursuivi de Venise jusqu'à Turin par les bravi d'un Contarini, dont il avait enlevé la maîtresse, fut seuNote 10 · Vie de saint Vincent de Paul, t. II, p. 294.—Le lazariste Collet, qui a aussi écrit la vie du saint homme, n'hésite pas à déclarer le fait iNote 11 · Ce conte-là est tout moderne; il parut sous la forme d'une lettre écrite par Marion Delorme. «C'est, dit Mme de Girardin, la plus charmante Note 12 · C'est le titre qu'il prend en tête de l'édition qu'il donna en 1624, et très rare aujourd'hui, de son livre: Raison des forces mouvantes, oùNote 13 · V. le Roman bourgeois, de Furetière, P. Jannet, 1855, biblioth. elzévirienne, p. 244, note.Note 14 · Le Roy de Gomberville, Discours sur les vertus et les vices de l'histoire, in-4º, p. 59.
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