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Au Pays des Moines (Noli me Tangere)

IV Hérétique et flibustier

Henri Lucas translation

Ibarra était indécis. Le vent de la nuit qui, d’ordinaire dans cette saison, apporte quelque fraîcheur à Manille parut effacer de son front les légers nuages qui l’avaient un instant obscurci. Il se découvrit et respira longuement. Devant lui des voitures passaient comme des éclairs, des calèches de louage roulaient au petit pas, des promeneurs de toutes nationalités se coudoyaient. De cette marche inégale à laquelle se reconnaît de suite le distrait ou l’oisif, il se dirigea jusqu’à la place de Binondo, regardant de tous côtés comme s’il cherchait quelqu’un. Rien n’était changé: c’était la même rue avec les mêmes maisons blanches et bleues, les mêmes murs badigeonnés à la chaux et peints à fresque, imitant mal le granit; la tour de l’église montrait toujours la même horloge au cadran transparent; c’étaient les mêmes boutiques chinoises avec les mêmes rideaux sales et les mêmes tringles de fer; jadis, un soir, imitant les gamins mal élevés de Manille, il avait tordu une de ces tringles: personne depuis ne l’avait redressée.

—Comme le progrès est lent! murmura-t-il, et il suivit la calle de la Sacristia.

Les vendeurs de sorbets le suivaient en criant: Sorbeteee... Des lampions éclairaient encore les mêmes échoppes où des Chinois et des femmes vendaient des comestibles et des fruits.

—C’est merveilleux, s’écria-t-il, ni le Chinois ni la vieille femme n’ont changé depuis sept ans! On dirait que mon voyage en Europe est un rêve et ... Santo Dios! le pavé est toujours aussi mauvais que lors de mon départ.

En effet, la dalle du trottoir qui forme le coin des calles de San Jacinto et de la Sacristia était restée soulevée.

Tandis qu’il contemplait cette merveille de la stabilité urbaine dans ce pays de l’instabilité, une main se posa doucement sur son épaule: il leva la tête et reconnut le vieux lieutenant qui le regardait en souriant. Le militaire n’avait plus cette figure dure ni ces sourcils froncés qui le caractérisaient d’ordinaire.

—Jeune homme, lui dit-il, prenez garde! Souvenez-vous de votre père!

—Pardonnez-moi, mais il me semble que vous avez beaucoup d’estime pour mon père. Pourriez-vous me renseigner à son sujet? lui demanda Ibarra en le regardant.

—Ne savez-vous donc rien?

—J’ai interrogé D. Santiago, mais il ne veut pas me répondre avant demain. Si par hasard vous connaissez son sort, dites-le moi!

—Certainement, je le connais, comme tout le monde!... Votre père est mort en prison.

Le jeune homme recula d’un pas; son regard fixa le lieutenant.

—En prison? qui est mort en prison?

—Votre père! répondit le vieux soldat, non sans quelque surprise.

—Mon père!... en prison?... que dites-vous? savez-vous qui était mon père? êtes-vous...? et Crisóstomo saisit le bras du vieillard.

—Il me semble que je ne me trompe pas, reprit celui-ci, il s’agit bien de D. Rafael Ibarra?

—Oui, D. Rafael Ibarra... put à peine articuler le jeune homme défaillant.

—Je croyais que vous saviez tout! murmura le militaire plein de compassion, devinant ce qui se passait dans l’âme d’Ibarra. Je supposais que vous... mais quoi! vous avez du courage? Ici on ne peut être un honnête homme si l’on n’a pas été en prison.

—J’espère que vous ne vous moquez pas de moi, reprit Ibarra, d’une voix faible, après quelques instants de silence. Pourriez-vous me dire pourquoi il était en prison?

Le vieillard parut réfléchir:

—Je m’étonne beaucoup qu’on ne vous ait pas tenu au courant des affaires de votre famille.

—Dans la dernière lettre qu’il m’a adressée, il y a un an, mon père me recommandait de n’avoir pas d’inquiétude s’il ne m’écrivait pas car il était très occupé: il m’engageait à poursuivre mes études... et m’envoyait sa bénédiction.

—Mais alors, cette lettre, il vous l’a écrite peu de temps avant sa mort; voici bientôt un an que nous l’avons enterré dans son pays.

—Pour quel motif avait-il été arrêté?

