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Au Pays des Moines (Noli me Tangere)

XVI Sisa

Henri Lucas translation

La nuit est obscure, les voisins dorment en silence, les familles qui se sont souvenues de ceux qui n’étaient plus tranquilles et satisfaites s’abandonnent au sommeil, après avoir récité trois parties de rosaire avec requiem, la neuvaine pour les âmes et brûlé nombre de cierges en cire devant les images sacrées. Les riches et les puissants ont accompli leurs devoirs envers ceux dont ils ont hérité; demain ils entendront les trois messes que dit chaque prêtre, donneront deux pesos pour une autre à leur intention et ensuite achèteront la bulle d’indulgence des défunts. Il semble que la Justice divine est moins difficile à satisfaire que celle des hommes.

La pauvre veuve veille entre ses fils qui dorment à son côté; elle pense aux bulles qu’il faut acheter pour le repos de ses parents et du mari défunt. «Un peso, dit-elle, c’est une semaine d’amours pour mes fils, une semaine de plaisirs et de joies, mes économies d’un mois, une robe pour ma fille qui grandit...»

—Mais il est nécessaire que tu les apaises ces feux, dit la voix qu’elle entendait prêcher, il faut que tu te sacrifies.» Oui, il le faut! Pour toi l’Eglise ne sauvera pas gratuitement les âmes chères, elle ne donne pas ses indulgences. Tu dois les acheter et, au lieu de dormir la nuit, tu travailleras. Ta fille, qu’elle continue à marcher à demi-dénudée; toi, jeûne; le ciel coûte cher. Malgré la divine parole, le ciel n’est pas fait pour les pauvres!

Quand Sisa, un jour qu’il paraissait plus sombre que jamais, lui demanda s’il consentait à ce que l’on fît de Basilio un sacristain, il continua à caresser son coq, ne dit oui ni non, et ne s’inquiéta que de savoir s’il gagnerait beaucoup d’argent. Elle n’insista pas cette fois mais, pressée par le besoin et voulant que ses enfants apprissent à lire et à écrire à l’école du pueblo, elle reparla de son projet. Son mari ne lui répondit rien encore.

Cette nuit-là, il pouvait être dix heures et demie ou onze heures, les étoiles brillaient de nouveau dans le ciel que la tempête avait éclairci; Sisa était assise sur un banc de bois, regardant quelques branches qui brûlaient à demi dans son âtre composé de pierres vives, plus ou moins régulières. Sur ces pierres était posée une petite marmite où cuisait du riz et, sur les cendres, trois sardines sèches, de celles que l’on vend à raison de trois pour deux cuartos.

Le menton appuyé sur la paume de la main, elle regardait la flamme jaune et débile que donnaient les roseaux, dont la braise fugitive se réduisait bien vite en cendres: un triste sourire illuminait son visage. Elle se souvenait de la naïve devinette de la marmite et du feu que Crispin lui avait un jour proposée. L’enfant disait:

Naupû si Maitim, sinulut ni Mapulà

Elle était jeune encore et l’on voyait qu’elle avait dû être belle et gracieuse. Ses yeux que, avec son âme, elle avait donnés à ses fils, étaient beaux, d’un profond regard ombragé de longs cils; son nez correct, ses lèvres pâles, d’un dessin élégant. Elle était ce que les tagals appellent kayumanging-kaligátan, c’est-à-dire brune mais de teint clair et pur. Malgré sa jeunesse, la douleur, parfois même la faim, commençait à creuser les joues pâlies; la chevelure abondante, autrefois l’ornement de sa personne, était encore soignée mais par habitude, non par coquetterie: un chignon très simple, sans aiguilles ni peignes...

Depuis plusieurs jours elle n’était pas sortie, restant chez elle pour achever le plus promptement possible un travail de couture dont on l’avait chargée. Pour gagner quelque argent elle avait manqué la messe ce matin; il lui aurait fallu perdre deux heures pour aller au pueblo et en revenir—la pauvreté force à pécher. Son travail terminé, elle le porta à celui qui l’avait commandé, mais il lui en promit seulement le payement.

Toute la journée elle avait pensé au plaisir qui l’attendait ce soir, elle savait que ses fils allaient venir et voulait les régaler d’un bon repas. Elle acheta des sardines, cueillit dans son jardin les tomates les plus belles, parce qu’elle savait que c’était le mets favori de Crispin; à son voisin, le philosophe Tasio, qui habitait à un demi-kilomètre, elle demanda un filet de sanglier et une cuisse de canard sauvage pour Basilio, puis, toute à son espérance, elle fit cuire le riz le plus blanc qu’elle ait elle-même pu choisir sur les aires; ce devait être pour les pauvres enfants un véritable repas de curés.

