XXIX La matinée
Henri Lucas translation
Les orchestres sonnèrent la diane aux premiers rayons du soleil, réveillant de leurs airs joyeux les habitants fatigués du pueblo.
C’était le dernier jour de la fête, mais en vérité c’était la fête elle-même. On s’attendait à voir beaucoup plus que la veille. Les Frères du Tiers Ordre étaient plus nombreux que ceux du Très-Saint Rosaire et leurs associés souriaient pieusement, sûrs d’humilier leurs rivaux. Ils avaient acheté la plus grande partie des cierges: les marchands de cierges chinois avaient fait une riche moisson, aussi pensaient-ils à se faire baptiser; beaucoup assuraient que ce n’était pas par foi dans le catholicisme mais bien pour le simple désir de prendre femme. A cela, les dévotes répondaient:
—Et quand bien même il en serait ainsi, le mariage de tant de Chinois à la fois n’en serait pas moins un miracle et leurs épouses les convertiraient ensuite.
—Vous paraissez aujourd’hui plus triste que jamais? lui dit le lieutenant principal. Faut-il donc, parce que nous avons tant de sujets de pleurer, que nous ne nous amusions pas une fois de temps en temps?
—S’amuser n’est pas faire des folies! répondit le vieillard. C’est l’orgie insensée de tous les ans! Et pourquoi dépenser l’argent si inutilement quand il y a tant de besoins et tant de misères? Mais, je comprends! c’est l’orgie, c’est la bacchanale qui doit apaiser les lamentations de ceux qui souffrent.
—Vous savez que je partage votre opinion, reprit D. Filipo, moitié sérieux, moitié riant. Je l’ai défendue, mais que pouvais-je faire contre le gobernadorcillo et contre le curé?
—Démissionner! répondit le vieillard et il s’éloigna.
D. Filipo resta perplexe, suivant le philosophe du regard.
—Démissionner! murmura-t-il en se dirigeant vers l’église. Démissionner! Oui, certainement, si mon poste était une dignité et non une charge, je démissionnerais!
Il y avait foule sur le parvis: hommes et femmes, enfants et vieillards, en habits de fête, confondus, entraient et sortaient par les étroites portes. L’odeur de la poudre se mélangeait à celles des fleurs, de l’encens, des parfums; les bombes, les fusées, les serpenteaux faisaient courir et crier les femmes, amusaient les enfants. Un orchestre jouait devant le couvent: d’autres, accompagnant la municipalité, parcouraient les rues où flottaient et ondoyaient une multitude de drapeaux. La lumière et les couleurs distrayaient la vue, les musiques et les détonations l’oreille. Les cloches ne cessaient de tinter; les voitures, les calèches se croisaient et les chevaux, qui parfois s’effrayaient, se cabraient, ruaient, donnaient un spectacle gratuit qui, pour n’avoir pas été prévu au programme de la fête, n’en était moins des plus intéressants.
Le Frère principal avait envoyé des domestiques chercher les convives dans la rue, comme pour ce festin dont nous parle l’Evangile. On invitait les gens, presque par la force, à venir prendre du café, du thé, des pâtisseries. Parfois, l’invitation ressemblait à une querelle.
On allait célébrer la grand’messe, celle que l’on appelle la dalmatique, de la même façon que la veille; le rapport du digne correspondant nous l’a déjà fait connaître; mais aujourd’hui, le célébrant devait être le P. Salvi et, parmi les assistants, on attendait l’Alcalde de la province avec beaucoup d’autres Espagnols et de notables; enfin on allait entendre le P. Dámaso qui, comme prédicateur, jouissait dans la province de la plus grande renommée. L’alférez lui-même, qui se méfiait des sermons du P. Salvi, était venu, tant pour faire preuve de bonne volonté que pour prendre sa revanche des mauvais moments que lui avait fait passer le curé. La réputation du P. Dámaso était telle que, d’avance, le correspondant avait écrit au directeur du journal:
«Tout s’est passé comme je vous l’avais annoncé dans ma lettre d’hier. Nous avons eu la spéciale joie d’entendre le T. R. P. Fr. Dámaso Verdolagas, ancien curé de ce pueblo, transféré aujourd’hui dans un autre plus important en récompense de ses bons services. L’insigne orateur sacré a occupé la chaire du Saint-Esprit en prononçant un très éloquent et très profond sermon qui édifia et laissa pâmés d’admiration tous les fidèles, qui regardaient anxieux sortir de ses lèvres fécondes la fontaine salutaire de la vie éternelle. Sublimité dans le sujet, hardiesse dans les conceptions, nouveauté dans les phrases, élégance dans le style, naturel dans le geste, grâce dans la parole, élégance dans les idées, tels sont les mérites du Bossuet espagnol qui lui ont justement conquis sa haute réputation, non seulement parmi les notables espagnols, mais encore chez les rudes indiens et chez les fils astucieux du Céleste Empire.»