—Rassurez-vous, ce motif ne touchait en rien à son honorabilité. Mais, accompagnez-moi, je dois aller au quartier, nous causerons en route. Appuyez-vous sur mon bras.

Ils marchèrent quelque temps en silence; le vieillard réfléchissait, il caressait sa barbiche et semblait lui demander de l’inspirer:

—Ainsi que vous le savez, commença-t-il, votre père était l’homme le plus riche de la province et si beaucoup l’aimaient et le respectaient, nombre d’autres, par contre, le haïssaient et lui portaient envie. Nous autres, Espagnols, qui venons aux Philippines, ne sommes malheureusement pas toujours ce que nous devrions être; je dis ceci aussi bien pour un de vos ancêtres que pour les ennemis de votre père. Les changements continuels, la démoralisation des classes dirigeantes, le favoritisme, le bas prix et la rapidité du voyage sont la cause de tout le mal: ici viennent tous les gens perdus de la Péninsule; s’il en est quelques-uns de bons, le pays a vite fait de les corrompre. Eh bien! votre père s’était fait de très nombreux ennemis, surtout parmi les curés et les Espagnols.

Il s’arrêta un instant et reprit:

—Quelques mois après votre départ, les difficultés commencèrent avec le P. Dámaso, sans que je puisse m’expliquer le véritable motif de leur brouille. P. Dámaso l’accusa de ne pas aller à confesse; il ne se confessait pas plus au temps où ils étaient amis, vous vous en souvenez! Et d’ailleurs, D. Rafael était un homme plus honorable et plus loyal que beaucoup qui confessent les autres et se confessent eux-mêmes: il se conduisait selon les principes d’une morale très rigide et me disait souvent, lorsqu’il m’entretenait de ses ennuis: Señor Guevara, croyez-vous que Dieu pardonne un crime, un assassinat par exemple, simplement parce que le criminel se sera dénoncé à un prêtre, c’est-à-dire à un homme qui a le devoir de garder le secret, et parce que la crainte de brûler en enfer lui aura dicté un acte de contrition? Ce serait un singulier mélange de hardiesse, de lâcheté et de honte. Je me fais une autre idée de Dieu: pour moi, il ne corrige pas un mal par un autre mal, et son pardon ne s’achète pas par de vaines pleurnicheries ni par quelques aumônes jetées à l’Église. Si j’ai assassiné un père de famille, si d’une femme heureuse j’ai fait une malheureuse veuve et d’enfants joyeux des orphelins abandonnés, serai-je quitte envers l’éternelle Justice parce qu’avant de me laisser pendre, j’aurai confié mon crime à un prêtre qui ne peut pas parler, donné de l’argent aux curés qui n’en ont guère besoin, acheté la bulle de pardon et pleurniché nuit et jour. Ainsi raisonnait votre père, et l’on ne peut dire qu’il ait jamais fait le moindre tort à qui que ce soit. Au contraire, il se préoccupait de racheter par ses bonnes œuvres certaines injustices commises par ses parents. Mais, pour en revenir à ses débats avec le curé, ceux-ci prirent rapidement un caractère dangereux. Le P. Dámaso le dénonça presque du haut de la chaire et, s’il ne prononça pas son nom, ce fut un miracle; mais, de lui, on pouvait tout attendre. Je prévoyais que tôt ou tard, les choses tourneraient mal.

Le vieux lieutenant fit une autre pause.

Le vieillard s’interrompit encore une fois pour reprendre haleine. Son compagnon silencieux l’écoutait sans le regarder.

Le vieux lieutenant se tut. Ibarra n’avait pas prononcé une seule parole. La porte du quartier était devant eux, ils s’arrêtèrent.

—Jeune homme, ajouta le vieillard en lui tendant la main, Capitan Tiago vous donnera les détails, et maintenant bonne nuit! Il faut que je voie s’il n’est rien arrivé de nouveau.

Ibarra serra avec effusion cette main décharnée, et, toujours en silence, il suivit des yeux son vieil ami. Quand il l’eut perdu de vue, il se retourna lentement, aperçut une voiture et fit un signe au cocher.

—Fonda de Lala! articula-t-il d’un accent à peine intelligible.

—Ce doit être encore quelque échappé de l’Hospice, pensa le cocher en donnant un coup de fouet à ses chevaux.

Notes in this chapter

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