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Au Pays des Moines (Noli me Tangere)

XVIII Ames en peine

Henri Lucas translation

Il était sept heures du matin quand Fr. Salvi acheva de dire sa dernière messe: les trois avaient été expédiées en une heure.

—Le Père est malade, disaient les dévotes; il n’a pas officié avec la lenteur élégante qui lui est habituelle.

Il se dépouilla de ses ornements sacerdotaux sans dire une parole, sans regarder personne, sans faire aucune observation.

—Attention! chuchotaient les sacristains; sa mauvaise humeur augmente. Les amendes vont pleuvoir, et tout cela par la faute de ces deux enfants!

Il sortit de la sacristie pour monter au presbytère sous le perron duquel l’attendaient sept ou huit femmes assises sur un banc et un homme qui se promenait de long en large. En le voyant venir elles se levèrent, une femme se leva pour lui baiser la main, mais le religieux fit un tel geste d’impatience qu’elle s’arrêta net.

—Il n’a pas siégé au confessionnal, ce matin! ajouta sœur Sipa, une vieille édentée. Je voulais me confesser pour communier et gagner les indulgences...

—Oh! moi, répondit une jeune femme de physionomie candide, j’ai gagné trois indulgences plénières et je les ai appliquées à l’âme de mon mari.

—Vous avez eu tort, sœur Juana! dit Rufa offensée. Une plénière suffisait pour le sortir du Purgatoire; vous ne devez pas prodiguer les saintes indulgences, faites comme moi.

—Je me disais: plus il y en aura, mieux cela vaudra! répondit en souriant l’innocente sœur Juana. Mais dites-moi, qu’est-ce que vous en faites?

Sœur Rufa ne répondit pas immédiatement; d’abord elle demanda un buyo, le mâcha, regarda son auditoire attentif, cracha, puis enfin se décida à parler tout en suçant encore un peu de tabac.

—Je ne gâche jamais un jour du Paradis! Depuis que j’appartiens à la confrérie, j’ai gagné 457 indulgences plénières et 760.598 années d’indulgences simples. Je marque tout ce que je gagne, parce que j’aime à tenir mes comptes en règle ne voulant pas tromper personne ni être trompée moi-même.

Sœur Rufa fit une petite pause et continua à mâcher son tabac; les femmes la regardaient avec admiration, mais l’homme qui se promenait s’arrêta et lui dit un peu dédaigneusement.

—Eh bien, moi! dans cette année seulement, j’ai gagné quatre plénières et cent ans d’indulgences de plus que vous, sœur Rufa, et cependant j’ai fort peu prié.

—Vous en avez gagné plus que moi? plus de 689 plénières et de 994.856 années? répéta sœur Rufa sans cacher son dépit.

—Mais oui, huit plénières et cent quinze années de plus, et tout cela en quelques mois! assura l’homme au cou de qui pendaient des rosaires et des scapulaires crasseux.

—Ce n’est pas étonnant, fit la Rufa, s’avouant vaincue, vous êtes le maître et le chef de la province!

L’homme sourit flatté:

—En effet, il n’est pas étonnant que je gagne plus d’indulgences que vous; je puis presque dire que, même en dormant, j’en gagne.

—Et qu’en faites-vous? demandèrent quatre ou cinq voix à la fois.

—Bah! répondit l’homme avec un geste de souverain mépris, je les dépense par ci par là!

—Il n’y a pas de quoi vous en vanter! protesta la Rufa. Vous irez vous-même au Purgatoire pour avoir gâché des indulgences. Sachez que chaque parole inutile se paie par quarante jours de feu, d’après ce que dit le curé; chaque bout de fil par soixante, chaque goutte d’eau par vingt! Vous irez au Purgatoire!

—Je saurai bien en sortir, répondit le frère Pedro avec une confiance sublime. J’ai retiré du feu tant d’âmes, j’ai fait tant de saints! Et de plus, à l’article de la mort, je puis gagner encore, si je veux, sept plénières et ainsi, même mourant, me sauver moi-même et en sauver d’autres!

Ceci dit, il s’éloigna orgueilleusement.

—Cependant, vous devriez faire comme moi, reprit sœur Rufa; je n’en perds pas un jour et je tiens bien mes comptes. Je ne veux tromper personne, mais je ne veux pas non plus qu’on me trompe.

