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Au Pays des Moines (Noli me Tangere)

VIII Souvenirs

Henri Lucas translation

La voiture d’Ibarra parcourait une partie du faubourg le plus vivant de Manille; ce qui le rendait triste la nuit précédente le faisait sourire, malgré son chagrin, à la lumière du jour.

L’animation qui bouillait de toutes parts, tant de voitures au galop courant en tous sens, les charrettes, les calèches, les Européens, les Chinois, les indigènes, le mélange des costumes, les vendeuses de fruits, les commissionnaires, le débardeur à demi-nu, les échoppes de victuailles, les auberges, les restaurants, les boutiques, jusqu’aux chariots traînés par le bœuf carabao indifférent et impassible qui semble se distraire par des dissertations philosophiques tout en tirant de lourds fardeaux, le bruit, le roulement des voitures, le soleil lui-même, une certaine odeur particulière, les couleurs bigarrées, tout réveillait dans sa mémoire un monde de souvenirs endormis.

L’excellent et honorable pont de bateaux, ce pont bien philippin qui faisait tout son possible pour être utile malgré ses imperfections naturelles et s’élevait ou s’abaissait selon les caprices du Pasig, ce brave pont qui plus d’une fois avait été maltraité et détruit par le fleuve, n’existait plus.

Les amandiers de la place San Gabriel toujours chétifs et malingres, n’avaient pas grandi.

Le jardin botanique chassa ces agréables souvenirs. Le démon des comparaisons le replaça devant les jardins botaniques d’Europe où, pourtant, il faut dépenser tant de patience, tant de soins et tant d’argent pour qu’une feuille pousse et que s’ouvre le calice d’une fleur; il revit même ceux des colonies, tous riches, bien soignés et ouverts au public. Puis il détourna son regard vers la droite et l’antique Manille, encore enfermée dans ses fossés et ses murailles, lui fit l’effet d’une jeune anémique affublée d’un costume datant des beaux jours de son aïeule.

Au delà, la mer immense se perdait au loin!...

—Là-bas, de l’autre côté, est l’Europe! pensait le jeune homme, l’Europe et ses belles nations en perpétuel mouvement, recherchant le bonheur, faisant tous les matins de nouveaux rêves dont elles se détrompent au coucher du soleil... toujours heureuses au milieu de toutes les catastrophes! Oui, là-bas, par delà la mer infinie, sont les véritables patries spirituelles, bien qu’elles ne condamnent pas la matière et qu’elles ne se flattent pas d’adorer uniquement l’esprit...!

Il pensait à l’homme qui avait ouvert les yeux de son intelligence, qui lui avait appris à distinguer le bon et le juste. Les idées qu’il lui avait inculquées ne constituaient pas un lourd bagage, mais ce n’étaient pas de vaines répétitions de banales formules; c’étaient des convictions qui n’avaient pas pâli à la lumière des plus ardents foyers du Progrès. C’était un vieux prêtre... ce saint homme était mort là!...

A toutes ces apparitions il répondait en murmurant à voix basse:—Non, malgré tout, d’abord la Patrie, d’abord les Philippines, filles de l’Espagne, d’abord la patrie espagnole! Non, ce qui ne se peut empêcher ne saurait ternir la gloire de la Patrie!

Laissons le jeune homme rêver endormi à moitié dans la voiture qui l’emporte. Animée ou mélancolique, la poésie de la campagne ne le distrait pas de ses pensées. Ce soleil qui fait briller les cimes des arbres et courir les paysans dont le sol échauffe et brûle les pieds à travers leurs épaisses chaussures; ce soleil qui arrête la paysanne à l’ombre d’un amandier ou d’un bouquet de gigantesques roseaux et la fait penser à des choses vagues et inexplicables, ce soleil n’a plus d’enchantement pour lui.

Tandis que, chancelant comme un homme ivre, la voiture roule sur le terrain accidenté, qu’elle passe sur un pont de bambous, qu’elle monte la côte rude ou descend la pente rapide, retournons à Manille.

Notes in this chapter

Note 1 · Chapeau fait de roseaux et de fibres d’anajao, Coripha minor.—N. des T.Note 2 · La Escolta est une des principales rues de Manille et la plus commerçante; il y a quelques années, on donnait le nom de Camarines à certainsNote 3 · Guindilla, dans le calo de Madrid équivaut à sergot ou flic dans l’argot parisien.—N. des T.Note 4 · Lieu où se font les exécutions. Rizal y fût fusillé.—N. des T.Note 5 · Bonga, Areca catechu, L. C’est avec la noix de bonga que se fait le buyo.—N. des T.Note 6 · Ou abaca, chanvre de Manille, fabriqué avec le tronc d’une des nombreuses variétés de bananiers dont le fruit n’est pas comestible, mais donNote 7 · Ces rues n’étaient pas encore pavées. Aussi le soleil brillait-il deux jours de suite, elles se convertissaient en une poussière qui recouvrNote 8 · La Escolta lui parut moins belle, bien qu’un grand édifice orné de cariatides eût remplacé les anciennes Camarines2. Le nouveau Pont d’EspagNote 9 · Le pont dépassé, les chevaux prirent le trot vers la promenade de la Sabana. A droite la fabrique de tabacs de Arroceros faisait entendre leNote 10 · Mais il vit devant lui la petite colline du camp de Bagumbayan4 et toute autre pensée s’enfuit de son imagination. Le monticule isolé, près Note 11 · Il passa indifférent devant la Hermita, Phénix en bois de nipa, qui renaissait de ses cendres et étalait de nouveau ses maisons blanches et Note 12 · La voiture roule toujours. Elle croise un chariot tiré par deux chevaux dont les harnais d’abaka6 décèlent l’origine provinciale. Le charret
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