XXVIII
Reading edition
Dans l'article du Journal des Savants cité tout à l'heure, M. Sainte-Beuve pose cette autre question que personne, je crois, ne s'était encore faite:
«Les beaux vers de Charles IX à Ronsard:
L'art de faire des vers, dût-on s'en indigner, etc.,
où se trouvent-ils pour la première fois?...»
Je pris à cœur ce point d'interrogation, et je finis par me mettre, je crois, en état d'y répondre. Ces vers, «les meilleurs que l'on connaisse publiés sous le nom d'un roi, dit M. Valery[309], et peut-être les plus beaux de ce siècle»; ces vers que Voltaire[310], pour leur donner un auteur vraisemblable, mit sans plus de raison sur le compte d'Amyot, très excellent prosateur, mais rimeur détestable[311], se trouvent pour la première fois dans le Sommaire de l'Histoire de France, etc., par Jean Le Royer, sieur de Prades, Paris, 1651, in-4º, p. 548, où Abel de Sainte-Marthe les reprit pour les placer dans le Recueil de preuves jointes au Discours historique sur le rétablissement de la bibliothèque de Fontainebleau[312].
Pour mieux appuyer ce qui nous reste à dire à leur sujet, nous allons, bien qu'ils soient connus de tout le monde, les reproduire encore ici:
L'art de faire des vers, dût-on s'en indigner, Doit être à plus haut prix que celui de régner. Tous deux également nous portons des couronnes: Mais, roi, je les reçois, poète, tu les donnes. Ton esprit, enflammé d'une céleste ardeur, Éclate par soi-même, et moi par ma grandeur. Si du côté des dieux je cherche l'avantage, Ronsard est leur mignon, et je suis leur image. Ta lyre, qui ravit par de si doux accords, T'asservit les esprits dont je n'ai que les corps, Elle t'en rend le maître, et te sait introduire Où le plus fier tyran ne peut avoir d'empire.
Nous pourrions, après cette citation, faire ce dont s'avisa Voltaire à l'encontre du sieur de Prades, qui s'en était prudemment gardé; nous pourrions mettre en regard de ces douze vers quelque autre poésie de Charles IX, que la comparaison ne ferait guère briller, et qui, littérairement parlant, perdrait à être authentique. C'est inutile; ce petit morceau porte assez avec lui la preuve de son origine: il suffit, selon moi, de le lire. On sent tout d'abord, à la tournure des vers, à leur solide régularité, à leur allure un peu fière, à l'antithèse qui s'y joue et qui s'y soutient avec une grâce forte et aisée; enfin à je ne sais quel grand air qui semble faire de cette poésie plutôt une sœur de la muse assurée de Corneille qu'une contemporaine de la muse inégale de Ronsard; on voit bien, dis-je, que pour leur donner place dans son livre publié en 1651, de Prades a certainement façonné, remanié à fond ces douze alexandrins selon la manière et le goût de son temps[313], si même il ne les a pas fabriqués de toutes pièces.
L'original n'a pas été retrouvé, et pour cause sans doute; on ne peut donc savoir ce qu'après le travail d'épuration auquel on les aurait soumis il a pu rester des vers écrits par Charles IX. Ce qui est plus possible, la pièce primitive étant absente, c'est de croire, sans crainte de démenti, que de Prades avait ses raisons pour être le premier à citer ce morceau, et que même il était sans doute le seul, en 1651, qui pût s'en permettre la citation[314].
Dreux du Radier, qui m'aida beaucoup à retrouver le premier gîte de ces beaux vers, et à qui tout d'abord ils avaient aussi semblé d'une authenticité suspecte, ne croyait de la part de de Prades qu'à un travail d'arrangement. Ce n'était peut-être pas assez dire; mais pour son temps c'était beaucoup. «Ils sont, écrit-il[315], si exacts pour ce qu'on appelle versification, et même pour l'expression toute moderne, que je ne saurois m'empêcher d'avertir le lecteur que celui qui les rapporte s'est sans doute écarté de l'original, sous prétexte de ne pas choquer l'oreille par des sons auxquels elle n'est plus accoutumée. Il a changé ce qui lui a paru trop dur. Mais bien loin de mériter quelque reconnoissance par cette fausse délicatesse, on ne sauroit que le blâmer de sa hardiesse. Il nous prive des grâces respectables d'un original précieux, pour nous donner une copie peut-être foible, et ses expressions, au lieu de celles du monarque dont il parle.»