VI Capitan Tiago
Henri Lucas translation
Que soit faite aussi ta volonté sur la terre!...
Tandis que nos héros dorment encore ou déjeunent, nous allons esquisser le portrait de Capitan Tiago; n’ayant jamais été de ses invités nous n’avons aucune raison pour le dédaigner en le passant sous silence.
Qu’il fut en paix avec Dieu, on n’en saurait douter, cela faisait presque partie du dogme: on n’a pas de motif pour être mal avec Dieu quand on est bien sur la terre, qu’on ne lui a jamais rien demandé et qu’on ne lui a jamais prêté d’argent. Jamais il ne s’était adressé à lui dans ses prières, même dans ses plus grands ennuis; il était riche et son or priait pour lui; pour les messes et les prières, Dieu avait créé des prêtres puissants et orgueilleux; pour les neuvaines et les rosaires, le même Dieu, dans sa bonté infinie, avait créé, pour le salut des riches, de pauvres gens qui, pour un peso, sont capables de réciter seize mystères et de lire tous les Livres Saints, même la Bible hébraïque, pour peu que l’on augmente le prix. Si, dans une grande extrémité, il avait besoin d’un secours céleste et que ne se trouvait point à sa portée un cierge rouge de Chinois, il s’adressait aux saints et aux saintes qu’il vénérait particulièrement en leur faisant toutes sortes de promesses pour les convaincre de la justice de sa cause et du bien fondé de ses désirs. Mais celle à qui il promettait le plus et envers qui il tenait le mieux ses promesses était la Vierge d’Antipolo, Nuestra Señora de la Paz y de Buenviaje, car avec certains petits saints il ne se croyait pas tenu à beaucoup de ponctualité ni même de politesse; parfois, ses souhaits étant exaucés, il ne se souvenait plus de ses promesses; il est vrai que, lorsque l’occasion s’en présentait à nouveau, il ne dérangeait plus les malheureux saints qu’il avait trompés; Capitan Tiago savait que le calendrier en compte nombre d’inoccupés, ne sachant parfois à quoi passer leur temps dans le ciel.
Capitan Tiago, un homme prudent et religieux évitait donc de s’approcher du kriss de Saint Michel.—Fuyons les occasions, se disait-il—je sais bien que c’est un archange, mais je ne m’y fie pas, non, je ne m’y fie pas.
Mais Antipolo n’était pas le seul théâtre de sa bruyante dévotion. A Binondo, dans la Pampanga, à San Diego, quand il avait engagé de forts paris sur un coq, il envoyait au curé quelques pièces d’or pour des messes propitiatoires et, comme les Romains qui, avant une bataille, consultaient les augures en donnant à manger aux poulets sacrés, Capitan Tiago consultait aussi les siens avec les modifications de forme apportées par le temps et les nouvelles vérités. Il observait la flamme des cierges, la fumée de l’encens, la voix du prêtre, etc., et du tout cherchait à déduire son sort futur. Il était généralement admis que Capitan Tiago perdait peu de paris, encore ces rares pertes étaient-elles dues à ce que l’officiant était enroué, à ce qu’il y avait peu de lumières, à ce que les cierges contenaient beaucoup de suif ou à ce qu’une pièce fausse s’était glissée dans l’argent remis au curé, etc., etc. Le surveillant d’une confrérie lui avait assuré aussi que ces pertes étaient des épreuves auxquelles le ciel le soumettait pour mieux s’assurer de sa foi et de sa dévotion. Aimé des curés, respecté des sacristains, flatté par les marchands de cierges chinois et les artificiers ou castelleros, notre homme était heureux dans la religion de cette terre et des personnes de caractère et de haute piété lui attribuaient aussi une grande influence à la Cour céleste.
Il fut pendant deux ans gobernadorcillo de la riche association des métis, malgré les protestations de beaucoup qui le prenaient pour un indigène. En résumé, les deux phrases chrétienne et profane le définissaient très exactement: «Heureux les pauvres d’esprit!» et «Heureux ceux qui possèdent!» Et l’on pouvait aussi lui appliquer celle-ci que quelques-uns trouvent être une équivoque traduction du grec: «Gloire à Dieu dans les cieux et paix sur la terre aux hommes de bonne volonté!» Plus loin, la suite de cette histoire nous apprendra qu’il ne suffit pas que les hommes aient bonne volonté pour vivre en paix! Les impies le prenaient pour un fou, les pauvres le disaient impitoyable, cruel, exploiteur de la misère et ses inférieurs, despote et tyran.
Tel était à cette époque Capitan Tiago.
