Note 1 — IV Hérétique et flibustier
Henri Lucas translation
Ibarra monta à sa chambre qui donnait sur la rivière, se laissa tomber sur un fauteuil et regarda l’espace qui se déroulait devant lui par la fenêtre ouverte. Sur l’autre rive, la maison qui faisait face, brillamment illuminée, retentissait des joyeux accords d’instruments dont les échos arrivaient jusqu’à lui. Si le jeune homme avait été moins préoccupé et plus curieux et qu’à l’aide de jumelles il eût examiné ce qui se passait dans cette atmosphère de lumières, il aurait admiré une de ces apparitions magiques, une de ces fantastiques visions qui, parfois, dans les grands théâtres d’Europe, accompagnées par les mélodies éteintes de l’orchestre, se dévoilent au milieu d’une pluie de lumières, d’une cascade d’or et de diamants, de toute la féerie des pompes orientales. C’est une jeune fille de beauté merveilleuse, svelte, parée du pittoresque costume des natives des Philippines, assise au centre d’un demi-cercle de courtisans de toutes conditions, de toutes races: Chinois, Espagnols, indigènes, militaires, curés, vieilles, jeunes, tous, enivrés de lumière et de musique, gesticulent, causent, discutent avec animation. Tout à côté de la jeune fille, s’est installé le P. Dámaso dont la figure souriante dénote qu’il n’eût pas changé sa place pour celle d’un bienheureux; Fr. Sibyla, Fr. Sibyla lui-même, daigne adresser la parole à la reine de cette fête dans les magnifiques cheveux de qui Da. Victorina arrange un diadème de perles et de brillants reflétant les splendides couleurs du prisme. Elle est blanche, trop blanche peut-être, ses yeux presque toujours baissés laissent voir lorsqu’elle les ouvre toute la pureté de son âme et, quand elle sourit, découvrant ses dents petites et ivoirines, la rose la plus brillante n’est plus que la plus vulgaire des fleurs des champs. Autour de son cou blanc et parfaitement arrondi, entre le tissu transparent de la piña1, clignotent, comme disent les Tagals, les yeux joyeux d’un collier de brillants. Un seul homme paraît insensible à cette attraction toute puissante de la lumière et de la beauté: c’est un jeune franciscain, grêle, décharné, pâle, qui de loin la contemple, respirant à peine, immobile comme une statue.