—Il fait tout pour gagner le ciel et nous convertir! se dirent émues les sœurs du Tiers Ordre lorsqu’elles apprirent tous ces sacrifices.
—C’est la Vierge de la Paix qui le punit! murmurèrent les sœurs du Très-Saint Rosaire qui ne pouvaient lui pardonner d’avoir penché du côté de leurs rivales.
Saint Diego de Alcalá était traîné dans un char orné de plaques d’argent repoussé. Le saint, suffisamment sec avait un buste en marbre d’une expression sévère et majestueuse, malgré son abondante tignasse tonsurée, frisée comme celle des nègres. Son vêtement était de satin brodé d’or.
Notre vénérable Père Saint François suivait, puis la Vierge, dans le même équipage que la veille; mais cette fois, sous le dais, marchait le P. Salvi et non plus l’élégant P. Sibyla aux manières distinguées. Toutefois, si le P. Salvi n’avait pas la belle allure de son rival, il le surpassait en onction: les mains jointes, les yeux baissés, le corps à demi courbé, il édifiait la foule par son humble et mystique attitude. Le dais était porté par les cabezas de barangay eux-mêmes, suant de satisfaction en se voyant à la fois demi-sacristains, recouvreurs d’impôts, rédempteurs de l’humanité vagabonde et pauvre et, par conséquent, Christs au petit pied, donnant leur sueur sinon leur sang pour racheter les péchés des hommes. Le vicaire, en surplis, allait d’un char à l’autre, portant l’encensoir dont il envoyait par instant la fumée vers les narines du curé qui se faisait alors plus sérieux et plus grave encore.
Ainsi, lentement et posément, la procession s’avançait au son des cloches, des cantiques et des religieux accords éparpillés dans l’air par les orchestres qui suivaient chaque char. Entre temps, le Frère principal distribuait avec une louable sollicitude des cierges que nombre de fidèles emportaient chez eux; c’était de la lumière pour jouer aux cartes pendant quatre soirées. Dévotement les curieux s’agenouillaient au passage du char de la Mère de Dieu et récitaient avec ferveur des Credo et des Salve.
Le char s’arrêta en face d’une maison aux fenêtres ornées de riches tentures où se montraient l’Alcalde, Capitan Tiago, Maria Clara, Ibarra, divers Espagnols et des jeunes filles. Le P. Salvi leva les yeux, mais ne fit pas le plus petit geste de salut, le moindre signe de reconnaissance; un instant seulement il se redressa, et sa chape tomba sur ses épaules avec plus de grâce et d’élégance.
Dans la rue, sous la fenêtre, une jeune fille au visage sympathique, vêtue avec beaucoup de luxe, portait dans son bras un enfant en bas âge. Elle devait être nourrice ou bonne d’enfants, car le bébé était blanc et blond et elle brune, avec des cheveux plus noirs que du jais.
En voyant le curé, le pauvre poupon tendit ses petites mains, sourit de ce rire de l’enfance qui ne cause pas de douleurs et n’est jamais causé par elles et, balbutiant, au milieu d’un court silence, il cria: Pa...pa! papa! papa!
La jeune fille tressaillit, posa précipitamment sa main sur la bouche du bébé, et, confuse, s’éloigna en courant. L’enfant se mit à pleurer.
Les gens à l’esprit malin se regardèrent, les Espagnols qui avaient vu cette courte scène sourirent. La pâleur naturelle du P. Salvi se changea en un ton de coquelicot.
Et cependant les rieurs avaient tort: cette femme était une étrangère et le curé ne la connaissait pas.