V Une étoile dans la nuit obscure
Henri Lucas translation
Mais Ibarra ne voit rien de tout cela. Un autre spectacle s’offre à sa pensée, s’impose à ses yeux. Quatre murs dénudés et sales enferment une étroite prison où par une grille serrée pénètre à peine un jour incertain; sur le sol humide et souillé, une natte; sur cette natte agonise un vieillard. Le moribond, terrassé par la fièvre, promène de tous côtés son regard défaillant; d’une voix entrecoupée il prononce un nom en pleurant. Personne ne l’assiste, d’instant en instant le bruit d’une chaîne, l’écho d’un gémissement traversent seuls les murailles du cachot. Et pendant ce temps, là-bas, au loin, un jeune homme rit, crie, chante, verse le vin sur les fleurs aux applaudissements joyeux de ses compagnons de fête! Hélas! ce jeune homme a sa taille et sa figure, le vieillard agonisant ressemble à son père et le nom que le prisonnier prononce en sanglotant, c’est le sien.
Une à une les lumières s’éteignent dans la maison en fête, on n’entend plus ni le bruit, ni les chants, ni la musique, mais à l’oreille d’Ibarra résonne toujours le cri angoissé de son père mourant. L’haleine profonde du silence a soufflé sur Manille et tout paraît y reposer dans les bras du néant; seul, le chant du coq alterne avec le tintement des horloges des tours et le mélancolique cri d’alerte de la sentinelle lassée; un quartier de lune apparaît éclairant de sa pâle lueur cet universel sommeil. Ibarra, lui aussi, fatigué peut-être de ses tristes pensées autant que de son long voyage, s’est endormi.
Seul, le jeune franciscain que nous avons vu tout à l’heure immobile et silencieux au milieu de l’agitation et du bruit de la fête, veille encore: le coude appuyé sur l’embrasure de la fenêtre de sa cellule, la tête pâle et émaciée posée sur la paume de sa main, il regarde au loin une étoile qui brille dans le ciel obscur. L’étoile pâlit et s’éclipse, l’astre des nuits perd sa faible lueur de lune décroissante, mais le moine ne bouge pas: immobile, il contemple au loin l’horizon perdu dans la brume de l’aurore, vers le camp de Bagumbayan, vers la mer encore endormie.