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Au Pays des Moines (Noli me Tangere)

XI Les souverains

Henri Lucas translation

Divisez et régnez.

Nouveau Machiavel.

Quels étaient les caciques du pueblo?

Ce n’était pas D. Rafael pendant sa vie, bien qu’il ait été le plus riche, qu’il ait possédé le plus de terres et que presque tous lui aient eu des obligations. Comme il était modeste et s’efforçait de retirer toute valeur à ce qu’il faisait, jamais un parti qui lui fut dévoué ne se forma au pueblo, et nous avons vu comment tous se levèrent contre lui aussitôt que sa fortune fut ébranlée. Serait-ce Capitan Tiago? Quand il arrivait, il est vrai qu’il était reçu en musique par ses débiteurs, ils lui donnaient un banquet et le comblaient de cadeaux, les meilleurs fruits couvraient sa table; si l’on chassait un cerf ou un sanglier, un quartier lui en était réservé; s’il trouvait beau le cheval d’un de ses débiteurs, une demi-heure après il le voyait dans son écurie; sans doute, on lui prodiguait toutes ces marques de respect et de dévouement, mais on riait de lui et, en secret on l’appelait Sacristan Tiago.

Serait-ce par hasard le gobernadorcillo? Celui-là était un malheureux qui ne commandait pas, il obéissait; il ne régnait pas, on régnait sur lui; il ne disposait pas, on disposait de lui; par contre, il devait répondre à l’Alcalde Mayor de tout ce qu’on lui avait commandé, ordonné, de tout ce dont on avait disposé pour lui, comme si tout était sorti de son idée; mais, ceci soit dit à son honneur, il n’avait ni volé ni usurpé cette dignité, elle lui coûtait cinq mille pesos et beaucoup d’humiliations et, étant donné ce qu’elle lui rapportait, il trouvait que c’était très bon marché.

Eh bien! mais alors, serait-ce Dieu?

Ah! le bon Dieu ne trouble ni les consciences ni le sommeil des habitants de San Diego; il ne les fait même pas trembler et il est certain que si, par hasard, en quelque sermon, on leur causait de Lui, ils penseraient en soupirant: Si seulement il y avait un Dieu!... Du bon Seigneur ils s’occupent peu; ils ont assez à faire avec les saints et les saintes. Pour ces braves gens Dieu semble un de ces pauvres rois qui s’entourent de favoris et de favorites; le peuple n’adresse jamais ses suppliques qu’à eux, jamais à lui.

P. Salvi, nous l’avons déjà dit, était très assidu à accomplir ses devoirs religieux; selon l’alférez, il l’était trop. Tandis qu’il prêchait—il aimait beaucoup à prêcher—on fermait les portes de l’église; il ressemblait ainsi à Néron qui ne laissait sortir personne tandis qu’il chantait au théâtre; mais lui le faisait pour le bien et Néron pour le mal des âmes. Il punissait le plus souvent d’amendes les fautes de ses subordonnés, mais frappait très rarement, ce en quoi il se différenciait encore beaucoup du P. Dámaso, lequel arrangeait tout avec des coups de poing et des coups de bâton qu’il distribuait en riant avec la meilleure bonne volonté. On ne pouvait lui en vouloir; il était convaincu que l’indigène ne se traitait qu’à coups de bâton; un frère qui savait écrire des livres le lui avait dit et lui l’avait cru, car il ne discutait jamais les choses imprimées: beaucoup pouvaient se plaindre de cette modestie.

Fr. Salvi frappait très rarement, mais, comme le disait un vieux philosophe du pueblo, ce qui manquait en quantité, abondait en qualité; de cela à lui aussi on n’aurait pu faire de reproches. Les jeûnes et les abstinences appauvrissaient son sang, exaltaient ses nerfs et, comme disait le peuple, le vent lui montait à la tête. Il en résultait que les épaules des sacristains ne distinguaient pas très bien un curé qui jeûnait d’un autre qui mangeait beaucoup.

Le seul adversaire de ce pouvoir spirituel à tendances de temporel était, comme nous l’avons déjà dit l’alférez. Le seul, car, selon ce que racontaient les femmes, le diable fuyait le saint prêtre parce qu’un jour, s’étant avisé de le tenter, il fut pris, attaché au pied d’un lit, flagellé avec une corde et ne fut mis en liberté qu’au bout de neuf jours.

Naturellement, celui qui malgré tout cela se déclarait encore l’ennemi d’un pareil homme en arrivait à avoir une renommée pire que les pauvres diables toujours dupés et battus, et l’alférez méritait son sort. Sa femme, une vieille philippine, poudrée et fardée, se nommait Da Consolacion; le mari et d’autres personnes encore lui donnaient un autre nom. L’alférez vengeait ses malheurs conjugaux sur lui-même en buvant comme un muid, sur ses subordonnés en commandant à ses soldats de faire l’exercice au soleil, lui restant à l’ombre, enfin, et c’était le cas le plus fréquent, sur sa femme en tapant sur elle à cœur joie. Certes, si la brave dame n’était pas une bête à bon Dieu pour décharger personne de ses péchés, elle ne devait pas moins lui éviter beaucoup de souffrances dans le purgatoire, si toutefois il y allait jamais, ce dont doutaient les dévots. Lui et elle, comme pour s’amuser, se battaient merveilleusement, donnant aux voisins des spectacles gratuits, concerts vocaux et instrumentaux à quatre mains, piano, forte, avec pédales, etc.

Quand son mari cuvait son vin ou ronflait pendant la sieste, Da. Consolacion, ne pouvant se disputer avec lui, venait s’installer à la fenêtre, son cigare à la bouche, vêtue d’une chemise de flanelle bleue. Elle, qui ne pouvait supporter la jeunesse, dardait de là ses yeux sur les jeunes filles et les couvrait d’injures. Celles-ci qui la craignaient, s’enfuyaient toutes confuses sans pouvoir lever les yeux, pressant le pas et contenant leur respiration. Da. Consolacion possédait une grande vertu: elle ne s’était probablement jamais regardée dans un miroir.

Tels étaient les souverains du pueblo de San Diego.

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