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Au Pays des Moines (Noli me Tangere)

Note 1 — IV Hérétique et flibustier

Henri Lucas translation

—Un ex-artilleur, chassé de l’armée à cause de sa brutalité et de son ignorance, parcourait alors la province. Comme il devait gagner sa vie et que, en sa qualité d’Espagnol, les travaux manuels qui pourraient nuire à notre prestige lui étaient interdits, il obtint, grâce à je ne sais qui, l’emploi de collecteur de l’impôt sur les véhicules. Le malheureux n’avait reçu aucune éducation, ce dont les indigènes s’aperçurent bien vite: pour eux, un Espagnol qui ne sait ni lire ni écrire est un phénomène. Tout devint prétexte à moqueries contre l’infortuné, on lui faisait payer en avanies de tout genre l’impôt qu’on lui versait; au bout de peu de temps, il n’était plus que le jouet de la risée publique. Il s’en aperçut et son caractère déjà brusque et méchant s’en aigrit encore. On faisait exprès de lui remettre les écrits à l’envers, il faisait semblant de les lire et signait où il voyait une place blanche en griffonnant quelques traits qui le peignaient tout entier. Les indigènes payaient, mais riaient; il se morfondait, mais recevait l’argent; dans cette disposition d’esprit, il en était arrivé à ne plus avoir de considération pour personne et votre père n’échangeait avec lui que de très rares paroles fort peu amicales. Un jour, tandis qu’il retournait pour essayer de le déchiffrer un papier qui lui avait été remis dans une maison indigène, un enfant de l’école se mit à faire des signes à ses camarades, à rire et à le montrer au doigt. L’homme entendit les rires et vit l’ironie dans les regards des personnes qui se trouvaient là. Perdant patience, il se retourna et poursuivit les enfants qui s’enfuirent en criant: Ba, be, bi, bo, bu! Fou de colère et impuissant à les attraper, il leur jeta son bâton qui en blessa un à la tête et l’étendit à terre. Il courut alors au pauvre petit et le frappa du pied; personne de ceux qui riaient n’eut le courage d’intervenir. Par malheur, votre père passait; indigné, il s’élança vers le percepteur, le prit par le bras et lui adressa les plus vifs reproches. Celui-ci qui, sans doute, voyait rouge, leva la main, mais votre père vit le geste et, avec cette force qui est l’apanage des petits-fils des Basques... les uns disent qu’il le frappa, les autres qu’il se contenta de le repousser; ce qui est certain, c’est que l’homme vacilla et tomba à quelques pas de là, donnant de la tête contre une pierre. D. Rafael releva tranquillement l’enfant blessé et le porta au tribunal. Quant à l’ex-artilleur, il rendait le sang par la bouche et ne reprit pas connaissance. Quelques minutes après, il expirait. Naturellement la justice s’émut, votre père fut arrêté. Aussitôt tous ses ennemis se découvrirent, les calomnies plurent de tous côtés, il fut dénoncé comme hérétique et flibustier1. Passer pour hérétique est toujours mauvais, et à cette époque où l’alcalde de la province faisait profession de dévotion—il récitait le rosaire à voix haute dans l’église afin que tous l’entendissent et récitassent avec lui—le cas était particulièrement dangereux; mais passer pour flibustier est pire encore et mieux vaudrait avoir sur la conscience le meurtre de trois collecteurs d’impôts sachant lire, écrire et raisonner. Ses rares amis l’abandonnèrent, on fit main basse sur ses livres et ses papiers. Tout l’accusa: son abonnement au Correo de Ultramar et à quelques autres journaux de Madrid, votre voyage en Europe, des lettres qu’on trouva chez lui, le portrait d’un prêtre qui avait été exécuté, je ne sais quoi encore. On alla jusqu’à l’incriminer parce que, comme descendant de péninsulaires, il faisait usage de chemises. A la place de votre père un autre eût été promptement remis en liberté, le médecin ayant déclaré que la mort du percepteur avait été causée par une congestion, mais sa fortune, sa confiance dans la justice, sa haine de tout ce qui n’était pas légal et droit le perdirent. Moi-même, malgré ma répugnance à implorer la grâce de personne, je me présentai au capitaine général—c’était le prédécesseur du gouverneur actuel. Je lui démontrai que ce ne pouvait être un flibustier, celui qui accueillait si généreusement tout nouvel arrivé d’Espagne, pauvre ou émigré, lui donnant l’abri et la nourriture, celui dans les veines de qui coulait le généreux sang espagnol, je lui répondis sur ma tête de son innocence, je pris à témoin ma pauvreté et mon honneur militaire, je ne trouvai qu’un accueil hostile; on me congédia brusquement tout en me traitant d’imbécile.

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