Quant au passé, il était fils unique d’un marchand de sucre de Malabon, suffisamment riche, mais si avare qu’il ne voulut jamais dépenser un sou pour l’instruction de son fils. Aussi ce fut le domestique d’un bon dominicain, homme très vertueux, nommé Santiaguillo, qui s’efforça de lui enseigner tout ce qu’il pouvait et savait de bon. Lorsqu’il allait avoir la joie d’être appelé logico par ses amis, c’est-à-dire quand il allait commencer l’étude de la logique, la mort de son protecteur, bientôt suivie de celle de son père, mit fin à ses études et il dut s’adonner tout entier aux affaires. Il se maria avec une jeune fille de Santa Cruz, qui l’aida à faire sa fortune et lui fit partager sa situation sociale. Doña Pia Alba ne se contenta pas d’acheter du sucre, du café et de l’indigo: elle voulut semer et récolter. Le nouveau couple acquit des terrains à San Diego et c’est de ce temps que dataient ses relations avec le P. Dámaso et D. Rafael Ibarra, le plus riche capitaliste du pueblo.
Le manque d’héritier dans les six premières années de mariage faisait presque de cette soif de richesses une ambition blâmable et, cependant, Doña Pia était svelte, robuste et bien formée. En vain elle fit des neuvaines, visita, sur le conseil des dévotes, la Vierge de Caysasay à Taal et prodigua des aumônes; en vain dansa-t-elle à la procession, en plein soleil de mai, devant la Vierge de Turumba à Pakil; rien ne réussit jusqu’à ce que Fr. Dámaso lui eût conseillé d’aller à Obando; là, elle dansa à la fête de saint Pascal Bailon et lui demanda un fils. On sait qu’à Obando est une Trinité qui donne des fils ou des filles au choix: Nuestra Señora de Salambau, sainte Clara et saint Pascal. Grâce à ce sage conseil, Doña Pia se sentit enfin mère... Hélas! comme le pêcheur dont parle Shakespeare et qui cessa de chanter dès qu’il eut trouvé un trésor, elle perdit la gaieté et plus jamais on ne la vit sourire.—Caprices! disaient les gens, et Capitan Tiago lui-même. Une fièvre puerpérale mit fin à sa tristesse, laissant orpheline une belle enfant que tint sur les fonts Fr. Dámaso; et, comme saint Pascal n’avait pas donné le fils qu’on lui avait demandé, la fillette fut nommée Maria Clara en l’honneur de la Vierge de Salambau et de sainte Clara; ainsi fut châtié par le silence l’honorable saint Pascal Bailon.
L’enfant grandit grâce aux soins de la tante Isabel, cette bonne vieille de politesse monacale que nous avons déjà vue; la plus grande partie de l’année, elle habitait San Diego à cause de son climat salutaire et P. Dámaso lui faisait toujours bon accueil.
Maria Clara n’avait pas les petits yeux de son père; ainsi que ceux de sa mère, les siens étaient grands, noirs, assombris par de larges cils; joyeux et rieurs quand elle jouait, tristes, profonds et pensifs quand elle ne souriait pas. Dès l’enfance sa chevelure bouclée était presque blonde; son nez, de correct profil, n’était ni effilé ni camus; la bouche, avec les agréables fossettes des joues, rappelait celle de sa mère, petite et gracieuse; sa peau avait la finesse du lys et aussi sa blancheur, et ses parents bavards trouvaient le trait de parenté de Capitan Tiago dans les oreilles petites et bien modelées de Maria Clara.
Maria Clara, idole de tous, grandit entre des sourires et des amours. Les moines eux-mêmes lui faisaient fête quand, aux processions, ils l’habillaient de blanc, sa chevelure abondante et bouclée entremêlée de jasmins et de lis, deux petites ailes d’argent et d’or enracinées aux épaules du costume et, à la main, deux colombes blanches, attachées avec des rubans bleus. Elle était si joyeuse ensuite, elle avait un babil si candidement enfantin que Capitan Tiago, fou d’amour, passait son temps à bénir les saints d’Obando et à conseiller à tous l’achat de belles sculptures.
Dans les pays du soleil, à treize ou quatorze ans l’enfant se fait femme, comme le bouton de la nuit éclot en fleur à la première aurore. À ce moment de transition plein de mystères, elle entra sur les conseils du curé de Binondo au couvent de Santa Catalina, pour recevoir des sœurs la sévère éducation religieuse. Ce fut avec des larmes qu’elle se sépara du P. Dámaso et de son unique ami, seul compagnon des jeux de son enfance, Crisóstomo Ibarra, qui lui aussi partit bientôt pour son voyage en Europe. Là, dans ce couvent où l’on ne communiquait avec le reste du monde qu’à travers une double grille, et encore sous l’œil vigilant de la Mère-Surveillante, elle vécut sept ans. D. Rafael et Capitan Tiago, chacun avec leurs vues particulières et comprenant la mutuelle inclinaison des jeunes gens, concertèrent l’union de leurs enfants. Cet arrangement, conclu quelques années après le départ du jeune Ibarra, fut accueilli avec une même allégresse par deux cœurs battant aux deux extrémités du monde, placés en des conditions aussi dissemblables qu’était grande la distance qui les séparait.