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L'esprit dans l'histoire

Note 472 — XLVI

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Ce conte-là est tout moderne; il parut sous la forme d'une lettre écrite par Marion Delorme. «C'est, dit Mme de Girardin, la plus charmante mystification qu'homme d'esprit ait jamais imaginée et que grand journal ait jamais répétée.» (Lettres parisiennes, 1re édit., p. 170.) Cet homme d'esprit est Henri Berthoud, qui nous a conté lui-même l'histoire de son mensonge. La direction du Musée des Familles avait demandé à Gavarni un dessin pour une nouvelle, où figurait un fou regardant à travers les barreaux de son cabanon. Le dessin fut fait et gravé, mais arriva trop tard. La nouvelle, qui ne pouvait attendre, avait paru sans vignette. Cependant, comme le bois était à effet, et que de plus il était payé, l'on voulut qu'il ne fût pas inutile. Berthoud fut chargé de chercher un sujet et de fabriquer une nouvelle sur laquelle on pût l'appliquer. Je ne sais trop comment, peut-être en feuilletant la Biographie universelle, l'idée de Salomon de Caus lui vint à l'esprit. Faire de cet inventeur ce qu'il aurait pu être, mais ce qu'il ne fut pas, un martyr de son génie, lui parut ingénieux; il lui fallait un fou, il prit de Caus et lui dérangea le cerveau; il lui fallait une prison, il prit Bicêtre, et il y plaça son homme derrière les barreaux d'une grille, ainsi que l'exigeait la gravure. Comme assaisonnement, il imagina une visite que Marion Delorme aurait faite à Bicêtre, avec le marquis de Worcester, qui, dans les éclairs de lucidité du fou, lui aurait surpris son secret: l'invention de la machine à vapeur! Que dites-vous de l'imagination? Le tout adroitement arrangé sous la forme d'une lettre écrite, le 3 février 1641, par Marion à son amant Cinq-Mars, parut, tout flambant de mensonge, au mois de décembre 1834, dans le Musée des Familles (t. II, p. 57-58). Il ne se trouva pas un incrédule; le succès fut immense et dure encore. Berthoud voulut crier: «Holà! c'est un mensonge! j'en réponds; il est de moi.» On lui répondit qu'il se vantait, et son petit roman continua de courir malgré lui, et de passer pour de l'histoire, en dépit de ses démentis. Un jour que la Démocratie pacifique, journal du phalanstère, avait reproduit la fameuse lettre, Berthoud écrivit pour la réclamer comme sienne. «Allons donc! lui dit-on; nous en avons vu l'original autographe dans une bibliothèque de Normandie.» C'était trop fort! Il écrivit de nouveau pour promettre un million à qui lui ferait voir ce fameux autographe, oui, un million! dont, ajoutait-il, le phalanstère pourrait bien avoir besoin. Devant cette promesse, si étonnante de la part d'un homme de lettres, on s'inclina et l'on se tint pour battu; mais le mensonge en question ne l'est pas; tout dernièrement, je le voyais se réveiller triomphant dans un petit volume qui s'est beaucoup vendu: Les Mystères des prisons, in-18, p. 66-70.

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