—Que faites-vous donc? demanda la Juana.

—Eh bien! il faut imiter ce que je fais. Par exemple: supposez que je gagne une année d’indulgences; je la marque sur mon cahier et je dis: Bienheureux Père Señor saint Dominique, faites-moi la grâce de voir si dans le Purgatoire il y a quelqu’un qui ait précisément besoin d’une année, ni un jour de plus, ni un jour de moins. Puis je joue à pile ou face; s’il retourne face, non; s’il retourne pile, oui. Supposez qu’il sorte pile, j’écris reçu; s’il sort face? alors je retiens l’indulgence et je fais ainsi des petits groupes de cent ans dont j’ai toujours l’emploi. Il est malheureux qu’on ne puisse faire avec les indulgences ce que l’on fait avec l’argent: les prêter à intérêts, on pourrait sauver plus d’âmes. Croyez-le, faites comme moi.

—Mais, je fais mieux que cela! répondit sœur Sipa.

—Comment mieux? mais c’est impossible, mon système ne peut pas être perfectionné!

—Écoutez-moi un moment et vous serez convaincue, ma sœur! reprit sévèrement la vieille Sipa.

—C’est à voir, écoutons! dirent les autres.

Après avoir toussé un peu cérémonieusement la vieille s’expliqua ainsi:

—Vingt!—Non, pas tant!—Cinq! dirent quelques voix.

—Un an de plus ou de moins, cela ne fait rien! Maintenant, quand un domestique ou une servante me casse une assiette, un vase ou une tasse, je lui fais ramasser tous les morceaux et pour chacun, même pour le plus petit, le coupable doit me réciter le Bendita-sea-tu-Pureza et le Señor-mio-Jesucristo-Padre-dulcisimo-por-el-gozo; les indulgences qu’il gagne ainsi je les applique aux âmes du Purgatoire. Chez moi, il n’y a que les chats qui ne savent pas ces prières.

—Mais ces indulgences ce sont vos servantes qui les gagnent, ce n’est pas vous, sœur Sipa, objecta la Rufa.

—Et mes tasses, et mes plats, qui me les rembourse? Elles sont contentes de les payer de cette façon et moi aussi. Je ne les frappe pas, mais pas un éclat, pas une pincée...

—Je vais faire comme vous!—Et moi aussi!—Et moi! disaient les femmes.

—Mais si l’assiette ne s’est cassée qu’en deux ou trois morceaux, vous ne gagnez pas grand chose! observa encore l’obstinée Rufa.

—Vous croyez! répondit la vieille Sipa; non seulement je les fais prier aussi, mais de plus ils recollent les morceaux et je ne perds rien.

Sœur Rufa ne sut plus que dire.

—Permettez-moi de vous soumettre un doute, dit timidement la jeune Juana. Vous autres, señoras, vous comprenez très bien toutes ces choses du Ciel, de l’Enfer et du Purgatoire... j’avoue que je ne suis qu’une ignorante.

—Parlez!

—J’ai vu souvent dans les neuvaines et dans les autres livres cette recommandation: Trois Pater noster, trois Ave Maria et trois Gloria Patri...

—Eh bien?

—Je voudrais savoir comment on doit les dire: est-ce trois Pater noster de suite, trois Ave Maria de suite et trois Gloria Patri de suite, ou trois fois un Pater noster, un Ave maria et un Gloria patri?

—Cela doit être ainsi: trois fois un Pater noster...

—Pardonnez, sœur Sipa, interrompit la Rufa; on doit réciter autrement: on ne doit pas mêler les mâles avec les femelles; les Pater noster sont les mâles, les Ave Maria les femelles et les Gloria sont les fils.

—Hé! pardonnez, sœur Rufa, Pater noster, Ave Maria et Gloria sont comme du riz, de la viande et de la sauce; c’est un seul mets pour les saints...

—Vous êtes dans l’erreur! Voyez un peu: vous qui priez de cette façon vous n’obtenez jamais ce que vous demandez!

—Et vous, parce que vous priez autrement, vous ne retirez rien de vos neuvaines! répliqua la vieille Sipa.

—Que dites-vous? dit la Rufa en se levant; il n’y a pas longtemps, j’ai perdu un petit cochon, j’ai fait une prière à saint Antoine et je l’ai retrouvé; peu après je l’ai vendu un bon prix, voilà!