Mais par malheur le père arriva. Adieu le dîner! Il mangea le riz, le filet de sanglier, la cuisse de canard, les cinq sardines et les tomates. Sisa ne dit rien, heureuse de voir son mari satisfait; d’autant plus heureuse qu’aussitôt repu, il se souvint qu’il avait des enfants et demanda où ils étaient; la pauvre mère sourit; elle se promit de ne rien manger, car il ne restait pas assez pour trois, mais le père avait pensé à ses fils, cela valait plus pour elle que le meilleur des repas.

Puis il prit son coq et fit mine de s’en aller.

—Ne veux-tu pas les voir? demanda-t-elle tremblante; le vieux Tasio m’a dit qu’ils tarderaient un peu; Crispin sait déjà lire et... peut-être que Basilio apportera sa paie!

Cette dernière raison parut le toucher, il hésita, mais son bon ange triomphant:

—En ce cas, garde-moi un peso! dit-il et il partit. Sisa, restée seule, pleura amèrement; mais elle se souvint de ses enfants et sécha ses larmes. Elle fit cuire un peu de riz qui lui restait et prépara les trois dernières sardines: chacun en aurait une et demie.

—Ils auront bon appétit, pensait-elle, la route est longue et les estomacs affamés n’ont pas de cœur.

Attentive à tout bruit, nous la trouvons écoutant les plus légers bruits de pas; forts et nets, c’était Basile; légers et inégaux, Crispin.

Elle suspendit son chant et fouilla l’obscurité de son regard. Personne ne venait du côté du pueblo, on n’entendait rien que le vent secouant les larges feuilles des platanes dont l’eau tombait en grosses gouttes.

Regardant dehors pour la seconde fois, elle vit devant elle un chien noir; il semblait chercher quelque chose sur le chemin. Sisa eut peur, elle ramassa une pierre et la jeta au chien qui s’enfuit en hurlant lugubrement.

Sisa n’était pas superstitieuse, mais elle avait entendu parler si souvent des pressentiments et des chiens noirs que la terreur la saisit. Elle ferma précipitamment la porte et s’assit à côté de la lumière. La nuit favorise les folles croyances et, facilement, l’imagination peuple de spectres l’obscurité des deux.

Elle pria, invoqua la Vierge, Dieu lui-même, pour qu’ils prissent soin de ses fils, surtout de son petit Crispin. Puis distraite de la prière par son unique préoccupation, elle ne pensa plus qu’à eux, se rappelant les manières de chacun, ces manières qui lui paraissaient si douces, dans toutes leurs actions comme pendant leur sommeil. Mais de nouveau, elle sentit ses cheveux se hérisser, ses yeux démesurément s’ouvrirent: illusion ou réalité, elle voyait Crispin debout, près de l’âtre: c’était là qu’il s’asseyait pour babiller avec elle. Maintenant il ne disait rien; il la regardait avec de grands yeux pensifs et souriait.

—Mère, ouvre-moi! ouvre-moi, mère! disait au dehors la voix de Basilio.

Sisa frémit et la vision disparut.

Notes in this chapter

Note 1 · Mot chinois désignant la mèche d’une petite lampe.—N. des T.Note 2 · Parquet fait de tiges de roseaux.—N. des T.Note 3 · Faîtage du toit.—N. des T.Note 4 · Lézard habitant les maisons indigènes des Philippines et remarquable par son cri qui répète plusieurs fois le mot toco.—N. des T.Note 5 · Diminutif de Basilisa, Narcisa, et d’autres noms de même terminaison.—N. des T.Note 6 · Le noir s’assit, le rouge le regarda; un moment s’écoula et le cocorico retentit.—N. des T.Note 7 · Buceros hydrocorax.—N. des T.Note 8 · Réponds-moi.—N. des T.Note 9 · Mais le pauvre, l’indigent qui gagne à peine de quoi vivre et doit encore payer tous les directeurs, fonctionnaires, scribes et soldats pourNote 10 · Ces pensées prennent leur vol dans le demi-cercle qui sépare le sahig2, où est étendue l’humble natte, du palupu3, où est suspendu le hamac Note 11 · Les cigales continuent leur chant monotone et unissent leur note invariable aux fredonnements du grillon, caché dans l’herbe, ou de la courtNote 12 · A presque une heure de marche du pueblo, habite la mère de Basilio et de Crispin, femme d’un homme sans cœur qui passe son temps à fainéanteNote 13 · Nang malaó y kumará-kará6.Note 14 · La kalao7 avait déjà chanté deux ou trois fois dans le bois depuis que la pluie avait cessé, mais ses fils n’arrivaient pas.Note 15 · Elle mit les sardines dans la marmite pour qu’elles ne se refroidissent pas, puis s’approcha de l’entrée de la porte pour regarder sur le ch
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