—Oui, c’est pour cela que votre voisine dit que vous avez vendu un petit cochon qui lui appartenait.

—Quoi! l’effrontée! Alors je suis comme vous...?

Pedro dut intervenir pour rétablir la paix; on ne se souvenait plus des Pater noster, on ne parlait que des cochons.

—Allons, allons, il ne faut pas se brouiller pour un cochon, mes sœurs! Les saintes Écritures nous en donnent un exemple: les hérétiques et les protestants n’ont pas renié N.-S. Jésus-Christ qui avait jeté à l’eau un troupeau de porcs qui leur appartenait, et nous qui sommes chrétiens, et de plus frères du Très saint Rosaire, nous devrions nous fâcher pour un petit cochon? Que diraient de nous nos rivaux, les frères du Tiers-Ordre?

Toutes se turent, admirant la profonde sagesse du maître et craignant les moqueries des frères du Tiers-Ordre. Lui, satisfait de tant d’obéissance, changea de ton et poursuivit:

—Le curé va bientôt nous appeler. Il faut lui dire quel prédicateur nous choisissons parmi les trois qu’il nous a proposés hier: le P. Dámaso, le P. Martin ou le vicaire. Je ne sais si ceux du Tiers-Ordre ont déjà choisi; il faut décider.

—Le vicaire... murmura timidement la Juana.

—Hem! le vicaire ne sait pas prêcher! dit la Sipa, le P. Martin vaudrait mieux.

—Le P. Martin! s’écria une troisième avec dédain; il n’a pas de voix; le P. Dámaso, voilà celui qu’il faut.

—C’est cela, c’est cela! dit la Rufa. Le P. Dámaso sait très bien prêcher, lui. On dirait un acteur, c’est cela!

—Mais nous ne le comprenons pas! murmura la Juana.

—C’est parce qu’il est très profond! Pourvu qu’il prêche bien...

Sur ces entrefaites, Sisa entra portant une corbeille sur la tête; elle dit bonjour aux femmes et monta les escaliers.

—Puisque celle-là monte, montons aussi! dirent-elles.

S’efforçant de faire le moins de bruit possible, elle monta les marches lentement, écoutant attentivement si, par hasard, elle n’entendait pas une voix connue, fraîche, enfantine.

Mais elle ne rencontra ni n’entendit personne et s’en fut droit à la cuisine.

Là, elle regarda de tous côtés; les domestiques et les sacristains la reçurent froidement. Elle salua, c’est à peine s’ils lui rendirent son salut.

—Où pourrai-je laisser ces légumes? demanda-t-elle sans paraître offensée.

—Là... où vous voudrez! répondit le cuisinier sans se déranger de son travail; il plumait un chapon.

—Pourrais-je parler au Père?

—Il est malade, lui répondit cet homme à voix basse.

—Et Crispin, savez-vous s’il est à la sacristie?

Le domestique la regarda surpris:

—Crispin? répondit-il en fronçant les sourcils. N’est-il pas chez vous?

—Basile est bien à la maison, mais Crispin est resté ici, reprit Sisa; je veux le voir...

—Oui, fît le domestique; il est resté, mais ensuite... ensuite il s’est sauvé, en volant toutes sortes de choses. Le curé m’a envoyé ce matin de bonne heure au quartier pour en prévenir la garde civile. Les gardes doivent être partis chez vous pour chercher les enfants.

Sisa ne voulait pas entendre, elle ouvrit la bouche, mais ses lèvres se remuèrent vainement, aucun son n’en sortit.

—Allez avec vos fils! ajouta le cuisinier. On voit bien que vous êtes une femme fidèle; les enfants sont le portrait de leur père! Prenez garde, le petit pourrait bien le dépasser!

Sisa étouffa un amer sanglot; à bout de forces, elle se laissa tomber sur un banc.

—Ne pleurez pas ici! lui cria le cuisinier. Vous savez que le Père est malade, ne le dérangez pas! Allez pleurer dans la rue.

La pauvre femme descendit l’escalier presque de force, en même temps que les sœurs qui murmuraient et bavardaient sur la maladie du curé.

La malheureuse mère cachait sa figure dans son mouchoir et comprimait ses larmes.

Dans la rue, elle regarda autour d’elle indécise, puis comme si elle avait pris une résolution subite, s’éloigna rapidement.

Notes in this chapter

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